COWFKÉRIE DU CORDON ET DU SAINT 'NOM
DE Jésus. Cette confrérie , établie dans l'église de Saint-Gervais , était un véritable club de ligueurs fanatiques. Son règlement, imprimé en 1690, porte en substance que les confrères doivent jurer de vivre dans la foi catbolique , dans l'obéissance au car-
84 RISÎ-OIHE de PARIS
dînai de Bourbon , prétendu roi de France, nommé Charles X , et à son lieutenant le duc de Mayenne ^ de ne jamais reconnaître aucun roi hérétique, notamment Henri de Bourbon , roi de Navarre , relaps , ex*communié par le pape , et de s'opposer à toute trêve et à tout traité de paix conclus avec ce prince.
Cette confrérie eut l'audace d'adresser au parlement un mandement, qui enjoignait aux quarteniers de Paris de faire un rôle de tous les Parisiens soupçonnés d'être politiques.
Confrérie ou Cokgrégatioiî du Chapelet , établie à Paris , dans la maison des Jésuites de la rue Saint-Jacques. C'était un foyer de sédition et de fanatisme , où ces religieux attiraient les hommes îgnorani pour s'en servir au besoin.
Chaque confrère était tenu de porter autour de son cou un chapelet , et d'en réciter journellement les prières : ainsi cet instrument de piété devenait un signe de ralliement. Les Seize de Paris , l'ambassadeur d'Espagne et les membres de-Ja con-
sous LÀ LIGUlS. 85
j^régation se réunissaient, tous les diinaii«> ches , dans une chapelle haute de la maison des Jésuites : là, se pnononçait un discourt propre à maintenir le public dans un étal d'exaltation fanatique. Après ce discours, le peuple était congédié , et les chefs, parmi lesquels figurait le curé Pîgenat , discutaient sur les affaires de la sainte Ligue. Le pape prodigua aux confrères les trésors inépuisables de ses indulgences : il les gratifia de neuf vingt mille ans et neuf vingt mille qua^ rantaines d'indulgences , et de la rémission de tous leurs péchés au moment de leur mon (i).
Un bon ligueur devait être de cette confrérie , et porter le chapelet au cou-, témoins ces vers :
Qui n'a de chapelets au cou Mérite d*j avoir un licou.
S m. Assassinat de Henri UI. Siéf^e de Parlr.
Les actes sanguinaires de Blois devinrent
(i) Remarques sur la satire Ménippée, édition de >7ii,'toia. n, pa^. S19, 3ao.
funestes à Henri III. Il crut, en faisant égorger les Guises , accroître son autorite ; 11 la ruina au poinf qu il se vit réduit à se jeter dans les bras de ceux contre lesquels il avait , quelques mois auparavant , juré de faire une guerre d'extermination , et à implorer le secours de ses ennemis et de son beau-frère , le roi de Navarre. Le 3o avril ï 589 , les deux rois eurent leur première entrevue au Ples«is-les-Tours : leur embrasse* inent fut mêlé de larmes. Ayant réuni leurs forces , ces princes , après diverses ex^ditioiis , marchèrent vers la fin de juillet contre Paris , et campèrent dans les environs de cette ville. Henri III prît son logis à Saint- Cloud , en la maison de Gondi.
I^es ligueurs parisiens, frappés de cens* ternation à la vue des troupes royales qui investissaient étroitement leur ville, pensèrent sérieusement à détourner l'orage dont ils étaien;t menacés. Le .29 jukUet , le duc de Mayenne, les sieurs de La Chastre, de Villeroi et auti^es, délibéraient dans le cabinet de ce duc sur le parti qu'ils avaient à prendre 9 lorsqu'un nommé Bo^rgoing^
«OtJS LA. LIGUE. 8^
prieur des jacobins de Paris , s'y présenta , et dit qu'un des frères de son couvent, nommé Jacques Clément , jeune homme dé^ vot, visionnaire, persuadé que des anges descendt*aîent du ciel pour venir à son secours , ou qu'au moins il obtiendrait la palme du martyre , avait pris la ferme résolu»lion , pour faire cesser la persécution dont Henri III menaçait les bons catholiques, de sacrifier sa vie en arrachant celle de ce roi -, et que ce frère était venu le supplier de lui trouver un moyen d'approcher de la personne de ce prince. On discuta longuement sur cette proposition : les uns la trouvaient admissible ; le sieur de La Chastre la rejetait en disant que ce religieux ne pourrait jamais avoir accès auprès du roi.
Pendant cette discussion, Bussi-Leclerc vint apporter au duc de Mayenne un paquet de lettres , qu'un augustin , qui venait de dire la messe à la Bastille , dçvant les membres du parlement détenus dan« celte prison , lui avait remis ^ et , quoiqu'il fût ^i^ par ces membres de faire secrètement parvenir ce paquet au roi Henri HIv,
M HISTOIHE DE PARIS
l*augustin avait cru convenable de le lui communiquer. On jugea aussilôt que ce paquet de lettres pouvait servir de passe-port i Jacques Clément. « Au pis aller , dit le » sieur de La Chastre , c'est un moine » perdu, qui se dévoue de lui-même pour M le salut public. » On donna le paquet au prieur Bourgoing : on y ajouta une ample instruction verbale et recommandation , au cas que le moine fût pris, de ne nommer personne •, il pouvait seulement nqumier son prieur , auquel on promit une çscort« pour se réfugier en Flandre, si le coup venait à manquer (i).
Le soir du lundi 3i juillet, le jeun« moine arrive à Saint-Cloud , y couche, et, le lendemain, se présente devant le logis de Henri III. Les gardes lui refusent le passage : il insiste ^ le bruit de cette altercation parvient jusqu'aux oreilles du roi : Laissez-le approcher, dit-il^ on dirait que je chasse les moines , et ne veux pas les
(i) Nouveaux Mémoires du maréchal xte Basêomjfierre, pag. i33.
sous LA LIGUE, 89
vpir, Henri III était alors placé sur le sîégc de sa garde-robe. Jacques Clément s'approche, lui présente les lettres dont il était porteur j et , pendant que ce roi en prend lecture , le moi ne sort de sa manche un grand couteau , et le lui plonge dgins le bas-ventre. Le couteau reste dans la plaie ; le roi l'arrache avec effort, en frappe l'assassin au visage, et s'écrie : ^h! le méchant moine l il nia tué, quon le tue \
Les ga'fdes accourent, frappent à^l'envi le moine qui meurt sous leurs coups redoublés. Le lendemain 2 août, le roi expire.
Dès-lors , le roi de Navarre, le plus prochain héritier du trône , prend le titre d« roi de France et le nom de Henri IV.
A la nouvelle de la mort de Henri III , les ligueurs de Paris font éclater une joie extravagante et féroce. La duchesse de Montpensier embrasse avec transport le messager qui l'instruit de cet assassinat. Ahl mon ami, s'écrie-t-elle : mais est-il bien "v rai ^ au moins? Ce méchant^ ce per^ fide^ ce tyran est-il bien mort? Dieu î qu^
go HISTOIRE D& PAKÏS
VOUS me faites aise l Je ne suis marrie que d'une chose y c*est qu'il nait su^ awM de mourir , que c'est moi qui foi fait faire ( i ).
Aussitôt elle parcoiH't les rues de Paris avec la duchesse, de Nemours , eu criant : Bonne nouvelle , mes ^mis , bonne naus^elle ! fe tj'ran est mort; il ny a plus de Henri de F^alois. Elle veut que le deuil de cette mort soit porté eu vert -y elle distribue daus cette ville un grand nombre d'écharpes de cette couleur ^ enfin elle en garda uue pendant long-temps,
La duchesse de Nemimrs se rend dans Téglise des cordeliers , monte sur les marches du principal autel , et harangue l6 peuple , en vomissant un torrent d'injures contre le roi assassiné.
On alluma dans les rues de Paris plusieurs feux de joie.
(i) Cet aveu confirmerait ce que d'autres écrivains du temps ont publié sur les manoeuvres de la duchesse de Montpensier , pour monter la tête du jeune moine. EUe fit , dit-on , pour le déterminer a. ce meurtre , ce qu'une femme honnête ne doit point faire, f^ojrez la Satire Menippée , tom. II ; remarques sur cette satire, paç. 33o.
80tJS LÀ LÎ<ÏC€. ^C
Les prêtres et moines publièrent plusieurs écrits apologétiques de l'action de Jacques Clément , firent graver en plusieurs formats le portrait de ce mmvjs assassin , fe placèrent sur les au4:els ^ enfin ils Tkonorèrent comme un saint, comme un martyr (i).
