‹ Histoire civile, physique et morale de Paris. Par J.- A. DulaureChapitre 14 sur 27 · TABLEAU MORAL. 3^Q · texte numérisé non relu

TABLEAU MORAL. 3^Q

Alors , le capucin exorciste, content de ce succès , dit avec un ton d'assurance : Si quelqu'un doute de la présence du démon dans le corps de cette fille j et ne craigne pas éP exposer sa vie y qu'il essaie de contenir et d'arrêter ce démon? Sur-le-champ, se lève et s'avance le médecin Marescot qui saisit Marthe jpar la tète, la presse, et contient tous ses mouvemens : l'exorciste, confondu , dit que le diable s'était retiré : le médecin répondit : Toi donc chassé le dia-ble.

Apres cette scène , Marescot sortit pour un instant de la chapelle : Marthe , le croyant fort loin , retombe dans ses convulsions ordinaires^ Marescot rentre subitement, la saisit , et, sans beaucoup de peine, parvient à la rendre immobile : l'exorciste alArs commande à la fille de se lever : elle ne le peut 5 et le médecin , qui s'y oppose , dît : Ce diable n'a point de pieds , et ne sau^ rait se tenir debout.

Le résultat de cette expériencè^chagrîna beaucoup les partisans du diable , et ne les découragea point : ils donnèrent encore une

iia tHÉifoma tait piïts.

fois le spectacle de la possession ^ mais ils ne voulurent pas que les précédens médecins j assistassent* Ils en appelèrent- de nou^* veaux , qui , plus dociles ou ]^u» crédules , firent, devait Tévèque de Paris, une déclaration par laquelle ils reconnai^aient que Marthe Brossier dirait le diajble au corps (i). Cependant la sottise ne triompha point , et cette farce ridicule , qui attirait beaucoup de monde , et devenait Tobjet de. toutes les conversations, fixa Tattention du parlement. Le 2 avril , le procureur-général du roi remontra à cette cour a que , depuis quelques » jours , il étoit arrivé dans cette ville une M fille qu'on dit être possédée du maHn es-* » ^prit *, laquelle , étant en Téglise de Sainte- )) Geneviève, a été vue et visitée par mé- ?) decins et autres personnes qui sont bien » informés de l'imposture , à^m. provifct » beaucoup de scandale. » Sur son réquisitoire , la cour ordonna que cette fille serait remise au lieutenant criminel, pour que son procès fut fait.

(i) Journal de Henri ly, mars et avril 1599.

TÀBLEAtJ MOHAi:. 33 1

Aussitôt, Tévéque de Paris vint déclarer au prodEireur du roi que, jusqu'au jour d'hier , il avait cru que la possession de Marthe Brossier était une imposture ; mais que , depuis ^ il arait changé d'avis *, et le pria de demander au parlement de surseoir de trois ou quatre jours à l'exécution de son arrêt. Ce magistrat demanda le sursis : mais la cour, pour bonnes causes et justes considérations , arrêta que cette exécution ne serait point différée (r).

Marthe Brossier, malgré son diable, fut mise en prison ; et l'on nomma une com-^ mission cpmposée de plusieurs médecins chargés d'examiner cette fille , et d'en faire UB rapport (*i).

Des prêtres avaient ourdi celte intrigue pour somenir la juridiction ecclésiastique , attaquer indirectement l'édît de Nantes , et répandre de nouveaux germes de désordre dans l'État. Henri IV en fut très-bien informé : il employa, pour en détourner le

(i] Registres manuscrits du Parlement, aux 3 et 3 avril iSgg.

(a) Jcfornaîde Henri ly, au i3 avril 1599.

332 HISTOIKB DE PARU.

succès , tous les moyens que luî inspirèrent sa prudence et sa forte volonté de maintenir la paix de son royaume. Il eut de la peine à se faire obéir : tant est dangereuse la puissance ecclésiastique , lorsqu'elle se voit appuyée par la crédulité publique (i).

