‹ Histoire civile et religieuse de la Colombe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La colombe providentielle.

À rapproche de Tamiée républicaine qui, poar la seconde fois, s'empara de la Belgique » en i794, UDc grande épouvante se répandit dans tout le pays, et surtout parmi les habitants des campagnes. Effrayés par les récits des horreurs de toule espèce , qui se commettai^it chacpe jour en France, ces malheureux s'attendaient à ne voira leur tour, dans les troupes envahissantes^ que des hordes de brigands , à la rapacité desquelles

ri^ ne devait échapper. Chacun d'eu se hâta donc de cacher son petit avoir, soit dans la terre, soit au fond d'un puits, soit, enfin, de toute autre manière.

Dans un des plus beaux villages de la province de Brabant, situé à trois lieues de Bruxelles, habitait un ancien commerçant , possesseur d'une fort jolie fortune, acquise par quarante années de travail, de probité et d'.économie. Il s'était, depuis quelque temps, retiré à la campagne avec sa femme et sa fille, pour passer le reste de sa vie dans ce calme et ce repos bienheureux, après lequel soupirent sans cesse ceux qu'emporte le tourbillon des affaires.

Lorque cette famille apprit la nouvelle de l'arrivée prochaine des républicains, elle partagea la terreur générale, et songea également à mettre en sûreté tout ce qu'elle avait de plus précieux. Le mari prit donc un petit coffre, y renferma soixante mille francs en or et en billets de banque, les bijoux de sa femme et de sa fille, et plusieurs autres objets de valeur, et par une nuit bien noire, ce coffre fut enterré dans un endroit du jardin, où il était tout à fait improbable qu'on le découvrît jamais.

On sait qu'il y a des personnes qu'une déplorable faiblesse de caractère entraîne toujours à se repentir

d'ane résolution qu'elles viennent à peine de prendre: c'était là le malheureux défaut, le seul, peut-être, de la femme de notre honnête marchand. Une heure ne s'était pas encore écoulée depuis que la cassette avait été enfouie, que déjà la pauvre Catherine était en proie aux plus vifs regrets, aux plus poignantes angoisses. — Tantôt elle craignait que son mari n'eût été épié par F un ou l'autre voisin ; tantôt que la terre fraîchement remuée ne révélât ai^x Français, l'endroit où le trésor était déposé, bien que cet en^ droit eût été recouvert, avec le plus grand soin, de branches et de feuilles mortes ; tantôt, enfin, elle tremblait en songeant que des voleurs pourraient s'introduire dans l'enclos, et réussir à trouver la cassette en sondant partout. Catherine passa une nuit affreuse; aussi, dès que le jour commença à poindre, elle conjura son mari d'avoir pitié d'elle, de déterrer le précieux dépôt, et de le cacher sous l'une des dalles de la cave. — Habitué à céder aux instances de sa femme, l'excellent Bernard se rendit à ses désirs; il savait d'ailleurs, que tous les raisonnements du monde ne pourraient pas faire revenir Catherine de ses frayeurs. Le soir donc étant venu, le petit coffre fut tiré du^ jardin, et placé sous l'une des grosses pierres qui pavaient la cave.

Mais, hélas ! celte seconde cachette ne tarda pas à inspirer à Catherine autant d'inquiétudes que la première. — Son mari avait été obligé de se servir d'une pioche et d'une pelle pour soulever la pierre et creuser un trou , et malgré toute la prudence qu'il y avait mise, il lui avait été impossible de ne pas faire un peu de bruit.

Ce fut là pour Catherine une nouvelle source d'alarmes. — Ce bruit, les voisins doivent l'avoir entendu, se disait-elle ; ils en auront facilement compris le motif; ils nous trahiront; on ne peut se fier à personne aujourd'hui ; si nous laissons le coffre où il est en ce moment, c'en est fait, nous sommes ruinés; Dieu sait si même on ne viendra pas nous assassiner !....

Obsédée par cette idée fixe, Catherine n'y tint pas, et dès le lendemain matin, elle communiqua ses craintes à son mari, ajoutant qu'elle ne serait tranquille, enfin, que lorsque la cassette se trouverait en sûreté, dans une grande ville, entre les mains d'un ami. — Croyez-moi, dit-elle, c'est là ce que nous avons de mieux à faire, et rien ne nous est plus facile. N'avez-vous pas à Bruxelles, M. R..., cet honnête banquier, votre ancien associé? Les relations intimes que vous avez eues avec lui, pendant plus

de vingt ans, vous ont fait connaître son bon cœur et sa loyauté ; vous lui avez d'ailleurs rendu trop de services, pour qu'il ne se fasse pas un plaisir de vous aider en cette malheureuse circonstance. Con* fioDs^lui notre fortune; c'est le seul moyen de nous délivrer, désormais , de toute inquiétude à ce sujet.

L'ex-négociant aimait trop sa femme pour la contrarier; lui-même 9 du reste, convint que le conseil de Catherine était fort sage. Dans une grande ville, en effet, il n'était pas probable que ce trésor dût jamais être eiposé au moindre danger ; tandis qu'au village, on avait tout à redouter des violences et des recherches minutieuses, auxquelles la soldatesque ne manquerait pas, sans doute, de se livrer.

