CHAPITRE V
CONSTANTIN JÉAN PHIPPS. 1773
But du voyage.—Arrivée à la hauteur du Spitzberg.— Montagnes de glace. — Les vaisseaux en sont entourés. — Un. coup de: vent les en dégage. — Barrière de glace —Retour en normes |
Darves-Bannnteron ayant présenté à la Société royale une série de mémoires sur la possibilité d’approcher du pôle arctique, le présidentet le conseil de cette société formèrent la résolution de s’adresser au comte.
de Sandwich , alors premier lord de l’amirauté, afin d’obtenir-la sanction du roi pour envoyer une expédition chargée de recon- :
naître jusqu'où la mer était navigable vers le pôle arctique. Le roi ordonna d’entreprendre sur-le-champ cette‘expédition, et
(( 120 ) d'accorder tous les encouragemens nécessaires et tous les secours qui PORN en assurer le succès.
Deux bombardes, le Racehorse et la Carcasse, furent choisies comme les bâtimens les plus forts: la première”dvait quatre-vingt-dix hommes d'équipage, et la secondéquatre-viogis, avec un nombre additionnel d'officiers. Le commandement de Pexpédition fut donné au capitaine. Constantin Jean Phipps, depuis lord Mulgrave;, qui monta le Racehorse; le capitaine Skefington-Lutwidge commanda la Carcasse. Deux maîtres d'équipages, au fait de lanavigation du. Groënland, furent employés en qualité de, pilotes. Israël Lyous, recommandé par “le bureau de longitude, accompagna cette expédition intéressante en qualité-d’astronome , et les bâtimens furent munis d’instrumens de différens genres, les meilleurs qui fussent. alors connus. |
Les deux bâtimens. partirent. du Nore le.4 juin 1975. Le.27 ,'ils firent à minuit une observation qui détermina la latitude à 74° 26”, et, dans La soirée du mêmé jour,
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Gasr) ils ârrivérent dans le parallèle de la partie méridionale du Spitzherg avec bon vent, sans qu’il ÿ eût aucune apparence de glace et sans apercevoir de terre..Le lendemain on vit un morceau de bois de sapin flottant, qui n'était pas rongé par les vers; ‘on eut connaissance de la terre, Le 29, onlalongea de près; elle etait formée de grands rochers noirs, hauts et stériles, sans:la ‘moindre marque de végétation; ils étaient nus :et
pointus en plusieurs endroits, et, en d’autres,
couvets de neige qu’on apercevait même au-dessus des nuages. Les vallées, qui les séparaient, étaient remplies de neige ou de glace: cet aspect aurait fait penser que
l'hiver était perpétuel dans ce climat, si
la douceur de l'air, le calme et la limpidité de la mer, l'éclat du soleil.ét un jour continuel, n'avaient présenté sous une. face agréable-et nouvelle cette scène imposante et pittoresque (1). La latitude observée ce jour-là fut de 73° 59’ 11”.
Le 2 juillet, les Anglais mésurèrent une
(1) Foyage au pôle boréal, pag: 27.
à , + montagne qui avait plus de 750 toises de hauteur. Le temps continuait à êtré superbe; à minuit, la latitude fut 78° 25, el l'inclinaison de l'aiguille magnétique 80° 45’. Le 4, la latitude de Magdcleine Hoek fut déterminée à 79° 54/, observation qui correspond exactement ayee celle que Fotherby.fit en 1614. Le 5, ils rencontrèrent les glaces qui formaient une masse continue, ils la côtoyérent-pour s'assurer si elle touchait au Spitzherg, ou si elle en était détachée de manière à laisser un passage vers l'est;, mais les pilotes.et les ofliciers jugèrent qu'il n’était pas possible d'aller plus loin dans. cette direction, et prévirent que les deux bôtimens seraient bientôt assiégés par d'énormes glaçons , parce que c'était. à peu près l'endroit où la plupart des navigateurs avaient été arrêtés. Après bien des difficultés, on parvint à se frayer une route au nord-ouest, à travers les parties. les moins compactes de la glace. Le gonflement des vagues etlépaisseur du brouillard forcèrent de se diriger vers le cap Hakluyt.