Henri lY, après divers exploits , vint , le 3i octobre suivant, mettre le siège devant Paris. Il logea avec san armée dans les villages de Geniilly , Mont-Rouge , Vaugirard et autres. Sully, le duc d'Aumont et Cbâtillon attaquèrent le faubourg Saim-Gennain. Dans une rue vdsine de la foire de ce nom (!i), ils cernèrent uxfê troupe de Parions; et) dans un espace d^enviroa deux cents
(i) En 1682, un nommé Jaureguy et un moine jacobin, uppeié Antonin Timmermuin, assasânèreut le prince (TOrang^e. Un jésuite avait persuadé aux assassins que des anges, après le coup, viendraient les enlever dans le ciel. Les anges ne se présentèrent point : les ciiminels furent punis de mort ; et le P. Hyacinthe Ghoqœt , dans son livre intitulé Sancti ordinis Belgii prœ^ dicatorum , mit le jacobin meurtrier au rang des saints martyrs.
(2) Peut-être rue de Tournon ou rue de Gondé , alors nommée rae Neuve.
Qt HIStOlAE DE PÀKtS
pas , ils en tuèrent plus de quatre cents. Je suis las de frapper, dît Sully, je ne saurais plus tuer gens qui ne se défendent point. Les troupes du roi se mirent alors à piller les maisons , et Sully eut pour sa part du pillage deux ou trois mille écus. Puis , quelques seigneurs de cette armée s'avancèrent vers la pQrte de Nesle qu'ils trouvèrent ouverte*, quinze ou vingt pénétrèrent dans la ville , jusqu'en face du Pont-Neuf; mais bientôt survint une troupe nombreuse qui les força de se retirer (i).
Cette tentative, qui n'avait pour objet que d'attirer le duc de Mayenne , répandit l'épouvante dans Paris , mais n'intimida point les prédicateurs , qui ne cessèrent , pour rassurer les liabitans , de traiter Henri IV de tyran et d'usurpateur. Deux jours après, Tarmée royale aband^ina Paris pour aller assiéger Etampes.
Le 8 mai iSgo, mourut dans sa prison, àFontenay, Charles cardinal de Bourbon, que , dès le 5 août iSSg , les ligueurs
(i) OEconomies royales , tom. I, i^* partie , ch, ^,
SOUd Lk LIGtJE. gi
avaient proclamé roi de France sous le nom de Charles X. Cette mort désappointa le dac de Mayenne qui ne savait plus quelle couleur donner à son autorité , sous quel titre l'appuyer, sous quel nom seraient promulgués les actes publics , ni quel fantôme de roi il pourrait substituer a ce bon homme qui n'avait régné qu'en prison : d'autre part , il craignait- que Henri IV ne se fît catholique.
Cette crainte et l'armée de ce roi qui s'avançait pour faire le siège de Paris, déterminèrent la Sorbonne à rendre, le 7 mai iSgo, un décret dont voici la substance ;
Après avoir célébré la messe du Saint- Esprit , elle déclara qu'il est défendu aux catholiques de recevoir pour roi un hérétique ;
Que si ce roi obtient son absolujLion , et se fait catholique , il doit être exclus du trône , parce qu'il peut y avoir feintise ou perfidie dans sa conversion.
Quiconque favorise un tel roi est hérétique , et doit être. puni comme tel.
Ainsi les Français sont teniTs en cons-
. 94 HISTOIKE SB PARIS
cience de s^opposer de tout leur pouvmr k ce que Henri de Bourbon, hérétique, fauteur dTiérésie, ennemi de l'Eglise, relaps, excommunié , parvienne au gouvernement du royaume, quand même il serait absous par k pape*
Comme ceux qui Êirorisent en quelqae manière les prétentions dudit Henri sont déserteurs de la religion , en pécké mortel , damnés comme opiniâtres et travaillant à établir le règne de Satan ; de même ceux qui s'opposeront de tout leur pouvoir à l'établissement de ce roi auront bien mérité de Dïeu et des hommes , et seront récompensés dans le ciel par un bonheur étei^ nel (i).
Le soir même du jour où ce décret fet rendu , l'armée du roi arriva , s'empara si-* multanément , et dans l'espace de deux heures , de tous les faubourgs de Paris , brula tous les moulins des environs. Le roi, s'il eût été mieux secondé , aurait alors pu prendre Paris,
(i) Journal de Henri IV, par TEstoile^ t. I, p. 4i-
sous LÀ LIGUS. 95
« Cette ville, suivant l'aveu même d'un » ligueu/F , étoit sans gouverneur ni magis-* )) trat qui lui commandât, et sans aucune » poliee..* Chacun vouloit étrelem^iitre... » Elle étoit, en outre, dépourvue d'artil- » lerie et de munitions de guerre ; il n'y » avoit qu'une seule pièce montée, et qui » pût promptement servir , parce que tout n le surplus en avoit été tiré et perdu aux » rencontres passées. Les murailles étoient » si mauvaises qiie par plusieurs endroits » on y montoit et descendoit sans difficultés ^ » et , surtout , si peu de provisions de pain , » de vin et autres choses nécessaires à la » vie, ijue personne n'estimoit avoir provi- » sîon pour quinze jours. . . * Si le roi de Na- » varre eut bien su se servir de l'occasion, 9 et user de sa fortune , il eût obtenu sans » peine ce qui , depuis , lui a coûté beau- » coup à poursuivre (i). »
Henri IV se borna à bloquer Paris , et à
(i) Bref discours et véritable des choses les plus notables arrivées au siège de la ville de Paris , par Pierre Comeio, pag. 9 et 10,
d'emparer de la ville de Mantes , où îl attendit les secours qui lui venaient d'Angleterre.
Les Parisiens profitèrent du séjour du roi eu cette dernière ville pour faire à la hâte les provisions les plus urgentes ^ ils saisirent quelques convois de vivres.
Le II mai , par ordre du duc de Nemours, que les Parisiens venaient d'élire gouverneur de Paris, on s'occupa des fol^tifica tiens de cette ville : on abattit plusieurs maisons dans les faubourgs. Le journaliste l'Estoile, en parlant de ces travaux auxquels\ chacun prenait part, nous offre, sans y penser, une image assez fidèle de l'état des différentes classes de la société en France, Les bourgeois travaillaient , les seigneurs allaient les voir travailler,- et les prédicateurs les exhortaient à l'ouvrage (i).
Le i3 mai , d après un recensement ordonné par le prévôt des marchands , il fut reconnu qu'il existait dans Paris deux cent mille personnes , du blé pour les nourrir
(i) Journal de Henri IF', tom. I, au ii içai i59«.
SOtTS LA LIGUE* 97
tin mois , Qt quinze cents muids d'avoine dont OB £t da- pain» On choisit , en même temps , certains boulangers dans chaque cpartier, auxquels on distribuait de tempsen tem]^s du blé , à raison de quatre écus lesetier, pour ensuite en faire du pain, et le vendre aux pauvres (i).
Chaque jour se faisaient à Paris plusieurs processions, et surtout des sermons. C'étaient des spectacles qui trompaient un peu le malaise du peuple , et qui , lui donnant des espérances, Tem péchai eut de se livrer à la sédition. Les prédicateurs , en eflFet , ne cessaient d'entretenir leur auditoire de la prochaine arrivée du duc dfe Mayenne , qui devait délivrer Paris des enneaiis et j amener' Tabondance : ils imaginèrent de fabriquer et de lire dans leurs chaires de prétendues lettres de te duc^ lesquelles contenaient l'assurance de sa marche vers cette ville avec dé puissftnssecours. On BOîmmait cette manière de
{i) Bref discours et véritable sur le sîëge de Pans,
g8 HISTOIRE DE PÂIllS
donner des espérances : prescherpar billets. Le chevalier d'Aumale , renommé par son courage, ses pillages, ses débauches, ses profanations et son catholicisme , fit , le i4 mai i5go , une sortie., et força les enne^ mis d'abandonner Fabbaye de Saiçt-Antoine : ses soldats pillèrent le couvent des religieuses , s'emparèrent des vases sacrés et de tous les ornemens de l'église.
On prêta de nouveau le serment de mou'^ rir plutôt que de se rendre. Le i" juin , on fit une sortie du côté du faubourg Saint- Marceau : les ennemis furent forcés de se retirer vers Juvisy. On résolut de faire une revue i. de toutes lest forces que pouvaientfournir les prêtres , les moines et les écoliers ^ et , le 3 juin iSgo , cette revue se fit avec une solennité ridicule.
