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un HISTOIRE COMTOIK
mand* l'adresse de conlrefaire le muet. Je m'avance donc vers ceux que j'aperçois qui me regardent; je pointe un doigt dessous le menton, puis dessus la bouche, et je l'ouvre, en bâillant, avec un cri non articulé, pour faire entendre, par ma grimace, qu'un pauvre muet demande l'aumône.
Tantôt, par charité, on me donnait un compatissement d'épaule; lanlôt, je me sentais fourrer une bribe au poing, et tantôt j'entendais des femmes murmurer que je pourrais bien, en Turquie, avoir été de cette façon martyrisé pour la foi. Entln, j'appris que la gueuserie est un grand livre qui nous enseigne les mœurs des peuples à meilleur marché que tous ces grands voyages de Colomb et de Magellan ^.
Ce stratagème pourtant ne put encore lasser l'opiniâtreté de ma destinée ni gagner son mauvais naturel. Mais à quelle autre invention pouvais-jc recourir? Car, de traverser une grande ville comme Toulouse, où mon estampe -^ m'avait fait connaître même aux harengères, bariolé de guenilles aussi bourrues que celles d'un Arlequin, n'était-il pas vraisemblal)le que je serais observé et reconnu incontinent, et que le contre-charme (le préservatif) de ce danger était le personnage de gueux, dont le rôle se joue sous toutes sortes de visages ? Et puis, quand cette ruse n'aurait pas été projetée avec toutes les circonspections qui la devaient accompagner, je pense que, parmi tant de funestes conjonctures, c'était avoii' le jugement l)ien fort de ne pas devenir insensé.
I. Action (\o (/itnii/Kiiifl.e)' ou (|iiém;iiulor : iiicndicr.
■2. l'orn. M;icr(*ll;tu n;i\ igiit<Mir portugais, mort en lo22, au cours fio rcspcdition qui accomplit lo promicr voyago autour du uionde. Le récit de ce voyage, par Pigalleta l'ait partie, de la lucme bibliothèque que le présent volume.
3. Le portrait mis sur le livre ceiisT' publié, et (|ui est caiise de foutes les mésaventures de l'auti'ur.
ravaiirais donc chemin, quand tout à coup je me sentis obligé de rebrousser arrière; car mon vénérable ^'eùlier et quelque douzaine d'archers de sa connaissance, qui l'avaient lire des mains de la lacaille, s'étant ameutés, et patrouillant toute la ville pour me trouver, >' rencontrèrent malheureusement sur mes voies.
Dabord qu'ils m'aperçurent avec leurs yeux de lynx, voler de toute leur force, et moi voler de toute la mienne fut une même chose. J'étais si légèrement poursuivi, que quelquefois ma liberté sentait dessus mon cou l'haleine des tyrans qui la voulaient opprimer ; mais il me semblait que l'air qu'ils poussaient encourant derrière moi me poussât devant eux. Enlîn, le ciel ou la peur me donnèrent quatre ou cinq ruelles d'avance. Ce fut pour lors que mes chassseurs perdirent le vent et les traces ; moi, la vue et le charivari de celte importune vénerie. Certes, qui n'a franchi, je dis en original, des agonies semblables, peut diflicilement mesurer la joie dont je tressaillis quand je me vis échappé. Toutefois, parce que mon salut me demandait tout entier, je résolus de ménager bien avaricieusement le temps qu'ils consommaient pour m'alteindre. Je me barbouillai le visage, frottai mes cheveux de poussière, dépouillai mon pourpoint, dévalai mon haut-de-chausses, jetai mon chapeau dans un soupirail ; puis, ayant étendu mon mouchoir dessus le pavé, et disposé aux coins quatre petits cailloux, comme les malades de la contagion, je me couchai vis-à-vis, le ventre contre terre, et, d'une voix piteuse, je me mis à geindre fort langoureusement. A peine étais-je là, que j'entendis les cris de cette enrouée populace longtemps avant le bruit de leurs pieds ; mais j'eus encore assez de jugement pour me tenir en la même posture, dans l'espérance de n'en être point connu, et je ne fus point trompé ; car, me prenant tous pour un pestiféré, ils passèient fort vite en se bouchant
lIlblninK uu.MKjl h
le nez, et jetèrent la plupart un double (petite pièce de monnaie) sur mon mouchoir.
