TOME I er
L'escalier et le logement du concierge donnaient dans la rue des Gobelets; ils avaient quelques ornements dans le goût de l'époque : l'un et l'autre ont été détruits.
Les craintes qui avaient motivé la translation des écoles à l'intérieur de la ville devaient bientôt être cruellement justifiées par les événements. En 1359, le prince de Galles approche avec une armée dévastatrice; il menace Orléans. Les habitants n'hésitent pas a faire un cruel sacrifice : pour conserver leur ville, ils se déterminent à en raser les dehors. Leséglises, les monastères tombent avec les maisons particulières. Cette héroïque destruction n'est pas encore achevée, que l'ennemi paraît et complète l'œuvre. Les historiens qui nous ont transmis ces faits regrettent surtout Saint-Pierre-Ensentelée, dont alors on estimait fort l'architecture.
Cependant l'attitude déterminée des Orléanais en impose à l'ennemi. Sans abri pour entreprendre un siège, opération fort longue à cette époque, il se retire et le calme commence à renaître. Déjà les édifices se relèvent, modestes selon toute apparence et appropriés seulement aux besoins les plus urgents; déjà les Carmes ont fait construire, au lieu qu'il occupa jusqu'à la révolution de 89, un second couvent, sans songer qu'il ne serait pas plus à l'abri de l'invasion que le premier, lorsqu'en 1370 une nouvelle armée anglaise se présente sous la conduite de Robert Kanolle. Les habitants ne pouvaient renier leur
propre exemple; ils saisissent, pour démolir, le marteau dont ils se servaient pour réédifier. Tout s'écroule de nouveau, et Kanolle ne peut plus même faire de ruines ; mais cette fois encore la hardiesse de l'ennemi expire au pied des murailles.
Parmi toutes les autres destructions, on doit citer ici celle de la chapelle du Petit-Sainlr-Michel, qui ne fut jamais rebâtie ; elle avait pris la place de la croix de Saint-Michel, située au nord de Saint-Aignan. Érigée par l'évêque Jean de Montmorency, elle eut à peine un Siècle d'existence.
Avant d'abandonner le xiv* siècle, rassemblons quelques faits qui n'ont pas pu trouver leur place dans la narration historique.
Suivant l'un de nos historiens, une chapelle dédiée à saint Jacques fut construite en 1301 dans la rue des Hôtelleries, en face de celle de la Pierre-Percée. Si le fait est vrai, on doit en conclure qu'elle n'a pas eu une longue existence , puisque celle qui a pris sa place est évidemment du xv° siècle. L'église de Saint-Jean-le-Blanc fut également fondée au commencement du xiv e siècle; mais elle dut tomber à l'approche des Anglais, avec les autres constructions extérieures. En 1375, Charles V voulut faire relever Saint- Aignan de ses ruines ; les travaux marchèrent lentement. Interrompus à l'époque du siège, ils n'ont laissé aucune trace dans l'histoire architecturale de la ville.
La même année, les Augustins commencèrent
à reconstruire leur couvent; ils se crurent h l'abri de tout danger en se plaçant au midi de la tête du pont , sous la proteclion du fort des Tourelles. Ils étaient loin de penser alors qu'ils bâtissaient eux-mêmes une citadelle aux assiégeants, et que cinquante ans plus tard les Anglais y établiraient leur poste le plus important.
D'autres ordres religieux avaient été mieux inspirés. Les Célestins d'Ambert achetèrent, en 1363, rue de l'Épée-d'Écosse (nommée aussi rue du Pelit-Amberl), une maison qu'ils firent disposer de manière à pouvoir y trouver un refuge en cas d'invasion, et l'année suivante les moines de Bonneval recevaient de Jean Cliristianisaty, bourgeois d'Orléans, l'hôtellerie du Cheval-Blanc, déjà décrite.
Les religieuses de Saint-Loup se procurèrent également un asile près Saint-Euverte, dans la rue qui depuis a conservé le nom de Petit-Saint- Loup.
