CROIX AVEC PERSONNAGES
but d'empêcher la concurrence étrangère et de fixer les conditions de l'apprentissage. Les restrictions si étranges apportées au nombre d'apprentis que chaque maître peut avoir chez lui et l'avantage fait aux enfants des maîtres montrent le désir qu'on avait d'avoir des familles professionnelles où chaque métier fût toujours exercé de père en fils.
Le règne de saint Louis peut être considéré comme mar-
quant l'apogée de l'orfèvrerie religieuse en France; les richesses immenses que les églises et les monastères possédaient à cetteépoque s'augmentaient sans cesse par les dons des fidèles. C'est ainsi que l'orfèvre parisien Bonnard, assisté de ses meilleurs ouvriers, consacra plusieurs années de son temps à fabriquer la châsse de sainte Geneviève, qui fut terminée et installée en 1212. Cette châsse célèbre, qui avait la forme d'une petite église, toute
LE MÉTAL PENDANT LE MOYEN AGE
couverte de statuettes et de bas-reliefs rehausse's de pierreries, fut portée à la Monnaie et détruite en 1795. Cette imitation des monuments dans les châsses est un des traits les plus caractéristiques de l'orfèvrerie religieuse à cette époque. « A partir du \ne siècle, dit M. A. Darcel, l'orfèvrerie suit l'architecture dans ses développements, mais la suit de loin, toujours en retard de qujlques années. Déjà au ixe siècle, en 877, un orfèvre d'Angers avait fondu des châsses en façon d'église, ce qui laisse soupçonner dans son œuvre certaines imitations des formes de l'architecture. A mesure que l'on s'avance vers l'époque ogivale, ces imitations deviennent de plus en plus fréquentes; imitations libres, il est vrai, qui n'empruntent aux édifices religieux que leurs formes générales, et dans lesquelles l'ornementation, à part quelques colonnes, appartient exclusivement à l'orfèvrerie... Plus tard, vers la fin du xin° siècle, l'imitation des œuvres de pierre devient plus flagrante... Ce que firent les orfèvres, élèves ou laïques de l'abbaye de Saint-Denis, œuvres aujourd'hui perdues, mais dont la gravure a conservé le souvenir, c'était des églises avec contreforts à pinacles, arcs-boutants et clochers, colonnes et appareils de maçonnerie. Il est vrai que towt cela est singulièrement interprété. Les colonnes sont bien grêles pour leurs bases aplaties et leurs chapiteaux évasés, dont les crossettes teuillagées, rapportées après coup, se dégagent en longues volutes. On devine qu'elles n'ont rien à porter. Des bandes de feuilles estampées d'émaux ou de filigranes remplacent les moulures des soubassements, des corniches ou des arcs garnissent le rampant des pignons ou le faîte des toits. C'est un habile compromis entre deux arts, celui de la pierre et celui du métal, qui en somme ne peut tromper personne. Plus tard encore l'imitation des formes et des décorations architecturales devient plus servile, et il est telle œuvre d'orfèvrerie ou de bronze exécutée au xvc siècle, dont il n'y a qu'à changer les proportions pour en faire un édifice de pierre. »
Au xive siècle, un grand changement se fit dans les mœurs, et l'orfèvrerie qui, jusque-là, avait été presque exclusivement religieuse, commença à prendre un grand développement dans les sphères laïques. On cria naturellement à l'impiété, et une ordonnance royale, en date de 1 3 56, défendit aux orfèvres de fabriquer pour les usages civils aucun vase ou joyau de plus d'un marc d'or ou d'argent. On espérait ainsi maintenir la suprématie que l'orfèvrerie religieuse avait toujours eue. Mais une ordonnance suffit rarement pour arrêter le courant des idées, et quand elle se met en travers des mœurs, elle n'est pas observée. Le roi de France n'hésita même pas à enfreindre lui-même cette loi somptuaire, car l'inventaire du trésor de Charles V mentionne plusieurs bijoux et pièces d'orfèvrerie d'une valeur énorme. C'est de ce trésor que nous vient le fameux camée antique de la Bibliothèque dont la monture fait le plus grand honneur aux orfèvres de ce temps. Ce camée représente un Jupiter, mais comme il y a un aigle à côté du roi des dieux, on avait cru y voir l'image de saint Jean l'évangéliste, dont l'aigle est également l'attribut.