Sur-le-champ donc, Bernard attèle sa voiture, y place le petit coffre, monte, et allait faire partir le cheval» lorsqu'un voisin survient, et apprend aui deux époux que les bandes républicaines ont passé la frontière depuis la veille; que d^à elles parcourent le pays en commettant toutes sortes de brigandage; qu'elles ne sont plus qu'à une petite distance du village > et qu'on doit s'attendre à les voir arriver à chaque instant*. -^ Cette nouvelle jette Catherine et son mari dans une nouvelle pm^plexité. Faut^il renoncer au voyage, ou bien l'entreprendre, malgré

— asiles périls qu'il présente ? — Après avoir, pendant quelques minutes I examiné les chances de l'un et l'autre parti, il fut décidé que le cofire serait transporté à Broielles. Mieux talait encore, au dire de Catherine, braver quelques risques pendant une heore, (il fallait tout au plus ce temps-là pour se rendre du village à la capitale,) que de vivre, des mois entiers peut-être , dans des terreurs incessantes ; tel était aussi Favis du marL

Déjà celui-ci avait donné le signal du départ en faisant claquer son fouet, lorsque, songeant toutàcoup aux inquiétudes qui , pendant son absence , allaient tourmenter sa bonne Catherine, il descend une seconde fois de la voiture, monte à son colom* bier , et revient aussitôt auprès de sa femme : — Tu connais ce fidèle messager, lui dil-il , en lui montrant un magnifique pigeon emprisonné dans un petit filet: eh bien! quand tu le verras revenir au logis, tu pourras te dire que tout est terminé selon nos souhaits.

A peine Bernard fut-il parti d'une demi-heure, que Catherine alla se placer au jardin, résolue de ne pas détacher, un seul instant, ses yeux du colombier. Une heure s'écoule, et pas un pigeon ne paraît. Une seconde, une troisième heure se passe

encore, el la pauvre Catherine attend toojonrs. Qu'on joge de rafirense épouvante qui s'empara alors de la malheureuse femme, et cette fois, il faut l'avouer, cette épouvante était très-légithne , car Bernard luimême pouvait être de retour. Le soir arrive enfin , et Catherine, forcée par l'obscurité de quitter le jardin, allait rentrer, lorsqu'une dame de ses amies s'approcha d'elle, et la salua, mais d'une voix tellement troublée, que Catherine comprit tout d'abord que cette dame venait lui apprendre une fatale nouvelle. — Je devine, s'écria-t-elle, mon mari est mort, il a été assassiné!.... et, comme frappée de la foudre, elle s'évanouit. Ce ne fut que bien avant dans la nuit qu'elle revint à elle, et dès qu'elle fut en état d'entendre ce qu'on lui disait, elle exigea qu'on lui fit connaître toute la vérité. Son amie, qui ne l'avait pas qiMtlée, lui apprit alors, avec tous les ménagements possibles, qu'un villageois, arrivé vers le soir, de Bruxelles, avait raconté qu'il n'était bruit dans la ville, que de la mort subite d'un étranger qui, ce même jour, avait été frappé d'une apoplexie foudroyante, quelques minutes après qu'il fut descendu à l'hôtel du Corbeau-Blanc. — Cette nouvelle, ajouta la dame, n'est du reste qu'un m dit; et rien ne prouve jusqu'ici que cet étranger soit M. Bernard. Ces précautions

oratoires ne laissèrent aucun doute à Catherine : elle s'aperçut tout d'abord que son malheur n'était que trop réel, et qu'on voulait la préparer, peu-à-peu, à en entendre l'aveu " sincère : elle ne se trompait pas ; c'était bien Bernard qui avait été tué d'un coup de sang, à Thôtel du Corbeau-Blanc.

Huit jours seulement après cette terrible catastrophe , Catherine fut en état de s'arracher à sa douleur, pour s'occuper de la cassette qui renfermait toute sa fortune, et par conséquent son avenir et celui de sa fille. Elle partit donc pour Bruxelles, et se rendit chez M. R.... qui montra la plus vive surprise , en apprenant la mort de son ancien associé.

— Que m'apprenez-vous là ? Madame, dit-il : et c'est jeudi dernier, à midi, que votre mari est mort? Mais, il n'y avait pas plus d'une heure que nous neus étions serré la main. ...

— Ainsi, Monsieur, vous l'avez vu ; il est venu chez vous ?

— Bien certainement. Madame; il est vrai que nous n'avons eu qu'un très-court entretien ensemble. Au moment où Bernard est arrivé, je m'occupais d'une besogne des plus importantes, et; qui ne souffrait aucun retard ; je priai donc votre mari de

revenir me trouver dans raprës*diaée» poor arranger l'affaire qni ramenait ici.

— C'est d'un petit coffre que vous voulez parler» Monsieur? interrompit Catherine*

— En effet » Madame ; votre mari me dit qu'il avait avec lui une cassette qui contenait une partie de votre fortune.

— Notre fortune entière, s'écria Catherine, pâle et tremblante ; mais achevez , je vous en supplie , Monsieur; cette cassette....

— Eh bien! madame, répliqua le banquier d'une voii presqu'aussi agitée que l'était celle de la veuve, pendant que son visage s'inondait d'une sueur abondante; votre mari devait, disait-il, me remettre cette cassette. . • .

— Et vous ne l'avez pas reçue ; cette cassette n'est pa» dans votre maison, Monsieur?

— Non, Madame, je n'ai plus revu Bernard.

— Grand Dieu ! nous sommes perdues ! s'écria Catherine anéantie.