<i Ro^e, éyêqu&de Senlis, marchoitàla » tête com,me commandant et premier capi- )i taine , suivi des ecclésiastiques , allant ^ v de quatjre en qi^atre \ après , Tenpit le » prieur des feuillans avec ses religieux ( i),*
(i) L'auteur du bref discoan sur le siège de Pari9 • très-bon ligueur j parlant de cette revue , dit que IVox««
6ors LÀ LIGU£. 99
» puis les quatre ordres mendians , les ca- » pucins , les mininijes , entre lesquels îl y » a voit des rangs d'écoliers. Les chefs des » diiTérens religieux portoient , chacun , » dune main tin crucifix et de Fautre une » hallebarde ; et les autres , des arquebu- » ses , des pertuisanes , des dagues et autres » diverses espèces d'armes , que leurs \oi- » sins leur avoieut prêtées. Ils avoient » tous leurs robes retroussées et leurs ca- » puchons abattus sur leurs épaules. Plu- » sieurs portoient dés casques, des cocselets » et des pëtrinals. Hamilton , Écossais de T» nation , curé de Saînt-Cosme , faisoit » 1 office de sergent , et les rangeoit, tantôt » les arrêtant pour chanter des hymnes, » et tantôt les faisant marcher : quelque- » fois il les faisoit tirer de lelirs mousquets. » Tout le monde accourut à ce spectacle » nouveau , qui reprèsentoit , à ce que les » zélés disoient , l'Eglise militante. Le légat
^▼éque de Senlis , était le capitaine : « et pour Jet autres > chefs et soldats , le prieur des chartreux avec plu- » sieurs de ses religieux, les feuillans, les capucias, » etc. »
lOO HISTOIRE DE ^AKIS
» y accourut aussi , et approuva par sa pr^-
» sence une monstre ( revue ) si extraordi-
» (linaire , et en même temps si risible *,
» mais il arriva qu^un de ces nouveaux
» soldats , qui ne savoit pas sans doute que
» son arquebuse étoit chargée à balle, von*
» lut saluer le légat , qui étoit dans son car*
» rosse avec Panigarole , le jésuite Bellar-
» min et autres Italiens , tira dessus , et
» tua un de ces ecclésiastiques ,. qui étoit
» son aumônier ^ ce qui fit que le légat s'en
)> retourna au plus vite, pendant que le
» peuple cri oit tout haut que cet aumônier
)) avoit été fortuné d'être tué dans une si
» sainte action (i). »
(i) Journal de Henri IV, par PEstoile , au 3 juin
U ne faut, pas confondre cette revue avec celle qui. se fit à Paris, le 10 février iSqS, et dont les auteurs tle la satire Ménippée ont offert une si plaisante caricature : celle que je mentionne ici, et qui eut lieu en juin iS^o, est décrite par Gayet et par Legrain, qui dit que ces moines, devenus tout-à«coup arquebusiers, faisaient des salves et escopetteries quand ils passaient devant le Ipgis de quelque milord-seize , comme font les gentils soldats devant les portes de leurs maîtresses.
Cette même revue de iSgo est aussi décrite dans It
sors LA LIGTJE. 10 1
On fit des sorties , des sermons , des processions et quelques revues pareilles à celle dont je viens de parler : expédîens qui
satire Ménippée , et dans une pièce qui en fait partie , pièce intitulés les Sifigeries de la Li^ue : en voici qac[qnes traits :
«Une grande quantité de prestres et moines (je ue dis » pas religieux) et novices , en forme de goujats ; la seij> sûre (les seize) accompagnée d'un grand nombre de 3» pédants , le tout de divers ordres et nations , armés à » la légère , sur le moule du pourpoint de Tantiquité » catholique...... se faisoient voir, en ce folastrc et risi-
» ble équippage, par les rues de Paris...... Après eux ,
» cheminolt ua assez malotru personnage, que l'on disoit » estre un avocat fol (Louis d'Orléans , avocat), armé » de même...... à savoir d'un vieil corps de cuirasse de
» fér-blanc, âne bourguignote d'Auvergne en tête, pan- » Hachée et harnachée d'un superbe trophée de plumes » de paon, une fourche-fière. sur son épaule gauche ^ ■ le bec tirant contre bas , un cornet de verre pendu à » sa ceinture Ainsi, je vois cette nouvelle armée
> passer outre le pont de Notre-Dame , et cheminer en » gros devers le Petit-Pont , près duquel rencontrant ,
> de bottne ou de maie fortune , le coche où estoit le » légat Cajetàn ; ce qu'ayant recognu , les capitaines et » conducteurs d*icelles , comme chose due à leur chef , » se délibérèrent (gratis) de faire une salve et révérence » diilitaire, commandant exprès à tous ceux de leur » trouppe guerrière tirer chacun d'estoc et de taille ,
> tant da devant que du derrière De quoi l'un
n'amenaient pas raboudance, La disette .faisait des progrès effrayans , et les gouvernaus ne laissaient pas même à ceux qui en souflVaient la consolation de se plaindre, et de réclamei* un §ort meilleur. Le 4 juin, plusieurs bourgeois , du nombre desquels était un nommé Moret, pour avoir dit qu'il serait utile de faire la paix, furent tous arrêtés et jetés dans la Seine. Un procureur, nommé -Renard, et autres, ayant exprimé un vœu pareil , furent pendus ou emprisonnés (i).
Le 1 3 juin , le peuple de Paris , poussé par la faim , ou instigué par le parti dû roi de Navarre , appelé parti des politiques^ s'attroupa, et demanda à grands cris la paix ou du.pain. Le i5 de ce mois, le parlement fit défense e\*presse de parler de paix ou de trè.ve avec le roi-, sous peine de mort. Mal-
» d'entre eux , ne voulant pas plus faire de bruit que de » besogne , tira si promptement qu'il abbatit, du mau- » vais vent, Tun des domestiques dudit sieur légat, qui, y ce même jour , alla en porter les nouvelles en Para- » dis. » (Histoire des Siiigeries de la Ligue ; Satire Méiiippée i tom. I, pag. 328.) (i) Journal de Henri IV ^ tom. I, pag. 53, S^-
SfOtJS lA. LIGUIS. id3
gré celle défense , ces cris furent répétés dans la suite.
Le 1 7 juin , un convoi de vivres , escorté par le sieur de Saint-Paul, entra heureusement dans Paris. Les riches s'approvisionnèrent 5 les pauvres ne purent faire de même. Dès le 20 juin , le pain leur manquant entièrement, on imagina de leur faire des bouillies avec du son d'avoine i cet aliment sans suc se vendait fort cher.
Le lendemain , on fit à Notre-Dame-de- Lorette le vœu d'une lampe et d'un navire d'argent , pesant trois cents marcs , pour déterminer cette madone à faire cesser le déplorable état de Paris. Ce moyen n'amena point l'abondance.
On cherchait à distraire le peuple de sa disette insupportable par des sermons , où Ton annonçait toujours la prochaine arrivée du duc de Mayenne avec des vivres , et par des processions journalières , ou les zélés cheminaient les pieds nus. Ces sermons et ces processions ne donnaient pas de pain.
On exposa le saint- sacrement sur le»
>P4 HtS7<mLE B£ BAaiS
autels \ on passait la nuit à prier -dan» ks églises *, la famine augmentait.
EUe s'accrut à un tel point que les mes, Içs places publiques retentissaient des cris' lamentables de ceux que la faim touriKientait.
Le 3a juin , Tambassadeur d^Espagne et le légat du pape , craignant que ce besoin impérieux ne décidât les Parisiens à demander la paix au roi , se résolurent à des sacri* fices pécuniaires , firent vendre leur vaisselle d'argent , jetèrent dans les carrefours une grande quantité de pièces de monnaie, et, pendant quelques jours, pourvurent aux plus pressans besoins des pauvres.
Peu de temps après , l'archevêque de Lyon et Fambassadeur d'Espagne, passant devant le Palais, où se trouvait une multitude de pauvres mourant de besoin, leur jetèrent encore quelques poignées de monnaie aux armes d'Espagne. Ces pauvres dédaignèrent ce secours , non parce que la manière de le donner était insultante , mais parce qu'il n apaisait pas leur faim ; c*esf du
sous LA LIOVE^ lo5
pairt et nèn des jnèces de tnommië qiiil nous faut^ crièrent-ils. L'archevêque de Lyon, étonné de ce refus , sollicita des mesures promptes jet plus efficaces.
Le aS juin , se tint au Palais une assemblée générale , où , après plusieurs débats , il fut arrêté qne les communautés reUgieuses seraient chargées momentanément dé nourrir les pauvres , et qu'il serait fait, en conséquence , une visite dans tous les couvens pour constater la quantité des denrées dont ils étaient approvisionnés.
Les jésuites se signalèrent peu honorableiùent en cette circonstance : ils redoutaieïit cette visite. Tyrius , recteur de leur collège de la rue Saint-Jacques , accompagné du P. Bellarmîn , vint supplier le légat d'en exempter leur maison. Le prévôt des marchands , présent à cette demande , s en indigna , et dit à haute voix : M, le recteur^ "votre prière nest civile ni chrétienne : nort-^il pas fallu que tous ceux qui avQient du bled Tajent exposé en vente pour subvenir à la nécessité publique ? Pour' (jiioi seriez 'VOUS exetnpt de cette visite?
