CHAPITRE YI
Un colombier romain.
Pour peu que vous soyez colomboiitnle, mon cher lecteur, vous n'apprendrez pas sans intérêt, je peose , les soins minutieux que les ^/ RomaiTis apportaient dans Tadministration de leurs pigeonniers. — Transportons-Dous ensemble, en imagination, à Tune de ces villas où le luxe déployait tant de richesses et de charmes, que le désir d'eu dépouiller les possesseurs, faisait inscrire leurs noms
sur les tables de proscription. C'est ce qui arriva, en effet, à un certain Âurélius, citoyen paisible, qui jamais n'avait eu rien ii démêler ni avec Sylla, ni avec son terrible compétiteur Marins. Un jour, traversant le Forum, la curiosité la pousse à jeter les yeux sur la liste des malheureux voués à la mort
par le dictateur, et qu*aperçoit-il ? Son propre
nom inscrit en tète de tous les autres ! — Âh ! s'écrie-t-il , c'est ma maison d'AIbe qui me tue!... Mais écartons ces tristes souvenirs, et, si vous le voulez bien , lecteur , entrons dans la délicieuse maison de campagne que le patricien Lentiscus, homme riche, et, à la fois, foM instruit et d'un goût exquis, a fait bâtir dans les environs enchanteurs de Tibur ^, non loin de celle qui fut la demeure du poète Horace. — Regardez; que de trésors, que de merveilles réunis dans un si étroit espace! Cest à ne pas en croire ses yeux; il faudrait plusieurs jours
pour Mais, pardon, voici, si je ne me trompe,
venir au-devant de nous le Columbarius ou Pastar coluttibarumj c'est-à-dire, l'esclave à qui l'entretien du colombier est confié: nous ne saurions mieux faire que de nous adresser à lui; je me charge de
* Attjoord*h|ii TivoU.
Finterroger. — Viens à nous, esclave : depuis longtemps nous désirons connaître comment un colombier doit être gouverné : Texcelient seigneur Lentiscus nous a gracieusement permis d'inspecter le sien, et nous venons aujourd'hui profiter de cette faveur. Le pastor columbarum. — Vous avez été bien inspirés par les dieux, seigneurs, en accordant la préférence au colombier de mon maître, sur tous ceux de Tibur. C'est qu'en le construisant, Lentiscus a moins songé à la satisfaction de réaliser de grands bénéfices, qu'à celle de soumettre à une expérience continuelle et rigoureuse, les nombreux préceptes de nos écri^ vains agronomes touchant l'art d'élever les pigeons et d'en améliorer la race. Il veut les vérifier tous par lui-même : c'est pourquoi , il m'a ordonné de mettre en pratique tout ce que Caton, Varron, Pline, Columelle, Palladius ^, et autres auteurs ont écrit là-dessus; et déjà, bien que notre colombier compte à peine un an d'existence , nous avons obtenu les résultats les plus satisfaisants : chaque jour, en efiet, nous sommes confirmés de plus en plus dans la
* Gesi de ces écrivains que sont tirés les détails de ce chapitre. — Voyez la belle édition des agronomes latins, publiée sous la direction de Nisard , Paris, 1844 ; et celle de Pline, publiée par Panckoucke , avec la traduction de M. Âjasson de Grandsagne ; Paris, 1833.
certitude que si ces auteurs donnent d'ei^cellents conseils, il leur est arrivé souvent aussi, de se faire les échos de maint préjugé, de mainte superstition que l'ignorance a répandue dans le peuple, surtout parmi celui de la campagne. — Mais veuillez, je vous prie, seigneurs, me suivre au Peristereon^ comme la mode veut qu'on appelle aujourd'hui un colombier. En voyant de vos propres yen\ ce qui s'y passe , vous comprendrez, sans aucune peine, les explications que vous exigez de moi.
