‹ Histoire civile et religieuse de la Colombe depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 8 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

^^^^^^iàh ^^ colombe chez les Hébreux, les Grecs el les Romains.

C'est chez les Hébreux qu'on trouve les traces historiques les plus anciennes de la domesticité de la colombe. Comme le fait très-bien observer dom CalineL ^,Ê1 eût été difficile aux personnes viEiiies de loin à Jérusalem, d'apporter avec elles les pigeons qu'elles voulaient offrir au Seigneur. Les prêtres donc permettaient de vendre de ces oiseaux dans le parvis

* DicHonn, de la Bible, Art. Colombe.

da lieu saint; profanalion que le Sauveur ne put souffrir : on sait qu'étant un jour entré dans le temple, il en chassa tous ceux qui y faisaient trafic de colombes.

La domesticité des colombes chez les Israélites, doit avoir précédé de longtemps l'époque où Moïse leur donna sa législation; il est évident, en effet, qu'il ne pouvait ordonner le sacrifice de colombes qu'à un peuple qui fût à même de s'en procurer sans peine. Et comme il ne se passait pas de jour qu'on n'en immolât dans le temple, ainsi qu'on peut s'en convaincre en lisant le Lévitique, il est certain que les Hébreux devaient trouver dans l'élève de ces oiseaux, une ressource commerciale très-productive. Aussi leurs colombiers et les hôtes de ceux-ci, jouissaient-ils d'une grande protection. Il était défendu de prendre des pigeons dans un espace de trente stades des colombiers, distance que les rabbins fixent à quatre milles, et que quelques-uns font plus grande encore. Cette défense n'était fondée ni sur la loi sacrée et civile des Hébreux, ni sur la loi naturelle, mais sur les usages établis par leurs ancêtres *.

Ceux qui volaient des pigeons, en les attirant, par

< Voyez le Thésaurus praclicus CHRisTot»Honi Besoldi, etc., cum additionibus C. H. Dietherns ; Norimbergae 1679.

des moyens frauduleux^ des colombiers des autres dans les leurs, étaient honteusement exclus de l'entrée du Sanhédrin ^.

Les Hébreux se sont-ils servis de colombes pour porter au loin des messages ? Cela parait hors de doute quand on pense qu'ils faisaient chaque jour l'expérience de l'admirable instinct qui ramène si fidèlement le pigeon vers son gite; cependant on ne trouve pas, que je sache, dans leur histoire» un seul exemple de pigeon voyageur.

Que celte faculté merveilleuse de notre oiseau a été mise à profit par les Grecs, c'est ce que prouve à l'évidence le gracieux et suave petit poème d'Ânacréon , intitulé ei$ perisleran. — Bien que ce morceau ait été traduit maintefois en vers, j'aime mieux le reproduire ici en prose et littéralement, afin d'en donner une idée plus exacte aux lecteurs qui n'entendent point la langue du chantre de Bathylle.

« Aimable colombe, d'où, d'où voles-tu? D'où, courant dans Tair, exhales et répands-tu , goutte à goutte, tant de parfums? Qui es-tu? Qu'est-ce qui t'occupe?

— Anacréon m'a envoyé vers un enfant, vers

* Le Sanhédrin, — mot corrompu du grec Synedrion, — était le conseil suprême, le sénat des Juifs : il était composé des 70 ou 72 des principaux de la nation.

Bathylle qui maintenant est le maître de tous. La déesse de Cythère m'a vendue pour une pièce de \ers composée en son honneur. Je sers Anacréon et porte ses lettres à Bathylle. En ce moment » comme tu vois, je porte ses lettres. Il dît qu'il me rendra libre aussitôt : pour moi, quand même il voudrait me mettre en liberté , je resterais esclave chez lui : car pourquoi me faut-il voler sur les montagnes et dans les champs, et me percher sur des arbres , mangeant quelque chose de sauvage? Maintenant je mange du pain que j'enlève des mains d' Anacréon lui-même : il me donne à boire le vin dont il a bu le premier. Ayant bu, je danse et j'ombrage mon maitre de mes ailes. Voulant goûter le sommeil, je m'endors sur

sa lyre même. Tu sais tout : retire-toi , homme, tu

m'a rendue plus babillarde même qu'une corneille ^.

On Toity par ce délicieux petit chef-d'œuvre , que les Grecs portaient bien plus loin que nous l'éducation de la colombe; que non-seulement elle servait , comme aujourd'hui, de messagère, mais qu'elle était encore admise dans l'intérieur des maisons et y jouissait de la plus grande intimité.

