‹ Histoire civile, physique et morale de Paris. Par J.- A. DulaureChapitre 12 sur 27 · TABLEAU MO H AL · texte numérisé non relu

TABLEAU MO H AL

président au parlement de Toulouse , une place de président au parlement de Paris (i) : ainsi la religieuse de Longchamp et Tabbesse de Vernon ne sont qu'une seule maîtresse.

Bassompierre fait ensuite une digression sur Gabrîelle d'Esirées , qui doit servir an tableau des mœurs de la cour et de la no<blesse de France. En voici la substance :

Cette femme a obtenu plus de célébrité qu'elle n'en méritait. Dès l'âge de seize ans elle fut , par l'entremise du duc d'Epernon , prostituée par sa propre mère au roi Henri IH qui la paya six mille écus. Montîgny, chargé de porter cette somme , en garda deux mille. Cette friponnerie mit Henri fort en colère.

Ce roi se dégoûta bientôt de Gabrîelle ; alors sa mère la livra à Zamet , riche financier , et à quelques -autres partisans ; ensuite au cardinal de Guise qui vécut avec elle pendant un an.

La belle Gabrîelle passa depuis au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à

(i) VoUà , entre tant d'autres, un exemple des moyens honteux qui ont contribué à faire la fortune des familles d'une certaine classe.

390 HLSÏOIRE BB PÂKZS.

plusieurs gemilshommes des environ» de Gœayres , tels que Brunet et Stenai ; enfin le duc de Bellegarde la produisit au roi Henri IV.

Ce roi n'employa d'abord auprès d'eUe que des caresses superficielles, des privautés sans conséquence : sa santé ne lui en permettait pas davantage. L'abbesse de Yernon , Catherine de Verdun , dont il a été parlé , lui avait laissé , dit Bassompierre , un sou-yenez-vous de moi dont il ne pouvait se guérir.

a Néanmoins , a)Oute-t-il , Gabrîelle dte- )} vint grosse, et madame de Sourdis (sa >) tante ) fit si bien son jeu , qu^elle fit » avouer Tenfant au roi. »

, Ce. prince parut fort étonné , lorsque d'Alibourt , son médecin , lui apprit que Gabrielle d*E^trées était enceinte* Qob voulez - vous dire , bonhomme ? lut dit Henri IV ^ comment serait-eUe grosse? je sais bien quejene Imai encore rien fait (i).

Peu de jours après , le 24 juillet iSg^^

(1) OEconomies î^oyales de Sully^ tom. I, chap. 58.

ÏÀBLEiU MORAL* Û^l

ce médecin imprudent mourut. On accusa Gabrielle d'Estrées de l'avoir fait empoisonner (i).

Elle accoucha d^un garçon qui fut connu sous le nom de Monsieur, duc de Vendôme , et que le roi légitima.

Henri IV maria Gabrielle d'Estrées au duc de Liancourt , à condition qu'il ne<!on« sommerait point le mariage avec elle. Ce duc eut la bassesse de se prêter à cet arj^anr gement. Il la fit ensuite duchesse de Beaufort.. Elle mourut,. le 8 avril 1699, et sa mort fut considérée comme Tefiet du poison.

Ceux qui ont déterminé le gouvernement actuel à ériger une statue à Gabrielle d'Estrées ignoraient sans doute les par.tiéularités de la vie de cette femme galante , ou ne la connaissaient que par des comédies et dea^ chansons (2.).

Henri IV ne restait p^s inactif ^ après. Ja

{lyjfiurnaLde Hemm.Ifr, par l^toUe, fom. H', pag;»;8&^ 86^ édition de ifj^y- . .

(s) Kn i8ao, Icu^tatiie éri^ à'GabrieUed'&strées-a été^ dit^on, enyoyée dans le départemeiit de^Mtsne ^ pour j, figurer an rang des illustres du payg.

^94 HISTOIIIK DE FARFS.

Moret ; ce bienfait ne la rendit pas plus fidèle.

Ce roi, pour s'en consoler , prit pour ainante la demoiselle des Essarts ^ qu'il créa comtesse <ie Roraorantin,' et dont il eut deux 'filles légitimées. Cette femme , à Texemple de la comtesse de Moret , fit quelques infidélités au roi , notamment avec Louis de Lorraine , cardinal et archevêque de Reiàis.

