‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 14 sur 45 · Lucrèrp, poète latin · texte numérisé non relu

Lucrèrp, poète latin

100 IllSTOIISK Clo.M ini i:

« L'opéralioii de l'onie ii'osL pas plus malaisée à concevoir, et, pour être plus succinct, considérons-la seulement dans l'harmonie d'un luth touché par les mains d'un maître de l'arl. Vous nio demanderez comment il se peut faire que j'aperçoive si loin de moi une chose ([ueje ne vois point? Est-ce ([u'ii soitde mes oreilles une éponge qui boit celle musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tète un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs ? Non ; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l'air est composé, elle le chasse dans mon cerveau, le perçant doucement avec ces petits riens corporels ; et, selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu'elle pousse les atomes plus vigoureusement ; et l'organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de c{uoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n'ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple , les mesures d'une sarabande , elle en prenne assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n'a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles, à l'aide. du même organe, nous sommes

émus tantôt à la joie, tantôt à la colère Et cela se

fait lorsque, dans ce mouvement, ce petit corps en rencontre d'autres, en nous remués de même façon, ou ([ue leur propre figure rend susceptibles du môme ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux ; et, de celte façon, lorsqu'un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au môme branle, et il l'anime à se pousser dehors : c'est ee que nous appelons ardeur de courage. i< Si le son est plus doux, et qu'il n'ait la force de soulevci- (|iriiii(' moiiulre llamnie plus ébranlée, en la

DES ElATS ET EMPIRES DE LA LUiNE JOl

l»romonanl le loiifiÇ des nerfs, des ineml)raiies et des )>fiiuis de notre chair, elle excite ce clialouillenient ((u'on appelle joie. Il en arrive ainsi de réhullilion des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu'ils reroivt'iit par la rencontre d'autres branl''s, et selon ({u'ils ti'ouvenl à remuer chez nous; c'est (piant à l'ouïe.

« La démonstration du toucher n'est pas maintenant jihis diflicile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu'à mesure que nous la touchons, il s'en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l'eau d'une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l'organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur mollesse; les raboteux, etc. Et qu'ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l'attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l'épaisseur du cal, qui, pour n'être ni poreux, ni animé , ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu'un désirera d'apprendre où l'organe de toucher tient son siège? Pour moi, je pense qu'il est répandu dans toutes les superficies de la masse, vu qu'il sent dans toutes ses parties. Je m'imagine, toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tète, et plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus facilement; et si, au contraire, nous la tàtions du pied, nous aurions plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n'est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus perluis de leur contexture, avant que d'être arrivés jusqu'au cerveau, qui

est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de J'odorat et du goût.

<( Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, u'esl-ce pas à cause de la chaleur de la bouche qu'il fond? Avouezmoi donc que, y ayant dans une poii'e des sels, et que la dissolution les partageant en petits corps d'autre ligure que ceux qui composent la saveur d'une i)omjne, il faut qu'ils percent notre palais d'une manière bien différente, tout ainsi que l'escarre, enfoncée par le fer d'une pique qui me traverse, n'est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d'un pistolet, et de même que la balle de ce -pistolet m'imprime une autre douleur que celle d'un cari-eau d'acier.

« De l'odorat, je n'ai rien à dire, puisque les philosophes mêmes confessent qu'il, se fait par une émission continuelle de petits corps.

« Je m'en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l'harmonie et l'intluence des globes célestes avec l'immuable variété des météores ^ »

11 allait continuer, mais le vieil hôte enira là-dessus, qui fit songer notre philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces pelits feux-insectes perdent ])eaucoup de leur éclat, quand ils ne sont pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dixjours, n'éclairaient presque point. Mon démon n'attendit pas que la compagnie en fût incommodée ; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si bi'illanles que chacun s'étonna comment il ne se brûlait point les doigts.

1. Avons-nous besoin de faire remarquer que, si ingénieuses qu'elles puissent paraître, les théories atomiques énoncées par l'orateur d'après les enseignements épicuriens et gassendistes ne soutiendraient que très imparfaitement le contrôle de la science actuelle, — (|ui toutefois en a vérifié et gardé plus d'un principe.

» Ces tlambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de vers. Ce sont des rayons du soleil, que j'ai purgés de leur chaleur^ ; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé voire vue en l'éblouissanL J'en ai fixé la lumière, et l'ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d'admiration, car il ne m'est pas plus diflicile à moi, qui suis né dans le soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce monde-là, qu'à vous d'amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la (erre pulvérisée de celui-ci. »

Là-dessus, notre hôte envoya un valet conduire les philosophes, parce qu'il était nuit, avec une douzaine de globes à vers pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir : mon précepteur et moi), nous nous couchâmes, par l'ordre du physionome.

11 me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m'envoya chatouiller à l'ordinaire ; et le lendemain, sur les neufheures,je vis entrer mon démon, qui me dit qu'il venait du palais où l'une des demoiselles de la reine l'avait prié de l'aller trouver, et (ju'elle s'était encjuise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l'autre monde.

('. Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était (le se faire chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à

1. Les éicctrifiens imt vulgarise ilo nos jours lu ijroductioii d'un phénomène analogue.

lui HISTOIRE COMIQUK

rexécution de eelte eiilropiise : c'est pourquoi, afin de vous diverlir, pendant que je ne serai point avec vous» voici un livre que Je vous laisse. Je l'apportai jadis de Mion pays natal ; il est intitulé : les JÉ^^f^s et Emjyires de la Lime, avec une AddUion de l'Histoire de l'Étincelle^. Je vous donne encore celui-ci, que j'estime beaucoup davantage ; c'est le Grand Œuvre des Philosophes, qu'un (les plus forts esprits du Soleil a composé. 11 prouve là-dedans que tontes choses sont vraies, et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et que le noir est blanc ; qu'on peut être et n'être pas, en même temps; qu'il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre hôte : son esprit a beaucoup de charmes ; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie ; mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes. »

11 me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti que je me mis à considérer attentivement mes livres et leurs boîtes, c'est-à-dire leurs couvertures, qui me senihlaieul admirables poui' leurs richesses;-

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