APPLIQUE EN CUIVRE REPOUSSE ET É M AILLE
Charles V contient un nombre prodigieux de joyaux de corps d'un grand prix, indépendamment de la vaisselle plate d'or et d'argent, des châsses, reliquaires et tableaux d'orfèvrerie. C'est aussi sous ce prince que l'industrie des joailliers atteint l'apogée, non seulement comme quantité de fabrication, mais comme qualité et comme goût. Jamais on ne sut mieux adapter cet art à la toilette. Les quelques objets qui nous restent de cette époque, et les nombreux monuments figurés qui nous en ont conservé les formes et la composition, montrent la supériorité de cette fabrication française à la fin du xive siècle.
« Après les désastres du commencement du xve siècle, le luxe des joyaux reparait, mais l'influence de la cour de Bourgogne a remplacé celle des Valois, et cette influence est, au point de vue du goût, médiocre, tout entachée de style flamand et tudesque. La profusion des détails, la confusion des compositions, la sécheresse de l'invention, et l'affectation à suivre certains types de convention, maniérés toujours, laids assez souvent, font des œuvres intéressantes, curieuses à coup sûr, belles très
rarement... L'art et l'industrie en France, sous les Valois de la fin du xive siècle, ont un caractère nettement empreint du gé.iie français, et, parmi ces industries, l'orfèvrerie et la joaillerie se distinguent particulièrement. Ce caractère s'efface pendant les malheurs du xve siècle, et ne recommence à se montrer avec franchise qu'à la fin de ce siècle, c'est-à-dire aux premières lueurs de la Renaissance. »
Le cuivre a toujours été employé, conjointement avec l'argent et l'or, pour les pièces d'orfèvrerie religieuse et notamment pour les châsses, les reliquaires, les candélabres, les crosses, etc. Aussi nos collections renferment-elles nombre d'objets extrêmement précieux, bien que leur valeur intrinsèque soit presque nulle, parce que les orfèvres apportaient autant de soins à leur confection que s'ils eussent été en métal précieux. L'emploi du cuivre était beaucoup moins fréquent dans l'orfèvrerie usuelle. Dans les classes pauvres on se servait à peu près exclusivement d'écuelles de bois ou de poteries communes, tandis que sur la table des riches la vaisselle était toujours en argent
LE MÉTAL PENDANT LE MOYEN AGE
Cependant les objets en cuivre que nous a laissés le moyen âge montrent en général une assez grande habileté chez ceux qui les ont confectionnés. Nos collections renferment quelques appliques en cuivre repoussé portant encore des traces de dorure et d'émail. Jusqu'au xve siècle, on a fait, pour les besoins de notre noblesse guerroyante, des chevaliers galopant et armés de toutes pièces, comme ceux qui sont figurés sur les jetons et les sceaux de la même époque. Des animaux fantastiques, généralement en cuivre jaune, et qui servaient probablement d'enseignes, témoignent de l'imagination de nos pères dans le génie bizarre. On y trouve
notamment un type qui rappelle un peu la Chimère antique. Les époques barbares ont la conception des formes étranges et savent leur donner une apparence décorative, que l'imitation plus rigoureuse des périodes civilisées atténue nécessairement.
Dès une haute antiquité, le fer avait été dans les Gaules d'un emploi assez commun, et on s'en servait dans la plupart des cas où les Romains employaient le bronze. L'art du forgeron paraît aussi avoir eu dans l'époque carolingienne un certain développement, mais comme les monuments qui sont parvenus jusqu'à nous ne remontent pas au delà du xne siècle, c'est à
GRILLE GOTHIQUE, SECONDE MOITIE DU XVe SIECLE.
cette époque seulement qu'on peut commencer l'histoire de la serrurerie française. On n'avait pas alors les puissants moyens dont la mécanique dispose aujourd'hui et le forgeron devait tout faire à la main. Ce qui frappe dans les ouvrages de cette époque, c'est un goût exquis de l'ornementation uni à une incroyable habileté dans la main d'œuvre.
« Au commencement du xine siècle, dit M. Labarte, l'art de forger le fer avait été porté à un très haut degré de perfection. Les grilles composées de rubans de fer enroulés et décorés seulement de quelques coups de poinçon parurent trop simples aux habiles forgerons de ce temps. Ils imaginèrent de terminer les brindilles de fer qui formaient les enroulements par des ornements d'un bon style enlevés à fer chaud au moyen d'une étampe. Souvent les brindilles de fer richement ornementées, au lieu d'être disposées entre les montants et les traverses qui forment l'armature principale, sont appliquées sur cette armature. La grille, en ce cas, n'est décorée que du côté extérieur. A côté des
grilles, il faut placer les pentures de porte que les forgerons] du xiie et du xme siècle exécutèrent avec une rare perfection. Que les pentures soient simples ou riches, elles sont toujours d'un goût remarquable. Dans les plus belles, les enroulements qui consolident les madriers de bois dont se composent les portes sont décorés d'animaux et de feuillages, et terminés par des fleurons élégants. »
Les pentures des portes de Notre-Dame de Paris sont un magnifique exemple de la serrurerie de cette époque. Une vieille légende s'y rattache; les ferrures ont été exécutées par un serrurier appelé Biscornette, qui avait vendu son âme au diable pour être aidé dans ce travail et surpasser ainsi tous ses confrères. Mais le diable fut volé dans cette affaire comme dans toutes celles du même genre qu'il a voulu entreprendre; le pacte fut forcément rompu, parce que le diable ne parvint pas à faire la porte du milieu, attendu que c'est par cette porte que passe le Saint-Sacrement, qui a toujours pour effet d'empêcher l'œuvre
FRANCE
du diable de subsister, de sorte qu'elle ne put être terminée. L'art y a beaucoup perdu, car c'est pour cette raison que les pentures du xnie siècle ne se trouvent que sur les portes qui sont de chaque côté de l'entrée principale.