Remarquons ensuite qu'Ânacréon, qui vivait cinq siècles avant notre ère, parle de la mission dont il charge l'oiseau de Vénus, comme de la chose du monde la plus simple, la plus ordinaire; preuve que

* Le lecteur ne sera pas fâché, je pense, de retrouver ici une des meilleures traductions en vers qui aient été faites de ce morceau : elle est due à M. Yeïssier Desgombes.

LA OOLOKBB BT LB PASSàlTT.

D'où viens tu ,' colombe timide t D'où vient ce parfum précieux Que ton aile , en son vol rapide; Exhale et répand dans les cienx 1 Loin de ces bords quel soin te guide ?

LA, QOLOMBB.

Soumise aux lois d'Anacréou, Je vais, messagère docile, Vers cet enfant , vers ce Batbylle, Qui partout fait régner son nom.

De la déesse de Gvthère Anacréon m'obtint naguère Au prix d'une courte chanson.

Depuis je le sers sans partage.

Vois-tu bien ce billet d'amour ?

De lui c'est un nouveau message.

Il veut, dit-il, à mon retour, ITaffranchir de mon esclavage...

Il le ferait , qne sont ses lois,

Je serais toujours sa compagne.

Pourquoi voler dans la campagne.

Sur les monts, au milieu des bois ?... Est-ce donc pour un fruit sauvage.

On quelque abri sous le feuillage T...

Ah ! combien mon nouveau destin Aujourd'hui me plaît davantage ! J'ote même ravir le pain Qu'Anacréon tient dans sa main.

A-t-il bu , sa coupe dorée M'offre aussi la douce liqueur.

Et, quand je suis désaltérée, Me jouant sur mon bienfaiteur.

De mes deux ailes je l'ombrage.

Si , dans ce léger badinage, Le repos m'offre sa douceur, Sur le luth même je sommeille.

Tu sais tout; adieu, voyageur; J'ai plus jasé qu'une corneille.

de son temps» et même h\eû avaDt lui, la colombe était employée à transmettre des commitnieatioDS écrites*

Les Grecs ont^ils en recours à elle dans de griiodes drcoDStances ? C'est ce dont on ne saurait dout^, bien qae leurs historiés, non plus que ceux des Hébreux, n'en fassent aucune mention* — Aristote ne parle du pigeon qu'en naturaliste, mêlant d'ail** leurs sans la moindre critique, aux obsenrations exactes que, peut-être, il avait faites lui-même, les croyances les plus absurdes qu'il trouva accréditées parmi le peuple. Qu'on en juge par ces lignes, que mes lecteurs colombophiles ne liront pas sans intérêt, Je crois, quand ils sauront qu'elles ont été écrites, il y a plus de 2,000 ans, par le plus célèbre philosophe de l'antiquité, par le précepteur d'Alexandre-le-Grand.

€ En général, dit cet écrivain ^, il y a une grande ressemblance entre la manière de vivre des animaux et celle des hommes, et Ton remarque plus d'intelligence dans les petites espèces que dans les grandes^ — Puis, après avoir parlé des hirondelles ^ il continue ainsi au sujet des colombes, c Ces oiseaux ne veulent

4 HUt, antm,, )ib. IX., e. 7.

— sapas vivre et s'accoupler avec plosieors : nol ne renonce à Tunion commencée dès sa naissance, à moins qu'il ne soit célibataire ou veuf. Quand la femelle pond, le mâle l'assiste et pourvoit k tous ses besoins. Souvent même, quand la femelle est trop paresseuse à soigner ses petits, le mâle la frappe et la force d'entrer dans le nid. Lorsque les petits sont éclos, la femelle, après avoir mâché une terre salée, l'introduit dans leur bec, et les prépare ainsi à reee* voir les aliments. Plus tard, quand le temps de sortir du nid est venu, le mâle les conduit. L'attachement que celui-ci et la femelle ont l'un pour l'autre est, en général, réciproque. Toutefois il arrive que quelques-uns, même de ceux qui sont accouplés» s'unissent à d'autres.

» Les pigeons aiment à se battre : ils s'attaquent mutuellement, et entrent dans les nids des autres, mais rarement. C'est surtout près des nids que ces oiseaux se battent avec le plus de violence. — Ce qui caractérise ces oiseaux, de même que les ramiers et les tourterelles, c'est qu'après avoir bo, ils ne renversent pas la tête, à moins qu'ils n'aient bu suffisamment. Pour les ramiers et les tourterelles y la femelle se contente d'un mâle et n'en reçoit pas d'autre. Le mâle couve aussi bien que la femelle.

