‹ Histoire civile et religieuse de la Colombe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La colombe, messagère céleste et oiseau prophétique.

On sait que rinstitution des augures et des oracles chez les anciens, n'était qu'un moyen adroit, imaginé et adopté, de commun accord, par la religion et la politique, et qui permettait à ces deux pouvoirs d'exercer simultanément sur la multitude un souverain ascendant. C'est à cette combinaison habile qu'on doit attribuer cette soumission respectueuse, dont le peuple était animé pour les lois et les chefs de l'état; cette confiance sans bornes avec laquelle il recevait et exécutait les ordres de ces derniers ,

ordres toujours saDctioanés au préalable par les dieux eux*mêmes. Que de malheurs les citoyens d'Athènes et de Rome n'auraient-ils pas attirés cent fois sur leurs patries, si la voix des prêtres ne s'était pas jointe à celle des archontes et des consuls? Sans le secours de cette voix sacrée, comment Texpérience et la sagesse de l'aréopage et du sénat auraient-elles pu contenir et guider ces masses toujours remuantes , emportées à chaque instant , par un mouvement d'enthousiasme, de prévention ou d'aveugle haine ? Mais arrêtons-nous ; ce sujet nous conduirait bien loin, et je ne veux pas qu'on me reproche d'avoir enflé ce volume de dissertations oiseuses, dans le but de donner une étendue plus considérable, mais apparente seulement et trompeuse, à l'histoire de la colombe.

Les oiseaux jouaient un grand rôle dans les augures : on les divisait en deux classes ; les uns prédisaient un succès heureux, tandis que le chant ou le vol des autres, au contraire, n'annonçaient jamais rien que de sinistre. Chez les Grecs et les Romains, il est presqu'inutile de le dire, la colombe était comptée au nombre des premiers ^. Il en était de même

* Rosmi, Jntiq, rom. c. n. DampsteriyTraj. adRh. 1710.

chez les Belges idolâtres, — privilège qu'elle partageait avec le cygne , Faigle, la cigogne , rbirondelle, le coq, dont le chant était favorablement interprété, au lieu que le corbeau, la chauve-souris et le hibou étaient regardés comme des présages de malheur ^.

Chez les Hébreux, les colombes, les tourterelles et les passereaux d'une certaine espèce, étaient les seuls oiseaux qu'il fût permis d'immoler au Seigneur K

Les Syriens avaient pour les colombes blanches, la plus grande vénération , comme l'attestent ces deux vers de Tibulle ^ :

Quid referam, ut volitét crebras intacta per urbes Alba Palestino sancta columba Syro ?

(Dirai-je comment, dans son vol au-dessus des cités nombreuses de la Palestine et de la Syrie, la blanche colombe est respectée par la piété des habitants?) *.

Selon Lucien ^ , il paraîtrait que ce n'était pas aux colombes blanches seulement, que le peuple syrien

* A. G. B. ScHAYES , Essai historique sur les usages, les croyances, etc., des Belges anciens et modernes. Loavain 1834.

« Voyez le Lévitique , passim.

5 Ub.I, El. 7,v. 18.

* Traduction de M. Baudehent.

» De Syria dea ; pag. 1076 de Tédit. de Paris, 1615.

accordait de la yénération, mais à toutes, en général, qnelle que fût la couleur de leur plumage. De tous les oiseaux, dit-il, la colombe est à leurs yeux le plus sacré ; il n'est pas même permis de le toucher : celui qui le fait involontairement, est réputé criminel et impur pendant tout ce jour-là. Aussi les colombes habitent-elles avec les Syriens , entrent dans leurs maisons, et vivent habituellement à terre.

Contrairement aux Syriens, un grand nombre de Perses avaient pour les colombes blanches, Fhorreur la plus profonde , et les regardaient comme des oiseaux impurs et de funeste augure. Hérodote nous en apprend la raison. — Les lépreux et les Albinos, dit-il, n'entrent point dans leurs villes, et ne communiquent avec aucun des Perses; de tels hommes, disent-ils, ont commis quelque péché envers le soleil. Tout étranger atteint de ce mal est chassé du pays ; plusieurs même étendent celte proscription jusqu'aux pigeons blancs ^.