Henri IV eut aussi pour maîtresse une dame d*honneur de la reine son épouse , appelée Foulebon (i).

Enfin , il devint éperdument amoureux de la princesse de Condé ^ et ce fut ses dernières amours. J'ai parlé de leur violence, et de l'événement qui en arrêta le cours (îè). * '

Xes galanteries multipliées de Henri IV auraient eu des conséquences* moins funestes à la morale , si cejx)i eût pris soin

(i) VoyezXes nouveaux Mémoires de Btissbmpierre , ■pag. 174? *75, et anecdotes des reines et régentes de France , tom. V et VI.

(a) Voyez ci^dessus , pag. \ 54-

TABLEAU MORAL, .^qS

de les soustraire à la connaissance du public : mais il semblait persuadé que ces désordres étaient un droit de la royauté ; ou bien il les considérait comme tun juste dédommagement des peines qu'il avait souffertes pour arriver au trône et rétablir la paix en France. Quoi qu'il en soit , il ne se donnait pas la peine de déguiser ses ùàblesses.

Il était si épris de Gabrielle d'Estrées , qu'il ne la quittait pas , même dans les plus importantes affaires de l'Etat; il la menait avec lui dans les assemblées publiques , dans les grandes solennités *, elle assistait , à ses côtés , dans les conseils *, elle figura près de ce roi dans l'assemblée des Etats, tenue à Rouen en 1 596. // la baisait dei^ant tout le monde j dît l'Estôile , et elle lui dans tous les conseils (1).

Cet outrage aux convenances a été pareillement remarqué par Bassompierre : a Henri IV, dit-il, donnoitdans ses amours » beaucoup de mauvais exemples et de

(1) Journal de Henri JFy^wif!<f^Wi^G xôglG,

» scandales , en ce qu'il ne s'en cacKoit » point , et faisoit conuoitre au public )) les vices que la bienséance ordonne de » cacher (1). »

Malgré ces actions scandaleuses , la cour de Henri lY , si on la compare à celle qui Ta précédée, lui fut très-supérieure. La galanterie de ce roi avait un caractère de franchise et de virilité que n'avaient pas les débauches infâmes de Henri III et de ses mignons, Catherine de Médicis , mère de ce dernier roi , conduisait elle-même ses filles d'honneur à la prostitution , et en faisait des instrumens de sa politique." Marie de Médicis , épouse de Henri IV , se montrait, au contraire, très-sévère sur ce point. L'exemple suivant en offrira la preuve.

En 1604 , le baron de Termes ayant été surpris , dans la chambre des filles de la reine , couché avec l'ufie d'elles , appelée la Sagonne , fut obligé de fuir en chemise , et ensuite de quitter la cour. La reine, indignée , pria le roi son époux de lui faire tran-

( I ) jyouveaux Mémoires de Bassompierre , pag^ 171.

TABLEAU MORAL. Hg^J

cber la léte. Henri IV eut beaucoup de peine à la détourner du projet qu'elle avait formé de puoir ee délit d'une manière éclatante. Elle maltraita et chassa la demoiselle qui en était complice. Sous Henri III , cet événement n'aurait excité que des risées j fious Henri IV il causa beaucoup de rumeur.

La sévérité de ;ce châtiment fit peu d'effet sur la population de Paris ] et les causes de la corruption continuèrent d'avoir dans cette ville leur désastreux résultat.

Une autre passion plus ruineuse que la première , peut-être plus funeste à la morale, dominait encore Henri IV : il hasardait et perdait au jeu des sommes qui auraient suffi à soulager les pauvres de Paris , cruellement tourmentés par les fréquentes disettes de ce règne. Le dérangement dans les finances, les exactions des financiers, les édîls bursaux, furent les effets contagieux d'un vice dont le roi donnait Texeraple.