La fortune nous sourit merveilleusement, mon cher lecteur, ou plutôt, mon cher compagnon de voyage, puisqu'elle nous fait rencontrer ici en même temps, un colombier réunissant toutes les conditions que nous pouvions désirer, et un pastor intelligent, érudit même, à ce qu'il me parait, pour nous en faire les honneurs. Je crois que notre curiosité sera pleinement satisfaite. — Mais entrons Dieux! quelle
quantité de pigeons !
Le Pastor. — Et pourtant, seigneurs, c'est bien moins par le grand nombre que par l'excellente qualité de ses hôtes, que notre colombier se distingue parmi ceux de cette contrée. Comme je vous l'ai dit déjà, mon maître consulte les intérêts de la science beaucoup plus que les siens propres : nous
possédons deax mille pigeons sealement, tandis que dans d'antres colombiers on en nourrit quatre et même, quelquefois, cinq mille.
Moi. — Et tous ces pigeons, sontrils de la même espèce ?
Le pastor. — Non pas : un colombier renferme d'ordinaire des hôtes de deux espèces , et qu'il est facile de distinguer tout d'abord. Regardez, je vous prie; le plumage des uns est bigarré, sans aucun mélange de blanc, tandis que le plumage des autres est entièrement blanc, et c'est ainsi qu'il est presque toujours dans cette espèce. Les premiers sont des pigeons sauvages {genus agreste)^ que l'on appelle encore saxatiks; ils habitent les tours et le faite {columen) des métairies.
Mou — Un moment : n'est-ce pas du mot latin columen que la colombe tire son nom ?
Le paUor. — Précisément , seigneur ; du moins c'est une opinion reçue. Ces saxatiles, donc, sont naturellement timides ; ils recherchent toujours les points les plus élevés des bâtiments , ce qui fait qu'ils hantent d'ordinaire les tours. C'est là qu'ils dirigent leur vol en revenant des champs, et c'est de là encore qu'ils retournent aux champs. La seconde espèce est loin d'être aussi farouche ; elle vient
même volontiers chercher sa noorriture sur le seuil de nos habitations. — C'est de l'anion de ces dent espèces qu*on en forme une troisième qm tient à la fois de Tune et de Faotre» c'est-à-dire que son plumage est d'une couleur mélangée. Cette espèce est celle dont on retire le plus d'avantages. Mais avant de vous parler des détails qui concernent la manière d'élever les pigeons, il convient, je pense, que vous fixiez d'abord votre attention sur la con-» struction et rameuUement de leur séjour; ce sont deuK points de la plus grande importance.
Remarques, je vous prie, que notre colombier est construit en voûte, et qu'il se termine en forme de dôme. Il n'y a, comme vous voyez, qu'une seule porte : elle est étroite, ainsi que les fenêtres, et c'est pour cette raison que nous appelons celles-ci carthaginoises {fenèstrm punieanœ). On peut les faire plus larges, si l'on veut; mais il faut avoir bien soin de les garnir de treillis au-dedans et au-dehors, de manière à laisser pénétrer le jour, tout en fermant le passage aux serpents et autres animaux dange* reux. Remarquez encore que tout l'intérieur du colombier est enduit de stuc : la même application doit se faire également en-dehors autour des fenêtres, afin que ni rat, ni lézard ne puisse s'introduire.
Moi. ~ La poutre colombe a dotic bien des eniietûis?
