‹ Histoire authentique de la Commune de Paris en 1871; ses origines, son règne, sa chuteChapitre 12 sur 40 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

A la suite de la prise du fort d'Issy, le maréchal de Mac-Mahon avait adressé à l'armée un ordre du jour par lequel, après avoir remercié les soldats d'avoir répondu à la confiance que la France avait mise en eux, il énumérait les succès obtenus grâce à la bravoure et à l'énergie avec lesquelles l'armée avait vaincu les obstacles que lui opposait une insurrection disposant de tous les moyens préparés par la capitale contre l'étranger.

L'armée avait enlevé successivement à cette insurrection redoutable les positions deMeudon, Sèvres, Rueil, Courbevoie, Bécon, Asnières, les Moulineaux, le Moulin-Saquet. Elle venait enfin d'entrer dans le fort d'Issy. Plus de deux mille pri-

sonniers et de cent cinquante bouches à feu étaient restés entre ses mains à la suite de ces différents combats. « Le pays applaudit à vos succès, ajoutait le maréchal, et il y voit le présage de la fin d'une lutte que nous déplorons tous. Paris nous appelle pour le délivrer du prétendu gouvernement qui l'opprime. Avant peu, nous planterons sur ses remparts le drapeau national et nous obtiendrons le rétablissement de Tordre réclamé par la France et l'Europe entière. »

Ces prédictions du duc de Magenta étaient en train de s'accomplir.

La prise du fort d'Issy entraînait, en quelque sorte forcément, l'évacuation du fort de Vanves. L'armée régulière, en entrant a Issy, y avait immédiatement installé des batteries nouvelles de grosses pièces de marine dont le feu terrible, dirigé sur Vanves, devait achever de rendre cette position intenable pour les insurgés.

Vanves ne tarda pns, en effet, à être évacué par ses défenseurs. Ses casernes avaient été incendiées; toutes ses défenses étaient détruites par le feu de l'armée régulière. Les 105% 187^ et 262' bataillons qui l'occupaient (ce dernier réduit à cent hommes au plus), résolurent d'en sortir, les uns par les puits communiquant à des souterrains qui

se reliaient eux-mêmes aux catacombes de Paris, les autres par les tranchées qui avaient été construites au delà du village de Vanves, dit Malakoff. Les premiers faillirent périr dans les souterrains où ils s'étaient si imprudemment engagés, et ce fut par un heureux hasard que des ouvriers carriers les y renconirèrent dans un pitoyable état et purent leur porter secours. Tous pourtant ne revirent pas la lumière du jour et ont dû succomber d'une horrible fiiçon dans ces passages souterrains.

On trouva vingt-quatre canons dans le fort de Vanves, dont l'occupation par les Versaillais ne fut connue à Paris qu'assez tardivement. Chose singulière ! cette nouvelle n'y produisit pas, à beaucoup près, la sensation qu'avait produite la prise du fort d'Issy. On s'habitue aux désastres comme aux victoires. L'officier qui commandait à Vanves fut pourtant arrêté dès le lendemain ; il devait passer devant la terrible cour martiale comme le colonel Daviot et le commandant Vanostal, condamnés pour l'abandon d'Issy, le premier à quinze ans, le second à dix ans de réclusion.

L'évacuation du fort de Vanves devait avoii* pour

conséquence la prise très-rapprochée de celui de

Montrouge. Elle eut pour résultat immédiat de

permettre à l'armée d'ouvrir une tranchée parallèle encore plus rapprochée du rempart que celle entreprise en avant de Mortemart. D'un autre côté, la batterie construite dans l'île de Saint-Germain avait réduit à l'impuissance les chaloupes canonnières de la Commune embossées en avant du viaduc d'Auteuil. Elles finirent par être rejetées au delà du Point-de-Jour, puis désarmées comme étant désormais inutiles; l'une d'elles avait été coulée par les canons versaillais.

Après de nombreux combats à Neuilly et au bois de Boulogne, les tranchées commencées sur ce dernier terrain avançaient chaque jour un peu plus. Bientôt on ne fut plus qu'à deux cents mètres du rempart, où une large brèche, réparée la nuit par les gardes nationaux, ne s'agrandissait pas moins tous les jours. La porte d'Auteuil était à peu près détruite par les projectiles de Mon- Iretout et de Breteuil.

Les fédérés essayèrent une dernière et sérieuse attaque à l'exlrémité gauche, entre Saint-Ouen et Asnières, tout en inquiétant fortement, comme diversion, les positions de l'armée au bois de Boulogne. Ce plan n'était pas mauvais, car, s'ils réussissaient à dépasser Asnières, ils pouvaient s'avancer entre Gennevilliers et Colombes, tourner Rueil

et menacer Saint-Germain ou Versailles ; mais ils furent repoussés par le général Pradier.

Cluseret, sorti de Mazas, mnis toujours surveillé par ses collègues, écrivait alors à l'un d'eux :

(c La différence entre l'état de la défense telle que je l'ai quittée le 50 et telle que je le retrouve le 15 mai, me force à rompre le silence que je m'étais imposé. J'avais ordonné, à plusieurs reprises avant mon arrestation, au citoyen Gaillard père, de cesser les travaux inutiles des barricades intérieures, pour concentrer toute son activité de barricadier sur la barrière de l'Étoile, la place du Roi-de-Rome et celle d'Eylau. Ce triangle forme une place d'ai'mes naturelle ; en y joignant la place Wagram et barricadant l'espace restreint compris entre la porte de Passy et la porte de Grenelle, on a une seconde enceinte, plus forte que la première. J'avais donné Tordre au colonel Rossel de faire faire ce travail, et, pour plus de sûreté, dérogeant aux habitudes hiérarchiques, j'avais donné des ordres directs au citoyen Gaillard père, en présence du colonel Rossel, sachant qu'il n'écoutait que ce dernier.

« Non content de cela, dès le second jour de mon arrestation, j'écrivais au citoyen Protot et à la Commission executive de donner toute leur at-

lention à ce travail indispensable. Mes ordres ontils été exécutés? On me dit que non. Il importe qu'ils le soient et de suite.

« Ces travaux que j'avais ordonnés comme mesure de précaution sont devenus des travaux d'urgence depuis qu'en mon absence on a laissé prendre Issy et surtout commis cette faute énorme : laisser envahir le bois de Boulogne ; mouvement que je faisais surveiller chaque nuit et ne se serait jamais accompli si j'avais été là.

(( Maintenant, nous avons à subir un siège en règle.

(( Aux travaux d'approche il faut opposer des travaux de contre-approche, si vous ne voulez pas vous réveiller un de ces matins avec l'ennemi dans Paris. »

Le 17 mai, à six heures moins un quart, une effroyable explosion jetait la terreur dans tout Paris. Qu'était-il arrivé? L'armée de Versailles avait-elle fait sauter une des portes de l'enceinte? l'assaut allait-il être donné? La population courait effarée dans les rues, interrogeant du regard le ciel bleu d'une belle soirée de mai, sur lequel se détachait en s'élevant une épaisse colonne de fumée tout irisée par les rayons du soleil.

