‹ Histoire civile, physique et morale de Paris. Par J.- A. Dulaure (volume 2)Chapitre 17 sur 21 · J^OUS LA PREMIÈRE RAGE · texte numérisé non relu

J^OUS LA PREMIÈRE RAGE

viorept sans honte ses complices. Rigonthtî , délaissée , traliie , dépouillée , fut forcép 4e rester à Toulouse et de renoncer à son ntariage. Cette princesse qui, quelqmes jours avant , possédait encore des richesses surabondantes , se trouva dans un tel état de dénnement , qu'elle put à peine se procurer le^alimens nécessaires à sa propre existence. Sa vie même fut menacée , et pour la mettre en sûreté elle fut réduite à se réfugier daftis Tasile de Sainte-Marie de Toulouse , d'où , abreuvée d'humiliations et d^outrages , elle ne fut retirée que l'aûnée suivante (i).

Tels étaient le respect des Francs pour Ip^ ordres de leur roi , leur fidélité , leur exactitude à remplir leurs engagemens.

B.çyènons à Paris où Frédégonde, après avfpr fait assassiner le roi son épopix , craignant d'être poursuivie , avait profité de ses' li^i^ons avec Ragnempde , éir'èque de cette viUe, po^ se réfugier dans l'asile de son* église* Là se rendirent bientôt quelques zélés domestiques de Rigonthe , échappés

(i) Gregor. JVir, JUist, lib. ^, cap. 9% 27, 3a.

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au danger ^ ils étaiefit accourus pour an-* noncer à Frëdëgonde les uialheurs et lapé* nible situation de sa fille. L'und'eni, nommé Léonard , dit à cette reine : foi accompagné y par a>os ordres y ^otre fifU Bigonthe ; fcU vu comment on Va. outragée^ comment on Ta dépouillée de ses trésors et de tous ses biens j je me suis éuadé pour venir vous ein informer. A ces mots , la reine entre en fureur \ elle veut venger sur des domestiques fidèles Tinfidélité et la perfidie des dttcs. Par ses ordres , on arrache à ce domestique le baudrier que son. époux Chilpéric lui avait donné ; on le dépouille de tous ses^ vètemens , et on le chasse en cet état. Les boulangers , les cuismiers et autres, qui avaient pris le même parti , le seul qu'ils devaient prendre , furent enpore plus inhumainement traités. Frédégonde les fit dépouiller tout nus , frapper de verges , leur fit couper les mains et les chassa (i)«

Ces actes d'iniquité et de fureur s'exécutaient dans l'asile de l'église de Paris,

(1) Gregor, Tut, ffist, lib. 7 , cap. 15. '

soirs LA PREMIÈRE RACE. 477

dans un lieu où T^vêque Ragnemode commandait en souverain : il ne s'y opposa point.

Toujours dans ces temps de barbarie et de malheurs , les nobles Francs ,/ lorsqu'ils ont pu le faire impunément , se sont montrés infidèles a leurs rois ; jamais , lorsque l'occasion leur a paru favorable, ils n'ont hésité à les renverser du trône et même à leur ôter la vie.

Lea Francs ou fidèles de Ragnachaire enchaînent ce roi , et le livrent à Clovis et à la mort.

Chlothachaire , roi franc , poignarde de ses propres mains ses neveux qui devaient être rois. ^

Le roi Sigebert est assassiné au milieu de son camp par des Francs.

Chilpéric, au retour de la chasse, est poignard^ par des Francs , satellites de son épouse Frédégpnde.

C'est à l'occasion de l'assassinat de ce dernier roi que son frère Guntchramn jura qu'il punirait ce meurtre jusqu'à la neuyième génération^ afin, dit-il, que, par

cet etemple terrible , le« Francs soient â jamaU détournés de rabominable coutume de tuer leurs rois (i). .

Cette menace n'empèçha point les ducs Bauching , Ursion e|, Bertefredt de former le projet et commencer Texécution d^nne conjuration contre la vie du roi Cbildebert , afijcx de disposer de. ^pn trjj^ne ^ n^empèeba point le» ducs Déçidériuj» 9 Gontran-Bazon , Mummolus,-de conspirer, le? armes à la.

n^ain , contre le roi GuntcUramn lui-même , et pli^sijeurs autre3 conspirations pareilles \ n'empêcha point les Francs de détrôner , de faire raser et «enfermer en uo couvent Ifi roi Tbiéri III ; ni le noble Franc Bodil- Ion de tuer de sa main le roi Chîldsric et la raille ]31icbilde , son épousjç , enceinte ; enfin , n'empêcha pmnt les ducs , les maires du palais , d'envahir gradu^eUement Fautorité suprême , et de renverser de leuE trône les rois de la première race.

