PLAT, PAR FRANÇOIS BRIOT
côté, une part plus décisive encore. Une autre cause de la décadence de l'orfèvrerie ce fut l'engouement inouï pour les pierres précieuses de tout genre qui prit naissance sous le règne des derniers Valois. L'éclat du diamant et des perles éclipsa tout à coup celui de l'or et de l'argent, l'éblouissante industrie du joaillier, si bien appropriée au goût d'une cour efféminée, fit rejeter au second plan l'art exquis de l'orfèvre. »
L'inventaire récemment découvert des biens et meubles de Gabrielle d'Estrées montre pourtant de grandes richesses qu'on ne soupçonnait pas à la cour de France à cette époque. Quant au roi, il avait un orfèvre nommé Vimont, qu'il employait sans doute pour les joyaux et le service de table de sa maîtresse, bien plus que pour son usage personnel, car la seule pièce qu'il lui ait commandée directement est un crachoir.
Henri IV n'a pas été un roi fastueux comme François I" et il n'a jamais eu bien grande estime pour les beaux-arts. Néanmoins son règne a été marqué par une innovation qui mérite d'être signalée. On doit à Henri IV d'avoir établi des logements dans le Louvre pour les artistes et les artisans les plus distingués. Ses intentions sont clairement manifestées par des lettres patentes du 22 décembre 1608. « Nous avons eu cet égard en la construction de notre galerie du Louvre, d'en disposer les bâtiments en telle forme que nous y puissions loger commodément quantité des meilleurs ouvriers et plus suffisants maîtres qui se pourraient rencontrer, tant de peinture, sculpture, orfèvrerie, horlogerie, sculpture en pierreries, qu'autres de plusieurs et excellents arts, tant pour nous servir d'iceux, comme pour être par ce même moyen employés par nos sujets en ce qu'ils auraient
LE MÉTAL DANS LES TEMPS MODERNES
besoin de leur industrie, et aussi pour faire comme une pépinière d'ouvriers de laquelle, sous l'apprentissage de si bons maîtres, il en sorte plusieurs qui, par après, se répandraient par tout notre royaume, et qui sauraient très bien servir le public, etc. »
Pour les gens de métier, en général, mais surtout pour les orfèvres, le logement au Louvre offrait de très grands avantages, notamment celui de les soustraire aux règlements parfois très gênants du corps de métier auquel ils appartenaient. Car la corporation n'avait aucun pouvoir sur ceux qui étaient attachés à la maison du roi. Plus tard, sous Louis XIV, on tenta de former dans les ateliers des Gobelins une grande manufacture dont les produits fabriqués devaient être employés pour le mobilier des châteaux royaux et exécutés sous la direction du peintre Charles Lebrun. Les plus grands maîtres de nos industries d'art ont attaché leurs noms à cette institution, qui n'eut d'ailleurs qu'une durée assez courte, puisque, du vivant même de Louis XIV, la manufacture des Gobelins perdit le caractère d'universalité que Colbert avait voulu lui donner, et ne fut plus utilisée que comme fabrique de tapisseries.
Si l'orfèvrerie fut exclue de la fabrication royale, les orfèvres n'en continuèrent pas moins à travailler pour la maison du roi, et à être attachés à sa maison. Ce fut dans son extrême jeunesse, lorsqu'il jouait encore au soldat, que Louis XIV prit le goût de l'orfèvrerie. Comme il était passionné pour ce jeu et que de simples soldats de plomb eussent été jugés indignes d'amuser l'auguste enfant, on chargea l'orfèvre Merlin de confectionner des petits soldats en argent, et cet orfèvre est toujours demeuré depuis ce temps attaché à la personne du roi. Au reste, il ne fut pas le seul, et toute une légion d'artistes, travaillant sous la haute direction de Lebrun, reçut pour mission de satisfaire les caprices du roi.
Bérain, qui a fait de si beaux dessins de meubles et de tapisseries, a fait aussi des modèles d'orfèvrerie. On lui doit entre autres la composition d'une cafetière en argent repoussé et ciselé qui faisait partie de la fameuse collection de San Donato et dont la panse octogone repose sur un culot sphérique couvert de roseaux en fleur, de gaînes et de lambrequins sur fond graindorgé.
Ballin est le plus célèbre parmi les orfèvres qui se sont fait un nom sous Louis XIV. Dès l'âge de dix-neuf ans il avait composé quatre grands bassins décorés de figures en relief, qui eurent un tel succès que le cardinal de Richelieu, en les achetant, lui commanda quatre grands vases pour les accompagner. Ballin a fait tous les genres, et il a travaillé pour les églises autant que pour les châteaux, mais c'est surtout pour le somptueux mobilier de Versailles qu'il a été appelé à déployer son talent. « Il y avait là, dit Perrault dans ses Hommes illustres, des tables d'une sculpture et d'une ciselure si admirables que la matière, toute d'argent et toute pesante qu'elle était, faisait à peine la dixième partie de leur valeur. C'étaient des torchères ou de grands guéridons de huit à neuf pieds de hauteur, pour porter des flambeaux ou des girandoles; de grands vases pour mettre des orangers et de grands brancards pour les porter où l'on aurait voulu; des cuvettes, des chandeliers, des miroirs, tous ouvrages dont la magnificence, l'élégance et le bon goût étaient peut-être une des choses du royaume qui donnaient une plus juste idée de la grandeur du prince qui les avait fait faire.»