Du centre de celte nuée aux conlcursclmngeantes, retombait une pluie de balles sur tous les quartiers d'alentour. Sinistre feu d'artifice, des milliers de carlouches, projetées en l'air, éclataient et lançaient au loin leurs projectiles meurtriers.

La cartoucherie de l'avenue Rapp venait de sauter. Elle se composait de deux corps de bâtiments; l'un servait de dépôt pour les projectiles chargés, l'autre était l'atelier. C'est dans le dépôt, composé de plusieurs caves que la première et principale explosion avait eu lieu, suivie presque instantanément de quelques autres moins fortes. La disposition des lieux excluait donc toute idée que le désastre, très-vraisemblablement dû à l'imprudence d'un employé, pût être attribué à la malveillance. On cria pourtant de suite à la trahison, la chose n'était pas douteuse: le feu avait été mis aux poudres par quelque agent de Versailles. La population, suffisamment exaltée déjà, dans le premier moment de doute et d'effroi, le fut bien plus encore par la proclamation insensée et mensongère de la Commune. c< Le gouvernement de Versailles, disait ce document, avec la légèreté la plus condamnable, vient de se souiller d'un nouveau crime, le plus épouvantable, le plus lâche de tous. Ses agents ont mis le feu à la cartoucherie

de l'avenue Rapp et provoqué une explosion effroyable. On évalue à plus de cent le nombre des victimes. Des femmes, un enfant à la mamelle, ont été mis en lambeaux. Quatre des coupables sont entre les mains de la sûreté générale. »

Quatre personnes que le hasard avait amenées fatalement sur le lieu de l'explosion avaient été saisies, en effet. De ce nombre se trouvait le comte Zamoïsky, riche Polonais, qui n'avait que le tort d'avoir des amis à Versailles. Une correspondance trouvée chez lui et incriminée uniquement parce qu'elle venait du chef-lieu du gouvernement légal, était la seule pièce sur laquelle pût se baser la grave accusation dirigée contre lui. Mais, en ce moment, il importait à la Commune que le gouvernement de Versailles parût odieux à la population de Paris, et pour cela on ne reculerait devant rien, pas même devant la condamnation et le meurtre de gens innocents.

Revenu de son premier mouvement d'épouvante et appréciant les choses avec plus de sang-froid, le peuple de Paris comprit bientôt qu'il était trompé une fois de plus. Les proclamations de la Commune valaient ses bulletins quotidiens de victoire; la catastrophe de la cartoucherie de l'avenue Rapp, fort exagérée d'ailleurs dans ses résultats meur-

Iriers, quoique ayant produit de grands dommages matériels, était due à une de ces imprudences malheureusement si fréquentes qui amènent trop naturellement les explosions de ce genre. Quant aux personnes arrêtées, elles ont échappé aux miséi'ables vengeances de la Commune.

La fin du drame approchait, en effet, et l'heure de l'expiation allait sonner. Désormais les jours de la Commune étaient comptés.

Dans la soirée du dimanche 21 mai, le bruit commençait à se répandre sur la ligne des boulevards avoisinant la place de la Concorde, que les troupes de Versailles étaient entrées déjà dans l'enceinte de Paris. Cette nouvelle était fort controversée, d'ailleurs, et les naïfs s'appuyaient pour soutenir la négative sur les articles des journaux de la Commune, qui prétendaient que, pendant la nuit précédente, une attaque des Yersaillais avait été repoussée, au bois de Boulogne, avec d'énormes pertes de leur côté.

On devait être trompé jusqu'au bout, et la Commune qui savait très-probablement déjà à quoi s'en tenir sur la réalité des choses, n'avait aucun désir de faire connaître la vérité. Ce fut le lendemain malin seulement que cette vérité apparut tout entière dans des proclamations oii les hom-

mes de l'Hôtel de Ville appelaient le peuple aux

armes .

Ce môme dimanche 21 mai, à quatre heures du soir à peu près, l'armée régulière franchissait la porte du Point-du-Jour. Le canon, surtout celui de Montretout, avait rendu les brèches praticables. On vint dans la journée du 21 prévenir les travailleurs de tranchée que ces brèches, si faciles à franchir déjà, n'étaient même plus régulièrement gardées par les fédérés. Le fait était vrai ; les soldats de la Commune, indisciplinés et fatigués, s'étaient éloignés des remparts pour se soustraire autant que possible aux projectiles versaillais, et bon nombre d'entre eux, après de trop copieuses libations, étaientabsolument incapables d'opposer à l'envahisseur la plus faible résistance. Ces conditions étaient trop favorables pour qu'on n'en profilât pas immédiatement, et le renseignement officieux était bon. Des marins, envoyés en éclaireurs et chargés de sonder le terrain, s'introduisirent par la brèche de la porte de Saint-Cloud. Ils ne rencontrèrent aucun' obstacle, elle général Douay, prévenu, les fit suivre sur-le-champ de plusieurs détachements d'infanterie, qu'il renforça succes-

^ Voir pour tous ces détails les derniers n°' des Notes et Pièces justificatives.

sivement jusqu'à ce qu'ils pussont prendre solidement position, tnndis que, remontant vivement par le viaduc d'Auteuil, jusqu'aux portes d'Issy et de Vaugirard, un autre détachement assez considérable d'infanterie ouvrait les portes aux troupes placées sous le commandement du général de Gissey, mouvement qui fut exécuté avec tant de rapidité et d'entrain, que les fédérés surpris, n'opposant qu'une insignifiante résistance, se retirèrent en désordre et jetèrent le désarroi dans les quartiers extrêmes delà rive gauche. Ce désordre et l'abandon des batteries des bastions de ce côlé del'enceinteétaitd'autantplus explicable, que deux cents artilleurs avaient refusé leurs services dans la journée même, sous le prétexte qu'on ne leur donnait plus ni vivres ni solde. L'officier qui les commandait voulant, le revolver à la main, les forcer de rester à leur poste, un des révoltés lui avait même brûlé la cervelle.

Profitant de toutes ces circonstances incontestablement favorables, l'énergique général de Cissey employa la nuit du dimanche au lundi à s'installer dans tout l'arrondissement de Vaugirard, sa droite appuyée à la gare deMonlparnasse. Le 22, à six heures du matin, il était maître du champ de Mars, et pouvait communiquer avec le

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corps du général Vinoy par le pont de Grenelle,

occupé la veille au soir.

Mais il n'eût pas suffi, pour le succès d'ensemble de l'entreprise, de s'étendre sur la rive gauche de la Seine; un double objectif se présentait au général en chef de l'armée de Versailles : le maréchal de Mac-Mahon savait fort bien que deux points assuraient absolument la possession de Paris, qui, une fois ces deux points occupés par l'assaillant, ne pouvait plus prolonger sa résistance que dans une limite de temps assez restreinte. Ces deux positions maîtresses, ces deux clefs de Paris, c'étaient Montmartre et leTrocadéro.