Je ne parle point de plusieurs autres régicide», conunid par de9 rois ^t par des

(1) Gregor. Tw*. Hist.lih. 7, cap. ai.

sous hk P&BMIEa^ RAGB. 4^9

mHie« de la naûon des Francs ^ le r^cît en seiPliit trop long. Je n^ajout^rai nen ^ Te^quisse que j'ai tracée du le^ractère et des qpiopurs de ce temps. Je suis las de raconter leurs actions basses ou atroces.

Quant aux mœurs de Jia classe inférieure , Thistoire ne nous en a lajssé que de faibles notions : elle nous montre le peuple crédule et superstitieux à Texcès-, pppripié, avili , et «ans cesse outragé 9 pillé par ses maîtres. Il intéresse par ses malheurs , on ig^res'il est recommandable par ses vertus.

L'opinion publique était entièrement pervertie ^ on n avait que des idées fausses sur le juste et l'injuste. La barbarie des Francs , kl coupable condescendance de« évêque^ , produisirent entre le sacré et le profane , entre les crimes et la religion chrétienne , un amalgame monstrueux. Cette religion, détachée, de sa morale , fut réduite au magisme. Les rois , les reines , les di^s , ainsi que le peuple , croyaient aux divinations , aux sorts , aux présages , aux prodiges ; ne voyaient dans les pratiques et cérémonies religieuses qu'une vertu occulte , talism^pi-

48o HISTOtRB DE PABIS

que , qui écartait les/lnaléfices , et procurait la fortune et les succès. Us étaient persuadés que les saints cédaient aveuglément aux prières injustes des hommes*, et même qu^ils favorisaient leurs crimes, r Glaudius est enxoyé par le roi Quiitchramn dans Tasile de Sain t-Mariin-de- Tours , pour y séduire , enchaîner ou assassiner le duc Berulfe. En chemin , il fait k plusieurs personnes ces questions : La puissance du bieriheureux saint Maftinagit» bile encore contre les perfides ? Celui qui violerait son asile serait-il promptement puni P Kl ^ dans Fiustant qu^il tramait la plus noire perfidie contre Bérulfe et qu'il levait le pœgnard sur lui , il invoquait Tassistance de saint Martin (i).

Le duc Gontran-Bozon , pour échapper à la colère de Chilpéric, s'était réfugié dans l'asile révéré de Saint-Martin. Ce roi fit tout ce qui fut en son pouvoir pour l'en tirer ^ il menaça même de réduire eu cendres la ville et les faubourgs de Toiurs :

(i) Gregor. Tùr. Hist» lîb. 7, cap. a.

sous LÀ 9RBMIEIIS EÀGE. 4^1

mais la peur le contint. Enfin CliTipéric s'avisa d'un moyen nouveau. Il adressa à saint IVIartin lui-même une lettre, qu'un diacre^ par son ordre, vint de Paris k Tour« déposier sur le tombeau du saint. Cette lettre portait en substance : a Penn^ttesn vous que j'arrache Gontran-rBozon de son » asile 9 Ou ne le peitnettea5«-vous pas ? Ré- "» pondez oui ou non. » Cette lettre resta pendant trois jours et trois nuits sur ce tombeau. Le saint ne daigna pas ressusciter pour la lire. On avait cependant poussé la précaution jusqu'à y placer une feuille Manche 9 afin que le saint put facilement y é^ri^e sa réponse. H n'en fit rien (i).