Vers le même temps, un autre bourgeois donnait à l'un de ses parents la maison du Mouton, située rue des Carmes, non loin de la rue de l'Ange, à condition que le nouveau propriétaire y entretiendrait une chambre pour loger quatre pauvres et ferait graver sur la porte un basrelief représentant la sainte Vierge, saint Paul et quatre pauvres assis à une table.
Sous le rapport des monuments publics, les premières années du xv e siècle sont d'une stérilité presque complète. L'érection de la belle croix
que nous décrirons dans la monographie du pont et l'établissement d'une halle pour les fripiers (1) sont les seuls faits indiqués de 1400 à 1428; mais il n'en fut pas ainsi des maisons particulières : celles-ci méritent toute notre attention.
Nous ne dirons rien, quant à présent, des maisons de pierre; celles qui semblent se rattacher à cette époque sont peu nombreuses, d'une date incertaine et d'un style qui s'élance dans le mouvement de la renaissance bien plus qu'il ne se rattache au passé; leur élude trouvera sa place un peu plus tard. Les maisons de bois, au contraire, sont nombreuses, et si quelques-unes peuvent dater de la fin du xv c ou même du commencement du xvi e siècle , la plupart sont empreintes du sceau de l'ornementation ogivale. Elles se divisent naturellement en deux groupes qui seront caractérisés par les expressions de style sévère et style recherché* Pour ne pas scinder notre sujet, nous y ajouterons le style renaissance, qui se traîna et languit pendant tout le xvi* siècle.
Le style sévère paraît avoir régné depuis le xiv e jusqu'à la moitié du xv e siècle. Les maisons qui lui appartiennent sont toutes calquées sur le même patron. La plupart affectent de grandes dimensions; elles ont deux a trois étages; elles sont supportées sur des piliers de pierre de la hauteur du rez-de-chaussée; elles ont toutes pignon sur rue. Quelquefois chaque étage forme
(i) L'emplacement de celte halle n'a pas été changé; il communique au Grand-Marché et à la rue des Hôtelleries.
m PREMIÈRE PARTIE ,
un encorbellement peu prononcé; la plupart du temps la façade se compose d'un seul plan vertical, et la toiture seule s'avance de 50 e ou même davantage , soutenue par un arc ogival dont les retombées s'appuient sur des encorbellements décorés de sculptures.
A la différence des maisons de pierre, dans lesquelles la lumière pouvait à peine pénétrer , la façade de celles-ci est , pour ainsi dire , à clairevoie. Quoique la plupart de leurs ouvertures aient été postérieurement bouchées , la trace en est facilement reconnaissable ; elles sont toutes à linteau horizontal; mais les nombreux ornements qui les entourent se composent toujours d'accolades ou de contre-courbes et de pinacles de style ogival. Les diverses pièces de la charpente forment par leur ajustement des parallélogrammes divisés diagonalement par des croix de Saint- André. Les compartiments en feuilles de fougère ne s'y rencontrent jamais.
Nous présenterons comme type du genre les maisons situées rue de l'Écrevisse, n M 29 et 33, non-seulement a cause de leur importance , mais encore parce que leur date est certaine; elles furent construites par les Carmes au commencement du xv e siècle : c'était un de ces nombreux refuges que les moines habitant hors les murs s'étaient ménagés dans l'intérieur de la ville. Nous décrirons seulement le n° 33, le 29 étant absolument du même style avec un caractère moins prononcé.
La façade de cette maison est entièrement construite en bois, sauf la porte, qui est en pierre de taille. Cette porte, plein-cintre, surmontée de deux petites baies accolées de même galbe, est d'un tracé brut et incorrect. Plusieurs pinacles d'un maigre relief s'élèvent le long des pièces verticales. Avant que les exigences modernes eussent défiguré l'ordonnance primitive, des jours carrés qui ne descendaient qu'a deux mètres du plancher de chaque étage permettaient aux religieux de recevoir la lumière , tout en leur interdisant la vue des objets extérieurs. Au-dessus du deuxième étage, deux énormes lucarnes à toits rapides , que l'on prend au premier abord pour des pignons, occupent presque toute la largeur de la façade ; leur saillie forme deux auvents dont la projection est soutenue par des ogives de charpente appuyées sur le prolongement des sablières. La tête de ces sablières repose sur des figures de moines largement drapées qui sortent hardiment de l'affleurement du mur.