Il fallait donc, avant tout, s'emparer du Trocadéro et de Montmartre, et, chose vraiment singulière à noter dans le récit de cette lutte suprême, ce furent ces deux points qu'on enleva relativement avec le moins de difficultés et de pertes. Le Trocadéro ne donna même que la peine de le surprendre.

Il est certain que, du côté du bois de Boulogne , notamment dans la partie comprise entre la porte Maillot et la porte Dauphine, les troupes trouvèrent, pour s'introduire dans l'enceinte, des facilités qui ne s'accordaient pas avec l'énergie et même la fidélité que la Commune se croyait en

droit d'attendre de ses soldais, et c'est ce qui, dans le moment, a fait accuser de trahison certains bataillons fédérés, notamment le 115'.

Toujoursest -il qu'aviint cinq heures du matin, dans la nuit du dimancl e 21 au lundi 22 mai, le Trocadéro était surpris sans que les gardes nationaux qui l'occupaient eussent le temps de se mettre en défense, et qu'il en était de même des barricades circulaires de PArc de Triomphe de l'Etoile, d'où les fédérés, qui se croyaient en sécurité parfaite, enlevèrent précipitamment les canons qu'ils étaient occupés à mettre en batterie, descendant l'avenue des Champs-Elysées dans un désordre extrême, tandis que les troupes régulières retournaient contre les batteries installées sur la terrasse des Tuileries la barricade élevée sous l'Arc de Triomphe.

Cependant, à partir de trois heures du matin, le tocsin et la générale s'étaient fait entendre dans tous les quartiers de Paris. La population, matinalement réveillée et partagée entre la crainte et l'espoir, comme un prisonnier qui attend ses libérateurs, écoutait la fusillade lointaine, les mille bruits du dehors et recherchait avec anxiété les nouvelles de la rue. Vers cinq heures du matin, sur la rive droite de la Seine, les bataillons fédérés

qui avaient abandonné les forliticalions ainsi que les positions qu'ils occupaient autour de l'Arc de Triomphe, à Neuilly, à Levallois, aux Ternes, fuyaient par les boulevards Haussmann, Malesherbes et les rues adjacentes. L'armée régulière, parvenue à la barrière de l'Étoile, s'était divisée en trois colonnes : l'une descendant vers Saint-Auguslin par le boulevard Haussmann, sous les ordres du général Douay ; les deux autres commandées par les généraux Clinchant et Ladmirault s'avançant, la première sur Clichy, la seconde vers Montmartre, en opérant un mouvement tournant. Les fuyards qui songeaient déjà à opposer à leurs adversaires un réseau de barricades capable d'arrêter leur marche, ne faisaient point encore volte-face pour leur résister. Les premiers coups de feu , de ce côté , furent tirés dans les rues d'Argenson, Cambacérèset Abbatucci, oii des essais de barricades furent faits et promptement empêchés par les soldats qui , à l'entrée du boulevard Malesherbes , en face de l'église Saint-Augustin, profitèrent du travail commencé par les défenseurs de la Commune pour s'abriter , en l'achevant , contre le feu de la barricade, — très-sérieuse, celle-là — élevée en avant de la Madeleine à la hauleur de la rue de l'Arcade.

Cluserel avail fortement insiste pour l'établissement d'une seconde ligne de fortifications volantes dans le triangle du Trocadéro, de l'Arc de Triomplie, de la place d'Eylau et de celle de Wagram. Cette seconde ligne de défense n'avait été qu'éhaucliée avant l'entrée dans Paris de l'armée régulière ; faille énorme que, soit indifférence et incurie, soit faute de temps, la Commune avait commise. Maintenant, il fallait qu'elle se reportât de suite derrière la troisième ligne, c'est-à-dire dans Paris même, ou, pour mieux dire, qu'elle improvisât sur-le-cliamp cette troisième ligne, car, à part quelques points fortifiés avec soin à l'avance, tels que la place de la Concorde , défendue par les deux barricades de la rue Royale et de la rue de Rivoli, ainsi que parla terrasse des Tuileries, excepté rJIôtel de Ville, Montrouge, notamment du côté de la roule d'Orléans et les boulevards de Cliaronne, Relleville et Montmartre, dans tout le reste de la ville, la troisième ligne d'obstacles défensifs n'existait pas encore.

Mais à Paris les barricades vont vite. Dès le '2'2, il y en avait déjà à l'avenue du Maine, à celle d'Orléans, à la barrière et dans la rue d'Enfer, sur le boulevard Saint-Michel, à l'entiée de la rue Gay- Lussac, dans la rue Monsieur-le-Prince, aux alen-

tours de Saint-Sulpice , aux ponts Saint-Michel et du Ghâtelet, dans les rues des Tournelles, Saint- Martin, à la pointe Saint-Eustache , aux portes Saint-Martinet Saint-Denis, au Château-d'Eau. Les abords de l'ancien et du nouvel Opéra, les rues de la Chaussée-d'Antin, de Notre-Dame-dé-Lorelte, de Glichy en furent prcmptement garnis , ainsi que les quais de la rive droite et de la rive gauche, dans une grande partie de leurs parcours. Seulement, faute de temps, beaucoup de ces barricades n'étaient pas suffisamment élevées, beaucoup de ces obstacles n'étaient pas complétés lorsqu'ils furent attaqués et pris.

Et pourtant, à toutes ces constructions avaient travaillé avec une sorte de frénésie, avec une ardeur fiévreuse, des gardes nationaux, des hommes en blouse, des femmes, des enfants, sous les ordres d'agents de la Commune à figure rébarbative, qui forçaient les passants à coopérer, malgré eux, au travail fébrile de l'insurrection. On a vu, à la barricade du Ghâtelet, deux femmes portant des écharpes rouges, et le revolver au poing, contraindre les dames, surtout celles qui étaient un peu soignées dans leur mise, à porter des pavés aux travailleurs.

Cependant^ les troupes conduites par les gêné-

raux Ladmirault et CI inchant enveloppaient rapidement, par des mouvements admirablement combinés, ces fameuses hauteurs de Montmartre, si chères aux insurgés et qu'ils avaient armées avec tant de soin. Les troupes se concentrèrent silencieusement au bas des buttes de fagon ta se trouver, par leur rapprochement même , en dehors de l'action des canons. On gravit les pentes; on aborda les Batignolles du côté du cimetière, et pendant que le général Clinchant emportait les barricades de la place Moncey et de la rue Lepic, de la place Blanche et de la place Pigalle, le général Ladmirault enlevait l'avenue Trudaine et la mairie, l'une très-vivement, l'autre au contraire assez mollement défendue. A trois heures de l'après-midi, le 25 mai, le drapeau tricolore flottait glorieusement sur les buttes Montmartre.