Les ramiers vivent jusqu'à vingt-cinq ans, et même jusqu'à trente : il est prouvé que quelques-uns ont atteint Tàge de quarante ans.

> Quand les colombes commencent à vieillir , leurs ongles deviennent plus longs ; aussi Jours maîtres ont-ils soin de les couper. Il ne parait pas que ces oiseaux ressentent quelque autre incommodité dans leur vieillesse. — Les tourterelles et les colombes vivent huit ans, (notamment celles que Ton a rendues aveugles, et que Ton nourrit pour en attirer d'autres). £t tandis que les mâles des ramiers et des tourterelles vivent en général plus longtemps que les femelles, le contraire a lieu parmi les colombes.

» Les colombes produisent d'ordinaire un mâle et une femelle ; d'abord le mâle, puis la femelle. Quand elles ont pondu un œuf, elles ne pondent le second que le jour suivant. Le mâle et la femelle couvent tour à tour; le premier pendant le jour, et l'autre pendant la nuit. Us ouvrent l'œuf avant le vingtième jour après la ponte. Les colombes percent Tœuf la veille du jour où doivent éclore les petits. Pendant quelque temps le mâle et la femelle les soignent tous deux , de la même manière que les œufs ; et la femelle est alors moins douce que le mâle ; c'est ce qu'on remarque aussi dans d'autres

animaux. Les colombes ont dix couvées par an» qnelqn'anes même en ont onze, el celles d'Egypte douze. Les colombes s'accouplent avant d'avoir atteint rage d'un an; à six mois elles commencent déjà à connaître l'amour *. »

Si nous avons à regretter de ne pas trouver, dans les écrivains grecs, de nombreux détails touchant l'histoire civile de la colombe, nous pouvons, en revanche, nous féliciter de ceux que les auteurs latins nous fournissent. Grâce, en effet, à Pline, Yarron, Columeile et Palladius, les annales de notre oiseau , chez les Romains , laissent peu à désirer. Ces écrivains naturalistes et agronomes ne se sont pas bornés, comme Âristote^ à décrire le caractère et les mœurs du pigeon ; mais ils ont eu soin encore d'annoter toutes les particularités qu'ils avaient pu recueillir concernant les différentes méthodes suivies de leur temps pour l'amélioration de la race colombine, et la vogue extraordinaire dont les pigeons jouirent, pendant plus d'an siècle, à Rome ; vogue qui alla jusqu'à la frénésie, comme le témoignent les prix excessifs qu'on exigeait, et qu'on obtenait, pour une seule paire de ces oiseaux.

« HiMt. amm., m. VI, c. é.

C'est évidemment de la Grèce que la passion des colombes fat introduite en Italie , à Tépoque où le premier de ces pays fut réduit en province romaine, c'est-à-dire, Tan 146 avant Jésus-Christ. Cette conquête était, sans contredit, la plus importante que les maîtres du monde eussent encore faite jusqu'alors. Toutes celles qui l'avaient précédée n'avaient eu pour résultats que d'étendre les limites de la république, d'augmenter ses forces, et, malheureusement, de lui procurer d'immenses richesses. Mais, il était réservé auiL Grecs de faire triompher à Rome, leur civilisation, leurs arts, leurs lettres et leurs sciences, et d'éprouver ainsi, en perdant l'indépendance, la consolation d'exercer sur leurs vainqueurs, cet ascendant que commandent l'intelligence et le génie, et qui, pour être tout pacifique, n'en est pas moins aussi puissant que celui qui résulte de la conquête même.

Dès cette mémorable année donc qui vit mourir l'antique liberté du peuple de Thémistocle et de Léonidas, Rome changea entièrement de face : mœurs, usages, langue, modes, arts, sciences, lettres, tout fut emprunté aux Grecs; c'était un enthousiasme général. On sentait le besoin d'une existence nouvelle ; on avait bonté, en quelque sorte, d'avoir été barbare si longtemps ; de n'avoir vaincu jusqu'alors

que pour le plaisir de vaînere. Od comprenait^ enfin, que la paii pouvait illustrer un peuple aussi bien que la guerre, et procurer des jouissances non moins à envier que celles des camps et des batailles.