L'ensemble de cette façade est sévère et vraiment monacal. La cour est très-resserrée; on y voit une petite galerie composée de colonnettes cannelées posées sur des têtes de moines et supportant des arcs plein -cintre , le tout du plus mauvais goût et de l'exécution la plus imparfaite ; mais les amateurs de sculpture remarqueront aux deux très-petits pendentifs de la couverture du puits des figures tronquées d'hommes à cheveux longs , planant et tenant des livres ouverts sur
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leur poitrine. Ces sujets sont traités avec toute la grâce que comporte le style de la première période du xv" siècle.
La maison que Ton voit encore Marché-a-la- Volaille, n° 3, dut être d'un style plus élégant que celle des Carmes. Malgré les mutilations qu'elle a subies et les peintures dont elle a été recouverte depuis peu d'années, on peut cependant la restaurer par la pensée. Le pilier qui lui sert de soutien à l'angle nord-ouest paraît remonter à une époque reculée. Les croisées, ouvertes régulièrement et dans de belles proportions, étaient reliées par des accolades surmontées de pinacles (1) ornés de feuillages. Le pignon formait auvent; mais il est impossible de reconnaître maintenant s'il était orné de sculptures. La poutre horizontale d'assemblage, au-dessus du rez-de-chaussée, est couverte de ciselures ; k chacune de ses extrémités une téte de dragon ouvrant une gueule monstrueuse semble chercher h la dévorer. Ce genre d'ornementation se rencontrera fréquemment sur les pièces horizontales , même intérieures, jamais sur celles dont la position est verticale; nous l'indiquerons par l'expression déjà reçue de pièce engoulée.
Le n° 23 de la rue du Tabourg est absolument du même style \ seulement les jours y sont tellement multipliés que plusieurs croisées ne sont
(1) Pinacles, aiguilles, ordinairement ornées de crochets, qui servent d'amortissement à presque tous les membres verticaux des constructions ogivales.
séparées que par un poteau. 11 serait superflu de citer d'autres exemples; ils se rencontrent à chaque pas dans la circonscription de l'ancienne ville.
La maison n° 13 de la rue de l'Empereur, trèspeu remarquable au premier abord, peut cependant fournir matière à des observations importantes. Elle n'a pas le pignon sur la rue; les modillons rudimentaires qui soutiennent la saillie du toit semblent dater au moins du xn e siècle; ils sont en pierre; cependant le rez-de-chaussée est entièrement construit en bois, et l'on remarque dans sa grossière ornementation des accolades et des pinacles dont le dessin n'a pas pu précéder le xv e siècle. Si ce bâtiment n'a pas été repris en sous-œuvre, il présente un problème qui semble insoluble.
L'école du style recherché réunit a certaines lignes de l'ornementation ogivale les premières innovations qui ont inauguré la révolution vulgairement désignée sous le nom de renaissance. Elle a dû être féconde , car elle appartient à une époque de luxe et de prospérité. Malheureusement la délicatesse et le fini de ses œuvres a été une des principales causes de leur destruction. La pourriture et les vers avaient beau jeu contre les ornements détachés , contre les ciselures microscopiques qui en faisaient le principal ornement. De tout ce qu'elle a produit, il ne nous reste plus que deux maisonnettes noircies par les années, vermoulues, se dérobant, pour ainsi dire,
aux recherches dans des rues sombres et étranglées, mais d'un goût si élégant, d'une exécution si soignée, que celui qui les a découvertes ne peut en détacher les regards.