De son côté, le général deCissey, après s'être emparé de la gare de l'Ouest, sur le boulevard Montparnasse, avait pénétré au centre du quartier de Vaugirard, puis avait partagé ses troupes en deux colonnes : l'une, se dirigeant vers le centre de Paris, où elle devait se développer ; l'autre se portant, par l'avenue du Maine, dans la direction de Montrouge. Cette seconde colonne s'élança vers la barricade des Quatre-Chemins, s'en empara après

20i Là COMMUNE DE PARIS,

une luUc acharnée, puis, neulralisanl l'entrée de la grande barricade de l'avenue d'Orléans^ sur laquelle comptaient tant les fédérés, et celle de la roule de Châtillon , toutes deux formidablement armées, elle prit à rebours ces obstacles abandonnés précipitamment par les insurgés, désormais impuissants à les défendre. Grâce à ce coup de main, toute la partie sud, depuis les Quatre- Chemins jusqu'aux fortifications, avec les portes d'Orléans et de Châtillon, demeura au pouvoir de l'armée.

Mais les fédérés, repoussés la veille de la gare Montparnasse avaient profité de la nuit pour armer de canons la barricade qui s'élevait dans la rue de Rennes à son point d'intersection avec les rues Cassette et du Vieux-Colombier. De cette position ils bombardaient, à la dislance de huit cents mètres, le bâtiment de la gare qui s'élève en face. Six bataillons d'insurgés l'attaquèrent et le combat dura cinq heures. Mais deux détachements de chasseurs d'ACriquc, s'élançant l'un à droite, l'autre à gauche de la rue de Rennes tournèrent les fédérés qui , assaillis de face et des deux côtés, battirent en retraite et se débandèrent. La barricade était abauLlonnée et lout ce quartier délivre de la présence des insurgés.

Pendant ce temps, la barricade de l'église de Monlrougeet celle de l'avenne d'Orléans qui s'élevait en face de la l'iie Brézin étaient emporlées après quatre heures de lutte acharnée. A la barricade de l'église, le mouvement d'attaque fut si vif, que les insurgés embusqués dans le clocher eurent à peine le temps de sonner le tocsin pour appeler du secours. Dans cette action , l'armée lit plus de quatre cents prisonniers. Les morts se comptaient par centaines. Parmi les plus enragés des défenseurs de la barricade de la rue Brézin se trouvait une jeune femme en uniforme de garde national, et dont le sexe fut découvert après sa mort.

A peu près à la même heure où le drapeau tricolore apparaissait sur les buttes Montmartre, il flottait sur la mairie de Montrouge. Le résultat des deux journées du 22 et du 25 était déjà énorme, mais que d'obstacles se dressaient encore devant Tarmée libératrice !

Dans la nuit du mercredi 24 mai, il y eut d'abord un grand combat autour de la barricade de rancienne barrière d'Enfer, qui tomba au pouvoir de l'armée. On y installa une batterie. Les barricades du boulevard Arago, du faubourg Saint-Jacques et des environs du Panthéon furent ensuite enlevées. Sur ce dernier point, s'était concentrée

la résistance des insurgés qui firent sauter la poudrière de l'École des Mines : ils auraient fail également sauter le Panthéon (car ce monument, comme bien d'autres de Paris , avait été miné) sans la présence d'esprit d'un capitaine du génie qui coupa la mèche à laquelle ils devaient mettre le feu, s'ils étaient repoussés, avant de battre en retraite. La barricade de la rue Gay-Lussac opposa une vigoureuse résistance , conduite par Raoul Rigault, le procureur de la Commune. Celui-ci, voyant la barricade enlevée, s'était dirigé vers la maison portant le numéro 29. Un caporal du 17^ chasseurs l'y voyant entrer, tira sur lui un coup de carabine qui ne l'atteignit pas et se mit à le poursuivre. Rigault, qui était en uniforme de chef de bataillon, ne fit point de résistance. Le caporal lui prit son revolver encore chargé de ses six coups et le conduisit vers le Luxembourg. En passant devant la barricade gardée par les 17'', 18® chasseurs et 38® de ligne, plusieurs soldats crièrent : « A mort! fusillons-le! » Le caporal s'y opposa et voulut continuer sa route ; mais alors Raoul Rigault s'écria : « Finissez-en avec moi ! tuez moi ! Vive la Commune! » Le caporal, saisissant le revolver, fit feu et brûla la cervelle à son captif, qu'un sergent du 58® de ligne acheva sur-le-

champ en lui déchargeant son arme dans la région dn cœur. Ainsi finit Raoul Rigault.

Vers trois heures, un combat d'artillerie s'engagea entre la batterie installée, comme nous l'avons dit, sur la barricade de la barrière d'Enfer et une autre batterie établie par les insurgés à la barrière de Fontainebleau, au lieu dit la Butte-aux- Cailles. Les fédérés, furieux d'avoir perdu le quatorzième arrondissement, cherchaient à s'en venger par une tentative de bombardement, fort inexpérimentée d'ailleurs. Six mille insurgés , venus de Belleville et de la Yillette, ne tardèrent pas à se joindre à eux pour reprendre aux troupes le quartier de Montrouge. Dans ce but , ils descendirent dans la vallée de la Bièvre et y prirent position. Le général de Cissey, qui avait compris de suite la gravité de cette attaque , groupa plusieurs régiments, avec des canons, autour de l'établissement de Sainte-Anne. Les fédérés avaient pris position sur la droite de la Bièvre, au-dessous de la Butteaux-Gailles, et, protégéspar les tranchées naturelles que forme en cet endroit, la vallée de la Bièvre, ils purent longtemps tenir tête à leurs adversaires. Ce combat, qui se prolongea jusqu'au lendemain, ne dura pas moins de trente heures. C'a été un des épisodes les plus importants de la prise de Paris

et, par le fait, un de ceux dont on a le moins parlé. Il était capital cependant. Pour en finir, le général de Cissey fut obligé d'envoyer au secours des troupes engagées de ce côté trois nouveaux régiments avec une batterie de campagne. Ces régiments prirent position près du plateau de Montsouris et, en moins de deux heures, terminèrent le combat. Les fédérés furent écrasés; leurs morts remplirent les fossés de la Bièvre et une grande quantité de leurs prisonniers fut amenée à la gare de Sceaux. Désormais tout le sud de Paris était délivré de la présence des insurgés.