— Oh! non, non, tranquillisez-vous. Madame: il n'est pas possible que celte cassette ait été volée en plein jour« 11 est à croire que votre mari n'aura pas voulu attendre l'heure convenue entre nous, et qu'il aura remis le précieux dép6t entre les mains de l'un ou

Tautre de ses amis, qui ignore encore en ce moment , le malheur qui vous a frappée. Moi*méme , comme vous Tavez vu, Madame, je Tignorais complètement, il n'y a qUe quelques instants. — Croyezmoi, vous n'avez auenn motif de vous alarmer. Dès que la triste nouvelle de la mort de Bernard, sera parvenue à celui qui a reçu la cassette, il s'empressera d'aller vous trouver, n'en doutez point; car votre mari ne peut avoir confié sa fortune qn'à un homme dont la probité lui fût parfaitement connue. Quelque rassurant que pût paraître le raisonnement du banquier, il ne produisit aucune impression sur l'esprit troublé de l'infortunée veuve. Le désespoir dans l'âme, elle se rend à l'hôtel du Corbeau- Blanc; et s'informe si, en arrivant, son mari n'avait I^s un petit coffre avec lui : on lui répond, on lui affirme sous serment, que Bernard n'avait aucun bagage quelconque; qu'il avait aidé, lui-même, à dételer son cheval; qu'il était monté ensuite à sa chambre ; enfin, que deux heures après, on l'avait trouvé mort, et que le seul objet trouvé dans sa voiture, était un petit filet. — Catherine quitte l'hôtel , et court chez toutes les personnes avec lesquelles elle savait que son mari avait eu autrefois des rapports d'affaires ou d'amitié; mais hélas! aucune d'elles n'avait vu

r ancien commerçant^ ni le jour de son décès , ni aucun autre jour, depuis plus de six mois.

La justice^ instruite de la disparition mystérieuse du petit coffre 9 vint en aide à Catherine ; mais ses nombreuses et actives recherches ne réussirent pas mieux que les démarches de la pauvre dame. Le coffre avait disparu durant le court espace de temps qui s'était écoulé depuis le moment où le défunt avait quitté la maison de M. R. . . , et celui où il était entré dans Thôtel du Corbeau-Blanc: c'était là un fait acquis; mais c'était le seul. 11 ne paraissait pas admissible que la cassette eût été volée, car tous les gens de l'hôtel attestaient qu'en arrivant » M. Bernard s'était montré content, gai même, et qu'il n'avait parlé à aucun d'eux d'un vol commis à son préjudice; ce que, bien évidemment, il n'aurait pas manqué de faire, si un pareil malheur avait eu lieu. Tout le monde donc était disposé à croire, avec le banquier, que le dépositaire de la cassette ignorait encore, à l'heure qu'il était, la mort de Bernard. — Quelques personnes, toutefois, ne partageaient pas cette opinion, disant qu'il n'était pas probable, qu'il n'était guères possible même, qu'il se trouvât encore quelqu'un à Bruxelles, qui n'eût point connaissance et de cette mort, et de la manière étrange dont la

cassette avait disparu. En un mot, on se perdit en conjectures pendant trois ou quatre jours, au bout desquels un autre événement vint à son tour , captiver l'attention et l'intérêt du public de la capitale. Deux mois venaient de s'écouler. Dépouillée de sa fortune, et renonçant à tout espoir de la retrouver jamais, Catherine se vit obligée de vendre la maison qu'elle habitait. Ce fut un riche et brave fermier, appelé Jérôme, qui en fit l'acquisition. Jérôme jouissait d'une estime, je dirai même, d'une vénération générale dans le village. C'était la probité personnifiée, et jamais le pauvre ne faisait un vain appel à sa charité. Chose singulière cependant! cet excellent vieillard, doué de tant de précieuses qualités, ne pouvait souffrir les pigeons. Était-ce une aversion instinctive, ou bien, avait-il eu à se plaindre de ces oiseaux ? Je l'ignore , mais toujours est-il qu'il les détestait de tout son cœur. Aussi, le jour même où il vint, la première fois, inspecter sa nouvelle propriété, il commanda à l'un de ses domestiques, de faire, séance tenante, une Saint-Barthélémy de tous les hôtes du colombier. Cet ordre fut exécuté sur-le-champ^ et les cadavres de vingt innocentes victimes, furent joyeusement emportés par le bourreau qui avait été chargé du massacre > et qui

comut à tontes jambes à la ferme, annoncer à ses camarades le soccolent dîner dont lenr maître Tenait de les gratifier ponr le lendemain.

Mais il était écrit qoe celai qoi avait commis sans le moindre remords, cette horrible boucherie, n'en profiterait pas.

Le joor suivant, en eflet, pendant qne le fnmet des raalheareax pigeons qn'on faisait rôtir, rendait toot le personnel de la ferme impatient de voir arriver le moment de se mettre à table, notre bourreau vint trouver Jérôme , et lui dit: — Maître, voici un petit morceau de papier que fai trouvé, ce matin, attaché à la queue d'un des pigeons que j*ai tués hier.

— Et que dit ce petit papier, Jean?

— Je ne pourrais pas le dire, maître; je ne sais pas lire.

Le bon vieillard prend le billet, et i peine y a-t-il jeté un coup-d'œil que, transporté de joie, il s'écrie : — Vile, vile, Jean; attelez la carriole, et en route pour la ville.

— Atteler la carriole. . . . partir. . . . même avant le dioer qui est tout prêt? demanda Jean en poussant de profonds soupirs.