La plus importante, située rue de l'Aiguillerie, n° 14, n'a que 3 m 75 e de façade ; elle se compose de quatre étages , à partir du sol. Du côté de la rue , le rez-de-chaussée fermait probablement par une devanture mobile; il n'en reste plus qu'un poteau en bois et un pilier en pierre dont le chapiteau indique le retour vers les profils antiques. Les étages supérieurs ont chacun pour assiette une torsade richement sculptée et engoulée par des monstres fantastiques. Sur celte torsade s'appuient à distances égales sept ligures supportant autant de pilastres qui divisent ainsi la façade en six compartiments. Les deux compartiments du milieu limitent la largeur de la fenêtre qui occupe à peu près la moitié de leur hauteur. Au premier étage, les pilastres se relient l'un a l'autre par des arcs en anse de panier qui sont la continuation de leurs profils. Deux de ces arcs supportent l'appui de la fenêtre, les autres s'élèvent à la moitié de la hauteur de l'étage. Au-dessus de ceux-ci et du cadre de la fenêtre règne dans toute la largeur de la façade un vitrage a petits plombs, qui n'est interrompu que par les pilastres transformés en pinacles à partir de l'arcature. Le cadre de la croisée est a plate-bande et a coins ronds ; il a pour appui une console richement sculptée et pour couronne-
ment une accolade à pinacle. Le second étage, un peu moins élevé que le premier, diffère peu de celui-ci. Seulement l'arc de la fenêtre est légèrement convexe, et les arcatures des pilastres sont surmontées de contre-courbes (t) a pinacles qui ne laissent que peu de hauteur au vitrage régnant. Le troisième étage est encore plus bas que le second. Ses pilastres ne sont pas symétriquement disposés ; ils ne soutiennent pas d'arcatures ; il y en a deux qui portent des chapiteaux. La fenêtre est carrée et surmontée d'un petit vitrage de même largeur ; elle est couronnée d'une lucarne d'une grande élégance dont voici la disposition : deux tètes monstrueuses supportent, en encorbellement , deux figures célestes , vêtues de robes à longs plis, posées debout et les bras croisés sur la poitrine. Au-dessus s'avancent deux potelets (2) qui leur servent de dais et soutiennent les arbalétriers : ceux-ci sont liés par une traverse horizontale figurant une torsade engoulée. Les angles formés par les potelets et la traverse sont rachetés par deux quarts de cercle festonné. La pointe de la lucarne est occupée par un arc ogival surbaissé, orné de festons intérieurs et d'une clef en pendentif, composée d'une tête monstreuse surmontée d'un pinacle.
(1) On nomme contre-courbe la disposition des moulures couronnant un arc quelconque , qui , après avoir d'abord suivi sa convexité, l'abandonnent et se relèvent en arc concave, formant ainsi une sorte d'accolade.
(2) PoteLet, poteau de peu de hauteur.
Nous avons cherché à donner une idée matérielle de ce charmant édifice en miniature ; mais aucune description ne saurait rendre ce qu'il a d'original et de gracieux. Il n'est pas une des pièces qui le composent qui ne soit couverte de ciselures , et les figures qui soutiennent les pilastres sont des types où se retrouvent non-seulement les traits matériels , mais la physionomie , les passions, les mœurs des hommes du xv e siècle, de tous les âges et de toutes les conditions. Au premier et au deuxième étages, ce sont des moines, des gens du peuple, des femmes priant, criant, riant, écoutant. Au-dessus, des figures hideuses représentant sans doute des démons ; puis, planant sur cette multitude, les anges calmes et majestueux qu'abritent, en manière de dais, les contre-arcalures ogivales. Les amis du symbolisme pourraient voir dans cet ensemble une représentation de la vie humaine avec ses joies et ses douleurs, avec le génie du mal qui semble souvent la dominer, et qui pourtant est forcé de reconnaître au-dessus de lui le pouvoir céleste; mais nous nous sommes promis d'être positif et cette indication doit suffire.
