CHAPITRE IL
la Colombe, oiseau sacré et syniboliqae.
Lorsque la connaissance du i-rai Dieu se fut effacée parmi les hommes , les philosophes et les poè- ^ tes îjnagincrent divers systèmes (héogoniques et religieux, qu'ils approprièrent, le mieux possible , au caractère et à Tesprit de chaque peuple. Ces systèmes, tout allégoriques d'abord , ne tardèrent pas à se matérialiser, pour la multitude crédule et grossière, en traditions positives , en histoires réelles. L'olympe
fut peuplé de dieux et de déesses » et la terre couverte de temples où ces divinités recevaient des hommages. Pour rendre plus sensible aux yeux du profanum vuigm, la destination attribuée à chacun des habitants du céleste séjour , on les accompagna de divers attributs. Jupiter, maître des dieux et des hommes, porta la fondre dans sa main : Mars se montra couvert d'une armure complète, brandissant son redoutable glaive: Hercule laissa flotter sur ses robustes épaules , la peau du lion de Némée : on couronna Bacchus de pampres ; on donna un caducée à Mercure, un trident à Neptune, et ainsi de suite. Bientôt on ne se contenta plus de ces accessoires distinctifs, dont quelques-uns d'ailleurs ne faisaient que rappeler un épisode de la biographie fictive du dieu , et l'on consacra à chaque immortel, un animal dont le caractère, bien connu de tout le monde, présentait un sens emblématique plus complet et plus frappant à la fois. Ainsi, l'aigle, roi des airs, devint l'oiseau de Jupiter, roi de l'olympe et de la terre. Mars obtint le coursier belliqueux; Mercure, le chien; Vulcain, le lion; Bacchus, le tigre; Minerve, le hibou.
On comprend qu'en élevant ainsi un grand nombre de quadrupèdes et d'oiseaux au rang honorable
de compagnons des dieux, il était impossible que la jolie colombe fût oubliée. Ses aimables qualités ne pouvaient manquer, au contraire, de lui assurer^ en cette circonstance, une distinction des plus flatteuses; aussi fut*elle accordée à la plus gracieuse, à la plus séduisante de toutes les déesses , à celle des amours, mais des amours purs, bien entendu, car la colombe est le modèle de la chasteté, comme Aristote, Pline, Élien et plusieurs autres naturalistes, le témoignent.
Au rapport des mythologues grecs, Yénus avait une si grande tendresse pour cet oiseau, qu'elle ne s'en séparait jamais* Tour à tour elle le portait sur la main, ou l'attelait à son cliar léger.
On assure même qu'elle se transformait en colombe. — Vénus ne fut pas, du reste, la seule divinité qui daignât cacher sous cette forme élégante, l'éclat
— aède sa céleste condition. Les Grecs, au rapport d'Élien ^, racontaient que Jupiter se métamorphosa en colombe durant ses amours avec une vierge d'iËgium ^ appelée Phthia. — Allégorie charmante par laquelle les Grecs ont> probablement, voulu exprimer que pour réussir à plaire, ce n'est rien que d'être riche et puissant, si Ton ne possède en même temps toutes les belles et généreuses qualités dont la colombe est le touchant emblème.
Celte transformation de Tépoux de Junon, n'est pas le seul épisode de l'histoire de sa me e^ gestes y où la colombe soit mentionnée. C'étaient des colombes, dit Homère 3, qui lui portaient Tambroisie. C'est par des colombes, dit-il encore, que le futur souverain de l'Univers fut nourri dans l'île de Crête. — Quelques savants ont prétendu que cette fable était fondée sur ce que le même mot phénicien signifiait à la fois, colombe et prélre *. Je demande pardon
* Far. Hist Lib. 1 , C. 25.
* Ville de TÂchaïe, sur le golfe de Corintbe.
s Les dieux fortunés appellent ces rochers (Scylla et Charybde) les rochers errants. Les oiseaux né peuvent les franchir, pas même les colombes timides qui portent l'ambroisie à Jupiter. Le rocher uni ravit toujours une des colombes, mais ce dieu en envoie alors une autre pour compléter leur nombre. Odyssée, Liv. XII, v. 61-65.
^ Le Manuel des artistes , etc. , par Messire Jean Raymond de Petily. Paris, 1770 ; art. Colombe,
à ces savants de n'être point de lear avis, et de voir autre chose dans ce récit, qu'une similitude de deux mots, due au hasard.
