‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 20 sur 45 · Baissant les veux · texte numérisé non relu

Baissant les veux

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Nous restâmes tous deux conslei'iiés d'admiration de nous voir où nous nous voyions. J'étais tout dans ses yeux; il employait toute ma vue. Enfin, le commun intérêt, quoique bien difierent, nous tira l'un et l'autre de l'extase où nous étions plongés.

(( Ah ! misérable que je suis, s'écria le geôlier, faul-il donc que je sois attrapé ! »

Cette parole à double sens m'inspira aussitôt le stratagème que vous allez entendre :

« Eh ! main-forte , Messieurs , main-forte à la justice ! criai-je tant que je pus glapir. Ce voleur a dérobé les pierreries de la comtesse des Mousseaux ; je le cherche depuis un an. Messieurs, continuai-je tout échauffé, cent pistoles pour qui l'arrêtera ! »

J'avais à peine lâché ces mots, qu'une troupe de canaille éboula sur le pauvre ébahi. L'étonnement où mon extraordinaire impudence l'avait jeté, joint à l'imagination qu'il avait que, sans avoir comme un corps glorieux pénétré sans fraction les murailles de mon cachot, je ne pouvais me sauver, le transit tellement qu'il fut longtemps hors de lui-même.

A la lin, toutefois, il se reconnut, et les premières paroles qu'il employa pour détromper le petit peuple furent qu'on se gardât de se méprendre, qu'il était fort homme d'honneur. Indubitablement il allait découvrir tout le mystère; mais une douzaine de fruitières, de laquais et de porte-chaises, désireux de me servir pour mon argent, lui fermèrent la bouche à coups de poing, et d'autant qu'ils se figuraient que leur récompense serait mesurée aux outrages dont ils insulteraient à la faiblesse de ce pauvre dupé, chacun accourait y toucher du pied ou de la main.

« Voyez l'homme d'honneur ! clabaudait cette racaille. Il n'a pourtant pas pu s'empêcher de dire, dès qu'il a reconnu monsieur, qu'il était attrapé! »>

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Le bon de la comédie, c'est que mon geôlier étant en SOS habils de fête, il avait honte de s'avouer compère du bourreau, et craignait même, se découvrant, d'être encore mieux battu. Moi, de mon coté, je pris l'essor durant le plus chaud de la bagarre. J'abandonnai mon salut à mes jambes : elles m'eurent bientôt mis on franchise. Mais, pour mon malheur, la vue que tout le monde recommençait à jeter sur moi, me rejeta tout de nouveau dans mes premières alarmes. Si le spectacle de cent guenilles, qui, comme un branle de petits gueux, dansaient à l'entour de moi, excitait un baj^eur à me regarder, je craignais qu'il ne lût sur mon front (jue j'étais un prisonnier échappé. Si un passant sortait la main de dessous son manteau, je me le figurais un sergent qui allongeait le bras pour m'arrèter. Si j'en remarquais un autre arpentant le pavé sans me rencontrer des yeux, je me persuadais qu'il feignait de ne m'avoir pas vu atin de me saisir par derrière. Si j'apercevais un marchand entrer dans sa boutique, je disais : (c II va décrocher sa hallebarde ! » Si je rencontrais un quartier plus chargé de peuple qu'à l'ordinaire : « Tant de monde, pensais-je, ne s'est point assemblé là sans dessein ! » Si un autre était vide : « On est ici prêt à me guetter ! » Un embarras s'opposait-il à ma fuite : ^< On a barricadé les rues pour m'enclore ! » Enfm, ma peur subornant ma raison, chaque homme me semblait un archer, chaque parole, arrêtez ! et chaque bruit , l'insupportable croassement des verrous de ma prison passée.

Ainsi travaillé de cette terreur panique, je résolus de gueuser * encore, afin de traverser sans soupçon le reste de la ville jusqu'à la porte; mais, de peur qu'on ne me reconnût à la voix, j'ajoutai à l'exercice de quai-

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