La Grèce était là pour l'attester : sa brillante célébrité, ne la devait-elle pas à ses artistes^ à ses orateurs » à ses poètes , à ses philosophes , autant qu'à ses succès, si magnifiques d'ailleurs, sur les Perses ? — Rome comprit, en un mot, que sa gloire à elle était incomplète, et qu'à côté des temples de Mars et de Bellone, il fallait élever enfin ceux d'Apollon et de Minerve.

Cet enthousiasme des Romains pour les Grecs, ne fut donc pas, on le voit, un de ces engouements, une de ces modes frivoles qui s'emparent parfois d'un peuple, et le rendent pour quelque temps, l'imitateur servile, l'admirateur exclusif d'un autre peuple. Tel fut, par exemple, cet enthousiasme qui, vers la fin du siècle dernier, transportail les Français en faveur de tout ce qui leur arrivait d'Angleterre. Tel est aujourd'hui, en Belgique, cet empressement ridicule, avec lequel on accueille et dévore toutes les productions de la presse parisienne. A en juger par cet empressement, on serait, en vérité, tenté de croire que la plupart de nos compatriotes, sont

convaincus qu'un livre ne saurait renfermer de mérite, à moins qu'il n'ait été écrit aux rayons du soleil , exclusivement inspirateur» de la Grande Capitale. Celte manière de raisonner, ou pour mieux dire, de déraisonner, est du reste assez naturelle chez un peuple aussi éminemment commerçant que le nôtre. Le café, le sucre, le coton les plus estimés, ne sont-ce , pas ceux qui ont été cultivés sous tels degrés de longitude et de latitude? C'est, si je ne me trompe, cette habitude journalière, continuelle, de déterminer la valeur des denrées, d'après les lieux d'où elles proviennent, qui a fait adopter parmi nous, celle d'apprécier de la même manière, les productions littéraires. Heureusement, ce préjugé, stupide autant qu'il a été fatal jusqu'à présent aux progrès des lettres dans notre pays, commence à perdre un peu de sa force. Quelques années encore, et, j'en suis sûr, chacun conviendra volontiers enfin, que la Belgique peut posséder des écrivains distingués, aussi bien que des peintres et des sculpteurs célèbres, aussi bien que.... de riches marchands.

Ce ne fut pas, je le répète, à l'entraînement d'une fantaisie momentanée que cédèrent les Romains en se faisant les imitateurs des Grecs : non ; cet entraînement fut amené par la force des choses, comme

on dit. Rome ne se suffisait plus à elle*niême. Que faire de cette masse d*or et d'argent qu'elle avait arrachée k l'Europe, à l'Afrique et surtout à l'Asie? Ce furent les Grecs qui apprirent à ces Grésus impro*visés , l'art de jouir de leurs trésors. — Élevez des temples à vos Dieux, leur dirent-ils, et des palais pour vous-mêmes ; ayez des villas et des jardins. Ces temples, ces palais, ces jardins et ces villas « ornez-les de peintures et de mosaïques précieuses ; peuplez-les de statues, de même que les rues et les places publiques de vos cités. Que dans vos maisons de campagne on admire tout ce que la nature produit de plus beau, de plus rare, dans les trois parties du monde. Ayez des théâtres ; des historiens qui racontent, et des poètes qui chantent vos exploits et ceux de vos ancêtres. Ayez des philosophes, des orateurs, des savants. Ayez des peintres et des sculpteurs; chargez-les de transmettre à la postérité, les images de vos grands hommes et celles des personnes qui vous sont chères. Apprenez encore à connaître les plaisirs des festins : que vos tables se chargent de mets recherchés et délicats, servis dans des plats d'or et d'argent. En un mot, vivez comme nous vivons à Athènes et à Corinthe, et vos richesses deviendront pour vous une source intarrissable de plaisirs toujours nouveaux.

Les Romains suivirent ces conseils.

Cette grande révolution ne se fit pas , toutefois , avec un assentiment universel. Comme toujours» quand un esprit de réforme agite un peuple « il s'éleva à Rome plusieurs partis, jugeant, chacun à un point de vue différent , les résultats immédiats et éloignés que toutes ces innovations, dues à l'étranger, devaient amener dans la république.

Le premier de ces partis était composé de ceux qui se montraient opposés à tout changement dans les usages et les mœurs nationaux. Inutile de dire que c'était le plus petit nombre. A leurs yeux , la culture des lettres, des sciences et des arts de la Grèce, ne pouvait qu'amollir l'esprit des Romains, énerver l'austérité de leur caractère et entraîner ainsi, peu à peu, l'état à sa perte. Selon eux, leurs concitoyens allaient éprouver la même influence fatale que Capoue avait exercée autrefois sur les soldats d'Annibal.