— Il fant que nous partions tout de suite, mon

garçoo; noas diaeroas ce soir, demain, qu'importe? Mais allez , dépéchez-vous donc ; dans dix minutes nous partons.

Puis, sans prêter Foreille aux regrets et aux lamentations de Jean, dont le désespoir ne saurait se décrire, Jérôme appelle son fils, jeune homme d'une vingtaine d'années et d'une stature herculéenne: — Va mettre tes habits de dimanche, Pierre, lui dit-il, et accompagne-moi à Bruxelles : s'il platt à Dieu, nous serons témoins aujourd'hui d'un événement aussi heureux qu'inattendu.

Pierre, qui ne comprend rien à ces paroles, adresse vingt questions à son père ; mais celui-ci se borne à lui répondre : — Tu verras, tu verras, mon enfant ; ne perdons pas notre temps à bavarder ; vas et reviens ; voilà déjà la carriole qui nous attend.

Dix minutes après, le fermier, son fils et Jean étaient installés dans la voiture : ce dernier, qui avait peine à retenir ses larmes, souhaitait du fond de son cœur que le cheval refusât de faire un seul pas : mais celui-ci, prévenu par deux ou trois admonitions auxquelles un fouet, manié par uabras vigoureux, servaient d'interprète, comprit parfaitement qu'on attendait une preuve extraordinaire de son obéissance et de son agilité ; il se lança donc sur la

grande roule avec la vitesse d'ane flèdie» el soutint si bien cette première ardeur, qu'en moins d'une demiheure, les trois villageois se trouvèrent rendus devant la maison du banquier. — Sur sa demande, le fermier, suivi de son fils, fut aussitôt introduit dans le bureau où M. R... se trouvait seuL

— Personne ne peut nous entendre causer ici , Monsieur ? demanda le vieillard au financier , tout surpris d'une pareille question.

— Vous avez donc à me parler de choses bien importantes. Monsieur ?...

— Je vous demande, répéta Jérôme, si personne ne peut nous entendre? Veuillez*vous en assurer. Monsieur.

M. R... se leva, ouvrit une porte qui communiquait avec une chambre voisine, jeta un coup-d'œil dans cette chambre , referma soigneusement la porte , et revint se placer dans son fauteuil , auprès du fermier: — Vous pouvez parler sans aucune crainte , dit-il ; personne ne saurait entendre une seule de nos paroles.

Jérôme leva alors sa belle tète, et attachant sur le banquier un regard accusateur : — Monsieur, lui dit-il, voudriez-vous bien fixer un moment vos yeui sur les miens?

Ces mots, prononcés d'une voix grave, produisirent la plus vive impression sur celui à qui ils étaient adressés ; il se contint cependant, mais avec un effort pénible, qui n'échappa, ni au vieillard ni à son fils : — Ce n'est pas pour m'insulter, je pense, Monsieur, que vous êtes venu chez moi ? dit-il en balbutiant.

— Je n'ai jamais insulté personne de ma vie , répliqua le campagnard ; mais je ne me suis pas non plus rendu ici, pour vous faire des compliments sur votre probité.

— Monsieur, !.... s'écria le banquier en se levant avec vivacité.

— Monsieur, prenez garde, lui dit le fermier, on pourrait vous entendre.

Cette observation obtint un effet immédiat ; l'homme de finances se replaça sur son siège, prit une contenance rassurée, et tacha même d'appeler un sourire sur ses lèvres. — Voudriez-vous , Monsieur, dit-il , me faire connaître le motif qui vous amène ici?

Le bon vieillard avait le cœur excellent, mais la parole parfois un peu rude : — Je suis venu, dit-il, pour vous dire que vous êtes un fripon, un lâche, un misérable, et que je pourrais, si je voulais, vous faire pendre, aux applaudissements de toute la population de Bruxelles.

Cette terrible apostrophe fit trembler le banquier de toat son corps, comme si uo violent accès de fièvre se fût tout à coup emparé de lui : sa figure se couvrit d'une pâleur effrayante.

Pas de doute, cet homme était coupable : cependant après quelques minutes d'une terreur visible, il revint à lui, se redressa même avec une sorte de fierté, et donnant à sa voix un ton de dignité offensée : — Monsieur, dit-il, si vous avez quelque grief à me reprocher, expliquez-vous ; mais je vous préviens que si la moindre expression insultante sort encore de votre bouche, je vous ferai jeter à la porte.

— Hein ? que dites-vous Ik ? Jeter mon père à la porte ! s'écria le fils du fermier en bondissant , et en frappant avec violence le plancher du bout de son bâton noueux.

— J'ai bien le droit, je pense, quand on m'outrage chez moi....

— Ma foi , interrompit Pierre , je ne comprends rien à tout ce que je viens d'entendre; mais puisque mon père vous a appelé fripon et misérable, il faut bien que vous le soyez, car le vieux Jérôme, voyez-vous, n'a jamais dit un seul mensonge de sa vie.

— Tais - toi , Pierre, calme-toi, mon garçon;

Monsieur le banquier et moi, nous nous comprenons déjà très-bien , j'en suis sûr. — Se tournant ensuite vers M. R.... : — Croyez-moi , dit-il , abrégeons cette entrevue: il existe, vous le savez, un proverbe dont la vérité est attestée par des milliers d'exemples : ce proverbe dit qu'une mauvaise action est connue tôt ou tard , dussent les corbeaux la révéler. — Cette fois, ce n'est pas un corbeau, mais un pigeon, dont la Providence s'est servie, pour dévoiler la conduite infâme que vous avez tenue à Tégard de la malheureuse veuve d'un de vos anciens amis. — Oh ! ne cherchez pas à nier, Monsieur ; je sais tout.