ïo6 tflSTOIKE DE ÏXHIS'
Votre vie est^Ue de plus grand prit ifte la nôtre P
Les jésuites avaient de puissans modts pour s^opposer à la \isitç de leurs maisons : elles étaient abondamment pourvues de vivre». Peu touchés de la misère publique, ils ne voulaient point la diminuer à leurs dépens. «On y trouva, dît l'Es toile, quann tité de bled , et du biscuit pour les nour- » rir plus d'un an \ quantité de chair sa- )^ lée , de légumes , de foin et autres vi- » vres , et en plus grande quantité qu'aux M quatre meilleures maisons de Paris. Chez )» les capucins on trouva du biscuit en » abondance \ enfin , toutes les maisons V des ecclésiastiques étaient munies de n provisions au-delà de ce qui leur était » nécessaire pour la demi-année (i), )h
Dans le recensement qui fut fait pour répartir ce secours temporaire, il résulta que le nombre des familles pauvre» s'élevait à douze mille trois cents, dont sept mille trois cents avaient de l'argent saiH
(>) Journal de Henri IF, a6 juin i5gp.
sous Êi LIGUE. . 107
pouvoir trouver de blé à acheter. Ainsi, Paris renferinaît alors deux sortes de pauvres : les uns sans pain et sans argent y les autres avec de l'argent et sans pain.
La ressource qu'offrirent les monastères fut bientôt épuisée. Alors on mangea les animaux domestiques : en*viron deux mille chevaux et huit cents ânes ou mulets, dont la chair se rendait à un très-haut prix, furent sacrifiés à la faim publique (i).
On ordonna, ensuite , que tous les chiens et les chats seraient portés dans des quartiers désignés : on les fit cuire dans de grandes chaudières , et , pendant quinze jours , on en distribua la chair aux pauvres avec une once de pain.
Quelques personnes, munies d'argent, dépourvues de vivres , achetèrent fort cher trois mille peaux de ces animaux ; mais lorsqu'elles voulurent les transporter dans leurs maisons , le peuple affamé s'en saisit, et les dévora.
(t) Bref discours et véritable sur le siège de Paris , pag. 5a.
I08 HISTOIRE 'DE PAUIS
^ a Les pauvres, dit un écrivain ligueur, » témoin oculaire , mangeoient des chiens, » des chats, des rats , des feuilles de vigne » et autres herbes. Par la ville, ne se voyoit » autre chose que ces chaudiëresdebouîllies y^ ( faites avec du son d'avoîne ) , et herbes » cuites sans sel , et marmitées de chair die » cheval, ânes et mulets. Les peaux mè<*- )) mes et cuirs desdites bêtes^se vendoîent » cuites , dont ils mangeoîent avec grand . » appétit.... Dans les tavernes et cabarets, )) au lieu de bon vin , on ne trouvoit que » des tisanes mal cultes ; on en Vendoît » dans les carrefours.... S'il falloît trouver » un peu de pain blanc pour ttn malade -, » il ne s'en pouvoit trouver , ou bien c'é- » toit à un écu la livre.... Les oeufs se ven- » doient dix ou douze sous la pièce. ... Le » septier de bled valoit cent ou cent ving^ » écus*... J'ai vu manger à dès pauvres des » chiens morts tout cruds par les rues ; » aux autres des trippes , que Ton avoit » jetées dans le ruisseau ^ à d'autres des rats » et souris, que Ton avoit pareillemenf
sous LÀ LIGUB. 109
n jetés, et surtout des os de la tète des » cbiens moulus (i). »
. Leduc de Nemours, qui commandait Paris, fit vendre une croix d'or, du ^poids de dix^^neuf marcs quatre onces et cinq gros , et une couronne de même métal pesant un. marc dix onces. Ces deux objets provenaient du trésor, de Saint-Denis , trésor qu'on avait transféré à PanV.
Cependant , l'armée royale ayant reçu de nouveaux renforts, Paris fut rigoureuseineiit resserré , et les moyens de s'approviskmner devinrent. plus difficiles. Les sorties, \e$ canonnades ne produisaient nul résultat utile : Tespérance se perdait.
Les. rues de Paris se .remplissaient de cadavres d^habitans morts de faim : chaque, matin , dit un ligueur , on trouvait dans les rues, de Paris cent , cent cinquante et jusqu'à deux cents cadavres de. personnes.
n^Qrtesi d« faim ^ çt , en trois mois de temps , ajoUte^tfilt, <( il .s'est trouvé, de compte
(1) fyrçfd}fc<i¥r^\ 6fl,v^'«(iWe.»«r.^^ii^ 4^ JParis, pag. 53, 54. , ^ ^,
Il4 HI8TOIIIE DE PAKIS
maient un aliment ,. qu'on nomma lep€iinde madame de Montpensien
« Le 3o juillet , le duc de Nemours, sor- » tant de son hôtel pour aller visiter cpiel- » ques postes vers les murailles delà ville, » a rencontré un homme qui , d'un air » effrayé , lui dit : Où allez-vous , M. le » gouverneur? PT allez pas outre dans cette » rue : fen viens , et ai trouvé une femtne n à demi-morte , ayant à son cou un gros » serpent entortillé y et , autour d elle ^ plu- 31 sieurs bétes envenimées. Ce qu'ayant en- » tendu, le gouverneur s'est retiré en sa » maison, et a envoyé ses gens pour véri- » fier le fait \ ce qu'ils ont affirmé , et dit » encore que dans la rue voisine y avoit » pareillement des serpens et autres bétes )i de cette espèce i). »
Le duc consulta des prêtres qui lui dirent que ces serpens étaient un effet de la magie, une illusion du diable»
Tous les écrivains du temps qui ont tracé les effets de cette épouvantable fa-
(i) Journal de Henri JF, aa 3o juillet i5go.
. $6tJS LA LÏGt7E. Il5
ihîne s'accordent à raconter le fait suiyant : Une dame riche, ne pouvant avec son argent se procurer du pain , vit mourir deux de ses enfans. Tourmentée elle-même par le besoin , au Heu de faire enterrer leurs corps, elle les coupa par morceaux, les sala 9 et s^en nourrit avec sa servante pendant plusieurs jours. Cette horrible nourriture , qu'elle ne prenait qu'avec répugnance , et en versant des larmes , la fit bientôt mourir.
Un contemporain , après avoir offert le tableau mémorable de ce siège , dit : a Si , » dès le commencement du siège , les Pa- » rîsiens fussent entrés en composition (i), » c'ëtoit honneur et profit pour eux. Ceùt » été faire grand gain au lieu de perte. » Mais ils aimèrent mieux brûler à petit » feu, dont s'ensuivit une désolation ex- » trême. Ils mangèrent leurs meubles et » leur argent. L'alliance des soldats et la » survenue des marans espagnols acheva
(i) Ils Pauraient fait, s'ils eussent été plus instruits et noins crédules.
ii0 mSTOlRtS /DS PA&IS
:» d'y corrompre les moeurs et la pudicite*
» Leurs reliques fureàt troussées \ les an-
» eieos joyaux de la couronne des r<nd
M furent fondus , les faubourgs minés ,
» déserts et abattus ; la ville devint {muvre
» et solitaire ; les rentes.de l'Hôtel -de-VîIle
M furent amorties ; les terres d'alentour en
» désolation. Cent mille personnes y mou-
» rurent en l'espace de trois mois, de faim ,
» d'euxiui , de pauvrct/ï , par les rues et dans
» les hôpitaux, sans miséricorde et sans
» secours (i). L'Université fut convertie en
)> désert , ou servit de retraite aux paysans :f
» et les classes des -collèges se virent renv-
» plies de vaches et de veaux. Au Palais ne
» se tï;ouvèrcnt plus que ligueurs et four-
» bisseurs de nouvelles : Therbe crut à, l'aise
» par les rues ; les ioutiques , pour la plu-
(r) Voilà bien des opiaioos diverses sur le nombre des morts. On a yu qu'il a été fixé à treize mille, pois à trente mille , et le voilà ici à cent mille. Mais on doîl remarquer que la diversité de ces nombres provient de la diversité dés époques , et indique la progression des ravages de la famine ; néanmoins le nonibre de cent mille semble une de ces exagérations que les souffrances inspirent.
sous LA LIGXJlS. * 11^
7$ part , demeorèreiit fermées •, au Heu de » charrettes et de jcoches ne par<Hssoit » qu'horreur et solitude , les assiégé» ne » pouvant tirer des vivres qu a la merci des n- garnisons mises par le roi dans Saint-^ » Denis, au fort de Gournay, Chevreuse )i et Corbeîl.