Remarquons d'abord que divers animaux passèrent pour avoir allaité des personnages célèbres. Cyrus, fils de Gambyse, roi de Perse, eut pour nourrice une chienne ; Télèphe , fils d'Hercule , une biche ; Pélias, fils de Neptune, une cavale; Alexandre, fils de Priam, une ourse; Égisthe, fils de Thyeste, une chèvre; Romulus, enfin, une louve ^.
En présence de ces légendes, pourquoi ne pas aAnettre aussi celle des colombes du jeune Jupiter ? — Une intention allégorique était bien certainement cachée sous toutes ces traditions merveilleuses. C'est ainsi que pour figurer la douceur qui caractérise l'éloquence de Saint Jean Ghrysostôme, la légende dit, que lorsqu'il était enfant, des abeilles vinrent, pendant son sommeil, voltiger au-dessus de sa tète» et déposer du miel sur ses lèvres.
Je ne comprends pas, ensuite» comment Homère aurait pu tomber dans la grossière erreur de prendre pour des oiseaux, tes Gorybantes et les Curetés, que ces mêmes savants prétendent avoir pourvu à
* ÉUEN, Var. HisU Lib. XII, c. \%
la nourriture du fils de Saturne. Si le chantre d*Âchille attribue ce privilège à des colombes , on ne peut douter que cet apologue ne fût populaire de son temps, et que, comme tous les autres, il ne renfermât un sens philosophique.
Il est évident que si l'on dépouille les récits de la mythologie des Grecs et des Romains, de leur portée morale, il ne reste plus guère qu'une série de niaiseries ridicules. Le système religieux de ces deux peuples était une médaille, dont les deux côtés, chargés des mêmes empreintes, étaient tournés, l'un vers les hommes d'un esprit cultivé, l'autre vers la foule qui, dans sa lourde ignorance, ne s'élevait jamais au-dessus du témoignage matériel de ses yeux. — Pour les premiers , ces récits étaient autant de voiles poétiques à travers lesquels ils voyaient briller un utile enseignement ; tandis que pour la multitude, c'étaient tout uniment des contes plus ou moins intéressants, selon que le fond et les formes en étaient dramatiques ou attrayants.
On peut sans peine se faire une idée de ce double effet que les emblèmes et les légendes produisaient dans l'antiquité païenne, par ce qui se passe aujourd'hui à ce sujet parmi nous. Les images de la plupart des Saints que nous vénérons, sont accompagnées
d'insignes emblématiqaes , parmi lesquels figurent également plusieurs animaux. St-Jean a près de lui un aigle; St*Marc , un lion ; St-Luc, un bœuf; St-Grégoire, une colombe blanche; St-Georges» un dragon; St-Antoine, l'animal qui se nourrit de glands. — Ceux k qui l'histoire de ces illustres héros du christianisme est familière» connaissent très-bien le sens attaché à ces oiseaux et à ces quadrupèdes allégoriques; mais l'homme du peuple ne s'en préoccupe nullement ; l'emblème lui apprend quel Saint il a devant lui, et il n'en demande pas davantage.
Quant aux légendes, auxquelles l'esprit poétique des premiers chrétiens et du moyen âge, a donné naissance^ plusieurs d'entre elles ont subi le sort du plus grand nombre de celles qui avaient cours dans l'antiquité : le temps les a, elles aussi, réduites à de simples faits historiques , en effaçant peu à peu la valeur morale qu'elles offraient dans leur origine. C'est ce qui a en lieu, si je ne me trompe, à l'égard d'un des plus jolis apologues que le moyen âge nous ait transmis. Je veux parler de ce qui arriva une nuit à Sainte Gudule , cette illustre patronne de Bruxelles, à laquelle la Belgique doit une éternelle reconnaissance. — Elle passait des nuits entières à prier, dit la légende, < et n'avait pour
compagnie qu'une petite chambrière, qui lui portait une lanterne, laquelle» une fois, fut éteinte par le diable, et bientôt rallumée par les prières de la Sainte. G*est pourquoi on peint Sainte Gudule avec une lanterne ^. »
Il est probable, me parait-il , qu*en créant ce récit, on a voulu exprimer d'une manière sensible, les efforts constants déployés par cette Sainte pour dissiper les ténèbres du paganisme, au milieu desquelles elle contribua si puissamment à faire briller le flambeau de la foi ; flambeau , que le génie du mal cherchait à éteindre sans cesse. Peut-être, a-t-on voulu signifier de plus, qu'alors même que par l'un ou l'autre événement fatal et imprévu, cette lumière divine viendrait à disparaître un moment, elle ne larderait pas à renaître, pour triompher de nouveau de la nuit sombre de Fidolàlrie.