Au centre, sur la rive gauche, les troupes s'étaient massées aux environs des Invalides et avaient successivement enlevé les barricades qui hérissaient les rues du faubourg Saint-Germain. Après avoir franchi la rue du Bac, où la résistance avait été très-vive, elles s'étaient avancées par les rues Jacob, Taranne, du Dragon, de l'Abbaye, Gozlin, jusqu'à la place de l'Abbaye; elles avaient pris les barricades des rues de Buci et de l'Ecole-de- Médecine, et, descendant d'un côlé la rue Bonaparte, de l'autre la rue de Seine et la rue Mazarine, elles avaient pu donner la main à un détachement de marins qui avait longé les berges du tleuve et s'était emparé soudain de la barricade

du qtiai )Fnlnqnais, à l'angle de la rue des Saints- Pères. L'Inslilut el la Monnaie se trouvaient sauvés. Mais, en se retirant du faubourg Saint-Germain, les homnies de la Comniune y avaient laissé d'affreuses traces de leur passage : l'hôtel du quai d'Orsay, renfermant le Conseil d'Etat et la Cour des comptes, le palais de la Légion-d'IIonneur, la Caisse des dépôts et consignations et une foule de maisons ou d'hôlels particuliers brûlaient incendiés par le pétrole. Toute la rue de Lille étaiî, pour ainsi dire, en feu, et, comme pendant, de l'autre côté du lleuve, la rue Royale, le ministère des finances, les Tuileries, une partie du Louvre et de la rue de Rivoli, le Palais-Royal, l'Hôtel de Ville, le palais de Justice, la Préfecture de police, le Théâtre-Lyrique, le Grenier d'abondance, le théâtre de la Porte-Saint-Martin et bon nombre d'habitations privées allaient, durant cinq jours, éclairer comme de gigantesques flambeaux la scène où se déroulait le plus affreux drame que l'histoire ait jamais eni'egistré ; spectacle vraiment saisissant des détestables fureurs que peuvent produire des doctrines insensées, excitant des haines et des convoitises filus insensées et plus coupables encore. On se souvint alors de cet arrêté du membre de la Commune délégué aux services publics :

« Tous les dépositaires de pétrole ou autres huiles minérales devront, dans les quarante-huit heures, en faire la déclaration dans les bureaux de l'éclairage, situés place de l'Hôtel de Ville. »

Sur la rive droite de la Seine, les barricades du boulevard Malesherbes et du boulevard Haussmann, fortement canonnées par l'ennemi, avaient été abandonnées par leurs défenseurs. On reconnaissait, à l'aspect du boulevard Malesherbes, combien la lutte sur ce point avait été longue et acharnée. Les vitres brisées, les balcons frappés par les boulets, certaines maisons criblées de balles, les réverbères renversés, les arbres coupés en deux et les trottoirs couverts du feuillage arraché en passant par les obus, tel était le spectacle qu'offrait ce boulevard depuis la Madeleine jusqu'à l'église Saint-Augustin.

Au moment où les obstacles du boulevard Haussmann et du boulevard Malesherbes cédaient devant le vigoureux effort des troupes, la place de la Concorde tombait également en leur pouvoir, en dépit des deux bairricades monumentales de la rue Royale et de la rue de Rivoli, soutenues par les canons de la terrasse des Tuileries. Les fusiliers marins s'étaient aussitôt emparé du ministère de la Marine qui avait, comme par miracle, été épargné

par les incendiaires de la rue Royale et de la rue Boissy-d'Anglas. Le miracle, en cette circonstance, n'était du reste que l'emploi du nerf de l'intrigue et de la guerre (comme eût dit Beaumarchais) : un employé du ministère de la Marine, voyant quelques-uns des insurgés prêts à répandre le pétrole, avait eu l'excellente idée de racheter le ministère par l'offre et la remise d'une somme d'argent.

Le 91^ de ligne occupait la rue Saint-Honoré ; ce fut par là que les troupes passèrent afin de tourner la fameuse barricade construite au coin de la rue de Rivoli et de la rue Saint-Florentin, barricade que nous avons mentionnée tout à l'heure et qui, durant le règne de la Commune, servait de but de promenade aux Parisiens.

Une fois ces obstacles emportés, il était difficile que la place Vendôme pût tenir longtemps. Attaquée de trois côtés à la fois : par la rue de la Paix, la rue Saint-Honoré et la rue de Rivoli, elle ne résista pas longtemps, en effet. La majeure partie de ses canons avait, du reste, été transportée à la barricade élevée en avant de la place du nouvel Opéra et qui résista si longtemps au feu d'une batterie de l'armée placée sur le boulevard Haussmann, audessus de Saint-Augustin et à la hauteur de la rue d'Argenson.

A la place Vendôme, on fit un grand nombre de prisonniers. C'était tout simple ; cette place était sans issue. L'état-major dos insurgés s'était naturellement empressé de l'abandonner. Le génie s'occupa immédiatement d'abattre la barricade de la rue Castiglione, et des détachements de cavalerie occupèrent la place concurremment avec l'infanterie qui avait pris part aux attaques de la nuit. Des drapeaux tricolores avaient remplacé le drapeau rouge au ministère de la Justice et à l'Etat- Major; ils couvraient le piédestal de la colonne abattue, sur les débris de laquelle le soldat jetait des regards de consternation et de colère.

Dès le mardi 25, la gare Saint-Lazare et le quartier de la place de l'Europe appartenaient aux troupes régulières. Le général Clinchant, après s'être emparé de l'Opéra, marcba droit aux obstacles agglomérés autour de Notre-Dame de Lorette, dans les rues de Ghâteaudun et des Martyrs, et il les enleva, tandis qu'un engagement, également défavorable aux insurgés, avait lieu devant l'église de la Trinité et dans la rue de la Chausséed'Antin; puis les troupes, après avoir dégagé la mairie de la rue Drouot, s'avancèrent dans la rue La Fayette.

Celles qui s'étaient emparées de la place Vendô-

me, remontant la rue de la Paix, marchèrent sur la Bourse par la rue du Quatre-Septembre. Les habitants de ce quartier, à peu près cernés depuis le commencement de la lutte, accueillirent les soldats comme de véritables libérateurs. Bientôt les maisons furent pavoisées, les barricades détruites, les proclamations de la Commune lacérées. La garde nationale dévouée à l'ordre se réunit et vint se joindre aux troupes, qui trouvaient là un accueil aussi chaleureux qu'au faubourg Saint-Honoré et au faubourg Saint-Germain. Il faut mentionner que, dans ce dernier quartier, lors de l'entrée de l'armée de Versailles, un groupe de gardes nationaux fidèles avait bravement fait le coup de feu contre les insurgés et coopéré (quelques-uns, comme M. Durouchoux, y trouvèrent la mort) à la délivrance de la cité si indignement opprimée. Cependant l'incendie dévorait les Tuileries et le Palais-Royal sans qu'il fût possible d'arrêter un pareil désastre. L'important était, dans tous les cas, de gagner du terrain pour arriver jusqu'au lieu du sinistre. On attaqua la barricade du Théâtre-Français par les rues Montpensier, Richelieu et Saint-Honoré. On l'emporta et on voulut alors, par la rue de Valois, essayer d'arrêter le feu qui dévorait le Palais-Royal, mais on ne pouvait ap-

214 LA COMMUiNE DE PARIS.

procher des Tuileries, la lutte étant fortement engagée dans la rue de Rivoli pour la prise des barricades qui, de ce côté, défendaient les approches de l'Hôtel de Ville. Les balles sifflaient et les détonations des obus qui tombaient de tous côtés se joignaient au sinistre crépitement de la flamme. La barricade de la rue de Rivoli, construite à la hauteur de la caserne du Louvre, dut être attaquée avec une violence particulière. Il fallut, pour s'en rendre maîtres, que les soldats traversassent le Palais-Royal, pénétrassent dans la cour du Louvre et vinssent prendre en flanc les insurgés qui la défendaient. La maison qui forme le coin de la rue de Rivoli et de celle du Louvre fut complètement détruite à la suite de cette attaque.