Le pùMf. — H n'est pas un seul oiseau^ seigneur, qui en ait <en si grand nombre^ et c'^st ce qnt nons tdblijge d'imaginer toutes sortes 4è précautions ponr les protéger contre les attaques incessantes des destructeurs de leur race. — Triste lupus sfa- Mùj a dit le fabuliste Pbèdre. Hélas! ce n'est pas une désolation moins déplorable que la présence d'un rat y d'une fouiiie, d'un lézard on d'un oiseau de proie quelconque dans nn pmstereôn ! ^ — Mais poursuivons notre exametai Pour chaque couple de Iléons « nous avons disposé des boulins de forme circnlaire^ en ayant soin de les lâistribner avec ordre, et de les serrer les uns contre les antres , pour qu'il en tienne davantage; voyez comme ils remplissent tout Fespaiee compris entre le sol et la voûte. Chaque bonUn a une ouverture qui permet m pigeon d'entrer
* Le colombier était encore appelé par les Philhellènes, Peristerotropheion , mot composé qui signifie lien où Von nourrit dès colombes. — Les Romains donnaient encore le nom de colunUtaria aux niches pratiquées dans les murs des caveaux , pour y placer les urnes cinéraires. Leur ressemblance avec les nichés de pigeons les fit appeler ainsi. Voyez Adam, Jntiq, Rom. ; S. Pitisci , Lex. antiqq. rom,; Schelleri, Lexic. Lat. — Par columbaAa^ ott désignait encore les ouvertures qui se trouvaient dans les parties les plus élevées des flancs d*un vaisseau, et par lesquelles on faisait passer les rames. 6esol0i, ^hes, pracî.
et de sortir librement; l'intérieur en est de trois palmes en tous sens. Quant aux tablettes adaptées à chaque rang de boulins, elles servent, comme sans aucun doute, vous en aurez fait déjà vous-mêmes la remarque» de vestibule aux pigeons, si je puis m'exprimer ainsi : ils se plaisent à s'y reposer avant d'entrer dans le boulin.
Moi. — Pour quel motif, dis-nous, ce Glet tendu sépare-t-il une partie des pigeons des autres?
Le pastor. — Ce sont les femelles couveuses que nous isolons de cette manière; mais je dois vous faire observer que la faculté de sortir de temps en temps du colombier, ne leur est point refusée; et c'est une particularité dont je vous engage à prendre soigneusement note.
Mot. — Pourquoi cela?
Le pastor. — C'est qu'une trop longue réclusion rebuterait ces pauvres mères et les ferait languir; il faut donc que, parfois, elles puissent se refaire par une excursion dans les champs.
Mot. — Mais n'y a-t-il pas à craindre que les charmes de la liberté ne leur fassent oublier, ou même prendre en aversion, les devoirs pénibles qu'elles ont à reùiplir?
Le pastor. — Oh ! non, seigneur : l'attachement
qu'elles ont pour leor couvée garantit leur prompt retour; si bien que lorsqu'une d'elles ne rentre pas au colombier, nous regardons comme certain qu'un aigle, un épervier, ou tout autre oiseau carnassier l'a dévorée.
Moi. — Ne connait-on aucun moyen de s'emparer de ces tyrans des airs?
Le pastor. — Je vous demande pardon , seigneur : nous nous servons pour cela d'un appareil très-simple et qui nous réussit souvent. On enfonce tout bonnement en terre deux baguettes couvertes de glu, et recourbées l'une sur l'autre : on attache ensuite un pigeon entre elles; l'épervier fond sur cet appât, s'empêtre dans la glu, et se trouve pris au piège.
Mot. — Tous les colombiers sont-ils construits sur le plan de celui-ci?
Le pastor. — Non ; leur plus ou moins de distance d'une ville réclame des modifications importantes. Il y a bien moins d'embarras à élever des pigeons dans des contrées éloignées : on les y laisse sortir librement et ils reviennent d'habitude aux lieux qu'on leur y assigne, soit sur le haut des tours, soit sur des bâtiments très-élevés, dont les murs sont percés de fenêtres qu'on laisse ouvertes, et à travers lesquelles ils passent pour aller chercher leur nourriture. Ou ne
leur en fiMirnit que pendant deux ou iroia mm 4e ranoée : pendaDt les autres viois, ils se noorrissMi eus-mômes des grains qu'ils tre«yeiit dans lea ekawps. Mais, la grande liberté d^t )ûui;9se»t ees pigecos» il n'est pas possible de l'accorder à ceux j^ eoiioin* biers placés daos le ^iciainage des ailles» car ce. serait les exposer à tomber , chaque jour, dans les piégc» de to«te espèce que leur tendent les oiseleurs.