Ces petits poèmes atteignaient à merveille le but que leurs auteurs se proposaient : le peuple était trop grossier encore pour qu'on pût l'instruire et le guider par le raisonnement : il fallait donc bien parler à son imagination, et matérialiser ce qui était au-dessus de son intelligence. On ne fit» du reste,
* Gazvt, Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, Valencieenea» 16U«
— Sien agissant ainsi, qu'imiter le Sauveur lui-même qui, on le sait, revêtait fréquemment des formes de la parabole, les préceptes et les vérités de sa doc-* trine.
Mais retournons un moment encore dans Tile de Crête, auprès du berceau de Jupiter. Quelle intention peut avoir donné lieu à Torigine de Tanecdote des colombes nourrissant le jeune fils de Saturne? That 's the question. N'aurait-on pas voulu signifier que le pouvoir suprême doit toujours être tempéré par la douceur et la clémence, vertus qui seules peuvent le rendre cher aux peuples, et auxquelles la colombe sert d'expression ?
Ce qui vient à l'appui de cette thèse, c'est le sens moral attribué , depuis des siècles, à la colombe, parmi les emblèmes de la royauté.
Jacques de Guyse ^ nous apprend que le jour du couronnement d'Arthur, ce fameux monarque de de la Grande-Bretagne était précédé dans le cortège, par quatre rois, tenant chacun une épée d'or; pendant que, devant la reine, marchaient quatre autres rois, portant chacun selon la coutume, une colombe blanche.
* Histoire de Haiuauti liv. vui, tom. 6, édit. de 1Sâ9. Ce cbroDÎqueur vivait au 14« siècle.
Les paroles que je souligne prouvent que la pariicularité dont notre chroniqueur fait mention, remontait bien au-delà de l'époque d'Arthur, dont le règne, comme on sait, est placé au VI* siècle.
Le sceptre des rois saxons d'Angleterre était surmonté d'une colombe ; véritable emblème de la douceur et de la paix, dit le savant Joseph Strutt dans son Angleterre ancienne K Édouard-le^onfesseur qui, le premier, se servit d'un grand sceau, y fit représenter le sceptre, sans doute, comme un enseignement constant et perpétuel pour ses successeurs.
— L'usage de porter devant les rois et les rdnes d'Angleterre, le jour de leur sacre, un sceptre surmonté d'une colombe, existe encore aujourd'hui.
— Le sceptre de Chariemagne était également orné d'une colombe : M. Didron ^ croit que cette colombe signifie le Saint-Esprit , et il donne en même temps une explication, frappante de justesse, du sens emblématique attaché à la fois et au sceptre et à l'image de l'oiseau qui le surmonte. Si le sceptre est un bâton qui sert à aflermir la marche, dit-il, la colombe est l'esprit qui dirige les pas.
* Anglet. anc, ou tcdfleau des mœurs, usages, armes ^ habillements, etc,, des anciens habitants de V Angleterre, Paris 1789. « Histoire de Dieu: Paris, imprimerie royale, 1843.
Oq sait que pendant les cérémonies du couronnement des rois de France dans la cathédrale de Reims» on donnait, dans l'église même , la volée à une multitude de colombes blanches ^. Cela marquait, disait-on, que ces oiseaux captifs, ayant recouvré la liberté, le peuple, captif aussi, venait de r^agner Tindépendance par le sacre de son roi. M. Didron trouve cette explication insuffisante : il aurait pu dire» me semble^t-il, qu'elle est presque ridicule; car, le peuple, comme M. Didron en fait d'ailleurs lui-même la remarque, ne perdait pas sa liberté par la mort du souverain. Ce judicieux écri» vain propose donc une autre interprétation, aussi ingénieuse que bien fondée. J'aime mieux voir dans ce fait, dit-il, une idée analogue à celle du sceptre où se repose le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit, la divine colombe, prenait possession de la cathédrale, de même que l'intelligence s'emparait du roi après la consécration. La multitude des colombes lâchées dans l'église, signifiait peut-être que le roi venait d'être doué de tous les dons du Saint-Esprit, et que si l'un ou l'autre périssait en lui, il lui en resterait toujours quelques-uns, tant le nombre en était considérable.