— Mais que savez-vous donc? dit le banquier, s'efforçant, mais en vain, de sourire pour cacher le trouble qui le torturait.

— Monsieur, si vous n'étiez pas coupable, vous n'auriez pas hésité un seul moment à faire exécuter la menace de nous chasser de votre maison.

— Mais à quoi voulez-vous en venir enfin?

— Ah ! vous ne me comprenez pas ?

— Pas le moins du monde, je vous le jure...

— Arrêtez, Monsieur, voire serment serait un parjure.

— Mais au nom du ciel, expliquez-vous, s'écria le banquier.

— Volontiers , Monsieur. Il y a cinq mois, un brave et digne homme, un ancien commerçant, re** mit à Fun de ses amis qui habite cette ville, un petit coffre qu'il n'osait pas garder auprès de lai à la campagne. . . .

— Je connais ce triste événement, Monsieur, dit le banquier, qu'un horrible frisson saisit de nouveau ; je sais, comme tout le monde, que cette cassette a disparu.

— Et vous ne savez pas ce qu'elle est devenue?

— Nullement, Monsieur

— Eh bien ! je vais vous l'apprendre : cette cas* sette, Monsieur, c'est vous qui l'avez!

— Moi ! s'écria le banquier anéanti.

— Oui , vous-même;

— Et quelles preuves ? . . .

Jérôme tira alors de son portefeuille , un petit papier qu'il déploya : — Quelles preuves, Monsieur?... Écoutez : — « Ma chère Catherine ; n'aie plus la moindre inquiétude ; notre fortune est en sûreté chez mon ami R » C'est bien votre nom , Monsieur

— « Lui et moi nous venons d'enterrer le petit coffre dans un coin de sa cave.... Votre ami, Bernard. »

— Regardez, regardez , Monsieur ; c'est bien la signature du malheureux Bernard; vous devez la connaître mieux que personne

A peine le banquier eul-il jeté an regard sur ces fatales lignes , que , succombant sous le poids du remords et de la terreur , il pàlil de manière à faire croire un moment aux deux campagnards, qu*il allait expirer. Son visage se couvrit d'une sueur glacée; ses mains se crispèrent; son regard s'éteignit; enfin il s'affaissa sur lui-même, comme un homme qu'une balle vient de frapper au cœur. — C'était un spectacle hideux à voir.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure que le malheureux reprit ses sens. — Maintenant, Monsieur, lui dit le vieillard, je vous y engage de nouveau, terminons cet entretien : vous le voyez , je puis vous perdre, vous, votre femme et vos enfants, en vous faisant conduire de cette chambre à la prison. Cependant, je veux que vous-même décidiez de votre sort: remettez-moi la cassette que vous avez si déloyalement soustraite à la famille de Bernard , et je vous promets, je vous affirme sur mon honneur, que jamais personne au monde ne saura que c'est à vous que Bernard Tavait confiée. Si vous rejetez cette offre , Monsieur , réfléchissez-y bien , vous êtes perdu, perdu pour jamais, car à l'instant même je cours instruire la justice, pendant que mon fils vous gardera à vue dans cette chambre.

— Et Je vous promets, mon père, s'écria Pierre, qui ne pouvait contenir son indignation , que le diable lui-même n'arrachera pas Monsieur de mes mains.

Un rayon de joie parut alors éclairer tout-à-coup les traits du banquier; on eût dit qu'on venait de le délivrer d'un poids énorme qui l'écrasait. Tombant aux genoux de Jérôme dont il pressait les mains contre ses lèvres : — Au nom du ciel, Monsieur, lui dit-il, d'une voix suppliante et en versant des larmes abondantes , ne vouez pas à une honte éternelle, ma Temme et mes pauvres enfants. Je mérite le châtiment des plus grands criminels, je le sais; mais écoutez-moi, je vous en supplie, et vous conviendrez vous-même, que je ne suis pas entièrement indigne de votre pitié. Une spéculation que je venais de faire, avait mal réussi; j'étais sur le bord d'un abime, lorsque Bernard vint remettre entre mes mains cette funeste cassette, qui renfermait, comme vous le savez peut-être, soixante mille francs. Le même jour j'appris le malheur qui avait frappé mon ami : le démon glissa aussitôt une idée horrible dans mon esprit; ma tête s'égara, j'étais comme entraîné par une attraction irrésistible : ces soixante mille francs de^ vaient me sauver de l'ignominie d'une banqueroute! Je résolus de me les approprier, mais en promettant

dans toute la siDcérité de mon âme, de les rendre à la veuve» dès que ma fortune serait rétablie. — D*après ce que Bernard m'avait dit, j'étais persuadé que personne , pas même sa femme ». ne pouvait avoir la certitude que j'étais le dépositaire de ce trésor : et puis, je comptais assez sur ma longue réputation de probité , pour n'avoir pas à craindre que le moindre soupçon de déloyauté pût jamais retomber sur moi. — Âb! Monsieur, vous ne savez pas ce que j'ai souflTert depuis ce jour fatal! J'avais pu faillir un moment , mais je n'eus point le courage de profiter de mon crime. — La cassette n'a pas été ouverte; je ne suis pas même descendu une seule fois dans la cave où Bernard et moi, nous l'avions déposée : il me semblait qu'une main invisible m'en repoussait. Tout cela est vrai, Monsieur, je vous l'atteste à la face du ciel, dont l'inexorable justice atteint toujours un coupable. Et maintenant que je vous ai tout avoué, je vous en conjure. Monsieur, ne précipitez pas une famille entière dans le déshonneur et dans la misère.