Nous lisons dans le journal de TEstoile , que le 23 février 160^7 Henri IV perdit sept cents écus à la foire de Saint-Germain , en

ngi HISTOIRE DE PARIS.

jouant à trois dés avec M. de Villars (i)^ et dons les Œconomies royales de Sidfy se trouve le passage suivamt :

a Vous reçûtes. . . , une lettre du roi , que » nous avons bien voulu insérer ic^ pour )» monstrer quelles dépenses excessives sa » majesté faisoit au jeu , pour lesquelles il » nous fallut , sans répliquer , trouver des )) fonds.

» Mon ami , j'ai perdu au jeu vingt- \ deux mille pistoles ( plus de six cent mille » francs d'aujourd'hui ) , que je vous prie » de faire incontinent mettre es mains de » Feydeau qui vous rendra cette-cî, afin » qu'il les distribue aux particuliers aux- » quels je les dois , ainsi que je lui aï com- )) mandé. Adieu, mon ami. Paris, ce lundi » matin 1 8 janvier ( 1609).

» Signé Henri (2). »

Ce règne était signalé par un autre vice qu'on ne doit point reprocher à Henri IV ,

(1) Journal de Henri IV, au 23 février 1607.

(2) OEconomies royales de Sully, tom, VI, ch. 27.

TABLEAU MORAL. ^gg

puisqu'il travailla vigoureusement à le détruire, mais qui proveiïail des habitudes des anciens Francs : je veux dire les duels , que ces étrangers introduisirent dans la Gaule avec la féodalité et la barbarie , que Louis IX et ses successeurs avaient constamment travaillé à détruire, et qui commençaient à tomber en désuétude , lorsque Henri II eut la détestable imprudence d'en fairejrenaître Tusage. Fortifiés par les principes d'un faux honneur, les duels .firent parmi la noblesse française , sous le règne de Charles IX et de Henri III , d'eflfrayans progrès , et dégénérèrent bientôt en assassinats. Les habitans de Paris étaient journellement témoins . de ces scènes sanglantes. Les nobles se plaçaient ainsi au-dessus des lois , se faisaient un honneur d'inspirer de l'effroi , un devoir de la vengeance , et une gloire du meurtre. Le derrière des murs des Chartreux, le moulin dé Sa int- Marceau , et le Pré-aux- Clercs étaient les lieux ordinaires de ces barbares expéditions. On se battait , on s'assassinait même dans les rues de Paris en

3oO HISTOIRE DE PARIS.

plein jour jusque sous les yeux du roi, et presque toujours impunément.

Louis Comboursier, seigneur du Terrai! , le 8 août 1606, assassina, devant le Louvre , à la vue du roi placé à une des fenêtres de sa galerie, un gentilhomme gascon nommé Mazaussi, puis se relira brusquement sans être arrêté. Ce noble « étoit es- » timé un brave capitaine, fort résolu et » déterminé , c'esl-à-dire , un homme de » iac et de corde , qu'on qualifioit à la cour » d'homme de serv^ice (1). »

De pareils assassinats, entre des nobles ou gentilshommes, se commettaient près-* que journellement à Paris. L'auteur du Journal de Henri IV en cite rie nombreux exemples. « En la semaine dernière , dit-il, » furent-, a Paris seulement , commis quatre » assassinats et trois duels , sans aucune pu- » ni lion ni recherches (2). »

Ces désordres s'accrurent par Pimpunîté.

Henri IV, effrayé de leurs ravages, de-

(1) Journal de Henri IV , 8 août 1606.

(2) Idem, décembre 1606, tom. III, pag^. 4^4*

TABLEAU MORAL. 3ql

manda à Sully un mémoire sur Torigine des duels. Ce ministre lui en présenta un qui se trouve dans ses OEconomies royales^ et on lit , dans le journal de TEstoile , qu'en mars 1607 a on donna avis au roi que de- » puis ravénement de sa majesté à la cou- 1» ronne on faisoit compte au moins de qua- )) tre mille gentilshommes lué^ en ces mi- 11 sérables duels (i)* »

Un- arrêt du parlement , du 16 juin i5gg^ porte : « Pour raison des meurtres et honii- » cides commis et perpétués en duels tant » dans cette ville qu'autres lieux , et pour » obvier à la fréquence desdits meurtres et » homicides , etc. , les défend, sous peine » de crime de lèze-majesté, confiscation de « corps et de biens , tant contre les vivans Il que les morts, » Un édit du roi, d'avril i6out, renouvelle ces défenses, et règle les formes de la procédure contre les duellistes. Cet arrêt et cet édit firent peu d'effet \ mais un nouvel édit , du mois de juin 1609, plus menaçant et portant contre les délinquans

(i) Journal de Henri XF, tom, III, pag. 4^0.