C'est à ce parti qu'appartenaient, entre autres personnages illustres, Caton-le-Genseur, Marins et Mummius. — Le philosophe grec Carnéade, ayant été député par les Athéniens auprès du Sénat romain, parla successivement, dans une même séance, pour et contre la justice. Caton, indigné d'un pareil abus de Tart oratoire, proposa de renvoyer au plustôt un

si dangereux sophiste* Ce n'est pas toutefois, qoe Caton voulût absolument proscrire l'étude des lettres et des sciences; non, car lui-même s'y livra toute sa vie avec la plus grande ardeur ; mais il voulait que cette étude fût nationale et ne suivit point d'impulsion étrangère : il redoutait surtout les funestes effets que la littérature grecque devait causer dans sa patrie. — Je t'indiquerai ce qu'il y a d'excellent à Athènes, dit-il, en s'adressant à son fils Marcus, et je te prouverai qu'il est bon de prendre une idée, mais non de faire une étude approfondie de la littérature des Grecs. Race perverse et indisciplinable, (écoute ceci comme un oracle!) partout où elle communiquera ses connaissances, elle répandra une corruption universelle » ^.

Caton n'apprit le grec qu'à l'âge de quatre-vingts ans, à ce que l'on rapporte. Marius ne voulut jamais l'apprendre. Élevé parmi les pâtres, grandi dans les camps» il avait pour les lettres le plus souverain mépris. Quant à Mummius, ce général est célèbre encore aujourd'hui, bien plus par sa naïve ignorance, que par la prise de Gorinthe et la réduction de toute la Grèce, succès qui lui valurent cependant les

* Pline, Hist, Nat, liv. xxix. ch. vu.

honneurs du triomphe, et le surnom d'Achakus. — Ce brave soldat avait reçu du Sénat Tordre d'envoyer à Rome la plus grande partie des trésors artistiques que possédait Corinthe. Il connaissait si peu la valeur de ces précieux objets, qu'il dit aux voituriers chargés de les transporter, que s'ils les perdaient en route, ils seraient obligés de les remplacer à leurs dépens.

Ce premier parti renfermait donc les vieux débris de la Rome d'autrefois. — Si la ville aux sept collines avait eu l'avantage de posséder, comme nous aujourd'hui, des journaux progressifs, et des artistes à chevelure mérovingienne et à barbe de babouin, ces inflexibles champions de l'antique sévérité romaine, n'auraient certes pas manqué de s'entendre qualifier de rétrogrades , de classiques , de perruques , d'éteignoirs, à'obscurantins, d'épiciers enfin.

Ce parti respectable avait pour antagonistes immédiats, les fashionnabks y les dandys, les lions de l'époque, la jeune iiome, en un mot : génération abâtardie de la vieille souche républicaine ; pleine de courage encore, sans doute, mais redoutant bien moins la mort qu'une balafre au visage, comme elle le prouva à la journée de Pharsale. — Blasés sur les jouissances bornées et par conséquent monotones 57 ^

de Rome, ces aimables et opulents oisifs soupiraient après des voluptés nouvelles. Du moment donc qu'ils connurent toutes celles que leur oflDrait le luxe grec, ils les accueillirent avec une ardeur d'autant plus grande qu'elles leur fournissaient les moyens de dépenser avec délices désormais, leur temps et leur fortune.

Entre ces Philhellènes fanatiques et les partisans de Caton, on vit surgir un troisième parti, celui des amis du progrès, mais d'un progrès véritable, c'est-^-dire, d'une amélioration guidée par la modération et la prudence. — Ils consentaient volontiers à ce que l'on admit ce que la Grèce avait de recommandable , mais à la condition expresse que Rome conservât son esprit national ; c'était au profit de cet esprit qu'ils voulaient faire tourner les lettres et les arts de la péninsule vaincue. Celle-ci se glorifiait d'Homère, de Pindare, d'Ânacréon, d'Escbyle, de Sophocle, d'Euripide ; elle était fière d'avoir enfanté Aristote, Socrate , Platon , Hérodote , Thucydide ; Zeuxis et Apelles, Phidias et Praxitèles, Démosthènes et Eschine. — Eh bien ! le juste-milieu désirait qu'à son tour la capitale de l'Italie pût, elle aussi, s'enorgueillir de ses poètes, de ses historiens, de ses philosophes et de ses artistes ; mais, encore une fois, il ne

voulait point de cette gloire, si Rome, en Facquérant, devait cesser d'être Rome.