Jioî. — CjEipmem s'y preiiAeut danc ceux qui possèdent un colombier dans les en^irens de Rome?
Le pa$t0r. — Ils nourrissent les pigeoQ$ ^ b naisoa, et les enfermant dans un endreit de h métairie, qui n'est ni à fleur de terre» ni ficiîd, c'eati^à* éîre» sur un plancher construit en un lien ^leivé, et. exposé an midi d'hivei?. On en creuse les. murs pour y disposer des rangées dei nîds^ Quelques personnes suivent à cet égard une autre méd^de ; elles rafooicMt dans les murs des ee/rbeodtx ^ sur lesfoeb elles metteitf des planches qui portent, seîl des cases dans lesquelles les pigeons font leurs nids, soit des sébilles de terre cuite, précédées de vestibules que l'oiseau doit traverser avant de parvenir à soa nid.
Moi. — Ces malhenreux prisonniers sont donc condamnés ï une captivité perpétuelle ?
* Paxilias , un petit pieti.
Le paHor. — Hélas! ooi, setgoeor : il y a ofie l^iiélre à leur habilatioa, et cette fenêtre, — qa^tl faut a?oir soin de placer de façon qtie le soleil Téelaire pendant la pins grande partie des jours d'hiver, — donne dans une cage assez ample , et garnie de filets pour empêcher répervier et le mSan d'y faire invasion. C'est dans cet asile que les pigeons goûtent nn peu de liberté. Ah ! je remercie les dienx de n'être point forcé de passer ma vie à diriger nn colombier de cette espèce.
Moi. — Cette besogne, qn^aorak-elle donc de ^ pé^ ml^le pour loi? Il me semble qne ta remplis avec plaisir celte qai t^est imposée ici.
Le pastor. — Cest que la condition de ces pigeons eaptift est tout à fiiit semblable à la nôtre. Pour eux, comme pour nous, le monde se borne à un étroit espace au-delà duquel tout le reste est comme s'il n'existait pas. Jamais il n'est accordé aux bêtes de ces colombiers d'aller se réjouir un moment au miKeu de la verdure des champs; jamais non plus, nous, malheureux esclaves, attachés pour toujours à un petit coin de terre, nous ne verrons toutes ces contrées de la belie Italie, dont nous entendons parfois raconter les incroyables merveilles! Pardon, seigneurs; mais quand je pense à la liberté, je ne
puis contenir mes larmes : pour la posséder un seul jour, oui, je donnerais volontiers ma vie entière.
Moi. — Console- toi, pastor, et aie bon courage; Lentiscus est un brave et digne maître qui certes ne laissera pas sans récompense, l'aiBection que tu lui portes et la fidélité avec laquelle lu t* acquittes de tes devoirs; sois sûr qu'il Caffranchira quelque jour.
Le pastor. — Que les dieux vous entendent ! — Mais continuons : c*est donc dans cetle cage dont je vous parlais, que les pigeons viennent se mettre au soleil , et que les femelles couveuses peuvent respirer un air pur, ce qui leur est indispensable, ainsi que je vous le disais tout-à-rheure, pour empêcher que Tespèce de servitude à laquelle les réduirait une gêne continuelle ne les chagrine au point de les rendre malades.
ilfot. — Et ce petit espace leur suffit-il?
Le pastor. — Oh ! oui ; il faut si peu de liberté à ces tendres mères; celles-là même qui jouissent de la faculté d'errer où elles veulent, se contentent de voltiger tant soit peu autour des bâtiments, pour s'égayer un moment et se refaire ; puis, elles retournent avec une nouvelle ardeur à leur couvée, qui ne leur permet pas de s'enfuir, ni même de s'écarter trop loin.