Restaient, dans la partie centrale de Paris, deux positions capitales : l'Hôtel de Ville et le Châteaud'Eau. H s'agissait de les enlever à l'insurrection, et la tâche ne laissait pas que d'exiger de grands efforts.

Une partie de la journée et toute la nuit du mercredi 24 furent employées à cerner et à emporter l'Hôtel de Ville. On allait l'attaquer de trois côtés. H s'agissait en effet de canonner simultanément la place du côté des quais, de celui des Halles et de celui de la rue de Rivoli.

Le général Vinoy l'aborda par In rue de Rivoli ; le général Douay qui s'était, après une lutte acharnée, emparé de ce (ju'on nomme la pointe Saint- Eustaclie, par les rues qui débouchent des Halles centrales ; le général de Gissey, enfin, par les quais de la rive gauche qu'il avait longés jusqu'à la hauteur de Notre-Dame, après s'être emparé des barricades du pontNeuf.

Les fédérés avaient accumulé autour du palais municipal les canons et les obstacles. Ces obstacles furent péniblement franchis un à un, car la résistance fut acharnée et la lutte sanglante ; après une canonnade furieuse, les bataillons de la Commune mirent, avant de se replier, le feu à l'Hôtel de Ville, absolument comme ils avaient fait pour le palais des Tuileries. Leur résistance avait été courageuse, d'ailleurs.

On peut dire en général des défenseurs de la Commune, durant ces déplorables journées, qu'ils se conduisirent comme des bandits, mais combattirent comme des soldats.

Que n'ont-ils mis , durant le siège de Paris, le nième entrain, la même ardeur à combattre les Prussiens !

Pendant toute la journée du jeudi 25, la lutte eut pour théâtre les quartiers Saint-Denis, Saint^

Martin, Rambuleau et le boulevard de Sébastopol. L'armée s'était emparée du Conservatoire des arts et métiers, qui renfermait ])liisieurs pièces <le canon et trente-deux mitrailleuses. Elle fit encore sur ce point un grand nombre de prisonniers et emporta, en le laissant traîner dans la boue, l'immense drapeau rouge qui surmontait le bâtiment des Arts-et-Méticrs. Sur tous ces points les désastres matériels étaient grands. Bien des maisons étaient incendiées et les flammes du tliéàtre de la Porte-Saint-Martin qui brûlait avec le restaurant Deffieiix, où s'étaient accomplis, de la part des fédérés, des actes inouïs de sauvagerie, jetaient des lueurs sinistres sur l'ensemble de la scène.

Mais l'armée s'avançait toujours vers les barricades du Château-d'Eau et, sur la rive gauche, enveloppant le Jardin des plantes, elle marchait sur Bej'cy.

La place du Château-d'Eau, point extrêmement important pour l'insurrection puisqu'elle la mettait en rapport avec Belleville, était défendue par sept barricades correspondant avec les sept voies qui viennent y aboutir. Ce furent les corps Douay et Glinchant qui l'attaquèrent, tandis que le corps du général Vinoy opérait du côté de la Bastille. La résistance des soldats de la Commune y fut déses-

pérée; ils sentaient ce qu'ils allaient perdre en abandonnant cette position. Ils ne le firent que le plus tard possible, à la dernière extrémité, et tinrent longtemps dans les Magasins -Réunis, leur dernier refuge sur ce point. Lorsqu'il fallut céder (et ce ne fut que le vendredi matin), ils opérèrent leur retraite par la barricade du Faubourg-du- Temple et celle du boulevard du Prince-Eugène.

A partir du vendredi 26 mai, l'insurrection, déjà considérée comme absolument vaincue, quoique possédant encore le quartier de la Bastille, les buttes Chaumont, le Père-Lachaise, se trouvait acculée à l'est de Paris et enfermée, par les mouvements tournants de l'armée, dans un cercle dont elle ne pourrait pas sortir. Ce n'était plus qu'une question de temps, et le plan combiné entre le maréchal de Mac-Mahon et le chef du pouvoir exécutif avait reçu, grâce à l'habileté des généraux et à l'énergie des troupes, sa complète exécution.

Le jeudi soir, les fédérés, espérant ainsi ralentir sinon arrêter le mouvement de l'armée sur la Bastille, avaient incendié le Grenier d'abondance. Rien n'amoindrit l'élan des troupes, et le 27 mai, M. Thiers pouvait adresser aux autorités départementales cette dépêche qui résumait parfaitement la situation :

c< Nos troupes n'ont pas cessé de suivre l'insurrection pied à pied, lui enlevant chaque jour les positions les plus imporlanles de la capitale et lui faisant des prisonniers qui s'élèvent jusqu'à vingt-cinq mille , sans compter un nombre consi. dérable de morts el de blessés. Dans cette marche sagement calculée, nos généraux et leur illustre chef ont voulu ménager nos braves soldats, qui n'auraient demandé qu'à enlever au pas de course les obstacles qui leur étaient opposés.

« Tandis qu'au dehors de l'enceinte notre principal officier de cavalerie, le général du Barail, prenait, avec des troupes à cheval, les forls de Montrougc, de Bicêlre, d'ivry, et qu'au dedans le corps de Cissey exécutait les belles opérations qui nous ont procuré toute la rive gauche, le général Yinoy , suivant le cours de la Seine , s'est porté vers la place de la Bastille, hérissée de retranche" ments formidables, a enlevé cette position avec la division Vergé, puis, avec les divisions Bruat et Faron , s'est emparé du faubourg Saint-Antoine jusqu'à la place du Trône. Il ne faut pas oublier dans cette opération le concours efficace et brillant que notre flottille a donné aux troupes du général Yinoy. Ces troupes ont aujourd'hui même enlevé une forte barricade au coin de l'avenue

Philippe-Auguste et de la rue de iMontreuil. Elles ont ainsi pris position à l'est et au pied des hauteurs de Belleville, dernier asile de cette insurrection qui , en fuyant , tire de sa défaite la monstrueuse vengeance de l'incendie.