» Le plus fort de la tempête tomba sur » le menu peuple et sur quelques familles » aisées avant la guerre. Les ecclésiasti- » ques , munitionnés ( approvisionnés ) , » ne parloient que de patience. Rose^ Gidn^ » céstrCj Feuardenty Pigenaty Commolet^ 9 Peletier^ Bcmcher^ Garin ^ Christin et » autresprédicateurs séditieux foùdroyoient » sans cesse contre le roi et les siens , ne )> passoient serment sans faire mention des » secours d'Espagne. Les Seize d'un côté, » les Quarante AaV dmlre ^ puis les fauteurs » du parlement poussoîent à la roue. Les » chefs , entre autres le duc de Nemotirs , » qui machinpit de grandes choses , ayant » commodités de vivres pour eux, ne se » soucioîent du peuple qu'autant qu'ils esti- « moient nécessaire pour empêcher qu on^
Il8 HISTOIIIË DE PAAIS
)i se mutinât. L'or de TEspagne ëtoit le » ciment de cette misère , attendaq^t la ye- » nue du duc de Parme.* S'il se trouvoît » quelque curé , entre autres Benoit et n Mêurenne , curés de Saint-Eustacte et » de Saint - Merri , qui exhortassent le » peuple à modération , on les cliassoiu F Nul n'étoit catholique zélé , s'il ne tranani muoit le feu roi et le vivant en sorcier , » diable et hérétique damné , etc. (i). »
Pressés par les instances des bourgeois , par la crainte d'une révolte et par Fimpos*^ sibilitéde nourrir les soldats de la garnison , les chefs de la Ligue , à Paris , imaginèrent d'entamer une négociation avec le ix>i* Ils envoyèrent un député pour lui demander une entrevue et des passeports : le cardinal de Gondi et l'archevêque de Lyon Airent nommés. Mais avant de partir , ils crurent nécessaire^ d'obtenir du légat du pape l'absolution du crime qu'ils allaient commettre , en eommuhiquant avec un prince hérétîque y et en faisant ce qu'ils avaient juré de
(i) Mémoires de la Ligue , tom. IV, pag. SiS, 3i6^
S0t7S LÀ LIGUE. lig
ne jamais faire. Le légat ^en usa généreiisement , et leur s^ccorda la permission de violer leur serment.
Un autre motif détermina les chefs de la Ligue à entamer cette négociation : ils pensèrent que la permission que leurs députés auraient de sortir de Paris leur fournirait le moyen de faire secrètement parvenir des dépèches au duc de Mayenne et au duc de Parme.
Henri IV fit une verte réprimande à ces prélats députés de la Ligue , les^ accusa , ainsi que ceux de leur cabale , d^ètre les auteurs ou instigateurs des maux affreux qui désolaient Paris.
Cette entrevue se tint le lo août dans l'abbaye de Saint- Antoine- Elle n'eut d'autre avantage pour les Parisiens que de leur procurer une trêve de dix joursF , pendant laquelle le roi accorda plusietlrs passeports aux dames , aux écoliers , aux prêtres , même à ses plus grands ennemis. Le 17 août, voyant qu'il n'obtenait aucune réponse satis* faisante à ses propositions , il attaqua de nouveau Paris»
Î20 HiSTOmE DE PAllIS
Cette attaque fut pour les Parisiens , qui commençaient à concevoir quelques espérances , un coup accablant. Le souvenir des maux passés , la crainte de les voir se renouveler encore les réduisaient au désespoir , lorsqu'un événement inattendu vînt subitement changer leur situation.
Le 3o août , à la naissance du jour , les sentinelles s'aperçurent que les extérieurs de l'enceinte étaient dégarnis de troupes ennemies. Alors des cris de joie se font entendre sur tous les points de la muraille. Les habitans , éveillés à ces cris , ne peuvent croire à ce bonheur inespéré ^ ils accourent sur les remparts , et s'assurent par leurs yeux de la vérité de celte nouvelle. Aussitôt le Te Deum fut chanté : le prédicateur Panîga rôle fit un sermon, et n'oublia point de célébrer cet événement par une magnifique procession. Les plus aifamé^ laissèrent ces cérémonies , se rép<'mdirent dans les champs , dans les villages voisins , et y cherchèrent pâture.
Henri IV, instruit de l'approche de l'armée espagnole , commandée par le duc de
SOtJS LA LIGUï:. lit
Parme, avait deux heures avant le jotir levé le siège de Paris pour aller au-^devant de cette armée , et la combattre.
Ainsi cessa l'épouvantable souffrance des Parisiens , qui , entreprenant de soutenir un siège sans approvisionnemens -, devinrenl dupes de leur imprévoyance et victimes de leur confiance aveugle dans les promesses de leurs prédicateurs.
Cependant les habitans de Paris n^étaient pas affranchis de tous dangers ; les environs de cette ville, jusqu^à une certaine distance de ses mnrailles , étaient vides d^ennemis ] mais le blocus se maintenait , et , d'un moment à Taulre , la place pouvait être attaquée : elle le fut, le lo septembre suivant, pendant la nuit. L'alarme se répandit dans la ville ", on se porta sur le rempart vers la porte Saint-Jacques : on n'entendit rien d'abord, et les bourgeois se retirèrent. Quelques jésuites , accourus en armes , res* tèrcfut sur ce rempart. Ils aperçurent des ennemis dressant dnq ou six échelles, àPaide 4|squelles quelques-uns atteignirent le haut delà muraille. Les jésuites les combattirent
laa HISTOIRE DE PARIS
vaillamment •, et bientôt , secourus par des troupes attirées par le bruit , ils obligèrent les assaillans à se retirer.
Deux jours après, les Parisiens apprirent avec joie que Henri IV, n'ayant pu réussir à faire sortir les ducs de Parme et de Mayenne de leurs retranchemens , avait divisé . son armée et l'avait répartie en plusieurs provinces. Le duc de Mayenne put alors, sans risque , se rendre à Paris : en effet , le 1 8 septembre il y arriva. « Les Parisiens , dit l'Es- )» toile , ne témoignèrent pas grande joie à » son arrivée, et le regardaient d'un œil )) plus triste que joyeux , étant encore com- )» battus de la faim , et plus touchés des
» maux qu'ils a voient endurés que de bonne
» espérance pour l'avenir (i). »
• Presque tous lés écrivains contemporains
assurent que le roi, s'il eût mieux connu
sa force et la faiblesse de Paris, et surtout .s'il eut été plus exactement obéi par les , seigneurs qui commandaient sous ses ordres,
se serait facilement emparé de cette ville.
' (i) Journal de Henri XV, au i8 septembre iSqo.
SOVS LA LIGUE. 133
« Si le roî eût été mieux servi , et que la » plupart des capitaines et gens d'autorité D n'eussent point permis l'entrée des vivres » pour en retirer des escharpes , plumer, ))'estoffes, bas de soie, gans, ceintures, )» chapeaux de castor et autres belles ga- » lantises , il leur eût été impossible d'at- » tendre le secours du prince de Parme ( i ). » Les ordres du roi ne furent pas mieux exécutés dans la suite. Du temps du blocus , il ne restait , dit M. de Villeroi , que trèspeu de soldats de la garnison ^ personne n'allait plus aux murailles , si ce n'est les
prêtres et les moines (2).
(i) OEconomies royales de Sully, tom. I. i*** partie, chap. 3i.
(3) Mémoires de Villeroi, tom. IV^ édition de ijaô, pag. i35.
Oo lit dans les OEconomies royales de Sully que, malgré les ordres que le foi ayait expressément donnés à tous les gouverneurs des places situées sur les rives de la Seine , de ne laisser passer aucune denrée ni provision dans la ville de Paris , ces gouverneurs , a£n de s'enrichir en vendant aux voiturièrs par eau , des permis ou passe-ports, s'accordèrent ensemble pour transgresser cette loi. Ces nobles si fiers, et qui considéraient le commerce comme une profession avilissante , ne craignis
1^4 HISTOIKE DE PARIS
Une autre cause nuisit au succès du siège de Paris : Henri IV, entraîné par sa passion dominante, quittait trop souvent la direction de ses troupes pour se plonger dans la
rent pas, en cette circonstance favorable, <fele faire, et même de le faire en contrebande. Ils chargèrent et firent monter à Paris plusieurs bateaux portant du poisson salé , estimés à environ cinquante mille écus : le prix de cette marchandise devait être rapporté sur un petit bateau, monté par un gentilhomme nommé de Fourges.