La seconde maison, de style recherché, est encore plus étroite que celle qui vient d'être décrite : du reste elle lui ressemble de tout point. Jusqu'ici sa position l'avait soustraite à toutes les investigations \ elle se trouve dans la rue de la Vieille-Peignerie, tout près de l'escalier qui conduit au Marché-aux -Veaux.
Le xvi c siècle préféra la pierre à tous les autres matériaux; les maisons de bois, abandonnées aux petites fortunes, descendirent au prosaïsme le plus plat; on voit par leur uniformité qu'elles devinrent une œuvre de métier et de routine. Elles se composent toutes de pièces horizontales, assemblées par des potelé ts verticaux très-écartés. La maçonnerie occupe plus des 4/5 es de l'ensemble. Les fenêtres, grandes, carrées, n'ont aucun ornement; les potelets seuls sont quelquefois sculptés. Dans ce cas ils sont invariablement couverts d'une feuille d'acanthe renversée et formant un léger renflement a sa partie supérieure. On voit à chaque pas des maisons de ce modèle et spécialement rue de la Charpenterie, n° 27, rue de l'Aiguillerie, n° 14, et rue des Hôtelleries, n M 48. Celte dernière porte la dale de 1599; la figure graphique, très-compliquée, ciselée sur un écusson entre les chiffres du millésime , a donné lieu à quelques recherches qui n'ont conduit a aucun résultat. C'est peut-être tout simplement le monogramme du constructeur.
Le désir de rassembler en un faisceau tout ce qui avait trait au même sujet nous a forcé à anticiper sur l'ordre des temps : revenons sur nos pas.
Nous l'avons déjà dit : pendant les quarante premières années du xv e siècle, l'histoire de l'art s'efface derrière de plus grands intérêts. La guerre est au milieu des provinces , et cette fois c'est une guerre de nationalité. Déjà un grand nombre de villes se sont soumises au roi d'Angle-
terre ; l'ennemi vainqueur cherche par ses promesses et ses menaces à joindre Orléans à ses autres conquêtes ; il connaît la valeur de la place, le dévouement des habitants ; la difliculté irrite ses désirs; il veut atout prix abattre l'étendard du lis arboré sur le meilleur boulevart de la France. Les habitants ont accepté la glorieuse responsabilité de leur position; ils ont vu sans se troubler l'orage s'amonceler sur leurs tètes. Avec le danger grandissent leur prévoyance, leur courage, leur dévouement; ils représentent au roi que lçur ville est petitement emparée et fortifiée; mais ils connaissent la pénurie du trésor , et pour se procurer les fonds nécessaires aux travaux de défense , ils sollicitent l'octroi d'un impôt sur les loyers et sur les vins. On croira facilement que cette requête leur fut immédiatement accordée ; le roi alla même bien au-delà de leur demande , car il doubla le chiffre de l'impôt demandé et se réserva la moitié du produit.
Les ouvrages furent conduits avec aulant d'intelligence que de rapidité , et les Orléanais , désormais en état de soutenir un siège , passèrent quelques années , sinon dans un calme parfait, du moins à l'abri des dangers d'un coup de main. Cependant, lorsqu'après la bataille d'Azincourt ils virent le torrent britannique envahir a l'entour tous les points auxquels jusqu'alors il n'avait pu atteindre, ils prévirent t que ce serait pour eux une guerre à mort. Décidés à se sacrifier pour la cause qu'ils avaient embrassée, ils
résolurent, s'il fallait périr, de vendre chèrement leur vie. Le duc d'Orléans était alors prisonnier en Angleterre ; sans calculer le danger, il se met moralement à la tète du mouvement. A la voix de ses émissaires tout s'émeut; les riches offrent leur fortune, les pauvres leur temps et leurs bras ; le bourgeois renonce a ses loisirs, l'artisan a ses travaux habituels ; l'un s'arme d'une bêche, l'autre d'une brouette; les femmes mêmes se mêlent à ces rudes travaux , et bientôt de nouveaux ouvrages s'élèvent autour d'Orléans. Quinze barrières en charpente, flanquées de corps-degarde, ferment les roules à l'ettrémilé des faubourgs ; plusieurs boulevarts construits en terre défendent l'approche des portes ; des embrasures carrées pour le canon, dont on commençait h connaître l'usage , s'ouvrent dans les tours qui n'avaient eu jusqu'alors que des fentes étroites pour le passage des traits. Naudin Bouchard, saintier, fond quatre cloches d'alarme destinées à des postes avancés qui doivent correspondre avec le beffroi central de Saint-Pierre-Empont ; Tune de ces cloches est montée dans un petit pavillon construit exprès au milieu du pont.