L'historien grec Charon de Lampsaque au rapport d'Élien 2, affirmait dans son histoire de la Perse,

* Hist. Liv. I. Trad. de M. Betant.

s De anim, nat. lib. I, c. 15. — Ce Gharoo de Lampsaque vivait un peu avant Hérodote; il ne nous reste plus de lui que quelques fragments.

histoire qui, malheureusement, D*est point parvenue jusqu'à nous, que des colombes blanches avaient été vues auprès de TAthos, pendant l'affreuse tempête qui brisa les trirèmes de la flotte de Darius contre cette montagne.

Un fait rapporté par le chroniqueur Folcuin ^, permet de croire que la colombe était un objet d'épouvante pour ces terribles Hongrois qui , au dixième siècle, saccagèrent une partie de la Gaule et de la Germanie. A l'approche de ces hordes sauvages, les moines de l'abbaye de Lobbes ^ se renfermèrent avec les habitants d'alentour, dans l'église de Sainte Marie, qu'il fortifièrent le mieux qu'ils purent , dans la résolution de se défendre vaillamment. Bientôt les Hongrois vinrent les assiéger. — Comme il s'agit pour les nôtres du salut de leurs âmes , dit Falcuin , ils opposent la plus vigoureuse résistance, et l'on voit combattre à leurs côtés les clercs, les moines même, quoiqu'il soit défendu à ceux-ci de porter les armes. Efforts inutiles ! Les assiégés sont accablés par le nombre

* De gestis abbat. lobiens. C. 25.

^ M. Schayes a écrit sar l'abbaye et Téglise paroissiale de Lobbes , un savant mémoire qui a élé publié dans le Meêsctger des Sciences et des Arts de Gand ; lom. III , p. 383.

et déjà ils s*embrassent les uns les autres, n'ayant plus d'autre perspective devant les yeux, que la mort ou le malheur de tomber au pouvoir de l'ennemi , lorsque , tout à coup , par une grâce toute spéciale de la bonté divine, deux colombes sortent du temple et voient trois fois autour de" l'armée des Hongrois. Une forte pluie qui tombe au même instant, détend les cordes des arcs, et empêche les barbares de déployer leur adresse accoutumée ; saisis de frayeur, ils s'enfuient avec tant de précipitation que les chefs se servent du fouet à l'égard de ceux qui veulent continuer encore le combat.

Dans Thistoire des peuples anciens, il est parlé de plusieurs animaux envoyés par les dieux, pour servir de guides aux hommes dans des courses lointaines et aventureuses. C'est ainsi, par exemple, que, perdu au milieu du vaste désert lybien, Alexandrele-Grand ne savait de quel côté se diriger, pour atteindre le terme de son voyage, lorsque, tout à coup, on vit arriver un grand nombre de corbeaux '. — Ce seront là les sauveurs du fils de Philippe. D'un vol lent et régulier ils précèdent les premières enseignes , et conduisent ainsi l'armée macédonienne, exténuée

< Voyez QuiNTE-GuRCE , lib. IV. 7.

de fatigue, vers le temple de Jupiter-Âmmon , dont Alexandre voulait consulter l'oracle.

Deux fois la colombe fut chargée par le ciel d'ac* compagner des colons qui abandonnaient leur patrie pour en aller en créer au loin une nouvelle, et de leur indiquer la route qu'ils devaient suivre, et l'endroit où les dieux voulaient qu'ils s'arrêtassent. — Quand les Ghalcidiens ^, qui étaient originaires de l'Attique, allèrent fonder la ville de Cumes, dit Yelleius Paterculus ^ leur flotte fut dirigée dans sa marche, selon les uns, par une colombe qui la précédait, et selon d'autres, par le son d'un de ces instruments d'airain qui retentissaient la nuit aux fêtes de Gérés. La ville de Cumes étant devenue, plusieurs siècles après, trop populeuse à son tour, une partie de ses habitants lui dirent adieu, et allèrent jeter les fondements de Naples. Ce fut encore une colombe qui conduisit cette émigration. Voici comment le poète Stace fait mention de ce prodige ^ :

* Habitants de la ville de Ghalcis dans Tile d'Eubée, aujourd'hui Négrepont. — Cette émigration eut lieu Tan 1130 avant J.-C.

^ Liv. I , G. 4. Cet historien naquit vers Tan 19 avant J.-C.