Le gau matin, on vit que la mér était en-
( 135 } tièrement glacée à l’ouest. On était alors par 2° à’ à l’est de Greenwich. Phipps remarque que c’est le point le plus éloigné à l'est du Spitzberg, où ils purent parvenir pendant le voyage: Le même jour, dans la soirée, la latitude était 80° 36’. Ayant suivi le bord de la glace de l’est à l’ouest pendant plus
. de dix degrés, Phipps commença à être
convaincu qu’elle ne formait qu'une masse solide et impénétrable. Il courut donc à l'est, et, le 15, mouilla dans Vogelsang, bonne rade, près d’une pointe remarquablé appelée le Rocher Fourchu (-Cloven Cliff), parce queson sommet ressemble au pied fourchu d'un animal, re,semblance Au a toujours existé, puisqu'il a été noramé ainsi par quelques-uns dés premiers navigateurs hollandais qui fréquentèrent ces mers. Ce rocher, entièrement. défaché des autres montagnes, et réuni au reste de l'île par un isthme bas et étroit, présente le même aspect de tous les côtés; et, comme il est presque perpendiculaire, sa couleur naturelle : n'est: jamais cachée par la neige.
La latitude de ee rocher est 79° 53/, sa
( 124 ) longitude 92 $9/ 30” est, la variation. de la boussole: était de, 20° ,38/ ouest, l'inclinaison de 82° 7’,
: Le thermomètre différait très-peu à midi et à minuit ; à midi il marquait b8 : (11° 99), et à minuit 510 (8° 44); Le 16, par un temps superbe, le thermomètre qui, àl’ombre, était à 49° .(7° 55), monta, en peu de minutes, à 89° : (25° 97) lorsqu'il fut exposé au s0leil, et resta à ce degré pendant quelque temps, jusqu’à ce qu'une petite brise qui s'éleva le fit retomber de 10° (7° 77 ) presqe à Pipstant.
Le 18, les bâtimens se divigèrent, de nouveau, à l'est, le kang dela glace; mais -ils furentarrètés, pour la troisième fnis,psesque au même endroit, para glace qui bloquait en quelque sorte la terre, sans qu'il y eût aucun passage au nord ou à l'est. Il y avait cependant de petites ouvertures dans l’une desquelles ils allèrent jusqu’à 80° 34’, Pour la quatrième fois, Phipps fit une tentalive pour, s'avancer à l’est; il doubla l’île Moffen; et, en naviguant au nord au milieu des glaçons" détachés, il. se trouva, le 27, à
ne tenbla l'ile
milieu le 29» à
(125), 80° 48’; il fut alors arrêté par la grande masse de glace qui se prolongeait à peu près en ligne droite de l’est à l'ouest. À minuit, la latitude observée etait de 80° 37’;
. et; le lendemain, lorsqu'il était en vue des
Sept Iles , la longitude était 15° 16’ 45” est. Quelques officiers abordèrent , en canot, dans'uüne petite ile à l'embouchure du.détroit du Waigat (1). Ils virent de gros sapins couchés sûr la côte, à seize ou dix-huit
pieds au-dessus du niveau de la mer; quel:
ques-uns de ces arbres avaient soixante-dix pieds de long et avaient été déracinés, d’autres coupés à la hache et entaillés à douze pieds de distance en distance; le bois n’était aucunemeñt gâté, et les coups de
. hache n'étaient nullement effacés. Il ÿ avait
aussi quelques douves de tonnéaux et des poutres équarries. La grève était composée
. de vieux merrains , de sable et d’os de ba- |
leines. Le milieu de l'ile était couvert de mousse , de cochléaria, d’oseille et de quel-
(1) Ce détroit du Waygat ou Hinlopen sépare les deux grandes îles qui forment le Spitzberg. (T.)