Bientôt les chaires des prédicateurs retentirent de plaintes et de vives déclamations contre le parlement. Il n'appartient pas à cette cour de s'immiscer dans des affaires de possession et de diablerie : le clergé seul a le droit de connaître ces matières. Empêcher d'exorciser les démoniaques , c'est, ôter à l'Eglise la gloire d'un miracle qui s*opère ordinairement par le ministère des seuls prêtres catholiques ; c'est lui ravir le moyen de confondre les infidèles et les hérétiques, etc. , etc. C'est ce que déclamaient en chaire plusieurs prédicateurs de Paris, etnotamment André Duval , docteur de Sorbonne , dans l'église de Saint-Benoit, et le P. Archange Dupuy , capucin , dans l'église de son couvent.

(i) Histoire de de Thou, tom. V, liy. ia3.

TÂBLEÂXJ MOKÀL. 333

Le parlement manda ces prédicateurs.

André Duval parut devant le tribunal, y reçut une forte réprimande avec injonction de parler, à l'avenir, avec plus de respect du roi et du parlement. Quant au capucin ^ il ne comparut point , et même maltraita l'huissier qui lui signifiait l'ordre de cette cour. A la seconde citation , il disparut ^ et ses frères remirent à l'huissier une déclaration portant qu il leur était défendu par une huile , sous peine d'interdiction , de répondre devant aucun juge royal : c'était se déclarer en révolte contre l'autorité souveraine«

Les capucins , signataires de celte déclaration , menacés de peines sévères , comparurent , le 4 ™^^ 9 ^^ parlement. Là , vertement réprimandés , ils entendirent prononcer tin arrêt qui leur interdisait , pendant six mois , la faculté de prêcher : la déclaration qu'ils avaient souscrite fut déchirée devant eiix, et l'arrêt prononcé fat lu de nouveau dans leur couvent , en présence de tous les capucins assemblés.

La commission, composée de médecins^

chargée de faire un rapport sur Tétat de Marthe Brossier, après un examen de quarante jours , fit ce rapport , duquel il résultait qu'elle n'avait reconnu en cette fiUe aucun signe de possession , et que tout ce qui paraissait extraordinaire en elle était naturel. D'après ce rapport ^ le parlement y le ^3 juin 1 599 , ordonna à Nicolas Rapin , lieutenant de robe courte , de conduire ladite Marthe Brossier, Silvine et Marie , ses sœurs , et Jacques Brossier , leur père , à Bx)morantin , lieu de leur domicile , pour y demeurer sous la garde de sondit père , avec défense de la laisser sortir dudit lieu sans la permission du juge auquel" il fut aussi ordonné d'y tenir la main , et d'en donner avis tous les quinze jours à la cour.

Dans un pays où les loiis seraient également respectées par tontes les^classes die la société , l'af^ire se serait terminée à l'exécution de cet arrêt; mais^ en France, où se trouvaient deux classes depuis long-teinl[>s impatientes du joug des lois ^ toujours disposées à les enfreindre , et à s'élever audessus d'elles, il en arriva auti^^ent^ et

l^on vit des membres supérieurs du clergé braver le roi , son paiement et ses arrêts.

François de La Rochefoucauld, ëvèque de Clermont , depuis eardinal , de concert avec soai frère Alexandre de La Rocliefoueauld, abbé de Saii^-JVIartin de Randan, forma le projet de tirer Marthe Brossier du lieu où elle était coDsignée. L'abbé de Saini- Marlin se chargea de cette expédition : il vint à Romorantin ; et, malgré le juge du lieu , il en retira cette fille , ses sœurs et son père , les conduisit en Auvergne , lesr logea à. Qermont , dans la maison épiscopale , et leur fit jouer dans cette province , ainsi que dans tous les lieux de leur passage, leurs larces dégoûtantes.

Le parlement , averti par le juge de Romorantin de la conduite des deux frères La Rochefoucauld et de l'enlèvement de Marthe Brossier, les fit ajourner personnellement., par arrêt du 3 décembre 1599 * ^^® n'obéirent pas. Ils furent de nouveau ajournés , par arrêt du 19 février 1600 ^ l'évêque alors fit une réponse à ce dernier ajournement, dont on ne connaît pas la teneur *y

33t) HISTOniB DE PARIS.