3oa HisrroiRE dk pà%16.

des peines plus rigoureuses, contint pour un temps les effets de cette habitude féodale , qui bientôt j après la mort du roi , reprit son cours , et se manifesta avec plus de fa* reur que jamais^

La foire Saint-Germain , dont j'ai parlé , était à peu près alors ce qu est aujourd'hui le Palais-Royal, un lieu de commerce, de plaisirs , et de plus un lieu de combats. Cette foire , très-profitable aux moines et abbés de Saint -Germain -des -Prés-, devenait trèsfuneste à la morale publique. Après avoir été fermée pendant la domination de la Ligue, elle fut rouverte le 7 février iSgS. Il fallut y faire de grandes réparations. « Ceux' » qui l'avoient vue du vivant du feu roi , )» dit TEstoile , ne la pouyoient reconnoître )» pour la foire Saint-Germain , tant elle » étoit piètre et désolée. »

. « On disoit que le roi s'y trouveroit , dit » le même écrivain , mais il n'y alla point \ ij le duc de Guise et Vitry coururent les^ » rues avec dix mille insolences, ^

Il Le 10 février iSg^ , le duc de Netnours » et le comte d'Auvergne allèrent à la foire.

TABLEAU MORAL. 3o3

» bù ils commirent dix mille insolences : » un avocat y perdît son chapeau et fut » bien battu par les gens du comte d'Au- » vergue,

» Le roi s'y rendit quelques jours après ,. » marchanda plusieurs bijoux d'un grand » prix , n'acheta rien , si ce n'est un dru'^ » geoir d'argent mathématicien , où ëtoient, » dit l'Estoile , gravés les douze signes du -» ciel, que lui vendit un marchand jouaiU » lier : » il le donna à son fils César.

a Pendant la foire de Saint-Germain de » cette année ( i6o5) , dit encore l'Estoile , » ou le roi alloit ordinairement se pour- 7t mener, se commirent à Paris des meur- » très et excès infinis, procédans des dé- » bauches de la foire, dans laquelle les » pages, laquais , écoliers et soldats des )» gardes , firent des itisolences non accoutu* )i méei^se battant dedams et dehors, comme )> en petites batailles rangées , sans qu'on w y put ou voulut donner autrement or* » dre : un laquais coupa les* deux oreilles à )) un écolier et les lui mit dans sa pochette , n dont les écoliers mutinés, se ruant sur

3o4 HtsToinE Dfi pauis.

» tous les laquais qu'ils ren contrôlent,' en » tuèrent et blessèrent beaucoup. Un sol- » dat des gardes , ayant été attaqué des- » dits laquais au sortir de la foire , et at- » terré par eux de coups de bâtons sur les y> fossés de Saint-^Germain , s'étant enfin » relevé , en tua deux et les jeta tout morts » dans les fossés , puis s'en alla et se sauva. » Voilà comme les débauches, qui sontas- » sez communes en matière de foire , fu- » rent extraordinaires en icelle , laquelle » néanmoins on prolongea jusqu'à carème- » prenant. »

Les désordres que dans cette foire commettaient les pages et les laquais étaient autorisés par l'exemple des maitres , par l'absence presque totale d'une police et par l'espèce d'immunité dont jouissaient la plupart des hôtels des seigneurs ou princes auxquels ces pages appartenaient ; k^ls qui servaient aux maitres comme aux valets d'asile impénétrable à la justice. Ces pages et laquais se multiplièrent dans la suite d'une manière efirayante. Pendant près d'un siècle, les Parisiens furent troublés, insultés ^

TABLEAU MORAL* 3d5

battus y pilles ^ et quelquefois tués par cette multitude de valets qui ne servaient qu'à une vaine représentation. Je parlerai dans la suite de leurs habitudes tumultueuses, et de rimpuîssance de la police et du parlement pour les réprimer.