' SiLv. ni, 5, 58. —P. Papinius Statius, Tun des poètes les plus célèbres que Rome posséda après le beau siècle d'Auguste. Né à Naples Tan 6i de J.-C. , il mourut à Tâge de 36 ans.

Nostra quoque haud propriis tenuis , nec rara colonis > Parthenope ; coi mite soium trans aequora vectae Ipse Dionœâ monstravit Apollo columbâ.

(Noire chère Parthenope (c'est le nom que Naples porta dans Torigine), riche de ses enfants et non moins riche de ses colons; Parthenope qui, flottant à travers les mers, vit une colombe de Vénus lui marquer, sous les auspices d'Apollon, cet emplacement délicieux *).

Le miracle dont la colombe est Théroïne dans ces deux circonstances, ne doit pas, je pense, être rangé parmi ces nombreuses traditions populaires qui ne reposent sur aucune probabilité historique. Je suis porté à croire que les émigrants de Chalcis et de Cumes virent réellement des colombes voler devant leurs vaisseaux, et que ce prodige fut opéré, dans une intention politique, par les prêtres et les chefs qui accompagnaient les deux expéditions.

Il n'y avait pas, en effet, de moyen plus efficace pour soutenir le courage des colons au milieu des fatigues , des dangers et des pénibles privations inséparables d'une longue navigation, que d'impressionner, chaque jour, les esprits par une apparition

* Traduction de M. Guiard.

prétendument surnaturelle, destinée à témoigner de la protection manifeste des dieux. Ces sortes de prodiges s'opéraient d'ailleurs avec la plus grande facilité : les prêtres avaient tant de ressources à leur disposition, et la foule était si crédule, si superstitieuse, que le moindre fait tant soit peu extraordinaire, lui faisait croire sur-le-champ, que Tune ou Vautre divinité en était Fauteur.

Ensuite, il n*y avait pas de moyen plus sûr encore que celui dont je viens de parler, pour arrêter, sans murmure, les émigrants dans l'endroit que leurs chefs jugeraient le plus favorable. Sans un stratagème religieux quelconque, il eût été impossible à ces derniers, de faire agréer, sans opposition, à leurs compatriotes, telle localité plutôt que telle autre. Les contestations les plus violentes pouvaient surgir à ce sujet, et dès ce moment, le sort de la future colonie était vivement compromis. En effet, si le choix du lieu désigné pour l'emplacement de la nouvelle ville, n'obtenait pas un assentiment général, que devait-on attendre des mécontents? M'était-il pas à craindre qu'ils ne se séparassent de la communauté, pour aller s'établir ailleurs? — Séparation funeste qui, en partageant la colonie en deux parties, éloignées l'une de l'autre, et peut-être même rivales désormais.

pouvait entraîner la perte de toutes deux. — Que si k eôU gauche ne se portait pas à cette fatate extrémité, sa soumission forcée à ]a décision de la majorité, ne pouvait jamais amener que les suites les plus fâcheuses. Quel attachement, quelle affection pouvait-on éprouver pour une ville naissante qu'on n'avait qfi'à regret aidé à bâtir? — Il fallait donc, à tout prix, que l'union la plus intime régnât parmi les colons ; de cette union dépendait essentiellement la force et la prospérité du nouvel état. Or, quelque sage, quelqu'habile que fût la potitique des pontifes et des autres chefs, ils ne pouvaient pas se flatter, je le répète, de contenter tout le monde. Que faire alors pour obtenir ce résultat? Rien de plus simple; il suffisait de recourir à l'une où l'autre de ces ruses dont le succès était immanquable et que, du reste, on mettait en œuvre chaque fois qu'il importait de rendre la multitude souple et docile. Ce que l'autorité civile n'avait pu obtenir, le pouvoir religieux se le faisait accorder sans la moindre peine. — Un miracle vient de s'opérer; le pontife l'interprète; la foule s'incline; plus d'altercation, plus de plaintes, plus de murmures ; le tour est fait ; les dieiix ont dit. Pourquoi, maintenant, parmi les merveilles sans nombre dont les prêtres pouvaient , à volonté ,