hmU elle contenait évidemment on reAis 4\4)M»r^ puisque , le 19 ayril suivant , le par- K^UKMl condamna lui et son frère à faire rec^^iduirc à leurs frais Marthe Brossier et sa tiaiiiàlk' dans la Tille de Romorantîn i ortJk^MMi ^|«c loos les lûens temporels et les 9y>^Niii$ de Tèvèque seraient saisis, et en- >ivv:)i des cottinùssaires pour mettre la saisie

A|«y<$ trel ant>H^ les deux firères Lia Ro- <V.^KMifeir^M)d |vrs3$:crent dans leur rébel- ^^^^ L^j^V.Sr 3c Sftint-Martin , au lieu de ^wwKSPicr Miar:W Br^^ssier dans son pays, f^^ U ity^^}M).>4i de ia coBdnire à Rome : ^' *v,>^\;ii , 4t^ w le père RrassMr. ses filles et V >i^ wvNjK^fc ::SASic èe Martke. dans la ville ^ \^ V^*^^^ ^ '^^ -"^xte £-ie étala UMie Téten-

K" 5^* ^i.^«v•*3^: ^ Sï.f.-CTBt de cette nouTclle ^Ns^: ^Nvvïv v^.-*^.i:iaimwr«l«m^le3B»î ^Nvv ^ ^l^^^ ^ \ irsanère de La Roche- ^X.v K*.wi -^Mv-Vk ^Sott de

-^-^ ^^ Xvx^v- ^v ^«î,*,-«s^

TABLEAU Mon AL. 33rf

qui méprisaient 5 éludaient les décrets de son parlement , menaçaient de répandre le trouble dan« ses Etats , et d'ameuter contre lui le parti encore puissant des jésuites réfugiés à Rome; 11 fut obligé , pour arrêter ce mal , de recourir aux négociations diplo** matiques. Il dépêcha des courriers auprès du sieup de Sillery , son ambassadeur à Rome, et auprès du cardinal d'Ossat. Ces deux diplomates, mirent en jeu toutes les ressources de leur génie auprès du pape , et même auprès des jésuites réfugiés , pour détourner le coup qu'allaient porter contre son autorité Tabbé de Saint-Martin et les jongleries de Marthe Brossier. On peut voir, dans riiistoriende Thou et dans les lettres du cardinal d'Ossat , les détails de cette Ion* gue et pénible négociation.

L'abbé de Saint-Martin , se voyant prévenu et abandonné par le pape et les jésuites, renonça enfin à ses ridicules et dangereux projets , fit des excusea au cardinal d'Ossat , écrivit à Henri IV pour lui demander le parion de sa faute et de celle de son frère , Tévêque de Clermont ^ et,. pieu T. V. 29

de temps après , se voyant l'objet du mépris et de la raillerie de la cour de Rome , il mourut de chagrin. Son frère Tévèque n'en mourut pas , et devint cardinal, a Le pau- » vre cardinal de La Rochefoucauld , dit » un écrivain du temps , qui , lisant son » bréviaire dans les rues , fait arrêter son » carrosse quand il vient aux oremus , » croyant que Dieu ne peut entendre sa » prière à cause du bruit (i). »

Marthe Brossier et sa famille forent déduits à vivre d'aumônes. Henri IV voulut que les lettres du cardinal d'Ossat, qui coùtenaient les détails et les succès de sa négociation, fussent lues avec solennité à la cour du parlement , et rendues publiques , afin d'effacer les fâcheuses impressions que cette diablerie avait faites sur l'esprit du peuple (2).

(i) -Les hypocondricujues de la cour ; Recueil 10 ,

pag- 94-

(2) Histoire de de Thou, tom. XIII, pag. 4<)4> 4^^»

etc. — Lettres du cardinal d'Ossat, sous l'aDuée 1600.

— Registres manuscrits et civils du Parlement , au

ai mars 1600. — Registres manuscrits ' criminels , an

3 mai 1600.

rtÀBLlEAU MOKàL. Hq

Le clergé de France manquait généralement de lumières. On y complaît quelques hommes instruits ^ mais le nombre en était petit: ainsi les erreurs, le fanatisme et les superstitions trouvaient nn accès facile parmi les îgnorans qui en composaient la grande majorité. L'institution des séminaires , destinés à l'instruction des aspirans à la prêtrise, n'existait pas encore 5 la plupart des prêtres subalternes menaient une vie scandaleuse , s'adonnaient à la magie , et même faisaient servir leur ministère aux pratiques de cette fausse science.