La foire Saint- Germain renfermait plusieurs académies de jeux, où le roi, les princes, les seigneurs venaient risquer leur fortune , et souvent celle des autres.

Un arrêt du parlement, du 3o janvier 1608 , nous fait connaître les jeux auxquels on s'y livrait 5 cette cour fait défense de jouer à la foire Saint -Germain aux cartes, dez, quilles et torniquets.

En 1609, il s^établit plusieurs académies de jeux à Paris. L'Estoile , ainsi que Tauteur du Mercure français , rapporte qu au mois de mars de cette année , un nommé Jonas loua , dans le temps de la foire et dans son voisinage , une maison dont il paya i4oo fr., etqu il ne devait occuperque quinze jours (i).

{«) Journal de Henri IV, tom. III, pag. 5o5 et 5o6. .^Mercure de France, tom. I, peg. 3a3.

3c6 fiiftfoiRc HE piKtâ.

'La paix , ayant succédé k de longues guerres 5 avait depuis quelques années ramené dans Paris Fabondance , et accru sa popu- .lation. Plusieurs négocians , par d'heureux -hasards ou des spéculations bien calculées^ s'enrichirent rapidement. Embarrassés de joiiir de ces richesses auxquelles ils n'étaient point accoutumés , ou poussés par le désir de les accroître , ils se laissèrent entraîner par l'exemple de la cour, et surtout par celui du roi qui , comme on l'a dit ^ jouait ordinairement des sommes très-considéra* blés.

On a vu, ajouté l'Estoile, le fils d'un marchand perdre dans une séance soixante mille écus, n'en ayant hérité de son père que vingt mille.

Ce n'était pas seulement à la foire Saitit- Germain que se donnaient les jeux de hasard : le jour du Carnaval* on dressait le long du Pont-ali-Change des et aux sur lesquels les amateurs venaient jouer aux dés. Cet usage fort ancien fut interrompu en mars 1604. L'Kstoile dit que ceux dudit poi^t , étant interrogés sur cette suspension

ÏÀBLBAU MORAL* So^

de jeux, répondirent « qu'ils vouloient être » sages doresnavant et bons ménagers , puîs- >) que le roi leur en montroit le premier » l'exemple , et que M. de Rosny leur ap- » prenoît tous les jours à le devenir (i). »

Siée n'est pas ici une ironie, si ce motif est le véritable , on voit ici une preuve de l'influence puissante qu'exerce l'exemple des chefs sur la conduite des inférieurs.

Le luxe était excessif à la cour de Henri IV. Ce n'était point le goût de ce roi qui lui aurait sans doute préféré la simplicité , et qui n'avait pas besoin d'un mérite qui s'achète dans les boutiques ^ mais il n'en était pas ainsi de ses maitresseâ et de ses courtisans.

Bassompierre dit que , pour la cérémonie du baptême des enfans du roi, il fit faire un habillement qui lui coûta quatorze mille écus ,• il en paya six cents pour la façon seulement : il était composé d'étoffes d'or, brodé en perles. Il acheta de plus tine épée garnie de diamans , qu'il paya dnq mille

(i) Joumalde Henri IF, tom. tll , pag. 1 7a.

3o8 HISTOIRE DE PARIS.

écus : il avoue qu'il fit celte dépense extraordinaire avec de Fargent gagné aujeu(i).

Au baptême du fils de madame de Sourdis, qui fut célébré le 6 novembre 15^4 9 Gabrielle d'Elstrées parut vêtue d'une robe de satin noir k tant chargée de perles et de » pierreries , dit TEstoile , qu'elle ne se » pouvoit soutenir. » Le même écrivain ajoute peu après : « Samedi 12 novembre, » on me fit voir un mouchoir qu'un bro- » deur de Paris venoit d'achever pour ma- » dame de Liancourt ( Gabrielle d'Estrées ), » laquelle le devoit porter le lendemain à » un ballet , et en avoit arrêté le prix avec » lui à dix^neuf cents écus qulelle lui de- » voit payer comptant (2). »

Ce luxe appauvrissait la classe la plus utile , les cultivateurs, et enrichissait celle qui l'était le moins , les passementiers , les lapidaires , les brodeurs , etc. Il oilraît l'exemple d'une abondance mal répartie ,

(i) Journal de ma vie, par Bassompierre, tom. I^ pag. 187, 188.