Tous les édits royaux ne pouvaient empêcher les gens riches de vivre à leur guise, et le xiv° siècle, qui fut pour le petit peuple des villes et des campagnes une période d'épouvantable misère, fut au contraire remarquable par le débordement de luxe qui envahit les classes opulentes. Dans le service de la table, nous trouvons l'or et l'argent employés avec le cristal de roche, pour la confection des hanaps, des coupes, des aiguières, des salières, etc. Il est bon de remarquer que, si les couteaux et les cuillères
ont toujours été employés parmi les ustensiles de table, il n'en est pas de même des fourchettes, dont l'usage ne paraît pas remonter plus haut que Charles V. Ces fourchettes étaient d'ailleurs assez différentes des nôtres, puisqu'elles n'avaient que deux dents. En revanche, plusieurs pièces d'orfèvrerie, qui étaient alors en usage, ne sont plus guère employées aujourd'hui, du moins sous la forme qu'on leur donnait alors. Tels sont les pots à aumône, sortes de vases richement ciselés, dans lesquels les convives déposaient des aliments que l'on distribuait ensuite aux pauvres ; les drageoirs, petits coffrets damasquinés destinés à contenir des friandises ; les ne/s, vastes bassins qui affectent parfois la forme d'un navire et dans lesquelles on resserrait divers objets de petite dimension. Parmi les grandes pièces d'orfèvrerie qui apparaissaient dans les festins d'apparat, il faut citer les fontaines portatives que l'on posait sur la table et qui laissaient couler pendant le repas plusieurs sortes de vins ou de liqueurs. Tous ces objets étaient décorés de petites figures de chevaliers, d'animaux réels ou fantastiques, de fleurs ou de feuillages, etc.
Un poète de cette époque, Eustache Deschamps, décrit ainsi les joyaux et bijoux des nobles dames de son temps : « Il faut, dit-il,
Aux matrones
Nobles palais et riches trônes.
Ht à celles qui se marient
Qui moult tôt (bientôt) leurs pensers varient,
Klles veulent tenir d'usaige....
Vestements d'or, de draps de soye,
Couronne, chapel et courroye
De fin or, espingle d'argent....
Puis couvrechiefs a or batus,
A pierres et perles dessus....
Encore vois-je que leurs maris,
Quand ils reviennent de Paris, De Reims, de Rouen et de Troyes Leur rapportent gants et courroyes.. .
Tasses d'argent ou gobelets....
Avec bourse de pierreries, Coulteaux à imagineries...
Espingliers (étuis) taillés à émaux. »
Jusqu'au xme siècle les bijoux byzantins avaient été très recherchés par la noblesse, et les joyaux fabriqués en France n'étaient la plupart du temps qu'une imitation plus ou moins libre de ceux qui étaient importés de Byzance, ou plutôt encore de Venise, ville dans laquelle le style oriental s'est maintenu pendant très longtemps. « On employait alors dans les vêtements, dit Viollet-le-Duc, des plaques d'or travaillées, repoussées, gaufrées et burinées, ornées de pierreries et de perles qui s'appliquaient aux cols des robes des hommes et des femmes, aux ceintures, aux cercles qui retenaient les cheveux longs, et même aux chaussures. Ces plaques, posées jointives, cousues sur l'étoffe, pouvaient prendre ainsi la forme des parties du corps qu'elles couvraient. Les statues du xne siècle nous fournissent d'assez nombreux exemples de ces sortes de joyaux, dont quelques échantillons se trouvent encore dans nos musées. » Ces sortes de plaques étaient, suivant Viollet-le-Duc, de fabrication occidentale, mais les cercles ou couronnes de métal que l'on portait sur la tête venaient probablement de Byzance, puisque les plus anciens types que l'on en connaisse proviennent des manuscrits grecs. De petits bijoux attachés à ces couronnes pendaient le long de la chevelure des deux côtés de la tête et remplaçaient les boucles d'oreilles qu'on ne portait pas à cette époque.
FRANCE
A l'exception du clergé, qui a toujours aimé les joyaux, on ne voit pas que la bijouterie ait eu une bien grande importance au xme siècle; le costume, d'ailleurs, ne s'y prêtait pas beaucoup. Mais le contraire arriva dans la période suivante. Sous Charles VI, nous voyons les ducs de Bourgogne et d'Orléans rivaliser de faste : les perles fines furent très à la mode à cette époque. Le besoin de pierreries fut si général dans la noblesse, qu'on alla jusqu'à dépouiller les châsses et les reliquaires de l'époque précédente, pour enrichir les larges ceintures et les coiffures des seigneurs de la cour et des nobles dames. L'extension énorme que prit la joaillerie française au xive siècle est d'ailleurs un fait que tous les historiens ont remarqué.
Viollet-le-Duc résume ainsi l'histoire de la bijouterie française pendant le moyen âge : « Empreinte du goût oriental byzantin pendant la période carlovingienne et jusqu'au xne siè-
cle, la fabrication des joyaux occidentaux s'en affranchit peu à peu vers le commencement du xme siècle, pour adopter un caractère nouveau. Aux vieux types conventionnels de l'Orient, à ces filigranes perlés appliqués sur des fonds unis, aux lourdes et très saillantes bâtes sertissant les pierreries, les joailliers substituent les travaux d'enlevitre, c'est-à-dire repoussés ou emboutis, les délicates gravures, les bâtes de monture relativement peu saillantes, parfois la ciselure, ou tout au moins un burinage très ferme et délié du métal préalablement repoussé. Cependant les habits de la noblesse ne sont plus faits d'étoffes ornées d'ortrois et de plaques d'orfèvrerie. Les bijoux se bornent à des ceintures, des colliers, des coiffures et des couronnes, des fermoirs et mordants. Le goût pour le port des joyaux sur les habits reparaît après la mort de Louis IX, et ne fait que se développer pendant le cours du xive siècle. L'inventaire du trésor de