Moi. — Quelle nourriture tes pigeons reçoivent-ils?
Le pastor. — Du milet, du blé, de l'orge, des petites lentilles, des pois, des haricots, de la vesce, de rivraie, même des criblures de froment et toute autre espèce de légumes qu'on donne également aux poules. — Remarquez, je vous prie, que les mangeoires sont adossées au mur ; je les remplis à Textérieur au moyen de tuyaux. Dans d'autres colombiers on se contente de répandre la nourriture , mais en ayant grand soin toujours de le faire le long du mur; et c'est encore un point digne de votre attention, seigneur.
Moi. — Voudrais-lu m'en dire la raison?
Le pastor. — La propreté des pigeons est proverbiale, comme vous le savez sans doute : or, la partie du plancher qui longe le mur, est la seule de tout le colombier, vous le voyez, où il ne se trouve point de fiente. La propreté est la première qualité par laquelle le logement des pigeons doit se distinguer. Il est important de le balayer et de le nettoyer plusieurs fois par mois. Plus il sera propre, plus le pigeon paraîtra gai , d'autant que c'est un oiseau si difficile à contenter, que souvent il prend sa demeure en aversion , et finit même par la quitter quand il a l'occasion de s'envoler, ce qui
— lae —
lai arrÎTe fréqtteinment dans les pays où on lui laisse une enlière liberté. — Un mot encore an sujet de la noiirritore. Il y en a qni prétendent qne les pigeons pondent Tréquemment, lorsqu'on tenr donne souvent à mang^ de l'orge grillée, ou des fèves, on de Pers.
Moi. — A combien estimes-tu la quantité de nourriture qu'il convient de leur donner?
Le poêtor. — Pour trente pigeons jouissant de leur liberté» il suffit de trois textarU > soit de blé, soit de criblures , par jour , pourvu qu'on leur donne de l'ers pendant Fhiver pour favoriser leur ponte. — Quant à l'eau qu'on leur fournit, il faut qu^eHe soit limpide et pure» afin qu'ils puissent à la fois y boire et s'y baigner. Je dois vous dire qu'il y a des postures columbarum qui n^approuvent pas que les pigeons aient la faculté de se baigner; ils prétendent que cela ne leur est pas avantageux par rapport aux œufs et aux petits. Cest pourquoi ils mettent l'eau dans des vases semblables à ceux des poules, c'est-à-dire, percés de trous assez grands pour que l'oiseau puisse passer son cou à travers pour y boire, sans pouvoir y passer le corps pour se ba^er.
< Le Sextarius équivalait à 5 décilitres, 5 cenliKires, 94S8 es.
tfai* — Est^n besoin d'^oii très^grafid nombre de pigeoo& poiir peupler eoavenablemeol ub edoœbi^ qu'oa ^ient de construire?
Le pasi^r. — (Mi ! non, seigneur ; le poini essen^ tiel, c'est que )ea pigeons que vous acheiez, pour être les fondateurs de la nouvelle colonie, soient d'un bon âge» ni trop jeunes, ni trop vieux; qu'ils soient forts , et qu'il y ait autant de mUes que de femelles. En remplissant avee soin ces eenditkmslà, vous verres en très^peu de temps le nombre de vos hâles s'accroître d^une manière merveilleuse, car rien ne pullule comme les pigeons. En quarante jours, la mère conçoit, pond, couve et élève ses petits; et c'est à recommencer tout le long de l'année, sans autre interruption que la période eem-* prise entre te solstice d'biver et l'équinoxe du printemps. Les femellesi ne font jamais que deux petits à la fois, dont Fun est presque toujovrs mâle et l'autre femelle. A peine s<M»l-il$ arrivés à leur eroissance et it leur forée, que le mâle fëconde^ la mère dont il est sorti. Mais e'^esl ce qu'il ne ^t point p^mettre : on doit, autant que possible, ne jamais séparer tes uns des autres, les petits d'une même couvée, parce qu'ordînairemait, quand ils sont ainsi mariés ensemble, ils donnent un plus grand
nombre de coaYées. Si toutefois on yent les séparer, il faut évittf d'unir les pigeons d'espèces différentes, tels que ceux d'Alexandrie, par exemple, et ceux de la Campanie qui sont, comme sans doute vous ne rignorez pas, seigneur, les plus célèbres de tous, à cause de leur grandeur.