(a) Journal de Henri IV, tom. n, pag. i3a, i33.

TABLEAU MORAL. 3og

mal employée , et qui ne servait qu'à augmenter la corruption morale.

Il fit des progrès rapides parmi les bourgeois de Paris.

<( Pendant qu'on apportoit à tas de tous » les côtés à l'Hôtel-Dieu les pauvres mem- M bres de Jésus-Christ , si secs et si atté- » nues qu'ils n'étoient pas plutôt entrés » qu'ils reudoient l'esprit, on dansoit à » Paris , on y mommoit -, les festins et les » banquets s'y faisoient à quarante -cinq » écus le plat , avec les collations magni- » fiques à trois services , où les confitures » seiches étoient si peu épargnées que les » dames et demoiselles étoient contraintes » de s'en décharger sur les pages et laquais.

» Quant aux habillemens , bagues et » pierreries , la superfl uité étoit telle , » qu'elle s'étendoit jusqu'au bout de leurs » souliers et patins, etc. »

a La femme d'un simple procureur fit' )> faire une robe en ce mois , de laquelle » la façon revenoit à cent francs (i). »

(i) Journal de Henri JV, tom. Il, pag. 366, 267,

3rO HISTOIAË DE PÀKfS.

Le lu'îé des habits , une suite nombreuse de pages , de laquais , de gentilshommes , d'écuyers , etc. ; le luxe de la table ^ un ton menaçant, des fanfaronnades, des débauches bruyantes, des créanciers qu'on ne payait pas et qu'on maltraitait souvent; l'affectationrà se montrer joyeux , satisfait, tout-puisstnt , supérieur aux bienséances et aux lois, étaient les traits du caractère de la noblesse , les honneurs , la gloire qu'ambitionnaient les princes et seigneurs de ce temps. D'Aubigné» dans son Baron de Fœneste , a peint avec autant de gaieté que de cynisme l'ignorance , la superstition stupîde , la bassesse et même la lâcheté de ce^ tains nobles ou courtisans du règne de Henri IV et des commencemens de celui de son successeur : tous ces vices étaient mal couverts par des démonstrations continuelles d'opulence et de pouvoir.

Il est vraisemblable que l'auteur satirique , grand-père de la dernière épouse de Louis XIV, a chargé les figures du tal^eau : tous les nobles n'habitaient pas la cour ', et ceux qui avaient embrassé la re-

rrÀBLEÀU MORiL« 3lt

liglon réformée ^ étaient généralement gra-< ves , instruits et supérieurs à leur siècle : tels étaient Lanoue, Duplessis - Mornay ^ Sully, d'Aubigné lui-même, etc.

Voici comment ce dernier trace les manières et les discours des courtisans qui fréquentaient le Louvre. C'est le baron de Fœneste qui en fait l'exposé. « Vous » (;pmmencez à rire au premier que vous )) rencontrez ^ vous saluez Tun , vous dites » le mot à l'autre : Frère, que tu es bravée ^ » espanom comme une rose! Tu es bien » traité de ta maîtresse^ cette cruelle « » cette rebelle, rend^elle point les ar^ » m^s à ce beau front , à cette moustache » bien troussée ! et puis cette belle grèue ^ » cest pour en mourir! Il faut dire cela » en démenant le bras , branlant la tète f » changeant de pied , peignant d'une main » la moustache, et d'aucune fois les che- » veux.....

» Vous voulez savoir de quoi sont nos dis- » cours ] ils sont de duels, où il se faut bien » garder d'admirer la valeur d'aucun , mais » dire froidement : lia ou il asfoit quelque

3l2 HISTOIRE DE PARIS.