qües renoncules alors en fleurs. On vit deux rennes; on en tua un, il était gras, et sa chair avait beaucoup de saveur. En revepant au bâtiment, les officiers blessèrent un morse qui plongea immédiatement, et reparut bientôt accompagné d’un grand nombre d’autres, Ces animaux se réuvirent tous pour attaquer le canot, arrachèrent un aviron des mains d'un des matelots, et ce futavec beaucoup de peine qu'on parvint à les em pêcher de briser ou de faire chavirer le bâtiment,
Le 30 juillet, le temps fut d’une douceur et d’une sérénité extrêmes. « Il est rare, dit Phipps, de voir un ciel aussi .clair : la scène qui s’offrait à nos yeux était trèspittoresque ; les deux vaisseaux se trouvaient en calme dans une grande baie; on apercevait, entre les îles qui la formaient, trois ouvertures, Tout autour, lés glaces s’étendaient à perte de vue avec quelques courans d’eau ; pas le moindre souffle d'air; l’eau parfaitement unie , la glace couverte de neige, basse et égale partoüt, à l'exception d’un petit nombre de morctaux brisés près des
tavec ss em rer le
uceur re, dit ir : la
( 129) bords; les flaques d’eau que l’on découvrait au milieu de ces gros morceaux de glace étaient recouverts aussi d'une glace plus récente. »
Les bâtimens se trouvaient alors ‘pris par les glaces; les pilotes qui, dans aucun de leurs précédens voyages, n'étaient jamais allés aussi loin-au nord, voyant la saison s’avancer, commencèrent à concevoir de vives alarmes. Le 1er, août, la glace s’accumula de plus en plus autour des bâtimens, il ne restait pas alors la plus petite ouverture. La glace était, la veille, unie partout et presque au niveau de la surface de la mer; mais les morceaux s'étaient empilés les uns sur les autres, et formaient, en beaucoup d'endroits, une espèce de montagne plus haute que la grande vergue. A midi, la latitude mesurée par deux observations fut de 80° 37’, la longitude 19° 0’. 15” est. Le 5, tous les matelots se mirent à l'ouvrage à cinq heures du matin pour couper un passage à travers.la glace et touer lès deux vaisseaux à l’ouest à travers les petites ouvertures. La glace était très-profonde; on
trouva, enla sciant, des morceaux qui avaient douze pieds d'épaisseur. Ue travail dura tout le jour, mais sans aucun-succès. Les bâtimens furent entraînés par les courans avec la glace dans un bas-fond où ils n'avaient que quatorze brasses d’eau. Après avoir ‘bien réfléchi , > Phipps proposa de quitter les bâtimens'et de s’embarquer sur les chaloupes pour se sauver. On les mit dehors tout de suite ainsi que:les canots, et l'on - prit toutes les précautions possibles pour les renforcer et les rendre plus solides. On traînà les embarcations sur la glace ; le vent ayant soufflé faiblement, on mit dehorstontes les voiles; les bâtimens firent peu de che- “min, mais on était prêt.à forcer le passage si la glace venait à se rompre, Enfin, le 10, le vent souffla du nord nord-est ;et mit les bâtimens en état de passer à travers d’énormes glaçons. Ils éprouvèrent plusieurs fois des chocs très-violens. À midi, ils étaient en pleine mer; le 11, ils mouillèrent dans le havre de Smeerenberg ou Fais Haven, près de l’île d'Amsterdam , dont la pointe la plus occidentale est le cap d'Hakluyt,
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On voyait dans ce havre, dit Phipps ; une des’ plus remarquables glacières de ce pays. Ces glacières sont de grandes masses de glace qui remplissent les vallées entre les hautes montagnes; leur surface, du côté
. de da mer, est presque perpendiculaire et
est d’un vert léger, très-brillant. Celle dont je parle ici a environ trois cents pieds d’élévation, il en sortait une cascade d’eau. Les montagnes noires, la blancheur de la neige et la belle couleur de la glace, formaient un tableau très-pittoresque et très-singulier. De grosses masses de glace se détachent souvent des glacières et tombent avec fracas dans la mer; nous en vîmes une que les flots avaient entraînée das la baie et qui enfonçait de vingt-quatre brasses dans ia mer; elle avait cinquante pieds de hauteur au-dessüs de la surface de l’eau, et était de la même couleur que les glacières. »
Le 19, Phipps appareilla et remit en mer; comme la saison était alors très-avancée, et que les brouillards et les ouragans allaient être continuels, il se détermina à faire route pour l’Angleterre, où il arriva le 25 seç-
tembre. Phipps pense qu'il partit pour son voyage dans une saison très-avantageuse, et que le temps lui fut très-Favorable, puisqu'il put reconnaitre, à plusieurs reprises, la situation de ce mur de glace qui se prolonge sur plus de 20° de longitude entre 80° et 81° de latitude, sans que sur toute cette étendue il y ait la moindre ouverture (1).
Il est néanmoins probable qu'il se passe peu d’années durant lesquelles il ne s'ouvre plusieurs passages dans le mur de glace qui s'étend ordinairement entre la côte orientale du Groënland et la partie la plus septentrionale du Sptitzberg, et que par conséquent l'été pendant lequel le capitaine Phipps entreprit son voyage au nord fut singulièrement défavorable.
(1) Voyage au pôle boréal, fait par ordre dn roi en 1773.—Londres, 1774, 1 vol. in.4°., avec cartes et figures. Traduiten Français, Paris, 7755 1 vol. in-4°., avec cartes et figures,
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