— Relevez-vous et ne craignez rien, dit le bon vieillard , les yeux remplis de larmes : une seule plante de mauvaise herbe ne gâte pas un champ tout entier : avant le jour où vous avez succombé

à une infernale tentation , vous aviez toujours été un honnête homme , et vous avez continué de Télre encore depuis : un seul moment d'oubli ne doit pas flétrir toute. une existence honorable: d'ailleurs, un repentir sincère, et je suis persuadé que le vôtre est tel, Monsieur, doit fléchir les hommes, en même temps qu'il fait trouver grâce aux yeux de Dieu. Ainsi donc , que tout soit oublié... Quant à la cassette....

— Je vais vous la remettre à l'instant même, s'écria le banquier en se jetant dans les bras de Jérôme.

— Et moi, dit celui-ci, je la rendrai à la veuve de M. Bernard , vous promettant de nouveau, que ni elle, ni personne, ne saura jamais un seul mot de ce qui s'est passé entre nous aujourd'hui.

Un quart d'heure après la scène que je viens d'esquisser, la carriole du fermier s'arrêta devant la maison, dans laquelle Madame Bernard et sa fille occupaient un modeste quartier. Jérôme était sur le point de sonner, lorsqu'il se ravisa tout à coup, et tira son fils un peu à l'écart : — Un moment, Pierre, lui dit-il ; dans la joie que nous éprouvons , gardons-nous de commettre une imprudence qui pourrait avoir les suites les plus fSicheuses : il serait fort dangereux, crois-moi , de nous présenter

devant ces daines, et de leur dire bnisqoement : — Noos vous rapportons toute votre fortune. — Non, mon garçon, nous ne pouvons pas nous y prendre de cette manière. Si nous avions à annoncer cette nouvelle à un homme, ce serait différent ; mais à cette pauvre Catherine, dont la tête est si faible non, cela ne se peut pas; il faut la préparer peu à peu an bonheur qui l'attend.

— Mais comment faire, mon père?

— Suis-moi , mon garçon, le bon Dieu nous aidera. Un instant après, les deux campagnards se trou-

v^ent en présence de Catherine et de sa charmante fille. — Vous savez, Madame, dit le fermier à la veuve, après une courte conversation insignifiante, vous savez que c'est mercredi prochain que je dois vous payer la somme....

— Je le sais. Monsieur, interrompit en soupirant Catherine, en qui ces paroles réveillaient les plus cruels souvenirs.

— Oserais-je, Madame, vous prier de m'accorder une grâce, ce jour-là ?

— Une grâce , Monsieur Jérôme ?. .. et laquelle, je vous prie î

— Celle de vouloir bien passer une partie de cette journée dans votre ancienne habitation....

— GomineDt» Monsieur? demanda Catherine , sur* prise d*une si singulière invitation ; vous désirez que je vienne....

— Ma foi, oui, Madame; je comprends que ma proposition doit vous paraître étrange, inconvenante même ; mais que voulez-vous ? Les vieillards sont parfois un peu superstitieux : tenez, Madame, je suis certain que cette acquisition me porterait malheur, si vous ne consentiez pas à y séjourner quelques heures encore, avant que je m'y installe.

— Mais, Monsieur, observa Catherine avec bonté, puisque je vous ai vendu librement ma maison, comment se pourrait*il ?...

— Oh ! je sais bien, Madame, que c'est une idée ridicule que j'ai là ; mais la vieillesse a tant de droits à l'indulgence, et vous êtes si bonne. Madame, que vous ne voudrez pas me refuser cette faveur, j'en suis persuadé.

Jérôme parlait avec tant d'émotion ; il paraissait attacher tant d'importance à ce que cette faveur lui fût accordée; il insista si longtemps, que Catherine consentit, enfin , à se rendre à son désir.

— Oh ! merci , mille fois merci , Madame ; mercredi matin, mon fils viendra vous prendre en voiture, vous et votre aimable demoiselle, et, soyez en

persuadée, vous passerez toutes deux, une agréable journée.

— Agréable I murmura la veuve , en baissant la tète, pendant que des larmes amères échappaient de ses yeux.

— Oui 9 agréable, je vous le promets, je vous l'assure, dit le vieillard en souriant.

— Et mon père n'a jamais manqué à une seule de ses promesses. Madame, ajouta Pierre.

— Ainsi donc, à mercredi, voilà qui est convenu. A propos, Madame, n*avez-vous plus rien entendu de votre cassette?

— Rien, Monsieur Jérôme, dit Catherine, on ne peut plus étonnée d'entendre sortir de la bouche du fermier, et sans le moindre à propos, cette question qu'il savait bien devoir être suivie d'une réponse négative.

— Veuillez, je vous prie, madame, dit-il, ne pas attribuer ma demande, à un simple motif de curiosité. — Je le répète , les vieillards sont souvent un peu crédules; c'est ce qui fait qu'ils ajoutent aisément foi aux présages et aux pressentiments: eh bien! j'ai, depuis ce matin, un pressentiment qui ne peut, me semble-t-il, manquer de se réaliser.