Sully, instruit de cette manœuvre, fit guetter le petit ^ bateau , qui fut saisi à son passage entre Mantes et M eu* lan. Le sieur de Fourges , amené devant SuIIj, fut inter* rogé sur le produit de la veate du poisson salé. Celui-ci montra deux ballots contenant des marchandises d^ peu de valeur, et trente-six mille écus en lettres de change. Sully, qui s'attendait à trouver une somme plus considérable , se mit en colère , menaça le sieur de Fourges de le faire prîsonnier s'il ne lui disait la vérité. Le gentilhomme protesta de la sincérité de sa déclaration ; et, comme il se promenait et s'agitait dans la chambre de Sully pour Fapaiser et le convaincre, un fatal accident vint lui donner un démenti formel. Son haut-de-chausses (ou ses culottes) , trop chargé , se rompit par derrière; aussitôt il en sortit une traînée de pièces d'or et d'argent, qui couvrirent le plancher. Le gentilhomme , confus , s'arrêta. Sully lui dit : Marchons , il y aura plus de profit et de plaisir à vous faire promener qu'à vous faire asseoir. Sully fit, sans égards, dépouiller et fouiller le sieur de Fourges , et trouva environ sept mille écus ,
sous LÀ LIGUE. 125
volupté. Ses galanteries avec les abbesses de Montmartre , de Vernon , du Lis , avec les religieuses de Longchamp , avec Gabrielle d'Estrées et plusieurs autres femmes, ■Je détournèrent de ses plus grands intérêts , lui firent commettre des fautes qui contribuèrent à prolonger les désastres de la guerre, à maintenir la domination des ligueurs dans Paris , et à retarder d'environ quatre ans encore son entrée dans cette vflle.
Je sortirais des bornes que je me suis prescrites, si je m'engageais dans lexposé des événemens n^ultipliés qui se sont passés depuis le 1 2 septembre* i Sgo , époque où le siège de Paris fut levé, jusqu'au 22 mars 1594, qui fut celle où Henri IV fit son enen or cousus dans ses habits. Il s'empara de cette somme , et la garda comme de bonne prise.
Remarquons que cette contrebande fut dénoncée par le fils même du sieur de Fourges , lequel fils était ^e/iei7homme appartenant à M. de Sully ; que le frère dudit M. de Sully était complice , et avait signé les passe-ports du petit bateau ; et que le roi , lorsqu'il apprit cette aventure , en fit des risées. {OEconomies royales , 1. 1 , partie i»«, chap, 33.)
ia6. HISTOIRE, DE PARIS
trée dans cette ville. Il suffit d'avoir offert le tableau des progrès de la Ligue, delà chute du dernier des Valois, du siège de Paris et de la misère excessive de ses habitans.
Trois classes d'hommes figurent dans ce drame politique. Dans la première sont les princes, les seigneurs (excepté Henri lY et quelques-uns de ses fidèles amis ) , miser râbles ambitieux, qui, sans autre talent que la dissimulation et la perfidie , sans autre vertu que la persistance, s'avancent péniblement vers leur but , de crime en crime, et en sont punis par des crimes.' - • "
Dans la seconde classe sont les ecclésiastiques qui, au nom , sacré de la religion, prêchent la sédition et le meurtre, que ' cette religion condamne.
La troisième est le peuple , toujours trompé, parce qu'il est toujours crédule, toujours immolé à l'ambition des chefs y toujours payant les frais de leurs manœuvres ambitieuses.
Les principaux personnages , dénués de vertus, d'élévation d'ame^ de générosité»
sors LA LIGUE. 12^
de patriotisme , n'ont rien du caractère héroïque , et n'inspirent aucun intérêt : mais les événemens et les malheurs qu'ils ont fait naître, les crimes qu'ils ont commis, leur stérile résultat offrent- des leçons dont la politique et la morale recueillent les fruits , et fournissent des alimens à la méditation.
Si ]a royauté eût consisté plutôt dans des devoirs à remplir que dans des droits à exercer, et dans la faculté -de. satisfaire sans obstacle les passions de celui qui en est revêtu ; si la couronne n'eut été qu'un fardeau 9 personne n'eût aspiré à l'envahir. Si les principes féodaux n^eussent pas dominé y des sujets n'auraient pas mesuré leurs forces avec celles du prince, et troublé J'ordre public. Si le clergé eût préféré les principes de l'Évangile aux principes de la cour de Rome , des prêtres n'auraient pas abusé de la crédulité du peuple , et allumé les torches du fanatisme ; tant de maux n'eussent point désolé la population *, tant de crimes n'eussent point déshonoré le siècle.
ia8 HISTOIRE DE PARIS
J IV. Paris sous Henri IV.
Henri, roî de Navarre, le 2 août iSSg, succéda, comme le plus proche héritier de la couronne, au roi Henri lU, assassiné à Saint-Cloud par le moine Jacques Clément. Le 4 du même mois, il reçut le serment de fidélité des seigneurs qui se trouvaient dans Tarmée royale, et prit le nom de Henri IF.
Avant d'arriver au trône de France, ce prince éprouva les rigueurs et les caprices de la fortune. Appelé à Paris pour y épouser la sœur du roi , ses noces devaient être !($ prélude de son assassinat. Elles furent celui du massacre de ses amis *, mais les poi^ gnards de la Saint-Bartliélemi l'épargnèrent. Depuis le jnois d'août iSya jusqu'au 3 février i5^4 > *1 resta à la cour de France dans un état voisin de la captivité \ il s'en échappa à cette dernière époque -, et , après avoir franchi la Loire, il dit en poussant un pro« fond soupir : Dieu soit hué, qui ma dé^ livré [ on a fait mourir la reine ma mère^
sous HE£(RI lY. 12^
à Paris j on y a tué monsieur t amiral et tous nos meilleurs sen^iteurs. On noi^aà pas enyde de me mieux faire, si Dieu ne m'avait gardé '^ je nj retourne plus, si on ne my traine (i).
Placé à la tète du parti protestant, il combattit toujours avec courage et souvent avec succès. Le pape, en i585, Texcommunia, ainsi que son cousin le prince de Condé. Henri iSt afficher dans plusieurs rues et carrefours de Rome, et notamment sur les statues de Pasquin et de Marforio , son opposition à la bulle qui Texcommunîait. 11 répondit à Sixte V avec le style ip&'avait employé Pbilippe-le-6el , dans sa lettre au p^pe Boniface VIII (2).
Voici son début : « Henri , par la grâce » de Dieu, roi de Navarre, prince souve- » rain de Béarn , premier pair de France , » s^oppose à la déclaration et excommunij» cation de Sixte V, soi-disant pape de
(1) Journal de Henri III, par TEsioile , au 3 février (st) Voyez tom. III, pag. 73.
lio HISTOIRE DE PAAIS
» Rome, la maintient fausse , et en appelle » comme d'abus en la cour des pairs de » France, desquels il a cet honneur d'être )i lé premier 5 et , en ce qui touche le crime )» d'hérésie, et de laquelle il est faussement » accusé par la déclaration , dit et soutient » que monsieur Sixte V soi-disant pape, » sauve sa sainteté, en a faussement et » malicieusement menti, et que lui-même » est hérétique 'y ce qu'il fera prouver en )» plein concile libre et légitimement as- » semblé, etc. (i). »
Ce prince , après avoir fait la guerre avant d'être roi de France , la fît encore longtemps après : il batailla , peDtdant 1%^ pace de cinq ou six ans, avec plus de eourage que de bonheur , ballotté par les cabales de la plupart des seigneurs , qui tour à tour servaient , abandonnaient ou trahissaient ses intérêts , et qui formèrent contre son autorité un tiers-parti. Après avoir négocié inutilement auprès des chefs de la
(i) Journal de Henri III ^ par TEstoile, tom. I, pag. 4^5.
$OUS HElil&I IV. l3l
Ligue , il prit la résolution d^embrasser la religion catholique. Une conférence se tînt ^ au mois d'avril iSqS, dans le village de Surenne, entre des catholiques ligueurs et des catholiques royalistes. On délibéra sur les moyens d'amener la paix. Par suite de cette conférence , fut conclue entre les partis une trêve, laquelle combla de joie les Parisiens, qui purent alors, avec sécurité,' aller visiter leurs champs des environs de Paris et leurs fermes dévastées.