Moi. — Qnels inconvénients résulte-l-il de ces unions mal assorties?
Le pa$tor. — Des incouyénients très-graves ; car les pigeons s'attachent moins à ceux qui ne leur ressemblent pas, qu'à ceux de leur propre espèce; dès-lors ils s'accouplent rarement , et souvent ne pondent point.
Mot. — Quels sont les motifs qui font choisir tels pigeons pour les élever et les conserver, et tels autres pour les engraisser et les vendre ensuite?
Le paêtor. — Nous ne gardons que ceux qui se recommandent par leur plumage ; ceux qui sont stériles ou d'une vilaine couleor , sont engraissés ; en général cependant, il y a moins de profit à les engraisser qu'à les élever.
Moi. — Et quel procédé emploie-t-on avec le plus de succès^ pour les rendre dignes de figurer sur la table du riche patricien ?
Le poitor. — On les renferme à part lorsqu'ils ont
déjà des plumes; puis on les gorge avec du pain blanc mâché qu'il leur faut donner deux fois par jour en hiver, et trois fois en été, le matin, le midi et le soir. L'hiver, on retranche la ration de midi. Quant à ceux qui commencent seulement à s'emplumer, on les laisse dans le nid, mais on a soin de leur ôter quelques plumes et de leur casser les pattes, afin qu'ils se tiennent tranquilles dans le même lieu ; puis on donne à manger copieusement aux mères, de façon qu'elles ne manquent pas de nourriture ni pour elles-mêmes, ni pour leurs petits. Ceux qu'on élève par ce procédé, engraissent plus vite et sont toujours plus blancs que les autres. Il y a des personnes qui| au lieu de casser les pattes, les attachent légèrement pour tenir le jeune oiseau immobile ; mais cette méthode ne vaut pas la première.
ilfot. — Qu'importe ? elle est moins barbare , et fait honneur à ceux qui, par un sentiment d'humanité, sans doute, la suivent de préférence.
Le pastor. — Oh ! détrompez-vous, seigneur ; ce n'est point par compassion que ces personnes agissent ainsi ; elles ne sont moins cruelles que par spéculation ; si elles ne brisent point les pattes à leurs jeunes oiseaux , c'est qu'elles prétendent que cette opération cause une douleur dont la maigreur doit
être la suite. Mais elles sont è ce syj^^i dans «ne grande errear. Il va sans dire, ea effet, que tant qoe les petits Tant des ^foris pour détacher les liens qui les captivent, ils ne restent jamais en repos , et qoe l'espèce d^exerciee continuel dans ieqœl ite vivent, est bien loin d'augmenter leur corpulence; au liten que la fracture des pattes ne \ent caui^ de Iti dott^ leur que pendant deux, ou tout au plus pendant trois jours, et qu'elle leur Ate ensuite toute espérance de courir.
Hùi. — Dis-nous, pastor, à quoi servent ces quatre pots enduits de plâtre, que nous voyons suspendue dans les coins du colombier?