L'orage ainsi dissipé, j'entre sous une allée, je reprends mes habits et m'abandonne encore à la Fortune ; mais j'avais tant couru, qu'elle s'était lassée de me suivre. Il le faut bien croire ainsi ; car, à force de traverser des places et des carrefours, d'enfiler et couper des rues, cette glorieuse déesse n'étant pas accoutumée de marcher si vite, pour mieux dérober ma route, me laissa choir aveuglément aux mains des archers qui me poursuivaient. A ma renconlre, ils foudroyèrent (fi- ]-ent éclater) une huée si furieuse, que j'en demeurai sourd. Ils crurent n'avoir point assez de bras pour m'arrêter; ils employèrent les dents et ne s'assuraient pas encore de me tenir ; l'un me traînait par les cheveux, un autre par le collet, pendant que les moins passionnés me fouillaient. La quête fut plus heureuse que celle de la prison : ils trouvèrent le reste de mon or.
Comme ces charitables médecins s'occupaient à guérir l'hydropisie de ma bourse, un grand bruit s'éleva, toute la place retentit de ces mots : « Tue I tue I » et en même temps je vis briller des épées. Ces messieurs qui me traînaient crièrent que c'étaient les archers du grand prévôt qui leur voulaient dérober cette capture.
« Mais prenez garde, me dirent-ils, me tirant plus fort qu'à l'ordinaire, de choir entre leurs mains, car vous seriez condamné en vingt-quatf e heures, et le roi ne vous sauverait pas ! »
A la fin pourtant, effrayés eux-mêmes du chamaillis qui commençait à les atteindre, ils m'abandonnèrent si universellement, que je demeurai tout seul au milieu de la rue, pendant que les agresseurs faisaient boucherie de tout ce qu'ils rencontraient. Je vous laisse à penser si jo pris la fuite, moi qui avais également à craindre l'un et l'autre paiti. Lu i)cu de loups, je m'éloignai de
la ba^'arre ; mais, comme déjà je demandais le chemin de la porte, un torrent de peuple, qui fuyait la mêlée, dégorgea dans ma rue. Ne pouvant résister à la foule, je la suivis ; et, me fâchant de courir si longtemps, je gagnai à la fin une petite porte fort sombre, où je me jetai pùle-mêle avec d'autres fuyards.
Nous la bâclâmes dessus nous ; puis, quand tout le monde eut repris haleine :
« ('amaradcs, dit un de la troupe, si vous m'en croyez, passons les deux guichets et tenons fort dans le préau. » Ces épouvantables paroles frappèrent mes oreilles d'une douleur si surprenante, que je pensai tomber mort sur la place. Hélas! tout aussitôt, mais trop tard, je m'aperçus que, au lieu de me sauver dans un asile comme je croyais, j'étais venu me jeter moimême en prison, tant il est impossible d'échapper à la vigilance de son étoile. Je considérai cet homme plus attentivement, et je le reconnus pour un des archers qui m'avaient si longtemps couru (poursuivi). La sueur froide m'en monta au front, et je devins pâle, prêt à m'évanouir. Ceux qui me virent si faible, émus de compassion, demandèrent de l'eau ; chacun s'approcha pour me secourir, et, par malheur, ce maudit archer fut des plus hâtés ; il n'eut pas plutôt jeté les yeux sur moi, qu'aussitôt il me reconnut. Il lit signe à ses compa* gnons, et en même temps on me salua d'un : « Je vous fais i^risonnier de par le roi ! » 11 ne fallut pas aller plus loin pour m'écrouer.
Je demeurai dans Ja morgue * jusqu'au soir, où
1. Morgue s'est dit autrefois pouf visage; aussi donna-t-on ce nom à une espèce de vestibule des prisons, où les prisonniers étaient retenus jusqu'à ce que tous les guichetiers — comme nous le voyons faire ici — les eussent bien dévisagés, pour être âùrs de les reconnaître en cas de tentative d'évasion. Plus tard la même désignation fut appliquée, par analogie, à la salle où Ion expose les morts dont l'identité n'est pas encore reconnue.