frapper les yeux peu clairvoyants de Téquipage, pourquoi, dis-je, préférèrent*ils celle de colombes servant de guides aux vaisseaux? Une sage raison pourrait bien avoir déterminé ce choix. — S'il s'était uniquement agi, comme je viens de le dire, d'encourager les colons pendant la traversée, et de leur faire agréer ensuite, sans opposition, le lieu où leurs chefs jugeraient à propos de les fixer , tout autre stratagème augurai eût également atteint ce double but; il eût suffi, par exemple, qu'un des pontifes interrogeât les entrailles d'une victime, et déclarât ensuite que Jupiter voyait avec plaisir l'émigration, et que tel endroit était celui que ce dieu désignait. — Pourquoi donc ces colombes? Peut-être pour rassurer les populations d'Italie , en leur faisant comprendre que ces étrangers, conduits par l'oiseau de la paix , n'arrivaient pas en usurpateurs armés , en vautours rapaces; mais en colons pacifiques, en colombes inoffensives ; en un mot qu'ils venaient demander l'hospitalité, et non s'emparer de vive force, d'une partie des terres.

En se présentant de celte manière au millieu des villes de la péninsule, ils pouvaient espérer d'être reçus avec bienveillance. Romulus jeta les fondements de la ville éternelle, l'épée à la main; sans

doute que les fondateurs de Cumes et de Naples ne se crurent pas assez forts pour montrer autant d'audace.

Laissons ces deux cités s'élever et grandir paisiblement sur le magnifique rivage de la mer Tyrrhénienne, et voyons comment deux colombes donnèrent naissance aux deux plus célèbres oracles de toute l'antiquité; je veux parler de ceux de Dodone et d'Ammon. Il n'y avait pas, chez les Grecs et les Romains, de légende plus fameuse; aussi un grand nombre de leurs écrivains n'ont-ils pas manqué de s'en occuper. Hérodote, le plus ancien de tous, ne se contente pas de la raconter telle qu'elle avait cours parmi le peuple, telle que les prêtres thébains et: les prophétesses dodonéennes la lut avaient racontée; mais, historien critique, il la dépouille de ses formes merveilleuses, pour la ramener à la probabilité d'un fait historique.

Selon les prêtres de Jupiter à Thèbes, en Egypte, deux saintes femmes avaient été emmenées de cette ville par les Phéniciens, qui les vendirent, l'une en Libye, l'autre en Grèce; et ce furent ces femmes qui, les premières, établirent les oracles dans ces pays.

La version des prêtresses de Dodone était loin d'être aussi simple : elle affirmait que deux colombes

Doire», envolées de Thèbes, arrivèrent jadis Tone en Libye et Tautre k Dodone ; que ceUe*-ci se percha sur un hêtre et fit entendre une voix humaine, disant qu'il fallait établir en ce lieu un oracle de Jupiter ; et que les habitans de Dodone , croyant cet ordre émané du ciel» Texécutèrent sur le champ. La seconde colombe, qui s'était dirigée vers la Libye, prescrivit aux Libyens d'établir Toracle d'Ammon, qui est aussi de Jupiter. — Tel est le récit que les trois prêtresses grecques firent à Hérodote, et qu'il entendit confirmer par les Dodonéens qui habitaient autour du temple.

Cherchant à concilier ces deux traditions, le père de Vhistoire ajoute ^ : Pour moi , voici quel est mon opinion. S'il est vrai que les Phéniciens aient emmené ces femmes saintes, et en aient vendu l'une en Libye et l'autre en Grèce, il m'est avis que celle-ci fut vendue dans le pays actuellement nommé Grèce, ou, comme on disait alors, Pélasgie, et conduites chez les Thesprotes ^ qu'ensuite, pendant son esclavage, elle fonda sous un hêtre, un sanc^ tuaire de Jupiter. Il était naturel qu'une femme attachée

* Hist, Uv. II, Trad. de M. Bëtant.

> Peuple de l*Épire occidentale.

ao serviee de ce dieu à Thèbes» en conservât le son- Tenir dans le pays où elle était arrivée. Enfin » dn moment qu'elle entendit la langue grecque, elle se mit à expliquer les oracles, et dit que sa sœur avait été vendue en Libye par les mêmes Phéniciens qui l'avaient vendue elle-même. Pour ce qui est du nom de colombes que donnaient k ces femmes les Dodonéens, il vint, je pense, de ce que leur langage leur parut ressembler à celui des oiseaux ; ensuite, avec le temps, lorsque la femme prononça des sons intelligibles pour eux, ils dirent que la colombe avait fait entendre une voix humaine; mais tant qu'elle avait parié une langue barbare, elle leur avait paru gazouiller comme les oiseaux. Autrement, serait -il possible qu'une colombe prit une voix humaine ? Enfin , en disant que la colombe était noire , ils indiquaient clairement que cette femme était égyptienne. Ajoutez que la manière de rendre les oracles à Thèbes et à Dodone est à peu près semblable.