Deux énormes catapultes , nommées alors engin ou couillard, sont dressées, l'une près le pont et l'autre sur la tour la plus proche de Saint-Paul. Environ quarante bouches a feu, canons ou bombardes, la plupart fondues par Naudin Bouchard, établies sur leurs lourdes plates- formes, sont disposées autour de la ville. La tour de Saint-
Samson esl transformée en arsenal. M sr des Vertus , frère du duc d'Orléans , visite les fortifications , dont Robert Paré et Élienne Gaudin , maîtres des œuvres du prince, dirigent les travaux sous l'inspection de Pierre de Mornay, gouverneur de la ville.
Les soins de la défense extérieure ne suffisent pas au prévoyant courage des Orléanais. Ils veulent que chaque maison devienne une citadelle, chaque carrefour un champ de bataille , dans le cas où , par impossible , l'ennemi s'emparerait des murs; de nombreuses chaînes traversent les rues : l'une des exliéhrités de ces chaînes est scellée dans la muraille; l'autre pénètre dans un trou pratiqué dans le mur opposé et se roule sur un treuil qui permet de lui donner le degré de tension nécessaire à la défense.
Tous les métiers concourent à la confection des armes offensives ou défensives les selliers mettent à point les pavas, grands boucliers construits de douelles de tonneaux recouvertes de cuir, spécialement destinés à monter à l'assaut ; les cordiers préparent des frondes à bâton, fixées à un manche court et fait comme celui des fouets de postillons; les tailleurs de pierre qui ne sont pas occupés aux murailles arrondissent les boulets des canons et des bombardes ; d'autres ouvriers fabriquent les épées, les guisarmes, les haches d'armes, les pics, les maillets de plomb, tes arcs a main, les carreus, flèches à hampe carrée , les virelons dont la pointe imite celle
d'une vrille, les arbalètes, plus grandes que les arcs et les dondaines ou matras , espèce de traits qui leur étaient propres, enfin les ribaudequins, ces immenses arbalètes qui avaient au moins de 18 ou 20 pieds d'envergure et chassaient des vires d'un énorme poids; les charpentiers établissent des mantelets, des eschiffres, sortes d'escaliers à l'aide desquels les assiégés montaient sur le sommet des murs pour les défendre, et des barbacanes, larges écrans portatifs qu'ils y plaçaient alors pour se garantir des coups des assiégeants; enfin si les orfèvres et les ciseleurs se livrent encore à l'exercice de leurs arts, ce n'est que pour l'ornement des cuirasses et des épées.
Le moment est venu de jeter sur Orléans un coup d'oeil panoramatique. Complètement dépouillé de la physionomie romaine , encore étranger aux grâces de la renaissance, Orléans est bien, au commencement du xvi c siècle, la ville populeuse, riche et commerçante, mais compacte, rude, tortueuse et obscure du moyen-âge. Hâtons-nous , car bientôt les arts et le luxe extérieur vont lui donner une physionomie toute nouvelle.
Plaçons-nous au midi ; supprimons par la pensée les riches faubourgs qui garnissent maintenant la rive gauche de la Loire; supposons h leur place un vignoble entrecoupé de petits bois , le tout souvent inondé par le fleuve; parsemons cette plage de quelques maisonnettes où les bourgeois viennent prendre leurs ébats ; posons