JÉRÉM. XXV. 38. — XLVI. 16. — L
pouvait y avoir entre la colère, une épée, et la douce et pacifique colombe. luutile de dire que ce rapport est tout à fait introuvable, à moins que Ton n'accorde ici à cet oiseau , une acception figurée.
Quelques-uns des interprètes, dit dom Galmet, sous le nom de la colombe, entendent le Seigneur, qui de colombe était devenu lion rugissant, armé de glaive et prêt à saccager tout le pays *. — Il est évident que ces commentateurs se trompent, car dans le premier des trois textes que je viens de rapporter, Jérémie, après avoir annoncé que la terre a été désolée par la colère de la colombe, ajoute': et par l'indignation et la fureur du Seigneur ^. On voit que les mots colombe et Seigneur ^ signifient évidemment, ici, deux choses différentes. D'autres, continue dom Galmet, entendent Nabuchodonosor , roi des Chaldéens, lequel portait, dit-on, une colombe dans ses enseignes, en mémoire de Sémiramis, que Ton disait avoir été métamorphosée en colombe, ou qui a été appelée colombe par antiphrase. — Cette interprétation ne satisfait pas non plus le savant bénédictin , et
* DicHonn. de la Bible, art. Colombe.
* facta est terra iu desolalionem à fade irœ columbœ,
et à fade irœ furoris Domini.
pour mettre tout le inonde d'accord, il efface d*un trait de plume , le mot de colombe , et propose , comme moyen plus simple , de traduire Thébreux JoNA par un ennemi^ un destructeur, un ravageur. A la bonne heure ; mais il faut avouer que cet expédient ne ressemble pas mal à celui d'Alexandre à regard du nœud gordien. Il y aurait, me parait-il, une témérité et une présomption extrêmes, à vouloir corriger ainsi la version des Septante et celle de Saint Jérôme, où Ton trouve le mot Jona traduit par celui de colombe. Les Septante et l'auteur de la Vulgate n'ont , bien certainement , pas trouvé plus d'obscurité dans ces passages de Jérémie, que nous n'en trouvons aujourd'hui dans ces vers de Boileau :
En Yâin au Lion Belgique Il voit TÂigle Germanique Uni sous les Léopards *.
L'àme de Sémiramis était, disait-on, monté au ciel en colombe, comme plus tard celle de Romulus s'y éleva sous la forme d'un aigle. Cette tradition semblerait prouver que chez les Assyriens , l'image d'une colombe s'envolant dans les airs, servait à exprimer symboliquement et l'immortalité de l'àme,
* Ode sur la prise de Namur,
et son admission au céleste séjour. — Cette double signification mystique était également attribuée à notre oiseau, dans les premiers siècles du christianisme.
Quant à Tàme des saints , esprit immortel des hommes, dit M. Didron ^, on devait aussi la voir paraître sous la forme de la colombe , car l'âme est faite à l'image de Dieu. — Les Goths, dit Winckelman ^, élevaient sur leurs tombeaux des perches surmontées d'une colombe, laquelle ici, comme sur d'autres monuments chrétiens, pourrait bien signifier l'âme.
Le célèbre archéologue a eu tort de mettre cette signification en doute ; elle n'en souffre pas le moindre. — Cet oiseau, dit M. Cyprien Robert ^ est l'emblème qui se trouve le plus souvent sur les sarcophages primitifs. Là, on le voit emporter dans son bec une palme, une branche d'olivier, ou percer des raisins , figure de l'âme des confesseurs qui s'envole innocente , versant comme un vin précieux, son sang sur la terre. — Et un peu plus loin, parlant de quelques martyrs dont l'âme, au
* Histoire de Dieu, pag. 216.
« De l'Mlégoriey etc., Paris, an vu de la Rép. franc.
5 Cours et Hiéroglyphie chrétienne; V. Didron.
moment de leur trépas, monta au ciel sous la figure d'une colombe, M. Robert ajoute : Pour des esprits encore grossiers, encore offusqués par les ténèbres de ridolâtrie, on exprimait ainsi la survivance et l'immortalité de l'âme *.
C'est de l'apothéose, bien plus que de l'immortalité de l'âme, que la colombe doit avoir été, me parait-il, le poétique symbole parmi les premiers chrétiens ; transmis de génération en génération , on voit, en effet, ce symbole exister encore au XIIP et même au XV® siècle, comme on en trouve la preuve dans l'histoire du duc Louis de Thuringe, époux de Sainte Elisabeth de Hongrie, et dans celle de Jeanne d'Arc. — Étant sur le point d'expirer, le duc Louis dit à ceux qui l'entouraient : Voyez-vous ces colombes plus blanches que la neige?... On le croyait en proie aux visions ; mais un peu après il leur dit : Il faut que je m'envole avec ces colombes resplendissantes, — et en disant cela, il s'endormit dans la paix. Alors son aumônier Berthold
* Dans son Tableau des catacombes de Rome, M. Raoul-Rochette remarque que de tous les animaux employés avec une intention purement chrétienne, pendant les premiers siècles du christianisme, la colombe surtout se reproduit plus fréquemment qu*aucun autre dans les peintures des catacombes. — Nous lisons encore dans cet ouvrage que la colombe était du nombre des symboles dont les premiers chrétiens devaient faire usage pour leurs cachets.
aperçut ces colombes s'envoler à FOrient, et il les suivit longtemps du regard *.
