TABLEAU MORAL
des bulles quil fit même expédier gratis en faveur de M. de Sully , lequel vendit à difierens particuliers ces quatre abbayes, dont il tira ^So^ooo livres (i).
Ces abus , si contraires aux principes de rÉvangile, n^étaient pas les seuls : les idées de la multitude étaient tellement perverties , qu^on donnait le nom de vertu non à la probité exacte, à une conduite généreuse et pure, à des actes de désintéressement , mais à des pratiques ridicules et superstitieuses. Je pourrais ci tenine infinité d'exemples particuliers qui attestent cette vérité. Je me bornerai à un exemple plus général.
Sous la domination de la Ligue , les prédicateurs avaient fait croire au peuple de Paris qu une procession était l'acte le plus agréable à la Divinité, le moyen le plus sur de calmer sa colère , et de se la-rendre favorable. Ils ne lui disaient pas : Soyez justes, renoncez à vos habitudes vicieuses,
(i) OEconomies rojrales de Sully, édition de i663, tom. IV, pag. 598, 604 et 6o5.
suivez les 'Iiïknièires de la raison , que Dieu vous a données pour diriger votre conduite^ faites à autrui ce que vous ^voudriez qui i vous fût fait; mais ils lui disaient : Promenez'vous soir et matin dans les rues de Pa* ris , les uns à la suite des autres , sur deux lignes \ promenez - vous les pieds nus , promenez-'vous en chemise , promenez-vous tout nus pendant Thiver. Ils furent obéis; car tout ce qui est extraordinaire exerce un puissant empire sur la multitude.
Je ne citerai point le témoignage des écrivains protestais, toujours disposés à verser le ridicule sur les pratiques religieuses qui en sont susceptibles. Je ne citerai pas non plus celui de ces écrivains raisonnables, de ces hommes dont le nombre commençait alors à s'accoître , qui , rév^oltés des abus que Ton * faisait de la religion chrétienne, en suivaient les saines maximes, et n'en séparaient ni la raison ni la morale \ hommes qu^on nomjnait politiques^ et que les prêtres du dixhuitième siècle auraient nommés philoso-" phes; mais je citerai le témoignage d'un zélé catholique , ligueur de bonne foi et peu dis-
TABLEiTJ MORAL. 345
posé à se moquer des pompes religieuses dont il était Tadmirateur.
« Le 3o janvier iSSg , dit-il , il se fit, en »' la ville 5 plusieurs processions , auxquelles » il y a une grande quantité d'enfans , tant » fils que filles, hommes que femmes , qui » sont tous nuds en chemise^ tellement qu'on )) ne vit jamais si belle chose , dieurnercî... y> Il y a telles paroisses , où il se voit cinq » à six cents personnes toutes nues. »
« Ledit jour ( 3 février 1589) se firent , » comme aux précédens jours , de fort » belles processions, où il y eut grande » quantité de tous nuds et portant de très- » belles croix. »
« Le i4 février ( iSSg) , jour de carême- » prenant, et jour où l'on navoit accoutumé » que devoir des mascarades et folies, fu- » rent faites, par les églises de cette ville, -y) grande quantité de processions, que y » alloient en grande dévotion , même de la » paroisse de Saint -Nicolas-des-Champs , » où il y a voit plus de mille personnes, » tant fils que filles^ hommes que femmes , » tous nuds, et même tous les religieux de
» Saint-Martin-des-Cliamps qui y étoient » toas nuds pieds^ et les prêtres de ladite » église de Saint-Nicolas aussi pieds nuds, » et quelques-uns tous nuds » comme était » le curé, nommé maitre François Pige- » nal , duquel on fait plus d'état que d'au- » cun autre qui étoit tout nudy et n'avoît » quune guilbe (guimpe) de toile blanche » sur lui , etc. »
« Le a4 février, tout le long du jour, » Ton ne cessa de voir aussi les processions » et esquelles il y avoft beaucoup de per- )» sonnes , tant enfans que femmes et hom- » mes qui étoient tous nuds , lesquelles por- » toient et représentoient tous les engins » et instrumens desquels notre seigneur . » avait été affligé ; et entre autres les en- » fans des jésuites , joints ceux qui y vent » à la leçon , lesquels étoient tous nuds , et » étoient plus de trois cents , deux des- » quels portoient une grosse croix de bois » neuf, pesant plus de cinquante , voire » soixante livres (i). »
(i) Journal des choses advenues, à Paris, depuis le 93 décembre i588 jusqu'au dernier avril 1689.
TABLEAU MORAL. 'i^'J
Tel était rétatd^exaltatîon et d'égarement où les prédicateurs de la Ligue avaient porté les esprits de la multitude parisienne : elle croyait ffiire. acte de la plus sublime dévotion , en bravant le froid de la saison rigoureuse, en bravant les bienséances qu'observent toutes les nations civilisées.