On sait qae dans ces sortes de luttes, ce sont, presque toujours, les novateurs qui l'emportent, parce que l'enthousiasme qui les anime, les rend plus actifs, plus audacieux que les autres partis. C'est ce qui arriva aussi à Rome; la jeunesse triompha, et la Grèce ne se borna pas à se dépouiller, en faveur de la ville éternelle, de ses milliers de tableaux, de statues et de vases; mais un grand nombre de ses peintres, de ses sculpteurs, de ses rhéteurs et de ses savants, se rendirent encore en Italie pour y gagner à la fois un renom et une fortune. — Dès ce moment, les Romains paraissent avoir tenu à honneur, d'égaler, de surpasser même les Grecs, non seulement dans la culture des arts et des lettres, mais aussi dans ces innombrables raffinements ingénieux, inventés par le luxe athénien. L'ardeur qu'ils déployèrent pour atteindre ce double but, est presqn'incroyable. Un goût effréné de dépense et de plaisirs, s'empara de la nation entière, et pour satisfaire cette nouvelle passion, on eut recours à tout ce que la vanité et la sensualité pouvaient imaginer de plus somptueux, de plus attrayant. Aussi, ne fût-ce plus que pour avoir de l'or, qu'ils combattirent

dans la snile , ei Ton peut dire qoe c*esl celte insatiable copidité qui les porta à faire la conqoëte des pays jusqu'alors échappés à leurs aigles.

Si quis sinus abditus ultra, dit le poète Pétrone ^ ,

Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurem , Hostis erat : fatisque in tristia bella paratis Quaerebantur opes. Non vulgo nota placebant Gaudia : non usu blebejo trita voluptas.

(Si au-delà de ces limites, il se trouvait encore une contrée qui pût fournir de For, elle devenait aussitôt ennemie, quelque éloignée qu'elle fût; on allait y chercher des trésors, poussé à la guerre par un funeste destin. On dédaignait les joies faciles, les plaisirs connus du peuple).

C'était surtout dans leurs belles villas de Cumes, de Tibur et de Tusculum, que les riches patriciens se plaisaient à étaler une opulence éblouissante. Parmi les particularités curieuses que ces lieux enchantés renfermaient, on remarquait des loges peuplées

* Petronii Arbitri, Carmen de bello civili, — Pétrone naquit à Marseille; Néron qui le comptait parmi ses favoris, le regardait comme le modèle et Tarbitre du goût. 11 fut obligé de s*ouvrir les veines à Cumes, ayant été soupçonné d^avoir pris part au complot de Pison.

de pigeons, de tourterelles, de poules, de paons, de grives, de perdrix. On y élevait aussi des cygnes , des canards, des oies, et les propriétaires de ces oiseaux en retiraient chaque année un bénéfice considérable. Le savant Yarron ^ vit s'introduire en Italie l'usage d'élever des troupeaux de paons. — On assurait , dit-il ^, que M. Aufidius Lurco tirait des siens plus de 60,000 sesterces par an, c'est-à-dire plus de 12,000 francs. L'orateur Q. Hortensius \ Tun des plus célèbres épicuriens de son époque, fut le premier , dit-on , qui servit des paons sur la table du festin qu'il donna pour l'installation de son augurât. L'austère Yarron fait remarquer que cette prodigalité eut l'approbation des voluptueux, mais non des gens honnêtes et d'habitudes rigides. L'exemple fut néanmoins contagieux, et le prix de ces oiseaux monta depuis à tel point, qu'un œuf de paon se vendait cinq deniers (4 francs), et l'oiseau lui-même facilement cinquante (40 francs), prix que l'on n'obtenait guères du plus beau mouton.

* Né en 116 avant J.-C, mort en 26. On V&ppelix le plus savant des Romains ; il composa plus de 500 volumes ; malheureusement nous ne possédons de lui que très-peu d'écrits.

t De re rustica, lib. III, c. 6.