Le célèbre auteur du Voyage du jeune Anaehar$î8 en Grèce ^, donne une autre explication à l'histoire des deux colombes. Dans la langue des anciens peuples de l'Épire, dit-il, le même mot désigne une

* L'abbé Barthélémy, ch. 36.

— eo —

colombe et une vieille femme. Je ne puis pas plus admettre cette opinion que celle des savants qui prétendent qu'un même mot phénicien signifiait à la fois prêtre et colombe. Mais poursuivons. Le récit des prêtres thébains et l'interprétation proposée par Hérodote, réduisaient la mystérieuse légende à un fait historique fort possible, fort raisonnable même, et c'est ce qui fit que le peuple , chez qui l'imagination l'emporte toujours sur le bon sens, n'en voulut à aucun prix. Pausanias nous apprend ^, en efiet, que les Grecs de la terre ferme, les Étoliens, les Arcananiens, les Épirotes, croyaient que c'étaient de véritables colombes, et non des femmes, qui étaient venues de Tbèbes dans la Grèce, et que l'oracle qui se rendait du chêne méritait plus de confiance que tous les autres.

Les deux colombes , donc , restèrent seules en possession de la gloire d'avoir fondé les oracles de Dodone et d'Ammon, et les poètes, se moquant des savants, contribuèrent avec une complaisance extrême au maintien de cette gloire , en la célébrant dans

* Erat enim illis temporibus apud ejus or» incolas, iËtolos, et eorum finilimos Arcananos et Epirotas, columbarum, quae è qiiercu respoDsa dabant , eorum popuiorum fide sancita , valde inciyta fama. Achaica sive lib. VU.

leurs vers. Ainsi, — fait dire Sophocle, à l'un des personnages de sa tragédie des Tracbioiennes , — ainsi avait autrefois répondu Fantique chêne de la forêt de Dodone, où deux colombes rendaient des oracles. Mais c'est surtout en Silius Italicus, poète latin du premier siècle, que nos deux colombes trouvèrent un chantre officieux. Dans son poème sur la seconde guerre punique, Silius raconte que le Carthaginois Bostar alla consulter Toracle de Jupiter Âmmon, et que le prêtre Arisbas lui parla en ces termes : — 0 Bostar ! adore avec humilité les ombres de ces bois » ces cimes qui s'élèvent aux cieux, ot ce bocage que visite Jupiter. Eh! qui n'a pas entendu parler des dons du maître des dieux et de ces deux colombes qui vinrent se reposer sur les murs de Thèbes ? L'une d'elles dirigea son vol vers la Chaonie ^, et y remplit le chêne de Dodone de l'esprit sacré qui s'y fait entendre ; l'autre, porté au-dessus de la mer de Carpathos, fendit les airs de ses ailes mouchetées de blanc, et s'arrêta chez les Libyens, qui lui ressemblaient par leur couleur brune. C'est cet oiseau de Vénus qui établit le siège de l'oracle. Dans cet endroit où tu vois maintenant des autels et ce sombre bocage^ la

« Contrée de TÉpire, au nord de la Thesprotie.

dWine colombe » — 6 prodige! — arrêta son choix sur le chef d*un troupeao; et se fixant elle-même entre les deux cornes du quadrnpède à la longue laine, elle rendait les réponses des dieux aux peuples de la Marmarique ^. Bientôt sortit, comme par enchantement, du sein de la terre, un bois de chênes robustes, aussi vastes, dès le premier jour, que ceux qui s'élèvent maintenant au plus haut des airs. De là le respect religieux de nos ancêtres pour des arbres qui récèlent la divinité, et où elle reçoit les adorations sur des autels fumants > ^.

Enfin, une preuve encore de la célébrité que ces colombes s'étaient universellement acquise, c'est que,

« Partie Nord-Est du désert de Barca.