Pour connaître leurs futures destinées j les ducs et autre» nobles consultaient les pjrthomssès ^ les sorciers. Les plus religieux d^entiiê eux faisaient servir les livres siaints à ces (fivinations magiques. Grégoire nous apprend avçc satisfaction que Mérovée , fik de Chilpéric , n'ajoutait aucime foi aux oracles des pythonisses , mais qu'il croyait

(i) Gregor. Tur. hUî. lib. 5j cap. 14. T. I. 4'

beaucoup à ceux que présentait Touverture fortuite des livres saints. « Il plaça trois » volumes, le Psautier, le Livre des Rois )> et celui des Evangiles, sur le tombeau » de saint Martin -, passa trois jours et trois » nuits en jeûnes, en Veilles et en orai- » sons (i). » Mais l'ouverture de ces livres ne lui offrit rien de satisfaisant. Ce prince voulait obliger Dieu à s'expliquer sur le sort qui lui était réservé ; voulait savoir s'il monterait sur le trône , ou s'il en serait déchu. Cette pratique magique, qu'approuve Grégoire de Tours , fut dans la stiite condamnée par divers conciles.

Le respect pour les personnes et les propriétés , la bonne foi , la sincérité et l'accomplissement des promesses, la religion . du serment , enfin tous les devoirs moraux et civils étaient méconnus et méprisés : on portait mêiQe ce mépris jusqu'à faire publiquement l'éloge des critnes.

Le moine qui a 'écrit la vie de Dagober(, après avoir raconté la mort de vingt mille

(i) Gregor» Tur, Hist, lib. 5, çap. i4-

SOtJS LÀ PREMliRE RÀGË. 4^3

Bulgares qui, par ordre de ce roî, furent égorgés dans leur lit sans motif raisonnable, trouve dans cette aflTreuse bouclierie un sujet d'éloge pour Dagobert. <( C'était , )) dit-il , une résolution inspirée par la sa- » gesse (sapienti consilio) (i). »

Grégoire de Tours , en traçant les crimes de Cbodovech (Clovis) , après avoir dit que ce prince , ayant engagé un fils à tuer son père , fit ensuite tuer ce fils pour avoir ses trésors et ses États , ajoute immédiatement : Chaque jour j les ennemis de ce roi tombaient sous sa main 5 chaque Jour il augmentait sa puissance^ parce quil marchait a\>ec un cœur droit dans les vt)ies de Dieu , et que ses actions lui étaient agréables (2).

On est tombé jusqu'au dernier degré de la déraison et de la dépravation sociale lorsqu'on croit pouvoir, sans crainte d'être diffamé , faire l'apologie de crimes aussi révoltans •, et Ton blasphème contre la Divinité lorsqu'on la signale comme complice et

(1) Gesta Dagoberti, cap. 28. Recueil des historiens de Prctnoe , tom. Il, pag. 587.

(2) Gregor. Tur, Hist. lib. 2, cap. 40-

48d HlSfOIïTÊ DE PARTS

réfiïtttiératrice de pareils forfàils. CeS deax traits sufifiraîent seuls pour caractériser la barbarie de cette période.

Cet état de dégradation pénétra partout | et s'accrut aux dépens d'un resté de cîvilî- SAtion qui s'évanouissait. L'iinmeralité publique se fortifiait ^ les tromperies des écrivains ecclésiastiques dans la composition dés légendes devenaient chaque jour plus nombreuses et plus graves. C'est ce qu'ont re^ marqué les bénédictins , auteurs de Vffis^ foire littéraire de France : le mal augmentait à mesure qu'il s'éloignait de sa source.

Les lettres restaient sans culture ^ les écoles publiques , à l'exception de quelques écoles épiscopales, étaient désertées. La Gaule, aux quatrième et cinquième siècles, se glorifiait encore des Eutrope , Aùsone , Pallade, Ambroise , Sulpice-Sévère , Paulin , Tictor, Marcellus, Salvien, Sidoine Apollinaire , etc. Les Francs paraissent , établissent leur affreuse domination ^ et toutes les lumières s'éteignent. A peine en reste-t-il quelques faibles lueturs pour édairer l'été»- 4ue et les progrès de cet désa^re. L'évècpie

sous LA 1»REMlkR£ HÀGE. 4^5

Avitus déclare au sixième siècle qu'il re-r

nonce à Jla poésie, a JBiejatôt, dil-î-il, il ne sç

» trouvera plus personne capable d'enlen-

» dre ce genre de composition (i). »

L'évèque Grégoire de Tours, qui écriyait

"■ euyiron soixante ans après Avitus , prouve ,

-^ar le grand nombre de ses iauies granima-

tic^s , par son extrême crédulité , par (a

Çsmsseté de son jugement, ainsi que par son

propre témoignage , la dégradation progresr

sive de la raison humaine ef de la littérature.