— Et que vous annonce-t-il , Monsieur?

— Que vous retrouverez votre fortune, tout entière, sans qu'il y manque un seul liard.

Catherine regarda le vieillard avec nne sorte de pitié.

— Oh! moquez-vous de moi, si vous voulez, madame; mais j'ai en moi que cela sera.

— Pour moi, dit Pierre, je partage, sans hésiter, la croyance de mon père.

— Et si je ne me trompe, reprit le fermier, cet événement, auquel vous ne sauriez ajouter foi en ce moment, aura lieu avant huit jours.

— C'est un rêve que tout cela. Monsieur.

— Mais si c'était an avertissement du ciel?...

— C'est là un mot qui n'existe pas pour le bon Dieu. Mais allons, il faut que nous vous quittions : sans adieu , Mesdames , k mercredi" ; et surtout , n'oubliez pas mon pressentiment, car je suis sûr, oui, sûr, qu'il s'accomplira.

Lorsque les deux campagnards furent partis, Catherine et sa fille réfléchirent quelques instants aux paroles de Jérôme, et elles les trouvèrent tellement étranges, tellement dénuées de bon sens même, qu'elles finirent par croire que l'excellent vieillard ne jouissait plus de toute la plénitude de sa raison.

La veille du joar coDvenu» Pierre alla trouver ces daines , sans autre motif, eu apparence , que de leur demander à quelle heure, elles désiraient partir pour la campagne, le lendemain.

— Votre père tient donc beaucoup à ce que nous nous rendions chez lui, M. Pierre?

— Il persiste toujours, Madame, à le désirer on ne peut plus ardemment.

— Vous devez comprendre cependant combien cette excursion sera pénible pour moi et pour ma fille.

— Je le sais , Madame ; aussi , toute notre vie , mon père et moi» nous vous serons reconnaissants de la grande bonté avec laquelle vous avez bien voulu accueillir notre prière.

— Notre complaisance ne mérite pas qu'on y attache un si haut prix , M. Pierre ; mais convenez du moins que c'est une idée fort bizarre que celle qui domine votre père.

— C'est ce dont Je ne conviendrai jamais , Madame; de la part de tout autre homme que mon père, je trouverais, comme vous, cette idée bizarre, absurde même; mais , ce vénérable Jérôme, comme tout nos villageois l'appellent, n'a jamais rien dit qui ne fût appuyé de très-bons motifs.

— Pourtant, Monsieur, vous nous avouerez que

votre père accorde un peu trop de confiance au pressentiments.

— Eh! c'est an temps, Madame, à prouver s'il se trompe: je vous dirai que depuis la visite que nous avons eu Thonneur de vous faire, mon père n'a cessé de me répéter qu'il est certain que la cassette se retrouvera; si bien, qu'en me voyant sur le point de partir, il y a deui heures, il m'a dit : — Pierre , tu peui donner à ces dames la certitude qu'avant huit jours, elles auront retrouvé leur fortune. — Pour moi, je crois aux paroles de mon père avec une confiance sans bornes, et cette confiance. Mesdames, je vous engage à la partager aujourd'hui , car , en vérité , mon père affirme sa prédiction avec trop d'assurance, pour qu'il soit permis de douter qu'elle ne s'accomplisse.

Après avoir dit ces mots d'un ton de conviction profonde, Pierre se sépara des deux dames, qui, cette fois , ne surent plus comment interpréter les discours de Jérôme et de son fils. — Évidemment, il y avait là-dessous un mystère; mais ce fut en vain qu'elles s'efforcèrent de le pénétrer : quant à se dire que Jérôme et Pierre en savaient infiniment plus, au sujet de la cassette, qu'ils n'en avaient voulu dire jusqu'alors , l'idée ne leur en vint seulement

pas : — les espérances des malheureux ont des bornes si étroites!. — De toute la nuit, Catherine et sa fille ne purent fermer les yeux, tant elles étaient impatientes de revoir les deux fermiers, et de con^ naître le résultat de leurs étranges promesses.

Le lendemain, à dix heures, Pierre vint prendre ces dames pour les conduire à la campagne. Peudant toute la route, elles ne cessèrent de questionner leur Âutomédon; mais, à toutes les questions qui lui étaient adres;sées, celui-ci se contenta de répondre qu'il croyait fermement tout ce que croyait son père, et que ces dames feraient bien de riqniter; que, du reste, il pouvait les assurer qu'elles seraient enchantées de leur journée.

Enfin, on arriva. Le bon Jérôme aida les deux invitées à descendre de la voiture, et les introduisit dans la chambre principale de la maison. Catherine et sa fille ne purent retenir leurs larmes en revoyam ces lieux qui leur rappelaient tant de souvenirs douloureux.

— Allons , allons , leur dit Jérôme , rappelonsnous que cette journée doit se passer dans la joie ; j'ai promis , j'ai affirmé que cela serait , et je ne veux pas, à soixante-dix ans, que ma réputation de prophète soit mise en défaut. Vous devez avoir

grand7aim ; venez, mettons-nous à table; plus tard nous parlerons d'affaires.

