‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 19 sur 45 · îC histoire COMIQUK · texte numérisé non relu

îC histoire COMIQUK

du maître des hautes œuvres. Dame, écoutez, le bouriau a un nom aussi bien qu'un ciron. On dit qu'elle aura de son père , en mariage, autant d'écus comme il en faut pour la rançon d'un roi. Enfin, elle est belle et riche, mais ces morceaux-là n'ont garde d'arriver à un pauvre garçon. Hélas ! mon bon Monsieur, faut que vous sachiez... »

Je ne manquai pas, à cet endroit, de l'interrompre : car je pressentais, par ce commencement de digression, une longue enchainure de coq-à-l'àne.

Or, après que nous eûmes bien digéré notre complot, le rustaud prit congé de moi.

H ne manqua pas, le lendemain , de me venir déterrer, justement à l'heure promise. Je laissai mes habits dans la prison, et je m'équipai de guenilles ; car, afin de n'être pas reconnu, nous l'avions ainsi concerté la veille. Sitôt que nous fûmes à l'air, je n'oubliai point de lui compter ses vingt pistoles. 11 les regarda fort, et même avec de grands yeux. « Elles sont d'or el de poids, lui dis-je, sur ma parole.

— Eh! Monsieur, me répliqua-t-il, ce n'est pas à cela que je songe, mais je songe que la maison du grand Macé est à vendre, avec son clos et sa vigne. Je l'aurai bien pour deux cents francs ; il faut huit jours à bâtir le marché, et je voudrais vous prier, mon bon Monsieur, si c'était votre plaisir, de faire que, jusqu'à tant que le grand Macé tienne bien comptées vos pistoles dans son coffre, elles ne deviennent point feuilles de chêne ^ » La naïveté de ce coquin me fit rire.

Cependant nous continuâmes de marcher vers l'église, où nous arrivâmes. Quelque temps après, on y commença la grand'messe ; mais, sitôt que je vis mon

1. C'est-à-dire que le rustaud, à lu fois naïf et m.idré, tout en craignant d'être le jouet d'une illusion magique, demande à ce que la {lerte au cas échéant soit non pour lui, mais pour le futur vendeur.

ORS ÉTATS ET E.MIMRKS DU SOLEIL iVi

garde qui se levait à son rang pour aller à l'offrande, j'arpentai la nef de trois sauts, et, en autant d'autres, je m'égarai prestement dans une ruelle détournée.

De toutes les diverses pensées qui m'agitèrent en cet instant, celle que je suivis fut de gagner Toulouse, dont ce bourg-là n'était distant que d'une demi-lieue, ;"i dessein d'y prendre la poste. J'arrivai au faubourg (I "assez bonne heure ; mais je restai si honteux de voir tout le monde qui me regardait, que j'en perdis contenance. La cause de leur étonnement procédait de mon équijtage ; car, comme en matière de gueuserie j'étais assez nouveau, j'avais arrangé sur moi mes haillons si bizarrement, que, avec une démarche qui ne convenait pas à l'habit, je paraissais moins un pauvre qu'une mascarade, outre que je passais vite, la vue basse ' et sans demander.

A la lin, considéranl (^aune attention si universelle me menaçait d'une suite dangereuse, je surmontai ma honte. Aussitôt que j'apercevais quelqu'un me regarder, je lui tendais la main. Je conjurais môme la charité de ceux qui ne me regardaient point. Mais admirez comment bien souvent, pour vouloir accompagner de trop de circonspection les desseins où la Fortune veut avoir quelque part, nous les ruinons en irrilant cette orgueilleuse ! Je fais cette rétlexion au sujet de mon aventure ; car, ayant aperçu un homme vêtu en bourgeois médiocre, de qui le dos était tourné vers moi :

i< Monsieur, lui dis-je, le tirant par son manteau, si la compassion peut toucher... »

Je n'avais pas entamé le mot qui devait suivre que cet homme tourna la tète. 0 Dieu! que devint-il? Mais , 6 Dieu, que devins-je moi-même? Cet homme était mon getMier.

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