Ces prédicateurs, en faisant exécuter des processions , et surtout des processions composées de personnes marchant les pieds nus, ou le corps entièrement nu, ne savaient pas, aveuglés qu'ils étaient par la superstition et l'esprit de parti , qu'ils imitaient les païens , et les surpassaient même en indécence^ car les païens faisaient des processions où les figurans marchaient les pieds nus, mais n'en faisaient pas où les hommes et les femmes se montrassent en ëtat de pure nature. Us ne savaient pas q[ue les premiers chrétiens , loin d'imiter ces cérémonies païennes, les blâmaient (i) *, ils
(i) Dans toutes les religions les plus connues , les pro^ cessions étaient en usage. Celles d'Osiris sont décrites par Hérodote, celles d^Isis par Apulée, celles d'Eleusis par divers autres écrivains. Les païens avaient aussi des
34B HISTOIRE DE>t>AltlS*
ne savaient pas que rÉvangîle, en prohibant Tostentation dans les. actes de piété , en défendant même formellement de prier en public, condamne ces pompes religieuses (i). Pendant quatre ou cinq mois, les Parisiens ne cessèrent de faire chaque jour une pu plusieurs de ces scandaleuses processions. « Ils étoient si enragés, ditTEstoile, pour » ces dévotions processionnaires, qu'ils àln lOtcnt , pendant la nuit , faire lever leurs
processions où Tes dévots marchaient les pieds nus : on les nommait Nudipedalia. Tertullien en parle , et les blâme. {Ter'tulliani opéra de Jejuniis , editio 1676, pag. 553^ Ainsi , ces cérémonies sont imitées du paganisme : mais on ne voit pas , dans ces pompes religieuses, d*exemp]es où les personnes des deux sexes figurassent toutes nues.
Dans nos siècles de barbarie , on voyait souvent des personnes condanmées aux pénitences publiques saiwft les processions en chemise ou toutes nues, des dévots ou dévotes aller, dans le même équipage, accomplir un vœu au tombeau de quelque saint; mais il y a peu d'exemples où les acteurs et actrices de cette espèce de spectacle se soient en si grand nombre montrés publi- ' quement tout nus : cVst aux prêtres ligueurs que nous devons ce perfectionnement.
(1) Voyez Saint Matthieu , chap. 6»
TÀBLE.4U MORAL* S^g
» cures et les prêtres de leur paroisse, pour » les mener en procession. » '
Le curé de Saint- Eustache voulut , à ce sujet, leur faire quelque remontrance: on le traita de politique et d'hérétique : il fut forcé de condescendre à la fureur des Parisiens pour ces pieuses et ridicules promena-* des, « où, dit le mèiiie écrivain, hommes » et femmes, garçons et filles marchoient » pêle-mêle , et où tout éloit carêrae-pre-» » naut, c^est assez dire quon en vit des » fruks{\). »
£îi matière d^opinions religieuses , la po-r pulation de Paris offrait plusieurs divisions : les bons catholiques, les politiques^ Xe^pro^ testons, et les atJiéistes>
Sous le nom de bons catholiques, on dé-^ signait les superstitieux^ les ligueurs, les mtolérans , les persécuteurs , tous ceux qui croyaient aveuglément les prédicateurs et essaient consister le christianisme dans le matéHel des pratiques et dans d(e vaines oh-r servances.
(i) Journal ch H-enri i//, aQ> 14 février 1589;
35o HISTOIRE DE l»ARÏS.
Les politiques étaient des hommes plus éclairés, et par conséquent plus raisonnables.
hes protestans ^ qui se rapprochaient beaucoup des politiques, étaient persuadés qu'ils professaient le christianisme dans sa pureté primitive. Ils. ne persécutaient pas : on- les {)ersécutail*
Ceux qu'on nomm'ait aihéistes n'observaient aucune religion. Cette classe d'hommes , qui suivait l'impulsion d'un caractère audacieux^ d'un libertinage d'esprit , n'était pas assez instruite pour avoir de la moralité sans religion. Aussi tous ceux que l'histoire de ce temps nous signale sous la dénomination d'athéistes ou d'athées sont-ils prescjue tous des hommes souillés de crimes. Cepentatï^on donnait cette qualification à des personhes^auxquellos on n'avait à reprocher qu'une grande indifférence pour toutes les religions , pour tous les partis politiques , et un penchant pour la vie voluptueuse. Tel était Nicolas, secrétaire et poëte du roi Charles IX , secrétaire du duc de Mayenne et seci^taire de Henri lY, et que Brantôme
TABLEATI MORAL. 35 I
aaous dit être un gros réjoui , bon compagnon 9 doué d'un-esprii divertissant et fort enclin à la bonne chère. Il mourut à Tâge de soixante-dix ans, et se fit lui-même celle épitaphe :
.J^ai yécu sans souci; je suis mort sans regret; Je ne suis plaint d'aucun, n'ayant pleure personne. De savoir où je vais , c'est un trop grand secret ; .J*en laisse le discours à messieurs de Sorbonne.
