PHÉNICIE
qu'en un mot ils se sont mis tout de suite à fabriquer du bronze. Aussi haut que nous remontions dans les deux plus vieilles civilisations du monde, en Egypte et en Chaldée, nous trouvons l'usage du bronze. Celui des instruments en cuivre pur est si bien abandonné, si bien oublié, qu'il n'a pas laissé de vestiges. Mais qu'est-ce que le bronze? Un alliage de cuivre et d'étain. Or, les Égyptiens et les Babyloniens trouvaient le cuivre sur leur propre territoire ou dans des districts touchant à leur frontière ; mais, pour l'étain, on ne le rencontrait qu'à de bien grandes distances. Le moindre outil de bronze que l'on recueille auprès de JVlemphis, dans un de ces tombeaux où il est demeuré enfermé depuis soixante siècles, révèle donc un antique et lointain commerce qui apportait à l'Egypte pharaonique, naissant à la civilisation au milieu des peuples encore absolument sauvages, l'étain du Caucase, de l'Inde ou de l'Espagne. Sans ce commerce, en effet, on ne pourrait pas en expliquer l'existence, puisque l'étain ne se trouve dans la nature sur aucun point plus rapproché de l'Egypte. »
L'étain, nécessaire pour la fabrication du bronze dont l'usage a été répandu dans toute l'antiquité, a été un des objets les plus importants du commerce phénicien. Primitivement, on le tirait du Caucase, et il est probable que dans un certain temps il se transportait par terre au moyen des caravanes. Mais ce genre de voyage au milieu de populations nomades et pillardes a dû être abandonné de bonne heure par les Phéniciens, qui d'ailleurs, à l'époque de l'empire d'Assyrie, se trouvaient à la merci d'un monarque assez puissant pour leur barrer le passage. Aussi ont-ils préféré la route de mer, où ils se sont trouvés longtemps sans rivaux.
Quand les Grecs ont commencé à naviguer dans les îles delà mer Egée, la piraterie est devenue un obstacle pour le commerce phénicien qui s'est vu obligé de prendre une autre direction où il n'avait pas d'ennemis à redouter. C'est alors que les navigateurs de Tyr et de Sidon se sont dirigés vers l'Espagne, et, quand les mines qu'ils avaient trouvées dans ce pays ont été épuisées, ils ont passé les colonnes d'Hercule, se sont aventurés sur l'Océan, et ont été chercher l'étain jusque dans les Iles Britanniques, à l'endroit où est aujourd'hui le comté de Cornouailles. Pendant une durée de siècles dont il est impossible de fixer la limite historiquement, les Phéniciens ont été seuls détenteurs de l'étain. Ils n'avaient pas moins d'habileté à exploiter les mines d'or, et les vestiges de leurs énormes travaux dans l'île de Thasos excitaient encore longtemps après l'étonnement et l'admiration d'Hérodote.
Les bronzes de fabrication phénicienne sont assez rares, et les petites idoles que nous connaissons indiquent tout à fait l'enfance de l'art. En revanche, nos musées renferment quelques produits de l'orfèvrerie et de la bijouterie phéniciennes, mais ce n'est pas dans la Phénicie même que la plupart ont été trouvés, c'est plutôt dans les îles de Chypre et de Rhodes, qui ont été, antérieurement à la période grecque, peuplées par des Phéniciens. Comme orfèvrerie, nous citerons les précieuses coupes d'argent découvertes par M . de Saulcy à Chypre et données par lui au musée du Louvre. Ces coupes présentent un singulier mélange d'emblèmes asiatiques des différentes époques, et peuvent nous donner une idée des vases de métal que les Phéniciens portaient aux Grecs de l'âge héroïque et dont Homère fait mention. Nous voyons aussi comment les Grecs, disciples et imitateurs des Asiatiques pour tout ce qui touche à
l'industrie, ont pu être amenés à introduire dans leurs ouvrages des symboles tout à fait étrangers à leur nationalité.
Le musée renferme aussi quelques bijoux d'or se rattachant à la mission de M. Renan en Phénicie. Ce sont des colliers et des amulettes trouvés pour la plupart sur l'emplacement de l'ancienne Sidon. Un collier de fabrication phénicienne trouvé dans l'île de Rhodes est particulièrement curieux par le style de sa décoration. Il est formé de petites plaques métalliques représentant alternativement une Diane Persique et un centaure sous la forme archaïque. On désigne généralement sous le nom de Diane Persique, une figure ailée tenant un animal fabuleux dans chacune de ses mains; c'est un type originaire de l'ancienne Asie et qu'on rencontre assez fréquemment sur les monuments étrusques. Quant au centaure, il présente la plus ancienne forme de cette création mythologique, celle d'un homme au dos duquel s'adapte la croupe d'un cheval, mais qui garde par devant ses jambes humaines. Ce type grossier se trouve également sur les vases grecs de l'époque archaïque, mais la coiffure égyptienne donne à celui-ci une physionomie tout à fait spéciale.
D'autres bijoux phéniciens bien remarquables ont été trouvés dans les fouilles de Camiros par M. Salzmann, qui en fait remonter la fabrication au vme siècle avant notre ère. Ce ne sont pas à proprement parler des pendants d'oreille, mais plutôt des pendeloques destinées à être accrochées après le vêtement. Dans la première, un lion de style assyrien forme le milieu d'une plaque carrée ornée de trois rosettes en haut et en bas de deux têtes d'aigle. Trois anneaux suspendus à la base de la plaque supportent, celui du milieu une fleur de grenade, et ceux de côté des chaînettes auxquelles sont adaptées de petites têtes portant une coiffure égyptienne; des espèces de grelots suspendus à ces petites têtes complètent la décoration de cette pendeloque. L'autre est formée de deux plaques enrichies de rosettes, mais c'est une figure humaine et non un lion qui occupe le motif central de la décoration.