5 Né en 113 avant J.-C, mort vers 49. Cicéron lui enleva le titre de premier orateur de Rome.

Quelque grande que fût la passion des paons, celle des colombes la surpassait pourtant encore. Une paire de ces oiseaux, d'une belle couleur, d'unie belle race, et qui n'avait point de défaut, se vendait ordinairement à Rome, du temps de Varron, deux cents nummi (40 francs) et même, quelquefois mille (200 francs), lorsqu'ils étaient d*une beauté remarquable. Un chevalier, nommé L. Axius, refusa même cette somme pour une seule paire, ne voulant la céder qu'an prix de quatre cents deniers (330 francs) ^.

On voit par ce qui vient d'être dit, que la couleur du plumage était une des conditions principales du mérite d'un pigeon. A laquelle accordaitron la préférence ? C'est ce que l'on ne saurait déterminer : il y avait à cet égard une espèce de mode qui changeait souvent, et du temps de Golumelle, les avis étaient encore partagés Ik-dessus. C'est pourquoi, dit cet écrivain ^, il n'est pas facile de dire quelle est la meilleure couleur. La couleur blanche, que l'on rencontre communément partout, ajoute-t-il, n'est pas trop du goût de toutes les personnes ; il est vrai

* Varr. De re rusL lib. III. c. 7.

Un autre Axius acheta un àne 400,000 sesterces , (80,000 francs.) J'ignore, dit Pune, si jamais animal a été mis à si haut prix. — But. nat., lib. VIII.

« De re ruêtica. lib. VIII. c. 8.

qu'elle n'est pas dans le cas d'être rejetée dans les pigeons que Ton tient renfermés ; mais on ne saurait trop la désapprouver dans ceux qu'on laisse en liberté» parce qu'elle se fait remarquer très-aisément des oiseaux de proie. — Nous verrons plus loin que, dans les colombiers, on réunissait des pigeons de deux espèces» l'une blanche et l'autre bigarrée, sans aucun mélange de blanc ; que de l'union de ces deux espèces on en obtenait une troisième de couleur mélan* gée, et que c'était principalement sur celle-là qu'on spéculait. On peut par là se faire une idée du genre de plumage le plus généralement estimé.

Quelqu'extravagants que fussent, du temps de Varron, les prix des pigeons à Rome, on ne tarda pourtant pas à les élever bien plus haut encore, et l'enthousiasme des amateurs finit, en quelque sorte, par n'avoir plus de frein. Notre siècle, s'écrie Columelle, nous forcerait à rougir pour lui, si nous ajoutions foi à ce qu'on raconte, qu'il se trouve des personnes qui paient une paire de pigeons jusqu'à quatre mille nummi (800 francs)! Une pareille frivolité était bien blâmable, sans doute; cependant, telle était la corruption des mœurs romaines à cette époque, que Golumelle, tout en déplorant ces futiles prodigalités, trouve qu'elles méritaient encore de

rindolgenee. Ce n'est pas, dit-il, que ceux qui dépensent ainsi un argent énorme pour avoir en leor possession des choses de pur agrément, ne soient encore plus excusables à mes yeux, que ceux qui épuisent le Phase du Pont ^ el les étangs scythiqoes des Palus-Méotides ^, pour satisfaire leur gloutonnerie. — Cette gloutonnerie était , en effet , devenue dégoûtante, hideuse; l'écrivain dont nous empruntons ces détails, nous apprend, à la honte de ses contemporains, qu'on poussait le dévergondage jusqu'à se donner, au milieu de son ivresse, des rapports provoqués par les oiseaux du Gange et de rÉgypte \

Pline, qui vivait du temps de Columelle ^, n'a pas oublié de faire mention, dans son histoire naturelle, de la vogue extraordinaire dont il vit jouir les pigeons à Rome. Bien des gens, dit-il, se passionnent pour les colombes. Ils leur bâtissent des tours ao-dessus de leurs maisons. Ils racontent la généalogie et la noblesse de chacune d'elles. La Campanie s'honore

* Le Pont, région de TAsie-Mmeure , au N.-E.

* PaliM'Méotides , aujourd'hui la mer d'Azov, s CoLUM. Dere Rust. lib. Vill. c. 8.

* PuNE naquit Fan 23 de J.-C. et mourut Pan 79. — Ck>LUMEixE , né à Cadix, alla se fixer à Rome vers Tan 42 de J.-C. 11 est regardé comme le plus savant agronome de Tantiquité.

même du renom qu'elle a de produire celles de la plus graode espèce ^.