« Au centre, en tournant vers l'est, le corps de Douay a suivi la ligne des boulevards, appuyant sa droite à la place de la Bastille et sa gauche au Cirque-Napoléon. Le corps Clinchant, venant se rallier à l'ouest au corps de Ladmirault , a eu à vaincre, aux Magasins-Réunis, une violente résistance qu'il a vaillamment surmontée. Enfin le corps du général Ladmirault, après avoir enlevé avec vigueur les gares du Nord et de l'Est, s'eS|. porté à la Villetle et a pris position au pied des buttes Chaumont.

Ainsi les deux tiers de l'armée, après avoir conquis successivement toule la rive droite, sont venus se ranger au pied des hauteurs de Belleville, qu'ils doivent attaquer demain matin. Pendant ces six jours de combats continus , nos soldais se sont montrés aussi énergiques qu'infatigables, et ont opéré de véritables prodiges bien autrement méritoires de la part de ceux qui attaquent des barricades que de ceux qui les défendent. Leurs chefs se sont montrés dignes de commander de tels

220 LA COWMUxNE DE PARIS.

hommes, et ont pleinement justifié le vote que

l'Assemblée leur a décerné.

c( Après les quelques heures de repos qu'ils prennent en ce moment, ils termineront demain matin, sur les hauteurs de Belleville, la glorieuse campagne qu'ils ont entreprise contre les démagogues les plus odieux et les plus scélérats que le monde ait vus , et leurs patriotiques efforts mériteront l'éternelle reconnaissance de la France et de l'humanité. »

Et, pendant ce temps, que faisaient les membres de la Commune?

Dès le lundi matin, cédant à l'évidence des événements, ils avaient décidé qu'ils se mettraient immédiatement à la tête de leurs arrondissements respectifs et de leurs légions. Mais il est curieux de constater que, six heures après l'entrée des troupes dans Paris, le délégué civil à la guerre, Delescluze, ne craignait pas de démentir le danger couru par la Commune dans la proclamation suivante, document qui a été peu connu : c< L'observatoire de l'Arc-de-Triomphe nie l'entrée des Versaillais ; du moins il ne voit rien qui y ressemble. Le commandant Renaid, de la section, vient de quitter mon cabinet et affirme qu'il n'y a eu qu'une panique et que la [lorle d'Auteuil n'a pas

LA COMMUNE DE l'AHl^. 221

été forcée ; que, si quelques Versaillais se sont présentés , ils ont été repoussés. J'ai envoyé chercher onze bataillons de renfort par autant d'officiers d'état-major qui ne doivent les quitter qu'après les avoir conduits au poste qu'ils doivent occuper. » On sait ce qui était arrivé en dépit des onze bataillons et des onze chefs d'état-major.

Le Comité de salut public lui-même, qui avait déjà remis ses pouvoirs au Comité central de la garde nationale, se dispersa également. Mais ce qu'il y eut de déplorable, c'est qu'au moment où la vie l'abandonnait, la Commune trouva encore le temps de donner des ordres impitoyables nonseulement relativement aux incendies, mais aussi pour l'exécution des otages.

Le 25 mai , à quatre heures et demie, les pères dominicains qui , dans le principe, avaient été jetés dans une casemate du fort de Bicêtre, puis, lors de de l'évacuation de ce fort par les fédérés , contraints de les suivre, et tombés entre les mains du citoyen Cerisier, chef du lOP bataillon, avaient été enfermés à la prison disciplinaire du secteur, avenue d'Italie, 58, les pères dominicains, disonsnous, reçurent l'oidre de se préparer à quitter cette prison. Entourés par les gardes nationaux du lOP, qui chargeaient leurs fusils en leur pré-

sence, ils comprirent qu'ils étaient perdus. « Sortez un à un dans la rue! » leur cria le chef du détachement. Ils obéirent avec douceur mais avec fermeté, et l'on entendit le père prieur dire : a Allons, mes amis, c'est pour le bon Dieu ! » Des détonations successi/as ç. énoncèrent le sort de ces malheureux. Le lendemain, k s troupes étant survenues, douze corps étaient transportés dans la soirée à l'école d'Albert-le-Grand ; sombre épisode de ces terribles journées !

Le ciel, comme on l'a dit, semblait lui-même avoir horreur du sang si largement répandu. Une pluie fine et pénétrante commença à tomber le vendredi 26, et continua pendant la journée et une partie de la nuit suivantes. Cette pluie providentielle & plus que de laver les pavés sanglants; elle conliibua à éteindre ces incendies allumés par l'insurrection furieuse. On a trouvé sur des fédérés tués aux barricades^, et on a saisi dans les perquisitions faites après la chute de la Commune» beaucoup d'ordres aussi formels que laconiques, ne laissant aucun doute sur les terribles intentions des hommes de l'Hôtel de Yille, relativement à la destruction par le feu de la malheureuse cité

* Voir les derniers n" des Notes et Pièces justificatives.

qu'ils avaient condamnée d'avance, en cas de défaite, h un complet anéantissement ^ Si l'armée avait retardé de quelques jours son entrée, Paris eût très-certainement subi le sort de Rome sous Néron.

On a su depuis le renversement du tyrannique pouvoir de l'Internationale, que c'étaient les francstireurs de la Commune, portant l'uniforme de chasseurs à pied, qui étaient spécialement chargés de surveiller les incendiaires, pris pour la plupart ^ans l'ancien personnel des condamnés relâchés et embrigadés par Raoul Rigault, et d'activer l'exécution des ordres transmis par le comité de salut public. Campés à la place Vendôme, ces francstireurs occupèrent d'abord les Tuileries dans la soirée du 25; leur œuvre infernale accomplie, ils se replièrent sur l'Hôtel-de-Ville, où les accompagna Rergeret qui, après avoir quitté le Corps législatif, avait fait du Louvre son quartier général, d'oii il transmettait ses ordres aux incendiaires, hommes et femmes, chargés de mettre le feu à cette partie de Paris.

* Nous avons entendu nous-même le citoyen Cavalier, dit Pipecn-bois, déclarer hautement au Grand-Café que si la victoire ne restait pas à la Commune, celle-ci donnerait au monde l'effrayant spectacle de la destruction totale de Paris.

Si le ciel, comme nous le disions tout à l'heure, envoyait à Paris sa pluie bienfaisante, un autre secours arrivait en même temps à cette ville si éprouvée, secours précieux et d'une saisissante opportunité : appelés par le gouvernement, où cédant à un mouvement spontané de générosité intelligente, les pompiers d'un grand nombre de villes de France étaient accourus avec tout leur matériel et s'étaient mis, dès leur arrivée, à la rude besogne dont ils allaient si noblement rechercher les dangers. Londres, Anvers, Bruxelles, n'avaient pas hésité non plus à envoyer leurs habiles sauveteurs à ce grand rendez-vous de la véritable fraternité, contraste bien frappant avec l'odieuse perfidie de ces faux pompiers soldés par la Commune pour activer, grâce au pétrole, et propager Tincendie avec les engins destinés à l'éteindre.