Au moment où Jeanne d'Arc périt sur le bûcher, un Anglais témoin du supplice de cette héroïne, déclara, dit M. Michelet ^, dans une déposition que nous possédons écrite, qu'il avait vu s'envoler de la bouche de Jeanne, avec son dernier soupir, une colombe qui prit le chemin du ciel. M. Didron, en rapportant cette tradition, la fait suivre de cette ingénieuse remarque : La colombe divine s'était manifestée au baptême de Glovis, fondateur de la monarchie; une colombe encore s'échappa du cœur de Jeanne d'Arc qui venait de restaurer la même monarchie en ruines.
Les Goths dont je viens de parler, en plaçant leur colombe tumulaire sur de hautes perches, voulaient, je crois, faire comprendre par là que rame de ceux à qui ils accordaient cet hommage, s'était élevée aux célestes régions.
Voici maintenant quelques exemples de saints martyrs dont rame, selon de pieuses traditions, quitta la terre , sons l'image d'une colombe. On connaît ,
* M. le comte de Montalehbert , Fie de Ste-Èlisabeth ; V. Didron.
* Histoire de France, vol. V.
dil M. MoDialembert ^ , la belle légende de Saint- Polycarpe qui fut brûlé vif. Son sang étouffa les flammes, et de ses cendres on vit sortir une colombe blanche qui s'envola vers le ciel. — Sainte Reparata ayant été décapitée pour avoir refusé de sacrifier aux idoles, on vit son âme monter en colombe au-dessus de son corps. La même chose se répète , dit M. Cyprien Robert *, pour Saint-Potitus et révéque Saint-Polycarpe » décollés, du sang desquels Foiseau, blanc comme la neige, s'élance et vole à tire d'ailes vers les cieux. Les actes du martyre de Saint-Quentin disent avec une suavité de paroles et un élan de foi rempli de charmes : Visa est felix anima velut columbay candida sicut nix, de collo yus exire et liberissimo volatu cœlum penetrare. — (Son âme bienheureuse parut sortir de son cou sous la forme d*une colombe blanche comme la neige, et prendre librement son essor vers les cieux).
N'oublions pas de citer ici les vers charmants de Prudence, dans lesquels ce poète raconte ce qui se passa au moment où Sainte Eulalie rendit le dernier soupir, au milieu des plus atroces tortures :
< FiedeSte-Elisaboth; \. HUL de Dieu.
* Cours dHiérog, ; V. Didron.
Ëmicat iode colomba repens, Martyris os, nive candidior, Visa relinquere et astra sequi.
Spiritus hic erat Eulalise, Lacteoius, celer, înnocuus *.
(Tout à coup, on vit s'élever une colombe plus blanche que la neige : elle semblait sortir de la bouche de la martyre, et se diriger vers le ciel. C'était l'âme d'Eulalie, cette âme si pure, si sainte).
On voit que la colombe symbolisant l'âme des saints, est toujours d'une blancheur éclatante : la raison en est facile à donner : tout le monde sait que la couleur blanche a toujours été, et qu'elle est encore aujourd'hui, l'emblème de la pureté et de l'innocence. La colombe au plumage plus blanc que la neige, représentait donc, d'une manière poétique et sensible, la vie pure et sans tache de ceux que la vénération publique se hâtait de placer, immédiatement après leur trépas, parmi les élus de Dieu.
Parfois des colombes ont été aperçues, voltigeant au-dessus d'un tombeau , pour témoigner que celui qui y reposait, n'était pas coupable du crime pour lequel on l'avait fait mourir.
* De Coron, hymn. 3 , sir. 25.
Un moine de Tordre de Saint-Itominique, nommé Timmerman , ayant été livré au supplice à Anvers, en i58S, pour avoir pris part, disait-on » à un attentat contre la vie du Prince d'Orange, sa tête fut séparée du tronc et placée sur un pieu. Plusieurs personnes attestèrent avoir vu, la nuit, des colombes se poser sur cette tête, et ces colombes étaient, regardées comme des témoins de Tinnocence du moine, tnnocentiœ testes columbœ, dit le père Choquet dans son livre des Saints belges de Vordre des Prédicateurs *.
Si rame des Saints, en se dépouillant de son enveloppe matérielle, s'élevait au ciel en colombe, c'était encore cette forme gracieuse qu'elle empruntait, lorsqu'elle quittait un moment l'éternel séjour pour revenir sur la terre.
Dans un monastère de Redon, en Bretagne, un enfant muet depuis sa naissance, priait Dieu de le guérir. Un jour qu'il faisait paître dans les champs les bestiaux des moines, il se laissa gagner par le sommeil. Tout à coup une clarté d'une lumière immense vint de l'Orient et l'entoura. Au milieu de cette lumière il lui apparut comme une colombe
* De Sanctis Belgis Ord. Pred,^ cité dans le Belgium Dominicanum ; Bruxelles, 1719, pag. 218.
d'une blancheur de neige; elle lai toucha la bouche» lui caressa la figure et lui dit : Je suis Marcellinus. — L'enfant se leva guéri, et raconta de ses propres lèvres ce qu'il avait vu et entendu *.
Mais retournons aux peuples païens. Le grand respect dont la colombe, regardée comme un oiseau sacré, jouissait dans l'antiquité, a dû naturellement lui faire obtenir une haute importance dans les augures et les oracles : c'est encore un chapitre intéressant de son histoire religieuse.
s Cette légende est rapportée par M. Didron qui l*a tirée des Jet. Sanct. Ord, Bcned., IV* siècle bénéd. n« part, de 855 à 900, p. 216.