Le roi, pendant cette conférence, se retira à Mantes. Cette ville figurait alors, comme la capitale de sa domination; Solli- ^PB vivement par plusieurs personnes de changer de religion , changement qui lui était présenté comme Tunique moyen d'é-: tablir une .paix durable, il fut définitivement -arrêté qu'il se ferait instruire, et que la ville de Saint-Denis serait le lieu où il manifesterait sa conversion par des actes de la religion catholique , en y entendant la messe; Les prédicateurs se décrièrent vivement contre celte conversion précipitée, qui contrariait toutes leurs espérances ; et
l3% HISTOIRE DE PAEIS
le duc de Mayenne défendit , sous despeines très-rigoureuses , aux habitans de Paris de 3e rendre à Saint-Denis. Ces cris et cette défense n'empêchèrent pas un grand nom-» bre de Parisiens de venir être témoins de la cérémonie , qui se célébra le q;5 juillet i Sg3. Ils virent le roi, accompagné des princes et officiers delà couronne, se rendre à Téglise de Saint^Deni^, où il fut reçu par le cardinal de Bourbon , par l'arclievêque de Bourges et plusieurs autres prélats , deyant lesquels il prononça la formule de son abjuration, etc. (i)«
Cet acte solennel augmenta le nombre des partisans du roi, et diminua TinflueiMie que les zélés ligueurs exerçaient sur les esprits crédules *, mais il ne convertit point les chefs de la Ligue , ne modéra point Télo-
(i) Le a3 juillet, Henri lY écrivait à Gabrielle d'Estrées , sa maîtresse : «i Je commence ce matta à parler
» aux éyéques Ce sera dimanche quejêjèrai le
» saut périlleux, A Fheure c|ue je vous écris , j'ai cent » importuns sur les épaules , qui me feront haïr Saint-
» Denis comme vous faites Mantes Je baise un mil-
» lion de fois les belles mains de mon ange et la bouche • de ma chère maîtresse, n
sous HEKKt ir. i35
quence furibonde des prédicateurs, et ne livra point Paris à Henri IV.
Le duc de Mayenne jura sur la croix, sur l'Evangile et sur l'hostie , en présence des ministres du roi d'Espagne et de ceux du pape, et les principaux ligueurs jurèrent comme lui de maintenir toujours la Ligue , de ne jamais reconnaître pour roi de France le roi de Navarre, de ne conclure aucune paix avec lui, malgré les actes de catholicité qu'il pourrait faire. Serment de prince! Les Espagnols s'engagèrent, en même temps, à fournir des troupes et de l'argent pour le maintien de. cettte résolution.
•prévôt, curé de Saînt-Severin , dit, dans un sermon, que les évêques et autres personnes qui avaient contribué à la conversion du roi étaient excommuniés, et que cette conversion était une comédie.
Le docteur Boucher débita dans l'église de Saint-Merri neuf sermons , qu'il fit imprimer dans la suite , dans lesquels il avançait que le roi avait pendant le jour assisté à la messe , et pendant la nuit suivante au prêche ^ que la messe qu'on chantait devant
l34 HISTOIRE DE parts'
lui n'était qu'une farce. Il demanda même à Dieu d'éteindre la race des Bourbons, et qu'il n'en fût plus parlé. Dieu n'exauça point cette prière.
Un cordelier , appelé Guarinus , soutint en chaire que la conversion du roi était simulée; qu'il fallait prier Dieu d'inspirer le pape de ne point se laisser fléchir aux feintes soumissions du Béarnais, et de ne point le recevoir dans le giron de l'Eglise.
Un autre prédicateur disait : Quand Dieu descendrait du ciel, et me dirait que le roi s'est conperli, je ne le croirais pas.
La Sorbonne reproduisit ses erreurs, et les aggrava : elle soutint qu'il était permis aux sujets de se révolter contre leur roi hérétique , de désobéir aux magistrats , et de .les pendre ; qu'il n'était pas en la puissance du pape d'absoudre le roi ; enfin , qu'il est permis aux sujets d'assassiner leur souverain, etc. (i)
Dans le même temps , parut un libelle,
(i) JDemonclQgie de Sorbonne nouvelle. Mémoires de la Li|^ue^ton\. Y, pa^. 4o3, édit. de 1768.
sous HENRI IV« . l35
intitulé le Banquet du comte d! Arête ^' cùxhposé par Louis d^Orléans, avocat général pour la Ligue. Cet écrit est un témoignage de Texcès de fureur où se laissent emporter les liommes par resprit de parti ou de fanatisme (i) \ mais parut alors la satire Ménippée , qui au langage de la colère et du délire des passions opposa tranquillement pn ingénieux persifflage 9 couvrit de ridicule les misérables suppôts de la Ligue , ses états et la revue qui en avait précédé l'ouverture , et neutralisa les efTets des furieuses déclamations et des trames criminelles des Ugueurs.
Dès-lors il fut démontré que le catholicisme était le prétexte , et non le véritable motif de la Ligue.
Un mois s'était à peine écoulé, depuis l'abjuration de Henri IV, qu'il se forma un
(i) Louis d^Orléans dit dans ce libelle qu'il faudrait livrer aux Seize tous les ministres de la religion réformée ; les attacher en guise de fagots à l'arbre du feu de la Saiint-Jean , et mettre le roi dans le muid , où l'on plaçait les chats pour être brûlés ; que ce serait un sacrifice agréable au ciel et délectable à toute la terre.
136 HrSTOIRfi DE PAftIS
complot entre des moines et des prêtres pour assassiner ce roi. Un nommé Barrière fut dépéché de Lyon pour commettre ce crime. Un Jacobin, Séraphin Bianchi, le P. Varade, recteur des Jésuites à Paris, Christophe Aubri , curé de Saint-Andrédes-Ars , son vicaire et plusieurs autres devinrent ses complices. Barrière fut, le 25 août 1 593 , arrêté dans la ville de M elun où Hfroi séjournait. On^trouva sur lui un couteau d'un pied de longueur, tranchant des deux côtés. Il fut condamné , et subit h Melun un supplice cruel.
« N'est-ce pas une chose estrange de la >i malignité du cœur des hommes, que d'en » voir qui font profession d'estre religieux, n auxquels je ne fis jamais de mal, ni n^en » ai volonté , qui attentent journellement » contre ma vie ? disait Henri IV à Sully. » L'on m'avoit tant de fois dit que , me faî- » saut catholique , toutes ces mauvaises 19 volontés cesseroient, et que monsieur du » Maine et ses parens n'attendoient que cela » pour me reconuoistre ; mais je conunence » à voir qu'il y a dans le cœur plus d'ambi-
sotïs ntmtit tv. tSy
» tîon et d'avarice que de religion et de jus* » lice (i). »
. Henri lY jugeait sainement les chefs des ligueurs : ils ambitionnaient le trône bien plus que le maintien de la catholicité.
Ce roi vît que son activité et ses forces militaires étaient insuffisantes pour obtenir sur ses nombreux ennemis un avantage décisif , et que sa conversion ne produisait pas tout l'effet qu'on lui en . avait fait espérer. Pour sortir avec succès de cet étaf^ënible, il lui restait un autre moyen : moyen que le probité réprouve, et qu'il balança sans doute à mettre en usage. Connaissant l'immoralité de la plupart des seigneurs qui commandaient pour le parti catholique, il fut réduit à employer auprès d'eux la corruption , que les souverains , au préjudice de la morale publique , n'emploient qu« trop fréquemment.
Il se décida à marchander et acheter secrètement la conscience de plusieurs gouverneurs, qui tenaient pour la Ligue diverses
(i) QEconomies royales, tem. I, cliap. 4k*
l38 HISTOIRE DE PARIS
villes çl places fortes ç et le prix de leur trahison fut débattu comme s'il s^agissait d'objets de commerce. Ces nobles ligueurs , qui avaient juré solennellement de maintenir de tout leur pouvoir la sainte Union , de n'entrer dans aucune négociation avec les Bourbons, d'en exterminer la race, et, surtout , de combattre sans' cesse , et ne jamais reconnaître le Béarnais^ les uns, par leur penchant à se ranger toujours vers le parti le plus fort , les autres , par Tespoir d'obtenir des emplois honorifiques et une fortune brillante , vinrent successivement trahir leur parti , violer leurs sermens , prostituer leur conscience, vendre leurs places fortes : l'argent sur ces âmes vénales opéra ce que la raison, le courage et le canon n'avaient pu faire. .
Louis de L'Hôpital , seigneur de Vitry, fut un des premiers qui s'offrirent dans celte carrière humiliante. Le 27 décembre iSg'i, il vendit au roi la ville de Meaux pour la somme de vingt mille écus et pour l'emploi de bailli de cette ville (i).
(i) Journal de VEstotle, au 27 décembre iôqS. On
SOUSHEKKI IT. l39
Le.sîeurde ^lïferoy vendit Pontoisepoiir la somme de quatre cent soixante ^ seize^ mille cinq cent quatre-^ingirquatorzelivres* , Le.sîeur de .Villars vendit Rouen, le Havre, et autres places de Normandie pour trois millions quatre- cent soixante-dix^sept mille huit, cent livres.
TA. de la Châtre vendit Bourges et .Orléans pour huit cent quatre-^a^ingt-dço-huit mille neuf cents Ki^res, etCy etc. (i).