Le fer était également employé pour les coffrets ; nous avons aussi de beaux spécimens des serrures monumentales et des grandes clefs du moyen âge. Mais c'est surtout dans les grilles que les serruriers déployaient tout le luxe de l'ornementation. Il en existe d'assez nombreux échantillons, qui pour la plupart appartiennent au xve siècle. Le style ogival y prend les mêmes allures que dans les monuments en pierre ou en bois; seulement les colonnettes sont en général plus grêles.
Ainsi voyons-nous qu'au moyen âge, tous les métaux habi-
tuellement employés dans l'industrie ont donné lieu à des travaux d'un grand mérite, et dont le style ornemental suit toujours, d'une manière plus ou moins rigoureuse, l'impulsion donnée par les architectes aux monuments de la même époque.
« S'il est une matière impérieuse, dit M. Viollet-le-Duc, ce sont les métaux. Il n'est que deux manières de les employer. La première consiste à les faire entrer en fusion et à les couler dans un moule creux ; on obtient ainsi un objet concret, résistant, auquel on peut donner des formes très variées, en évitant, autant que faire se peut, les arêtes trop vives, les angles et les membres rectilignes, qui ne viennent pas bien à la fonte. Mais ce procédé donne des objets d'un poids relativement considérable, et ne peut guère convenir qu'exceptionnellement, si l'on met en
œuvre des métaux d'un prix très élevé. Le second procédé consiste à laminer les métaux par le martelage, et à les repousser, en raison de leur propriété malléable, jusqu'à ce qu'on leur ait donné le modelé convenable. Les deux procédés peuvent être parfois employés simultanément dans la fabrication d'un même objet, mais le métal repoussé n'ayant jamais l'aspect du métal fondu, il est difficile d'obtenir un résultat complètement satisfaisant par ce mélange des deux modes. Les parties fondues peuvent être réunies par le moyen de la soudure, par des rivets, des assemblages. Les orfèvres du moyen âge ont été très discrets dans l'emploi de ces expédients, et, autant que possible, leurs fontes sont faites d'un jet. Mais la soudure est particulièrement propre à la confection des objets composés de pièces martelées, étirées, repoussées, et ils ont porté très loin cette industrie, qui exige une grande habileté et une expérience consommée. En effet, lorsqu'il s'agit de souder des pièces minces et délicates de métal, la chaleur modifie la forme de ces pièces et peut même les fondre. D'ailleurs, ces orfèvres du moyen âge ne possédaient pas les moyens qui nous sont connus aujourd'hui. Pour fondre, ils n'avaient que le charbon et des soufflets qui remplaçaient
nos chalumeaux perfectionnés. Cette pauvreté de moyens n'était pas un obstacle pour eux, puisque nous voyons une grande quantité de pièces d'orfèvrerie des xne et xme siècles, et même antérieures à cette époque, très adroitement réunies par le moyen de la soudure. Le métal fondu pouvait être retouché par la ciselure ou au burin ; aussi ces artisans employaient-ils ces procédés qui, entre des mains habiles, enlèvent à la fonte l'aspect mort et froid qu'elle conserve habituellement. Quant aux pièces martelées, elles étaient également retouchées au burin, gravées, et le repoussé acquérait ainsi de la vivacité et quelque chose de précieux. Il est évident que ces procédés si simples et qui demandent un outillage si peu important, prenaient leur valeur de l'adresse et du talent de l'ouvrier qui les employait. La main de l'homme, qu'aucun moyen mécanique ne surpasse, se sentait partout sur ces pièces d'orfèvrerie, mais quand les procédés matériels ont été très développés, leur exactitude, leur précision même, leur inintelligence, ont remplacé peu à peu cet attrait qui s'attache à tout ce que la main humaine façonne. Aussi ne doit-on pas être surpris si l'on a tant de peine aujourd'hui, dans l'orfèvrerie comme dans d'autres branches de l'industrie, à
LE METAL PENDANT LE MOYEN AGE
obtenir des objets qui aient le charme des choses anciennes. Le voisinage du moyen me'canique a déshabitue' la main de l'ouvrier de ce travail intelligent et personnel, et ses efforts tendent à imiter la régularité sèche et froide de la machine. »