CHAPITRE IX
La colotybe au l\V siècle.
Quelque grande qu'ait été la faveur dont les colombes ont joui dans les siècles passés, jamais , — abstraction faite da respect religieux que l'antiquité avait pour elles, — jamais peut-être, cette faveur n*a-t-elle égalé celle qu'on leur accorde aujourd'hui, dans un grand nombre de pays d'Europe, et surtout en Belgique. A aucune époque, bien certainement, on ne s'est donné autant de peine pour
en améliorer la race, et grâce aux efforts assidas et intelligenls de nos colombophiles, nous possédons mainteDant des pigeons qui, sans contredit, snrpas^ sent en mérite, tous ceui des temps antérieurs.
La méthode généralement en usage aujourd'hui de croiser les différentes espèces de la grande famille colombine , ne date que depuis un petit nombre d'années dans notre patrie : il n'y a pas un demi-siècle encore, que Ton n'en élevait que deux ou trois espèces, et on les perpétuait sans les unir jamais.
— Chacune de ces espèces était douée d'une ou plusieurs qualités estimables; mais en même temps, elle laissait beaucoup à désirer sous d'autres rapports. — Il parait que le défaut principal était le manque de forces suffisantes pour supporter les fatigues d'un lointain voyage. C'était un événement extraordinaire qu'un pigeon arrivant de Péronne à Anvers! — En partant de ce point de comparaison, on doit convenir que les résultats obtenus depuis, dans l'éducation de ces intéressants messagers ailés, méritent une page bien honorable dans Vhistoire des progrès de notre siècle.
La grande vogue dont les pigeons sont en possession parmi nous, a commencé il y a une vingtaine d'années. Avant 1828, les colombophiles étaient
en si petit nombre, qu'ils formaient à peine sept ou huit sociétés dans la ville d'Anvers, où Ton en compte au moins trente aujourd'hui , y compris celles qui sont établies dans les faubourgs.
C'est en 1828, on le sait, que les fluctuations des fonds espagnols, exploitées par un agiotage astucieux et débouté, donnèrent naissance à un fatal et frénétique espoir de s'enrichir du jour au lendemain, et la fureur avec laquelle on se livra à celte fièvre brûlante, renouvela l'épisode des malheureux Mississipiens, mystifiés par le trop fameux Lavir. Chacun se flattait de se réveiller, quelque matin, riche comme Rothschild, tout an moins. Pour arriver à ce résultat, la condition principale, la seule, pour mieux dire, consistait à avoir connaissance, avant tous les autres adorateurs du Veau d'or , de la hausse et de la baisse, que ces fonds éprouvaient à chaque instant dans les grandes villes d'Europe, à Paris surtout. On comprend qu'aussi longtemps qu'un heureux privilégié demeurait seul possesseur de ce secret, il pouvait exploiter à son aise, et à coup sûr, les craintes ou les espérances des cré* dules victimes, à qui la nouvelle des changements survenus brusquement dans la valeur conventionnelle de ces traîtres papiers, ne devait arriver que plusieurs heures plus tard, par la voie ordinaire de la poste.
Pour se procurer cet inappréciable avantage » plofirieurs spécalateors eurent recours aui pigeons; chaque jour, ils en Taisaient porter à Bruielles, à Londres, à Paris ; et ce fut ainsi que notre oiseau acquit tout-à*coup une importance extraordtoaire, dont nos colombophiles surent profiter habilement, en vendant ou en louant leurs pigeons , à des prix très^^levés.
Tout le monde parlait des services éminents que ces messagers rendaient dans les circonstances actuelles ; plus que jamais , on admirait et ta rapidité de leur vol, et l'instinct merveilleux qui les guide daus leurs voyages ; lair éloge en un mot , était dans toutes les bouches, et un grand nombre de personnes s'empressèrent de se construire des co* lombiers.
Cest vers cette époque aussi que Vesprit d'asso^ ciation , ce vrai levier d'Ârchimède , se développa parmi nous avec une puissance inconnue jusqu'alors; et cet esprit, qui bientôt devait opérer tant de miracles , fut encore extrêmement favorable à notre oiseau , car en fort peu de temps, le nombre des sociétés colombophiles fut quadruplé à Anvers.
Anvers est, sans contredit, celle de toutes nos villes, où la colombe obtient la plus vive sympathie. Qu a calculé qu'on y nourrit au moins 25,000
pigeons voyageurs *. Ce cbiffi*e me parait un peu exagéré, car, en accordant à chacune des trente sociétés établies dans la fille et dans ses faubourgs^ une moyenne de vingt-cinq membres, et k chacno de ces membres, une moyenne de douze couples de pigeons, on n'obtiendra que le chiffre, énorme du reste encore, de 18,000 pigeons.
QuoiquMl en soit, il est certain que c'est Anvers, qui possède le plus grand nombre de colombophiles, et ee qui est vrai de dire aussi, c'est que ceux-ci se distinguent, bien moins par leur nombre que par la rare intelligence qui caractérise leurs efforts dans le perfectionnement moral et physique de la race eoiombine.
Tous les ans , chaque société donne quatre concours, auxquels les memlHres de la société seuls prennent part^ Deux de ces épreuves sont consa^ crées aux jeunes pigeons, c'est-ànfire Si ceux qui sont nés Tannée même où le concours a lieu; dans les deux autres, on n'admet que les vieux pigeons, dénomination souvent peu exacte, puisqu-on l'applique indifféremment aux pigeons de deux ans comme % eeux de huit ou dix ans.