« Dans les villes de la Gaule , dit - il , on ne

y) cultive plus, les lettres ni les arts libéraux.

» Toutes les sciences, tous les genres d'ins-

B tructions déclinent et dépérissent.... Le

», malheureux temps que celui où nous vi-

» vous ! L'amour pour l'étude s'éteint de plus

» euplus ^ bientôt il n'existera plus d'hommes

v qui puissent transmettre h la postérité les

» événemens les plus mémorables (*a). »

(( Jjd monde vieillit, dit Frédégaire, dans » le prologue de sa Chronique : il n'existe

(i) jâwiti Opéra, cajrmen 6, pag. 2S1.

(a) Gregarii Turon. mstorta,pré^tw.

486 HISTOIILE De'pAUIS

» plus d'écrivain capable d'approcher du » talent des anciens orateurs (i). »

Les auteurs de V Histoire littéraire de France , savans explorateurs de tous les écrits et monumens historiques de cette déplorable époque, parlent ainsi des ténèbres épaisses qui envahirent la Gaule , lorsque les Francs dominèrent sur ses habitans. « On ne voyait, disent-ils, aucun vestige » des sciences et des beaux-arts. Les ecclé- » siastiques et les moines y étaient les seuls » qui à peine savaient lire et écrire , igno- » Tans dans tout le reste (2). »

Le mal fit encore de nouveaux progrès ; il faut voir le tableau qu'en ont tracé ces écrivains dans leur état des lettres aux sixième et septième siècles. « La négligence » et le mépris pour la littérature furent )) encore portés plus loin , disent-ils , eu » parlant de ce dernier siècle : on le poussa )) jusqu'à ne presque rien écrire pour la )) postérité de ce qui se passait de plus mé-

(i) Fredegarii Chronic. prologus.

(2) Histoire littéraire , tome III , pag. i et suiv.

sous LA PREMIÈRE RACE. 4^7

y) morable dans l'Eglise et dans l'Etat (i). » Cependant je dois rapporter les moindres traits qui peuvent caractériser ces règnes , et diminuer le dégoût qu'ils inspirent. Clilo* dovech voulut avoir près de lui un musicien , et en, fit demander un st Théodoric , roi d'Italie. Ce dernier , dans la lettre qu'il adresse au roi des Francs , lui dit : « Nous » vous envoyons le joueur de harpe qucf » vous avez demandé *, habile dans son art , )> par sa voix et par les sons de l'instrument » dont il l'accompagne , il pourra charmer » votre glorieuse puissance. Nous espérons M qu'il vous sera agréable, parce que vous » avez fortement désiré qu'il vous fût en- » voyé (2). »

Ce désir de Chlodovech prouve qu'à sa cour il n^existait point de musicien , puisqu'il en demandait un au roi d'Italie ] l'on ne voit pas que h. musique ait fait des progrès dans la Gaule sous ses successeurs. On ne connaissait guère à cette époque ^ue les

p (i) Histoire littéraire, tome III, pag. 4^a. Fbyez aussi tome IV, pag. 7, 8, 9.

(a) Recueil des historiens de France -^ tome IV, pag. 3.

4d8 HISTOIRE DE PARIS

chants d'église : on ne savait que psalmodier.

Les témoignages de la dégradation universelle sont très-nombreuic ^ mais c'e^ est assez pour prouver que la barbarie des Francs amena dans la Gaule le mépris des lettres , l'ignorance , la féodalité \ en fit disparaître Vordre , la justice et la raison ^ dénatura la religion , déprava les mœurs , engourdit les facultés intellectuelles, dessécha les ^ï&es j étouffa tout sentiment généreux^ fit régner les passions abjectes, telles que la cupidité , la perfidie ^ des passons odieuses , telles que la vengeance et lii férocité ^ enfin , pour- prouver que la barbarie des Francs parvint à rabaisser rhomme souvent au niveau et quelquefois 9U-des$ou$ de la condition d^ bétes.

Sous la s.econde race , on sentit le mal \ OQ s'elforça de le réparer. On verra , dans la période suivante , quels furent les efiie^ts et la durée 4e ces tentatives louables»

sous LÀ SECOX^DE RACE. 4^

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