14i HISTOIRE co.Minur:
cliaque giiichelier, liiii après l'autre, par une exacte dissection des parties de mon visage, venait tirer mon tableau sur la toile de sa mémoire.
A sept heui'es sonnantes, le bruit d'un trousseau df clefs donna le signal de la retraite. On me demanda si je voulais être conduit à la chambre d'une pistole ; je répondis d'un baissement de tête.
<( De l'argent donc ! » me répliqua ce guide. Je connus bien que j'étais en lieu où il m'en faudrait avaler bien d'autres ; c'est pourquoi je le priai, en cas que sa courtoisie ne pût se résoudre à me faire crédit jusqu'au lendemain, qu'il dit de ma part au geôlier de me rendre la monnaie qu'on m'avait prise.
« Oh! par ma foi, répondit ce maraud, notre maitre a bon cœur, il ne rend rien. Est-ce donc que, pour votre beau nez?... Eh! allons, allons aux cachots noirs. »
En achevant ces paroles, il me montra le chemin par un grand coup de son trousseau de clefs, la pesanteur duquel me fit culbuter et rouler du haut en bas d'une montée obscure jusqu'au pied d'une porte qui m'arrêta ; encore, n'aurais-jepas reconnu que c'en était une sans l'éclat du choc dont je la heurtai, car je n'avais plus mes yeux : ils étaient demeurés au haut de l'escalier sous la ligure d'une cbandelle, que tenait à quatrevingts marches au-dessus de moi mon bourreau de conducteur. En effet, cet homme-ii^ve, 2)ian piano descendu, démêla trente grosses serrures, décrocha autant de barres, et, le guichet seulement enlre-bàillé, d'une secousse de genoux, il m'engouffra dans celte fosse, dont je n'eus pas le temps de remarquer toute l'horreur, tant il retira vite après lui la porte. Je demeurai dans la bourbe jusqu'aux genoux. Si je pensais gagner le bord, j'enfonçais jusqu'à la ceinture. Le gloussement terrible des crapauds qui pataugeaient dans la vase me faisait souhaiter d'être sourd; je sen-
])i:S ETATS ET EMPIRES DU SdLElL li.j
lais des lézarJs monter le long de mes cuisses ; des couleuvres m'entorliller le cou, elj'en entrevis une, h la sombre clarté de ses prunelles élincelantes, qui, de sa gueule toute noire de venin, dardait une langue à Il ois pointes, dont la brusque agitation paraissait une foudre où ses regards mettaient le feu.
D'exprimer le reste, je ne puis : il surpasse toute créance; et puis, je n'ose tâcher à m'en ressouvenir, tant je crains que la certitude où je pense être d'avoir lianclii ma piison ne soit un songe duquel je me vais éveiller.
J/aiguille avait marqué dix heures au cadran de la grosso tour, avant que personne eût frappé à mon tombeau. Mais, environ ce temps-là, comme déjà la douleur d'une amère tristesse commençait à me sert'er le cœur, et désordonner ce juste accord qui fait la vie, j'entendis une voix, laquelle m'avertissait de saisir la perche qu'on me présentait. Après avoir, parmi l'obscurilé, tâtonné l'air assez longtemps pour la trouver, j'en rencontrai un bout; je le pris tout ému, et mon geôlier, tirant l'autre à soi, me pécha au milieu de ce marécage. Je me doutai que mes affaires avaient pris une autre face; car il me fit de profondes civilités, ne me parla que la tête nue, et me dit que cinq ou sixpersoiHies de condition attendaient dans la cour, pour me voir. Il n'est pas jusqu'à cette bète sauvage, qui m'avait enfermé dans la cave que je vous ai décrite, lequel eut l'impudence de m'aborder , avec un genou en terre j m'ayant baisé les mains, de l'une de ses pattes, il m'ôta quantité de limaçons qui s'étaient collés à mes cheveux, et, de l'autre, il fit choir un gros tas de sangsues dont j'avais le visage masqué.