Je parle de cet homme , parce qu'il. était le favori de tous les grands seigneurs de Paris, qui, malgré ses vices, se faisaient une fête de le recevoir à leur table. Henri IV, dès qu'il ,eulJa;î^on entrée à Paris , manda Nicolas , et le fit assister à son dîner. « Ce » bon corrompu et vieux pécheur , et qui , » dit l'Estoile , ne croyoît en Dieu que » par bénéfice d'inventaire , n'en étoit que. » mieux venu aux compagnies , selon Fhu- » meur corrompue de ce siècle mi sera - » ble(i). »
Si j'ajoutais ici quelques traits de la par-
(i) Journal de Henri /A^, février 1604.
352 HISTOIRE DS PAET5.
tialité et de la corruption de la plupart dee magistrats chargés de rendre la justice-, et des pillages bieu ayérési des fiuaDcicrs , pillages tolérés et punis tour à tour, et jamai» réprimés (i) , je compléterais le tai>l€s^
( I ) Toutes les <:antf ilMi fions éUient^loBi r^xrtiesu ef pçrçues par des fermief â qv! commetlaiomt des vexatioas énorme?-), et &VDricliis^ieat aux dépeae du peuple; On ne savait alors, porter à cos, abus xpie^.des .remàdet^ unpoissans et même iniques. On menaçait de poursuivre rigoureusement ces fermiers, on les traduisait en prison. Alors, pour éviter le châtiment mérilé, ils consentaient à restitaer des sommes considérables qui rentraient dans les coffres du roi, et le peuple n'étaitni vengé jji<soalag^.
NL'Estoile parle d'un nommé Rognais, trésorier des guerres , qu'où appelait le/nagni/igue , parce qu'il vivait en prince et eu tenait maison. Il avait un sérail de cour* tisanes , comme le grand-seigneor. 11 acheta une charge de maître des comptes, à son frère , « pour iaciliter les » moyens, par ses réponses^ de recouvrer argent à Paris
» ou il en prenoit partout où il pou voit Ce petit tré-
» sorier fut empoisonné, selon le bruit eommon, vécuft ^ en prince, et mourut gueux. » {Journal de fienriJF', tom. lll,pag. 128.)
Le peuple indigné se souleva en 1 694 contré les gouverneurs et trésoriers des provinces. Ces insurgés', appelés croconj , furent bientât dissipés. Henri IV disait à ce sujet : f^entresaintgr'is , si je n*étais point roi, et si f en. avais le loisir, je me ferais volontiers crocan. (/ir/n/juin i594-)
tAèLÈÂU VLOtAt^ 353
ïnoTAl des homnies qui par leùi^s dignités, leurs emplois , leur inînistère "civil ou Religieux, ont, pendant cette période, exercfé une grande influence Stfr le peuple -, mais je me livrerais à de trop longs détails. 11 suffira âe faire connaître quelques-uns des effets que les exemples des hommes puissans oiit produits sur la classe de ceux qui ne le sont pas.
Les voleurs subalternes remplissaient la" ville de Paris de craintes et de dangers ] oh n'osait point sortir la nuit sans être bieh accompagné et armé. La police mal orga- ^ nisée , et ses a gens mal payés , laissaient beaucoup de facilité aux malfaiteurs.
L'Estoile nous offre ainsi le tableau raccourci des crimes commis à Paris pendant le mois de janvier i6d6 : « Force meurtres , » assassinats , vôlérîes , excès , paillardises et j) toutes «orte^ de vices et impiétés régné - 19 retet en cette saison extraordin ai rement. » Insolences des laquais à Paris jusqu'au^ » meurtres , dont il y en eut de pendus ^ » faux monnoyeurs pris et découverts ; » deux assassins qui avoi^ut voulu assassi-
354 HISTOIRE DE PAUIS.
» ner le baron ^d'Aubeterre , roués tout vîfe » en Grève ; un soldat des gardes pendu M pour avoir tué son hôte afin de lui voler » dix francs qu'il ayoit ^ un marcliand ve- )> nant à la foire , tué d'un coup de couteau » qu'on lui laissa dans la gorge, trouvé en » cet état le long des tranchées du faubourg » Saint-Germain ; sans parler de dix-neuf » autres qu on trouve avoir été tués et as- >i sassinés en ce seul -mois par les rues de » Paris, dont on n'a pu découvrir encore » les meurtriers. Pauvre commencement » d'année , nous menaçant de pire fin ! »
Voici quel tableau il nous a laissé des désordres et des crimes de la fin de cette même année 1606 : « Adultères, puteries, » empoisonnemens , voleries , meurtres , » assassinats et duels si fréquens à Paris, » à la cour et partout, qu'on n'oit parler » d'autre chose , même au palais , où l'in- » justice qui y règne, rend effacés la beauté » et lustre de cet ancien sénat (i). »
Au commencement de l'année 1607,'
(1) Journal de Henri If^, paç, 4o4<