» peu de courage 'j et puis, des bonnes for- » tunes envers les dames.. • Et^ puis^nous » causons de Tavancement en cour, de » ceux qui ont obtenu pension ; quand il » y aura moyen de voir le roi ; combien » de pistoles a perdu Créqui et Sainl-Luc, » ou, si vous ne voulez point discourir )) sur des choses si hautes, vous philoso** » phez sur les bas-de-chausses de la cotu**** » Quelquefois nous entrons dans le grand » cabinet , avec la foule de quelques grands \ » nous sortons sous celui de Beringand, » descendons par le petit degré , et puis » faisons semblant d'avoir vu le roi , con- » tons quelques nouvelles ; et , là , faut » chercher quelqu'un qui aille diner (i). » L'orgueil des seigneurs catholiques , compagne ordinaire de l'ignorance \ l'opinion de leur supériorité sur tous les humains, l'afiectiou qu'ils portaient pour les habits riches et brillans , pour des titres purement honorifiques , c'est-à-dire purement propres

(i) Le baron de Fœneste , chap. 2, pag. 18. Pour rendre ce passage intelligible à tous les lecteurs , j*en ai échangé Torthographe gasconne.

TABLEAU MOÏlAL. 3l3

à flatter , à fortifier leur vanité , éclatèrent en plusieurs occasions pendant cette période. Ils traitaient comme des esclaves les personnes attachées à leur maison ; ils les faisaient battre de verges, et les cédaient à d^autres comme un meuble. Dans les écrits de ce temps, on trouve fréquemment ces phrases : tel secrétaire , tel musicien, tel joueur de luth , tel chirurgien , tel gentilhomme appartenait à tel prince , à tel seigneur , qui. le donna à tel autre seigneur. Henri lY fît don à un de ses valets d'écuTÎe d'un homme difforme , qu'on avait arraché à ses travaux, pour le montrer comme une curiosité , et en tirer profit (i). Marguerite de Valois faisait donner des coups de bâton à son musicien Choisnin(2). Les seigneurs fouettaient souvent leurs pages.

Mais, ce qui montre mieux les écarts de la féodalité et la haute importance que les

(i) Voyez tom.n, Saint -Came et Saint" Damien,

(a) Dis^ree satirique. — Journal de Henri III, tom. IV, pag. 5oo.

T. V. ÎI7

314' HISTOIRE DB PAB.I«.

seigneurs mettaient à des titres sans fonctions , c'est la noble colère dont fut saisi le duc de Mercœur , lorsque le parlement de Paris , qui avait pour principe de n'accorder le titre de prince qu'aux membres de la famille royale , refusa publiquement de lui donner cette qualification. Voici ce qu'on trouve dans les registres manuscrits du par**lement.

Le a juillet 1599, le duc de Mercœur , accompagné de vingt à trente hommes ar* mes d'ëpées, se rendit le soir dans la maison^ de M. Louis Servin , avocat du roi au parlement. Ce magistrat , en vjoyant arriver le duc , le salua en lui disant : Bonsoir, mon"' sieur. Alors ce duc lui dît : <t Je ne viens » point pour vous dire bonsoir, ni pour vous » recommander ma cause , mais pour me » plaindre à vous de ce que vous avez dit » demièremeat en la chambre de ledit , 4fue )) JE k'étois pas priiî£e , et quil ny auoit )) que les princes du sang qui fussent re- » connus pour princes en France^ en quoi » vous avez menti.

» Sur quoi ledit Servin, voyant ledit sieur

» de Mercœur eu colère, se seroit aussi

» couvert pour la dignité de sa charge , et

» auroit doucement , et sans s'émouvoir ,

» remontré audit sieur de Mercœur de.

» regarder qu'il parloit à un offici«;r du roi. .

» Ledit sieur de Mercœur auroit répliqué ,

» en jurant et blasphémant le nom de

» Dieu , et mettant la main ^ur son épée

)i comme pour la tirer , en disant par deux

» fois : Monsieur Louis Servin , je vous

» COUPERAI LE cou \ et Tiétoit cette qualité

» ^officier du roi ^ je le ferois tout à

» Theure ; et ri y a personne gui m en sût

» empêcher 5 ajoutant : // «y a pas thux

» heures que je suis a\ferti de ce que vous

» ^avez dit , et encore que ma femme vous

» ait r^x^ndu en pleine aiidîeace^ je suis

» "venu pour vous dire que je vous mon-

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