Il en fut de même de Paris. Le comte de Belîn , gouverneur de cette ville , gvait , malgré ses sermens, promis de la vendre au roi^ ni^^is, de venu suspect aux ligueurs, il fut destitué le 17 janvier i594* Le comte de Brissac fut mis à sa place : après avoir prêté tous les sermens exigés, il les viola presqu'aussitôt , en vendant Paris à Henri IV pour la somme âHun million six cent quatre^
trouve dans les OEconomies royales de Sully, tom. IV, pag. 38o, de l'édition de iô63, cet article : « Pour » MM. de Vitry et Medavi, suivant leurs traités, 38o,ooo » livres. » U est évident qu'il est ici question de L'Hôpital-Vitry.
(1) OEconomies royales du duc de Sully y tom. lY , pag. 38o, de l'édition de x603.
t^o' fiI5tl'0IÀÈ 1>E PARIS
wngt-qvinze mille quatre cents Ui^res (i). Ainsi, ce fut aux dépens du fisc royal, c'est-à-dire aux dépens de la nation fran* çaise , que les gouverneurs vendaient à Henri IV ce qui ne leur appartenait pas. Aussi , le jour même où ce roi entra dans Paris , ayant , pendant son dîner, fait venir un nommé Nicolas j homme jovial et facétieux , il lui fît cette question : Queveux-iu dire de me voir ainsi à Paris comme f y suis? Sire^ répondit Nicolas, on a jrendu' à César ce qui appartenait à César. Vert^ tresaintgris ! répliqua ce roi, on ne ma pas fait comme à César, car on ne me Va pets rendu , à moi : on me Va bien vendu. L'Esloile, qui rapporte ce fait, ajoute que le roi dit rela en jyrésence du sieur de Brissac , de Lliuillier^ prévôt des marchands , et d'autres vendeurs. C'est ainsi quil les appelait-(o.).
Les vendeurs^ puisque Henri IV leur donnait ce nom, unis aux politiques, tin-
(i) OEconomies royales du duc de Sully, tom. IV,
(a) Journal de Henri IF, tom. II , pag. 9 et lo.
SiOtS HEÏÏRI IV. t/^t
rent plusieurs assemblée» secrètes, où il» arrêtèrent le plan de Tintroduction du roi dans Paris.
Tout étant "disposé , les rôles distribués , une partie de la garnison espagnole fut , soui de faux prétextes , éloignée de Paris. Le as mars 1594? dès quatre heures du matin ^ Brissac , gouverneur de cette ville , et LhuilKerj prévôt des marchands, se ren-* dirent sans bruit à la Porte^Neuwey située sur le quai du Louvre ^ au-^dessus d^ Tem^ placement où depuis on a bâti le Pont-^ Royal (i). Cette porte, comme plusieurs autres, était terrassée. Us firent prompte • ment enlever les terres qui en bouchaient l'ouverture, et y placèrent pour gardes des hommes affidés. Meret, échevin ^ fut chargé de la porte Saint-Honoré , et Langlois , autre échevin , de celle de Saint-Denis. Par ces diverses portes devaient être introduits
(t) La Porte-Neuye fut abattue dans la suite'; et Ton bâtit, en 1660, à lextrémité occidentale du jardin des Tuileries, une autre porte, appelée Porte de la' Confia rence, à cause de la conférence qui se tenait, alors, sur la frodtière d'Espagne pour la paix des Pyrénées,
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dî^ns Paris Henri IV et mie partie de ses troupes. Ces conjurés pouvaient être découverts et rigoureusement punis. L'heure fixée était passée ; la troupe du roi n'arrivait pas : la pluie avait retardé sa marche. ^*
Vers les cinq heures du matin , les conjurés , très-inquiets , virent enfin arriver une troupe commandée par Saint-Luc. La Porte-Neuve s'ouvrit à son approche ,• et ce fut la première troupe du parti du roi qui entra dans Paris. Saint-Luc posa «à cette porte un corps-de-garde j et , passant devant l'église Saint - Thomus - du - Louvre , vint occuper l'emplacement où se trouvait la Croîx-du-Trahoir.
Par la porte Saint-Honoré entrèrent , bientôt après , des troupes commandées par François d'O, Biron et Salignac. -
La porte Saint-Denis s'ouvrit pareillement au siçur de Vitry , quioccupa les remparts avec ses détachemens, et tourna les canons contre la ville.
Les sieurs de Matignon et Montmorency- Boutteville s'introduisirent ensuite par la Porte-Neuve, par laquelle était déjà entré
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Saint^Luc, s^avaDcèrent jusqu'au, quai de rÉcole , où un corps-de-garde d'Allemands opposa la première résistance aux troupes du roi. Montmorency en tua une trentaine ,^ et fit jeter le reste dans la Seine.
D'autres corps de troupes , tirés des garnisons de Corbeil et de Melun , descendus par la Seine , furent accueillis par les affidéa du roi , qui baissèrent les cbaînes étendues à travers cette rivière pour laisser entrer leurs bateaux , et firent en sorte qu'ils pussent sans obstacle venir débarquer sur le quai des Célestins. . ^
Toutes ces forces étant introduites dans Paris ^ Brissac en sortit pour aller au-devant de Henri IV, Ce roi , près d'entrer dans une ville où il avait tant d'ennemis , où depuis long-temps on avait juré sa perte , montra des craintes et de l'hésitation : il y entra et en sortit trois fois, dit un contemporain (1).
(i) « Il est à remarquer que le roi entra et .sortit jus- » qu'à trois fois de la yille , quoique le prévôt des mar- » chauds et les eschevins fussent avec lui , et lui don- » nassent toute sorte d'assurance qu'il n'y auroit aucune
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Sur les sept lienres du matin , plus rassuré y entouré de ses gardes et d^une nombreuse cavalerie , il entra par la Porte-Neuve, et se rendit au Louvre , s'y reposa , en sor^ tit à neuf heures accompagné d'un nombreux et brillant cortège, suivit les rues Saint* Honoré, de la Ferrounerie, tourna dans la rue Saînt*Denis, traversa la Seine sur le pont Notre-Dame, et se rendit à l'é-* glise de ce nom, où, au son des cloches, il fut reçu par le chapitre er l'archidiacre en l'absence de l'évéque. Il y entendit la messe , un Te Deum , puis il' revint an Louvre.
Cette entrée imprévue atterra les ligueurs. Revenus de leur stupéfaction , plusieurs coururent aux armes. Olivier , capitaine do quartier du Temple , se donna des mouvemens inutiles pour en soulever les habitans.
2) émotion populaire, par là crainte qu'il ayoit que, le » peuple étant échauffé , le prévôt des marchands et les ' » eschevms n'en fussent pas les maîtres , et que son ari> mée n'y fust taillée en pièces. » {Procès criminel de Jean Chastel; Mémoires de Gondé, tom. YI, Supplé' ment , 3« partie , pag. i5i.)
sots BENRI lY. 145
Dans le quartier de rUnirérsîté, où les troupes royales n'avaient pas encore ]^né*tré, PagitatioQ fut plus violente, mais nVnt pas plus d^effet. Hamilton^ curé de Saint- Côme 9 le capitaine Crucé et le capitaine Usur^ dit Jmnbe de hoù, montrèrent en cette circonstance le plus d^ énergie : ils 5*armèrent, et déterminèrent quelques habitans à les imiter. Ils couraient de porte en porte, de rue en rue, en criant : ^ux armes ! et ordonnaient des barricades. Le capitaine Usur^ en allant joindre le capi* taine Crucé , fit une chute , rompit en tombant sa jambe de bois et son mousquet qu'il tenait en main. Ce petit événement jeta du ridicule sur les projets de résistance; et une force armée, imposante, vint bieni6t en arrêter l'exécution.
Le soir, Henri lY ordonna k Tambassii^ deur d'Espagne de sortir sur-le^hamp arec les troupes espagnoles. Cette sortie s'effiectua sans événement par la porte Saint-Denis. Le rôi, s'étant placé à une .fenêtre d*ttne maison voisine de cette porte , vit défiler ces troupes étrangères au nombre de trois mille T. v. i3
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hommes, et dit à Vambassadeur : Monsieur, rècommandez-moi à votre maître , mais riy revenez plus.
La journée du 22 se termîna par des réjouissances et des cris de Vwe le roi ! et par le refus formel du légat du pape de venir saluer Henri IV,
Le a3 et le 24 mars , les ligueurs les plus dangereux reçurent des billets ou ordres de sortir de Paris. Ils étaient au nombre d'environ cent cinquante , dont neuf curés , en outre cinq prêtres , chanoines ou moines , huit magistrats , présidens , conseillers au parlement et au Chàtélet , deux avocats , six procureurs, etc. On leur accorda des passe-ports pour se retirer auprès du duc .de Mayenne.
Dans quelques paroisses de Paris , notamment à Saint-Ândré-des-Ars ^ les prêtres refusaient la confession à ceux qui s'étaient réjouis lors de l'entrée du roi.
^ Les prédicateurs ne montaient plus en chaire , disant qu'illeur était impossible de prêcher autrement qu'ils l'avaient fait par le passé.