La beauté des pigeons payés si cher, devait être réellement merveilleuse» quand on songe que les Romains élevaient chaque année un nombre incalculable de ces oiseaux : les colombiers en renfermaient quelquefois jusqu'à 5,000; et ce n'était pas hors de la ville seulement qu'on en faisait construire ; beaucoup de personnes plaçaient encore des boulins de terre cuite sur le toit de leurs maisons à Rome. La valeur de cet appareil allait jusqu'à 100,000 sesterces, (30,000 francs), somme considérable, mais bien inférieure cependant à celle que coûtait la construction d'un colombier à la campagne ^.

Quelque déraisonnable qu'ait été l'affection des Romains pour les pigeons, nous aurions très-mauvaise grâce, nous, avec nos airs de gravité, de la traiter de ridicule. Chaque siècle se laisse entraîner par une prédilection spéciale, et le nôtre se fait remarquer par plus d'une. Quelles sommes considérables ne voit-on pas donner pour une fleur, un serin, un coquillage, un vieux bouquin , une lettre autographe? Il en a toujours été, et il en sera toujours ainsi.

* Hist, Nat, lib. X. c. 53.

* Varron , De re rusL lib. 111. c. 8.

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Tout le monde sait qa*il fut un temps , où une senle bulbe de tulipe valait une fortune, en Hollande. Gela parait incroyable, aujourd'hui, à bien des personnes; et cependant, il y a quatre à cinq ans, un horticulteur distingué de Gand, M. Van Houthen, ne balança pas à donner 1,800 francs pour un nouveau FtoXy obtenu par un médecin de Tongres ^. — Gardons-nous de prendre eu pitié ces sortes de passions momentanées, dont les résultats utiles sont incontestables. C'est à notre amour des fleurs, que la science de la botanique doit d*étre parvenue à centupler les trésors du règne végétal , en enrichissant d'un éclat nouveau » en développant sous des formes nouvelles et variées à r infini, toutes ces modestes Alpines, à peine ébauchées, pour ainsi dire, par la main de la nature. Quant à l'ardeur qui , depuis quelques années, stimule un chacun parmi nous à former une collection quelconque, on n'en saurait non plus méconnaître les précieux avantages. Un coUectionneur , dans l'acception réelle de cette honorable dénomination , est un homme animé du désir ardent de réunir et de conserver soigneusement tout ce qui peut intéresser les arts, les sciences, l'histoire. Grâce à son infatigable acti-

* Cesi le Flox qui porte le nom de M. Van Hoathen.

vite, pas un épi, pas uo grain ue se perd dans le vaste champ de rarchéologie , où souvent, on le sait, la plus petite trouvaille est d'un prix inestimable. Ce sont les collections qui complètent Thistoire écrite, qui la contrôlent, qui confirment ses récits, rectifient ses erreurs; et bien souvent, quand l'histoire est muette, il sort de ces collections une voix éloquente. Les écrivains latins ne nous avaient fait connaître de rÉtrurie que le nom. Eh bien ! jettez les yeui sur quelques-uns de ses chefs-d'œuvre artistiques, et vous vous formerez sans peine une idée de la haute civilisation de cette antique contrée.

Le véritable collectionneur a le coBur généreux : ce n'est pas pour lui seul qu'il amasse; il ne se donne pas toutes ces peines , il ne s'impose pas toutes ces privations, pour s'écrier dans un élan de joie égoïste : Tout cela est à moi seul ! — Non ; possesseur d'une riche mine, il en accorde avec empressement l'exploitation à tous. C'est cette noblesse de sentiments qui le distingue de ces esprits étroits, de ces êtres méfiants, stupides, avares, qui s'empressent d'enfouir tout ce qu'ils trouvent de curieux et de rare, afin de s'en réserver, entre quatre murs, la jouissance exclusive ; — vraies plantes parasites, attirant à elles le plus qu'elles peuvent de suc nourricier, mais sans jamais

porter le moindre fruil. — Un harem n'est pas mieux défendu contre les regards indiscrets que ne Test la chambre où ils cachent leurs richesses. S'ils le pouvaient, n'en doutez pas, ils les feraient enterrer avec eux! — Tel bouquin, telle médaille qu'ils possèdent, pourraient rendre un service signalé à l'histoire, à la science : eh bien ! ils vous refuseront durement la faveur de feuilleter un moment leur vieux livre, de jelter un coup-d'œil sur leur médaille. Que leur importe que la science fasse un pas, que l'histoire s'enrichisse d'un fait? Us possèdent^ et ne désirent rien de plus. — Je n'ai jamais désiré la mort de personne; mais jamais, non plus, je n'ai regretté celle d'un collectionneur de cette misérable espèce.

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