Pendant tout le repas, Jérôme et Pierre forent si gais, si entraînants, qu'à la fin Catherine et sa fille ne purent s'empêcher de prendre part à leur bonne humeur. Jérôme les voyant si bien disposées, jugea que le moment était venu de les instruire de tout. Le brave homme n'avait fait que réfléchir, depuis plusieurs jours^ pour savoir de quelle manière il convenait le mieux d'amener ce grand dénouement, afin d'épargner à Catherine et à sa fille, des émotions trop violentes. Voici comment il s'y prit.

— Ainsi donc. Madame, dit-il à la veuve, vous n'ajoutez pas la moindre foi à mes prédictions?

— Je ne suis pas crédule. Monsieur Jérôme, et je n'ai jamais cru qu'un homme puisse lire dans l'avenir.

— Et vous avez tort, grand tort. Madame; tenez, voulez-vous que je vous donne un échantillon de ma science?

— Vous êtes astrologue, Monsieur?

— Oui, Madame; vous souriez, vous doutez; eh bien ! encore une fois , me permettez-vous de vous donner une preuve de mon savoir-^faire ?

— Très-volontiers; j'écoute.

— Grftee à ma àeience^ Madame, je ne lis pas seulement dans l'avenir, mais encore dans le présent...

— A litre ouvert, probablement, Monsieur Jérôme? observa Catherine, avee un petit air mo(]aeur.

— Les livre». Madame , çâ n'est bon que pour \ti savants vulgaires; mon livne, à moi ^ c'est le ciel, et les astres sont le^ lettres de ce livre ; vous allez en être convaincue.

— Auriez->voas rimfention de consulter les astres en ce moment, Monsieur Jérôme?

— Oui, Madame.

— Hais il fait plein jmri le soleil....

— Eh ! qu'importe que ce soit le scHeil qui luise ou bien la lune t A chucnne des vingt*quatre heures du jour , l'œil de l'astrologue voit briller les étoiles qu'il veut interroger. — El en disant ces mots, prononcés d'un ton moitié sérieux, moitié badin, le vieillard se levâf et alla se placer grave^ ment à la croisée, en fixant sur le erel un regard attentif. — C'est cela, àH4\ après quelques moments de silence , oui , c'est bien cela ; je comprends, je VOÎ& disiinctement. ...

— Et que voyesi-vo«fS, Monsieur ? demanda Catherine.

— Eh! Madame, je vois ce qui se pftsse dane votre esprit.

— Vraiment ? mais vous êtes on homme fort dangereux.

— Au contraire , car jamais je ne recours à ma science que pour rendre service: tenez, Madame, vous êtes en ce moment dans une erreur très-fôcheuse pour vous, et dont je veux vous tirer.

— Je crains bien. Monsieur Jérôme, que cette fois votre science n'échoue complètement.

— Vous allez voir au contraire que cette fois , comme toujours, elle est infaillible. Chez qui croyezvous avoir dtné, Madame ?

— Mais, chez vous-même, je suppose.

— Voilà votre erreur, Madame.

— Que dites-vous, Monsieur? dit Catherine tout interdite.

— La vérité. Madame, rien que la vérité.

— Monsieur Jérôme, parlons enfin sérieusement; ce long badinage auquel vous venez de vous livrer; ce pressentiment dont vous et votre fils vous avez parlé ; cette prédiction enfin. ... au nom du ciel ^ je vous en supplie, que signifie tout cela?

— Eh bien ! dit le vieillard, qui ne put se con-* tenir plus longtemps, tout cela signifie que cette maison vous appartient encore; que la cassette qui contenait votre fortune est retrouvée; que depuis

qu'elle est sortie d'ici, elle n'a pas été ouverte, et qu'ainsi 9 comme je vous l'ai dit, il n'y manque pas un seul liard.

— Grand Dieu ! s'écria Catherine , et elle s'évanouit.

— Là! que vous disais-je, Pierre? Voyez ce qui arrive malgré tous nos ménagements.

Les secours prodigués à Madame Bernard la firent bientôt revenir à elle; mais il se passa plus d'une heure avant qu'elle pût se déterminer à croire qu'elle n'était pas le jouet d'un songe; encore ne fut-elle entièrement convaincue, que lorsque le bon Jérôme lui remit la bienheureuse cassette.

— Et pourrais-je savoir, Monsieur, demanda Catherine après avoir remercié mille fois le vieillard, comment vous êtes parvenu. . . .

— Madame, interrompit le fermier, pour prix du zèle que mon fils et moi avons pu mettre à vous servir en cette circonstance, nous vous prions de nous accorder une seule récompense....

— Quelle qu'elle soit. Monsieur, nous vous l'accordons d'avance, moi et ma fille.

— C'est de croire, toute votre vie, que c'est la Providence qui vous rend votre fortune, et de ne jamais chercher à en savoir davantage.

— Nou9 vous le prometlond, dirent à la fois les deux daines.

Le coDlrat de vente fut déchiré, et la méinu se^ maine eoeore, Catberioe et sa fiUe vinrent occuper de nouveau la jolie habitation que, huit jours au* paravant, ^les croyaient ne plus jamais revoir.

Six mois après, Gaib^ine, Jérôme et leurs deux ^fants se trouvèrent encore réunis dan» cette maison; mais, cette fois» entouras de tous les no-' tables du village ; il y avait fôte, grande fête : «n iestjn somptueuit attendait les inTÎtés; la joie briUail sur tovtes le^ figures. . . . Pierre é^ deventi l'hen-» reux époux de la charmante fille de Catherine.

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