* Nam cni dona Jovis non divulgata per orbem , In gremio Tbebes geminas sedisse columbas ? Qaarum , Ghaonias pennis quae contigit oras , Implet fatidico Dodonida murmure quercum. At quae, Carpatbium super aequor vecta , per auras In Libyen niveis tranavit coocolor alis. Ha ne sedem templo Cythereia condidit aies. Hfc ubi nuno aram luoosque videtis opacos , Ductore electo gregis (admirabiie dictu !) Lanigeri capitis média inter cornua perstans Marmarids aies populis responsa canebat.

Mox subitum nemus atque annoso robore lucus Exsiluit ; qualesque premunt nunc sidéra quercus , A prima venere die : prisco indè pavore Arbor numen habet, coliturque tepentibus aris ».

De Bellopunico, lib. III. — TraductUm de M. Kermotsan.

parmi les soixante-seize peintures qui ornaient au* trefois le portique de Naples , il y en avait une , représentant le cbéne fatidique de Dodone, avec sa colombe. Le rhéteur grec Philostrate, qui vivait au troisième siècle, nous a laissé une description curieuse de tous ces tableaux ; voici ce qu'il rapporte de celui dont nous nous occupons. — La colombe d'or est encore sur ce chêne; elle est habile dans Tart de prédire Tavenir : c'est Jupiter qui lui inspire les oracles qu'elle rend Des Thébains dansent autour du

cbéne pour se rendre favorable cet arbre prophétique, comme je pense, parce que c'est là que l'oiseau a été pris *.

On voit d'après Philostrate, que la colombe dodonéenne était d'or ; ehryté pdeia, chrusén omin, dit-il : mais un traducteur et commentateur de cet écrivain, M. Biaise de Yigenère ^, fait remarquer avec raison que chrysos est une épithète prise ordinairement (il eût mieux fait de dire qudquefois) au lieu de kalos, beau^ agréable. C'est dans ce sens que Pindare l'applique aux voluptés, et Anacréon à Vénus,

* Les images aux tableaux de platte peinture des deux Philostrates, etc., mis en firançais par Biaise de Vigenère, etc., Paris, 1637.

* Né en 1523, mort en 1392 ; il a traduit plusieurs auteurs grecs et latins : on lui doit aussi la première traduction du Tasse.

chrysé Aphrodite. — Virgile a probaMement emprunté cette expression aux poètes grecs, pour en enrichir

la langue latine : at non Venus aurea œntra pauca

referty dit-il, dans le X"" livre de son Enéide.

Après avoir précisé la vraie signification du mot chrusoSf M. Biaise de Vigenère se met à expliquer Toracle de Dodone lui-même» et il trouve que le sens allégorique en est tout apert^ comme il s'exprime ^. Il y a de bienheureux savants qui ne sont jamais embarrassés : ô forlunati nimium!

Voici comment M. de Vigenère s'y prend pour nous dévoiler les mystères de Dodone : < Le Pigeon , le chesne et le chaudron d'airain, nous représentent les trois genres des composez , esquels consistent toutes créatures élémentaires : l'animal, végétal et minerai, qui tesmoignent les faicts du haut Dieu... Quant au chesne, il a de tout temps et ancienneté esté dédié à Jupiter. Quant à la colombe^ quelques-uns pensent que ce soit, parce que Jupiter, selon Élien, étant amoureux d'une damoiselle, appelée Phthia, se transmua en une colombe. Ou bien que luy estant mystiquement pris pour l'air, la colombe l'était aussi ; à cause que de tous les oyseaux, lesquels

* Du latio apertus, ouvert, c'est-à-dire clair, évident.

à la vérité sont une marque et indice de cet élément où ils vivent , il n'y en a point entre les domestiques qui aient meilleure aisie, ne (ni) qui vole plus loing, et

s'absente plus longuement que fait le pigeon Au

moyen de quoi les Assyriens la souloient révérer comme pour un symbole de Tair, d'où proviennent les pluies; et s'abstenoieot d'en manger fort religieusement. >

Le rapport qui existe entre un chaudron d'airain et le régne minéral a, sans doute, paru trop apert à M. de Yigenère, pour qu'il ait cru nécessaire d'en occuper le lecteur ; aussi ne fait-il aucun commentaire sur cet instrument dont les trois prêtresses de Jupiter se servaient encore pour interroger et connaître l'avenir K

En parlant des Hébreux, j'ai dit que les colombes, les tourterelles et les passereaux d'une espèce déterminée, étaient les seuls oiseaux auxquels la loi de Moïse accordât le triste privilège d'être immolés au Seigneur. Voici quelques détails, sur les formalités que le sacrificateur devait observer en mettant ces pauvres petits oiseaux à mort K

* On sait que ces prophétesses interprétaient le bruissement des branches de Tarbre sacré , le chant des colombes cachées dans son feuillage, et le son rendu par des vases de cuivre suspendus à ses rameaux.