* Cùurrier et Anvers , 9 jintlet iSA6.
Outre ces concours particuliers, il y en a un ou deux autres encore, dans lesquels la palme est disputée par toutes les sociétés à la fois. Le premier prix de ces concours généraux, est appelé prix éChonneur^ et procure à celui qui Tobtient, une réputation brillante de colomphile. Le nombre des autres prix est déterminé par celui des pigeons qu'on fait ¥oler : on fixe d'ordinaire un prix par quatre ou cinq concurrents.
Pour qu'un amateur obtienne le droit de prendre part à ces grands concours, il faut qu'il appartienne à la société qui s'est établie à Anvers, il y trois ans environ , dans le but d'exterminer les oiseaux de proie. Chaque membre de cette institution paie cinquante centimes, et la masse de ces rétributions, renouvelée à mesure qu'elle s'épuise, est employée à encourager la chasse aux éperviers;pour un épervier vivant la société paie huit francs, et sept, pour un mort.
Afin de donner à ceux de mes lecteurs qui ne s'occupent point de l'élève des pigeons, une idée de la vitesse dont ceux-ci font preuve dans ces concours, je crois ne pouvoir mieux faire que de donner ici un tableau, qui leur fera connaître les noms des principales villes où on les transporte d'Anvers, et
le temps qu'ils mettent ordinairement à revenir de ces villes à leurs colombiers :
de Péronne en 3 heures, 50 minutes.
B Paris * » 5
» Versailles. ...» 5
» Orléans. .... » 6
B Gien-sur-Loire. . » 7 » 50
» Lyon 2 )
• • ^ so
» Bordeaux ;
» Londres » 5
> Birmingham. ..95 » 50
Ces concours ont lieu, au mois de juin pour les vieux pigeons, et an mois d'août pour les jeunes : on choisit cette époque de Tannée, parce que
< On comprend que Tétat du ciel doit exercer une très-grande influence sur le toI des pigeons; c*est ainsi, par eiemple, que par un temps favorable, ces oiseaux ne mettent que quatre heures pour revenir de Paris, de Versailles et de Londres: si, par contre, te ciel est brumeux, si le vent est contraire , il leur faut huit heures pour faire ces mêmes voyages.
^ C'est-à-dire, qu*en lâchant un pigeon dans Tune de ces deux villes, un dimanche, par exemple, à 5 heures du matin, il ne rentre au colombier que le mardi matin à 7 heures. On sait que cet oiseau ne voyage point la nuit : quand vient le soir , il s'arrête dans sa course , et ne la reprend qu'au lever du jour : c'est ordinairement sur le faite d'une maison élevée ou d'une église qu'il passe la nuit , et se repose de ses fatigues.
répervier n'infeste pas alors les airs : lôul le monde sait qae cet abominable oiseau arrive dans nos con« trées an mois d'octobre, et qu'il y séjourne jusqu'au retour des hirondelles, c'est-à-dire, jusqu'à la fin d'avril.
Un pigeon bien constitué, peut prendre part, pendant dix ans , à ces luttes fatigantes.
Si la fidélité du pigeon excite à juste droit notre admiration, un fait non moins surprenant, non moins inexplicable, c'est la promptitude avec laquelle ce sentiment se développe en lui. Un pigeon né dans le mois de février, n'est guères en état de voler que vers le premier mai. CTest alors que commence son éducation, et ses progrès sont si rapides, que trois mois et demi après, il retrouve de Paris et de Versailles, son colombier natal. — Voici comment les pigeons anversois sont dressés peu à peu aux loin-» taines excursions. D'abord on les porte, pour leur y donner la volée, dans l'un ou l'autre village situé dans les environs de la ville, a Merxem, par exemple, à Bercbem, Hoboken, etc. La seconde épreuve se fait de Malines on de Lierre ; la troisième de Bruxelles ; la quatrième de Mons. — Après ees essai», qui prouvent que Télève mérite enfin une entière confiance, on le transporte k Péronne, puis à Pari», à Orléans, à Bordeaux, partout enfin.
Je viens de parler des obstacles qae Tétat da eiel peol opposer au vol des pigeons ; ces obstacles sont tels^ parfois, que les pauvres voyageurs ne réussissent à rentrer au colombier que quinze jours, et même tout un mois, après l'avoir quitté, et c'est bien là une preuve irrécusable du puissant attachement qui les anime pour le toit hospitalier sous lequel ils sont nés, attachement que M. de Buffon a si singulièrement méconnu.
Gomme le lecteur a pu s*en convaincre en parcourant ce volume , )e n'ai reculé devant aucune peine pour remplir, aussi fidèlement qu'il était en mon pouvoir, la promesse que j'avais faite aux mânes de mon malheureux Tom : je renouvelle encore le vœu que j'ai exprimé déjà : — Puissé-je n'être pas seul à me féliciter d'avoir tenu parole !... Ce que je désire surtout, c'est de voir ceux qui, jusqu'à présent, n'auraient éprouvé que de l'indifférence pour notre charmant oiseau , partager enfin la sympathie
affectueuse que lui vouent nos colombophiles. Je me plais à croire que ce désir se réalisera, du moins en grande partie ; car il me parait impossible de ne pas aimer un oiseau, dont les destinées ont été si honorables, si glorieuses, dans tous les temps et chez tous les peuples.