* Cet usage a été observé encore au sacre de Charles X.
Oa voit donc, par les faite que je viens de rappeler, que la colombe a toujours eu, dans un sens allégorique, les rapports les plus intimes avec la royauté, en France et en Angleterre. — Pourquoi les mythologues anciens n'auraient-ils pas imaginé d*en établir de même entre cet oiseau et l'enfant destiné à devenir, un jour, le roi des dieux et des hommes?
Mais poursuivons notre route; disons adieu à la patrie de Minos, et faisons voile vers la Sicile pour y apprendre, par la bouche d'Élien, le prodige dont chaque année, cette île était témoin. Sur le mont Éryx , aujourd'hui , Mont San-Guiliano , Vénus avait un temple magnifique dans lequel elle était particulièremenl honorée. Tous les ans, à certaine époque, on célébrait sur cette montagne des jours de fête appelés jours de départ. Les Siciliens les nommaient ainsi , parce qu'ils croyaient que la déesse quittait leur ile pour se rendre en Lybie. Or, pendant tout le temps que durait son absence, on n'apercevait pas une seule colombe aux environs de son temple, tandis que d'ordinaire , on y remarquait une multitude considérable de ces oiseaux. Les Siciliens étaient persuadés qu'ils suivaient tous la déesse dans son voyage. Ce voyage durait neuf jours, après lesquels, — nouveau miracle ! — on voyait venir du côté de
la mer Lybique, une colombe d'une beauté remarquable, et bien différente des colombes ordinaires, car elle était rouge, couleur donnée à Vénus par Anacréon , qui représente cette déesse pourprée et semblable à l'or. Toutes les autres colombes arrivaient à la suite de celle-ci, et charmés de les revoir, les habitants de l'Éryx célébraient leur retour par des fêtes nouvelles ^.
Il ne serait pas impossible, peut-être, que ces émigrations périodiques et ces retours réguliers des pigeons siciliens, — supposé toutefois que le fait ait eu réellement lieu, — n'aient été déterminés par l'une ou l'autre cause naturelle, inconnue aux anciens, et que, dans leur crédulité et leur amour ' pour le merveilleux, ils auront attribuée à une intervention divine.
Si les colombes étaient chères au peuple de la Sicile , elle ne l'étaient pas moins à ceux d'Ascalon, de Cypre, de la Phénicie, de Delphes et de l'Assyrie, à tous ceux, en un mot, chez qui Vénus recevait un culte spécial ^. Les Ascaloniens avaient pour
* ÉLiEN de Anim. NcU. Ub. IV, c 2, et Far, Hist. Lib. I, c. 25. — La Vénus Erycine était représentée assise, ayant sur la main une colombe, et Famour à ses pieds.
* On sait qu*en Phénicie, Vénus portait le nom d*Astarté, et en Assyrie celui de Hylitta.
— scelles un souverain respect; ils n*osaient ni en tuer, ni en manger, et nourrissaient avec soin toutes celles qui naissaient dans leur ville. — A Delphes, la colombe était le seul oiseau auquel on accordât le droit de vivre dans les environs du temple d'Apollon. — Les Assyriens qui, les premiers, avaient honoré la V^us céleste, comme nous rapprend Pausanias ^, croyaient que Tàme de leur illustre reine Sémiramis s'étaient envolée au ciel sous la forme d'une colombe. La colombe était sacrée pour eux, et ils en plaçaient l'image dans leurs enseignes. — Cette particularité mérite d'autant plus d'être bien remarquée, qu'elle sert à expliquer trois passages du livre de Jérémie. — Parlant des ravages que Nabuchodonosor, roi de Babylone et de Ninive, doit exercer dans la Judée, ce prophète s'écrie : c La terre a été désolée par la colère de la colombe; > et encore: c Fuyons dans notre pays pour éviter le glaive de la colombe ; » enfin ^ dans un autre endroit, il dit que chacun fuira devant tépée de la colombe ^. — Ces passages ont beaucoup embarrassé plusieurs commentateurs de la Bible, qui ne s'expliquaient pas quel rapport il
* Attica, sive Ub. prim.