* Voyez le LÉviTiQUE,poMiw.

L'hostie était offerte à raiitel ; le prêtre lui toornail avec violence la tête en arrière sur le cou, et lui faisait une ouverture et une plaie, par laquelle il faisait couler le sang sur le bord de Tautel. La petite vessie du gosier {c'esl-à-dire le jàboi, comme l'appelle dom Galmet) et les plumes étaient jetées auprès de l'autel, du côté de FOrient, au lieu où l'on avait coutume de jeter les cendres. Il lui rompait ensuite les ailes sans les couper, et sans diviser Thostie avec le fer, et la brûlait sur l'autel, après avoir mis le feu sous le bois.

Si un homme , ayant juré et prononcé de ses lèvres, et confirmé par serment et par sa parole, qu'il ferait quelque chose de bien ou de mal, Foubliait ensuite, et qu'après cela il se ressouvint de sa faute, il était obligé de faire pénitence pour son péché. Il prenait ^ dans les troupeaui, une jeune brebis ou une chèvre, qu'il offrait; et le prêtre priait pour lui et pour son péché. S'il n'avait pas le moyen d'acheter un de ces animaux, il pouvait se contenter d'offrir au Seigneur deux tourterelles ou deux jeunes colombes ^,

* LÉv. ch. V,v.Ôet7.

« Dom Galmet remarque , (Dict. de la Bible , art. Colombe) qu'il n'importait , peut-être , de quel âge fussent les colombes qu'on sacrifiait; car pullus columbœ peut, selon lui, signifier ou un pigeon en général , ou un jeune pigeon.

Vnn pour le péché » et l'autre en holocauste. — Le coupable repentant remettait ces deux oiseaux an sacrificateur, lequel, immolant le premier pour le péché, lui faisait retourner la tête du côté des ailes , en sorte toutefois qu'elle restât attachée au cou , et qu'elle n'en fût point tout à fait arrachée. Il faisait ensuite l'aspersion du sang de la victime sur les côtés de l'autel, et en faisait distiller tout le reste au pied, parce que c'était pour le péché. Il brûlait la seconde colombe, el en faisait un holocauste , selon la coutume ; il priait pour le coupable et pour son péché, et le pédié était pardonné.

Dans le chapitre XII du Lévitique, il est parlé de la purification à laquelle une femme était soumise après avoir mis un enfant au monde. Lorsque le nombre des jours déterminés par la loi , s'était écoulé depuis celui de sa couche, la femme portait à l'entrée du tabernacle du témoignage un agneau d'un an pour être offert en holocauste, et pour le péché, le petit d'une colombe, ou une tourterelle, qu'elle donnait au prêtre. Celui-ci les offrait devant le Seigneur , et priait pour la mère qui était ainsi purifiée. Si la femme ne trouvait pas le moyen de pouvoir o&ir un agneau, il lui était permis de le remplacer, soit par une tourterelle, soit par un petit de colombe.

Cest pour satisfaire à cette disposition de la loi de Moïse, que la Sainte Vierge se rendit de Bethléem à Jérusalem ; et comme elle était pauvre , elle offrit deux tourterelles ou deux jeunes pigeons dans le temple *.

Le Lévitique mentionne plusieurs autres cas encore dans lesquels des colombes devaient être sacrifiées au Seigneur; mais ce serait ennuyer le lecteur, je pense, que de les énumérer ici ; j*aime mieux Tinviter à s* éloigner maintenant du temple de Jérusalem, et de ceux de Jupiter, et à me suivre au milieu des demeures des simples mortels, à l'histoire sociale desquels notre oiseau n'appartient pas d'une manière moins intime qu'aux légendes poétiques des dieux de VOlympe.

* Émng. de St-Lu€\, ch. 2 , v. 22 et 24.

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