Cependant la lutte armée touchait à son terme, et tout faisait prévoir que le triomphe définitif de l'armée régulière ne se ferait pas attendre.

Le vendredi soir, les insurgés mettaient le feu aux docks de la Villette, comme ils avaient incendié le Grenier d'abondance. C'était la même tactique, et elle ne devait pas obtenir un résultat meilleur. Le général Ladmirault opérait sur la Villette un mouvement analogue à celui que legé-

néral Vinoy exécutait sur Charoiine. Les positions des insurgés étaient précédemment : la petite Villette, les buttes Chaumont, Belleville, Ménilmontant et le cimetière du Père-Lachaise. Le cercle de ces positions allait se restreindre encore. Comme on l'a déjà dit, Vinoy et Ladmirault se donnaient la main au pied des hauteurs qu'il s'agissait de franchir. Pendant toute la journée du samedi 27, les batteries de Montmartre, tirant à coups pressés, écrasèrent de leurs projectiles Belleville, les buttes Chaumont et le Père-Lachaise, où les fédérés avaient également mis en ligne un assez grand nombre de canons. Dans la soirée, le général Ladmirault franchit le bassin de la Yillette, l'abattoir, le marché aux bestiaux, et gravit les buttes Chaumont, ainsi que les hauteurs de Belleville. Là le colonel Davout, duc d'Auerstdset, qui, comme nous l'avons vu précédemment, s'était fort distingué à la prise du château de Bécon, enleva trèsbrillamment une série de barricades. Au point du jour, le corps d'armée de Ladmirault couronnait les buttes.

Agissant de son côté et partant du boulevard Richard-Lenoir, le général Douay abordait par le centre les positions de Belleville, et pendant ce temps, le général Vinoy, qui avait gravi les hau-

leurs du cimetière du Père-Lachaise, s'emparait de ce dernier repaire des insurgés, puis enlevait la mairie du vingtième arrondissement et la prison de la Roquette. Dans ces différentes affaires, le corps des fusiliers-marins avait montré une remarquable intrépidité.

Ce fut le dimanche 28, à cinq heures du matin, que la barricade élevée en face de la Roquette fut prise par les marins. A l'intérieur de la prison, les malheureux otages vivant encore attendaient avec une vfve anxiété l'heure de la délivrance. Ils étaient alors au nombre de cent soixante-neuf, tant ecclésiastiques que soldats et sergents de ville. Soixante-quatre avaient été fusillés, savoir : six dans la soirée du mercredi 26, parmi lesquels se trouvaient l'archevêque de Paris, le président Ronjean et le curé de la Madeleine ; cinquante-quatre dans la nuit du 26 au 27, et quatre le samedi 27.

On dit que lorsqu'on a retrouvé dans la fosse commune, au Père-Lachaise, et à peine recouverts de terre, les corps des six premières victimes, [on a constaté qu'indépendamment des trois coups de feu qui avaient^rappé la poitrine de l'archevêque, le pouce et l'index de sa main droite avaient été broyés; c'est qu'en mourant il avait très-probablement voulu bénir ses bourreaux.

Le dimanche 28 mai, dernier jour de cette gigantesque lutte, le terrain encore occupé par les insurgés se trouvait limité par la rue des Amandiers, les boulevards de Charonne, de Belleville et le canal. Désormais, comme l'a dit M. Thiers, ils n'avaient plus qu'à mourir ou à se rendre. Dombrowski, Cluseret, La Cécilia, étaient tombés ou avaient disparu dans la tourmente et ne pouvaient plus les guider. Delescluze, le dernier délégué à la guerre, avait été reconnu parmi les morts. Grâce à des mouvements habilement combinés, on parvint à les diviser en plusieurs bandes. Un moment ils voulurent, pour se dégager, tenter un mouvement offensif du côté du boulevard du Temple; vain espoir! les canons du Château-d'Eau et une batterie installée au sommetde la rue d'Angouléme, les contraignirent à s'arrêter. Manquant de projectiles, les derniers coups de canon qu'ils tirèrent furent chargés avec des morceaux de bitume et des fragments de pavés. Bientôt même les canons vinrent aussi à leur manquer. Yers deux heures, ils arborèrent sur leurs dernières barricades le drapeau parlementaire. Ils réclamaient deux jours de trêve pour relever leurs blessés et enterrer leurs morts; on refusa. Ils demandèrent vingtquatre heures pour refléchir, on repoussa natu-

rellement cette naïve exigence. Alors beaucoup d'enlre eux brisèrent leurs armes; les autres, après une résistance désespérée, tombèrent sous les coups des soldats vainqueurs. A quatre heures tout était fini.

La proclamation du maréchal de Mac-Mahon , dans son sobre et viril langage, annonça bientôt cette solution si ardemment attendue, a Habitants de Paris, disait le maréchal, l'armée de la France est venue vous sauver, Paris est délivré. Nos soldats ont enlevé à quatre heures les dernières positions occupées par les insurgés. Aujourd'hui la lutte est terminée ; l'ordre^ le travail et la sécurité vont renaître. »

C'était le dernier mot du terrible drame. On ne pouvait rien dire ni de plus ni de mieux.

Nous avons voulu grouper avec exactitude, peindre à grands traits les événements si singulièrement émouvants auxquels, bien placé pour voir et pour connaître, nous venons d'assister. Peu d'époques historiques présentent un tableau semblable ; peu d'études offrent un intérêt pareil au philosophe, à l'observateur ; car, après tout, ce n'est pas seulement la partie de la France qui s'est jouée sur ce brûlant terrain, c'est celle de la civilisation, de l'humanité. Pauvre France, autrefois si puis-

santé et si prospère, compromise aujourd'hui par une série de fautes accumulées, on ne peut te considérer sans tristesse! A quels moyens aurastu donc recours pour retremper ton existence politique et sociale, et les hommes qui doivent te rendre ton ancienne grandeur appartiennent-ils à notre génération? Hélas 1 on peut encore appliquer à notre pays ces paroles de Tacite : « Validioï'es olim Gallorum res fuisse divus Julius tradit. »

Dans un récent manifeste , l'Internationale, à qui nous devons en grande partie nos derniers malheurs, a dit : a L'incendie de Paris, nous en acceptons la responsabilité ! la vieille société doit périr, elle périra ! »

L'Internationale se trompe: il y a dans le monde moral comme dans le monde physique des lois qu'il est impossible de renverser. Vous ne pouvez pas changer le cours des astres, modifier celui des saisons, arrêter le mouvement de la terre. Eh bien, nous vous défions de supprimer, avec succès, d'une façon durable, l'individualité humaine, la famille et la propriété personnelle de la terre ou du capital. Il y a, sachez-le bien, des choses auxquelles on touche, qu'on peut ébranler, mais qu'on ne détruira jamais !

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