Le pastor. — Je vous ai dit, seigneur, que mon maître Lentiscus veut se convaincre, par des preuves irrécusables, des erreurs nombreuses préconisées, comme moyens excellents, non seulement par le vulgaire ignorant et superstitieux, mais encore par nos plus célèbres écrivains. Quant à ces quatre pots, il va sans t^re que mon maître n'a jamais, le moins du monde, ajouté foi à Teffet extraordinaire que beaucoup de personnes leur attribuent ; mais il tient à prouver à ces esprits crédules combien leur croyance est absurde. Je vous ai parlé tout^à-rheure de Taver^on que le pigeon conçoit quelquefois pour
sofi coiombier ; «h bie& ! pour Fempécher de s'enfair, on prend les pelits d'une espèce d'oiseau <]ue les gens de la campagne appellent Hnnuncuius S et qui fait son nid dans les bâtiments. On prend ces petits, dis-je, et on les enferme, tout vivants, dans des pots de terre, qu'on enduit de plâtre après les avoir couverts, et qu'on suspend ensuite de la manière que vous voyez. Par ce moyen , s'il faut en croire ceux qui, certes, n'en ont jamais fait Texpérience, le pigeon s'attache si fort au lieu qu'il habite, qu'il ne l'abandonne jamais. D'autres prétendent qu'on obtient le même résultat en enterrant le corps de cet oiseau lui-même, aux quatre coins do colombier, dans des pots neufs bien lûtes. Le tinnunculus est encore le héros d'un autre conte : il y a des gens qui affirment que pour protéger les pigeons contre l'un de leurs plus redoutables ennemis ailés, pendant leurs excursions, il n'y a pas de plus sûr moyen que de leur donner le tinnunculus pour compagnon. Notre grand naturaliste Pline, rapporte sérieusement le prodige ; bien plus , il cherche à l'expliquer» Pour défendre les pigeons contre l'épervier, dit-il, il faut tenir un tinnunculus avec eux : par une vertu
* On croit que c*esl noire cresserellc.
qoi lai est naturelle, cet oiseau intimide les éperfiers au point quMIs n'osent soutenir ni sa vue» ni son cri. Aussi, c'est enc<H*e Pline qui l'assure, les colombes ont-elles pour lui la plus tendre affection. Cest bien le cas, seigneurs, de s'écrier avec l'aimable poète, autrefois notre voisin : credat judams Apdla ^. Il est évident, en effet, qu'un oiseau de proie, quel qu'il soit, doit être un mauvais protecteur pour les pigeons ^.
Jlfot. — Ta réflexion est tout-à-rait juste; mais dis-nous, ces branches éparpillées dans ton colombier, ont-elles aussi une destination?
Le pa5(or. — Sans aucun doute : vous voyez que ce sont des branches d'arbrisseau , raboteuses et garnies de feuilles. On veut qu'elles mettent les pigeons en sûreté contre les fouines. L'écrivain Pal-< ladius qui nous recommande ce procédé, nous apprend encore qu'on peut, avec le même succès, remplacer ces branches par une bottine de genêt qui aura servi à chausser des animaux : mais, ajoute ce crédule auteur, et ceci peut vous donner la mesure de
* Que le juif Apella le croie,
* Cette réflexion judicieuse a été faite par M. G. Guvier dans une de ses notes sur le X« livre de Pline ; édit. de Panckoucke, IS40.
la valeur des autres conseils qu'il recommande de mettre en pratique , il faut que celui qui apporte cette bottine, soit seul et n'ait été vu de personne.
Moi. — Et ces petites branches de rue que nous voyons suspendues ça et là?
Le pastor. — Elles doivent, toujours si l'on en croit Palladius , écarter les animaux nuisibles du colombier.
Mot. — Et ces bouts de cordes et de courroies placés à chaque fenêtre?
Le pastor. — Ces cordes et ces courroies, seigneur, ont servi à lier et à pendre des criminels. On en garnit les fenêtres pour empêcher que les pigeons ne meurent et ne se perdent; c'est encore un procédé préconisé par notre bon Palladius.
ilfot. — II y a donc bien des superstitions accréditées parmi ceux qui élèvent des pigeons ?