Après Claude Ballin, Delauney, son gendre, Alexis Loir, et
ensuite Lacoste, furent les orfèvres les plus occupés du règne de Louis XIV. « Lacoste, dit Alexis Monteil, alla dans sa jeunesse à Paris pour y terminer son apprentissage; et comme il maniait avec une égale habileté le crayon, le marteau et le ciseau, il fut admis chez Ballin et chez Delaunay, qu'il n'appelait pas des orfèvres, mais bien des sculpteurs en argent et en or. Il avait travaillé avec eux à ces beaux meubles d'orfèvrerie qui ornaient les maisons royales : à ces grandes balustrades d'argent, à ces grandes tables d'argent, à ces grands bancs d'argent, que l'ambassadeur de Siam avait de la peine à soulever; à ces grands chandeliers d'argent hauts de huit ou neuf pieds, à ces grands bassins d'argent de dix ou douze pieds de tour; à ces grands cadres de miroir en or massif, pesant jusqu'à quinze ou vingt livres. Mais quand il vit, dans des temps de détresse, fondre à la monnaie ces chefs-d'œuvre qui avaient été dessinés par Le Brun, qui avaient coûté dix millions et qui n'en rendirent que trois, il quitta Paris. « Ce que je regrettai le plus, disait-il un jour, ce ne furent pas les profits de mon état, ce fut de ne pouvoir plus espérer de devenir garde-juré. Tous les orfèvres de Paris, nous vivons dans l'espoir de le devenir, d'être revêtus de la robe à manches de velours, enfin d'avoir l'honneur de porter un des glorieux bâtons du dais aux solennelles entrées des rois. Toute notre vie nous voyons ce glorieux bâton, et en mourant nous le voyons encore. »
La fonte des objets de métal à laquelle Alexis Monteil fait allusion remonte aux années néfastes de 1689 et 1690. Cette fonte, qui n'amena pas du tout les résultats pécuniaires qu'on en attendait, n'eut d'autre résultat que la destruction complète de l'ancienne orfèvrerie royale, dont quelques pièces seulement nous sont connues par la gravure. Mais elle ne porta pas un bien grand préjudice à la corporation des orfèvres de Paris que nous retrouvons bientôt plus florissante que jamais.
« Les orfèvres, écrit Charles Louandre, l'un des corps de métier les plus riches et les plus influents de la capitale, étaient très nombreux dans la section du Pont-Neuf et de l'île Notre- Dame. En 1700, on en comptait trente-six sur le quai qui porte leur nom, treize dans la rue du Harlay, douze sur la place Dauphine, six sur le quai de l'Horloge, trois rue de Lamoignon, un cour du Palais.
« Un recensement général du mobilier de la bourgeoisie parisienne, fait en 1700, nous montre quelle était à cette date la richesse des bourgeois de Paris. Ce recensement constate qu'on trouvait chez les simples particuliers, outre la vaisselle plate, des soufflets, des grils, des sonnettes, des écritoires en argent, de petits ménages en argent à l'usage des jeunes filles, des tentures en tapisserie à fleurs d'or et d'argent, des garnitures de cheminées à crépines d'or, des guéridons et des fauteuils d'ébène massif à pieds en argent massif ou doré, des chaises de velours à galons d'or, des bureaux en bois de violette et' en bois d'olivier, des bibliothèques ornées d'incrustations d'ivoire ou d'écaillé. »
Les lois somptuaires qui accompagnèrent la vieillesse morose de Louis XIV et qui furent maintenues dans les premières années de la Régence ne purent jamais recevoir une exécution bien complète et finirent même par tomber complètement en désuétude. Aussi nous voyons malgré tout de nouvelles réputations se former.
Le second Claude Ballin, neveu et élève du précédent, n'atteignit jamais la réputation de son oncle; néanmoins il
L'ORFÈVRERIE
obtint une grande vogue dans la première moitié du xvin0 siècle. C'est lui qui fut chargé de faire la couronne dans la composition de laquelle entraient les deux plus beaux diamants connus alors, le Sancy et le Régent; le nom de ce dernier vient du duc d'Orléans, régent du royaume, par qui il avait été acheté pour le roi. « Ballin, dit Ferdinand de Lasteyrie, était un excellent orfèvre. Quant au style de ses œuvres, il devait nécessairement se ressentir du goût de son époque, le goût le plus faux, le plus abâtardi, le plus dépravé qui fut jamais. La ligne droite, les
surfaces planes, les courbes régulières elles-mêmes, la symétrie, la régularité sous toutes leurs formes, étaient absolument proscrites. Rien de ce qui peut se résoudre par une formule mathématique n'était admis dans ce style baroque, « rocaille», comme on l'a nommé depuis, dont les aspérités sans nombre et les formes contournées fatiguent l'œil, autant qu'à l'usage elles doivent blesser la main. Quelques artistes habiles, quelques bons ciseleurs traitaient certainement avec grâce le nu de la figure humaine, mais cette grâce elle-même était mêlée de tant d'affé-