La pratique des images de ciré , que l'on fabriquait pour nuire ou ôler la vie à son ennemi, pratique absurde, criminelle et sa-' crîlége, dont j'ai parlé dans les chapitres précédens , se maintint encore pendant cette période. On a vu les prêtres de Paris , entraînés par une aveugle fureur , placer , dans l'intention de faire périr Henri III , de ces images magiques sur les autels de presque toutes les paroisses de cette ville : dans le procès du maréchal de Biron, it est aussi fait mention de pareilles images. Sui vaut

34o HISTOIRE DE PA.HIS.

les crédules partisans de ces images, elles n V vaient de vertu que lorsqu'elles étaient bap» tisées en forme , et qu'on leur avait imposé, avec les cérémonies de Téglise, le nom de celui que Ton voulait faire périr.

Le poëte Motin , qui écrivait sous HenrilV, prouve que la croyance à la vertu de cette pratique absurde était alors générale (i).

On dit que, par magie, en frappant une image y Celui qu'elle figure en reçoit le dommage (a).

L'Estoîle rapporte qu'un prêtre fut condamné, par arrêt du parlement, à être pendu , pour avoir, dans le dessein de jetée un sort sur quelqu'un , consacré à la messe un morceau de papier, au lieu de l'hostie ordinaire (3).

(i) Jean-Baptiste Nani , dans son histoire imprimée & Venise (tom. VIII, pag. 49^)) parle d'une conspiration tramée , en i633 , contre le pape Urbain VII. Cette conspiration consistait en une image de cire qu'avaient £t* briquée des prêtres magiciens pour faire périr ce pape.

(a) Œuvres de Motin , stances sur ce qui fut attenté contre le roi (Henri IV), le lundi 19 décembre (i6o5).

(3) Journal dé Henrilf^, en mars 1604.

TABLEAU MiORAL» 34 1

rLe Blême écrivam nous cite lefaitscandaleiKx de deux prêtres qui se battirent dans Féglise du Saint-Esprit, et dont Tun avait placé sur l'autel une meiAbrane qui couvre quelquefois la tête des nouveau-nés. J'en ai parlé ailleurs (i),

Bodin , si expert dans les arts de diableries , nous atteste l'existence de l'usage sacrilège des images de cire. « Si les sorciers, « dit-il , veulent faire quelque méchanceté » par les images de cire , ils les font mettre » sons les corporaux pendant la messe. » Le même écrivain dit que les plus grands sorciers ont été prêtres (2).

Une infinité d'abus introduits dans l'Eglise depuis les siècles de barbarie s'y tnaintenaient toujours , et contribuaient à conserver les idées fausses et la corruption des mœurs. La religion ne consistait encore qu'en pratiques , et restait séparée de la morale. Les évêques, les abbés, les curés mênxe ne résidaient point dans leurs évè-

(i) Voyez Église du Saint-Esprit , tom. III , pag. 2a5, et le Journal de Henri ly, au ai octobre iSqô. (a) Démonomanie , édition de iSgS, pag. 546, 547-

chés , dans leurs monastères , dans lears cures , et ne donnaient aucune instruction au peuple. Les bénéfices étaient distribués de manière qu^un seul titulaire possédait un grand nombre d'abbayes et même d'évècbés. On accordait les revenus de ces évêcbés à des Jaïques , à des domestiques , à des femmes , même à des protestans. Cosme Ruggieri , parfumeur italien , accusé d^atbéisme , de magie , accusé d'avoir empoisonné la reine de Navarre, mère de Henri IV, fut récompensé par le don de l'abbaye de Saint-Mahé , en Bretagne; abbaye qu'il conserva jusque sous le règne de Louis XIII (i).

M. de Bourdeilles, connu par ses Mémoires où il a tant préconisé les vices des cours , possédait l'abbaye de Brantôme , et en porta constamment le nom.

M. de Sully , qui était protestant , possédait les abbayes de Coulombs , du Jard , d'Or de Poitiers et d'Apsîe. Ce qui est remarquable , c'est que le pape autorisait cette transgression aux lois canoniques par

(i) Lettres de Pasguier, Uv. 3, lettre io«^*

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