Le pastor. — Eh ! seigneur, je n'en finirais pas, s'il me fallait vous en faire l'énumération. C'est ainsi, par exemple, que quelques-uns affirment qu'un ramier abandonne son nid quand son nom est prononcé sous le toit où il couve ; — que pour préparer leurs petits à recevoir les aliments, les mères leur soufflent dans le bec une terre salée qu'elles tiennent en réserve dans leur gosier ; — que si on nourrit assidûment les
pigeons de comin, ou qa*on leur humecte le gousset de Faile avec du beaume, ils en amèneot d*auures an colombier ; — qu*» leur coupant les ailes 'pour les empêcher de s*envoler, il faut faire cette opération avec des ciseaux d'or, sans quoi elle est mortelle. — liais à quoi bon, seigneur, vous parler de toutes ces erreurs, que Texpérience ne manquera pas de détruire un jour, et dont, depuis longtemps, le simple bon sens eût fait justice, si elles ne trouvaient pas un appui dans les écrits de nos auteurs?
Jlfot. — Un mot encore : est-il vrai, comme je l'ai entendu dire, que le fumier qu'on retire des colombiers, passe pour un trésor dans ragriculture ?
Ldpoêtor. — Rien de plus vrai, et la grande estime qu'on lui accorde, est méritée à tous égards. Le fumier qui provient des oiseaux, — les oiseaux aquatiques exceptés, — est regardé comme le meilleur de tous, et celui des pigeons est mis au premier rang, à cause de cette chaleur qui lui est propre, et qui excite puissamment ta fermentation de la terre. Seulement, il faut avoir soin de Téparpiller dans les champs comme de la graine , et non le mettre en tas comme le fumier des bestiaux.
Mai. — Cette matière si précieuse aux agriculteurs, remplit encore , m'a-t-on assuré, un grand rôle
dans la médecine : peox-tu nous en dire quelque chose ?
Le poêtor. — Sans doute « seigneur, car, cent fois, mon maître m'a parlé des remèdes que les disciples d'Esculape prescrivent pour certaines maladies , et dont cette matière constitue le principal ingrédient.
Moi. — Et quelles sont ces maladies ?
Le pastor. — En voici quelques-unes , seigneur:
— Les taches livides à la figure et les meurtrissures : pour les faire disparaître , on applique dessus un cataplasme de fiente colombine. — Les stigmates imprimées sur la peau s'enlèvent à Taide du même produit, délayé dans du vinaigre. — Souffre-t-on de la gorge ? on n'a qu'à se gargariser avec cette matière, mais, cette fois» détrempée dans du vin cuit.
— Pour guérir les écrouelles , on se frotte avec de la fiente de pigeon, seule ou mêlée avec de la farine d'orge ou d'avoine, ou du vinaigre. — Vous êtes-vous brûlé? vite, un peu de cendres de cette impayable fiente, en Uniment dans l'huile, et la guérison ne se fait pas attendre. — Les excroissances que l'on serait obligé de faire ronger par un acide , cèdent aussi à cette cendre. — Enfin, car je craindrais, seigneur , d'abuser de votre patience , on prétend que pour arrêter les hémorrhagies nasales, il n'y a
rien de mieux que le sang d'un coq ou d'un pigeon ^.
Moi. — Merci 9 pastor, merci pour les curieux renseignements que ta viens de nous donner : accepte ces dix deniers; et pour te prouver mieux encore combien nous sommes contents de toi, nous te promettons , mon compagnon et moi , que la première fois que nous verrons ton maître , nous lui ferons un brillant éloge de Finstruction et de la politesse de son pastar colunibarum; ce qui, sois en persuadé, ne contribuera pas peu à te faire jouir aussi promptement que nous le désirons, de cette heureuse liberté après laquelle tu aspires, et dont tu nous parais tout-à-fait digne.
Le pastor. — Que les dieux, seigneur, vous entendent et vous gardent !
* Tous ces remèdes sont rapportés par Pune : Hist, naL liv. XXX,