Après cette admirable courtoisie :
« Au moins, me dit-il, mon bon seigneur, vous vous souviendrez de la peine et du soin qu'a pris auprès dé
WCy HISTOIRE COMIQUE
vous le firos ISicolas. Pardi! écoulez, quand c'eût été pour le roi ! Ce n'est pas pour vous le reprocher, déa. »
Outré de l'elfronlerie du maraud, je lui fis signe que je m'en souviendrais. Par mille détours effroyables, j'arrivai enfin à la lumière ; et puis dans la cour, où, sitôt que je fus entré, deux hommes me saisirent, que d'abord je ne pus connaître, à cause qu'ils s'élaienl jetés sur moi en même temps et me tenaient l'un et l'autre la face attachée contre la mienne. Je fus longtemps sans les reconnaître ; mais les transports de leur amitié prenant un peu de trêve, je reconnus mon cher Colignac et le brave marquis.
Colignac avait le bras en écharpe, et Cussan fut le premier qui sortit de son extase :
« Hélas ! dit-il, nous n'aurions jamais soupçonné un tel désastre, sans votre coureur et le mulet, qui sont arrivés cette nuit aux portes de mon ciiàleau ; leur poitrail, leurs sangles, leur croupière, tout était rompu, et cela nous a fait présager quelque chose de votre malheur. IVous sommes montés aussitôt à cheval ; et n'avons pas cheminé deux ou trois lieues vers Colignac, que tout le pays, ému de cet accident, nous en a particularisé les circonstances. Au galop, en même temps, nous avons donné jusqu'au bourg oii vous étiez en prison ; mais, y ayant appris votre évasion, sur le bruit que vous aviez tourné du côté de Toulouse, avec ce que nous avions de nos gens, nous y sommes venus à toute bi'ide. Le premier à qui nous avons demandé de vos nouvelles nous a dit qu'on vous avait repris. En même temps, nous avons poussé nos chevaux vers cette prison; mais d'autres gens nous ont assuré que vous vous étiez évanoui de la main des sergents. Et, comme nous avancions toujours chemin, des bourgeois se contaient l'un à l'autre que vous étiez devenu invisible. Enfin, à force de prendre Iani.Mio, nous avons su
que, après vous avoir pris, perdu el repris je ne sais combien de fois, on vous menait à la prison de la ^'rosse Tour. Nous avons coupé chemin à vos archers, el, d'un bonheur plus apparent que véritable, nous les avons rencontrés en tète , attaqués , combattus et mis en fuite; mais nous n'avons pu apprendre, des blessés mêmes que nous avons pris, ce que vous étiez devenu, jusqu'à ce matin qu'on nous est venu dire que vous étiez aveuglément venu vous-même vous sauver en prison, Colignac est blessé en plusieurs endroits, mais fort légèrement. Au reste, nous venons de mettre ordre que vous fussiez logé dans la plus belle chambre d'ici. Comnii' vous aimez le grand air, nous avons fait meubler un petit appartement pour vous seul, tout au haut de la grosse Tour, dont la terrasse vous servira de balcon; vos yeux du moins seront en liberté, malgré le corps qui les attache.
— Ah! mon cher Dyrcona, s'écria le comte, prenant alors la parole, nous fûmes bien malheureux de ne pas l'emmener quand nous partîmes de Colignac î Mon cœur, par une tristesse aveugle dont j'ignorais la cause, me prédisait je ne sais quoi d'épouvantable. Mais n'importe ; j'ai des amis, tu es innocent, et, en tout cas , je sais fort bien comme on meurt glorieusement. Une rnle chose me désespère. Le maraud sur lequel je voulais essayer les premiers coups de ma vengeance (tu conçois bien que je parle de mon curé) n'est plus en état de la ressentir : ce misérable a rendu l'âme. Voici le détail de sa mort. 11 courait avec son serviteur, pour chasser ton coureur dans sou écuiie, quand ce cheval, d'une lidélité par qui peut-être les secrètes lumières de son instinct ont redoublé, tout fougueux, se mit à ruer, mais avec tant de furie et de succès, que, en trois coups de pied contre qui la tète de ce buftle échoua, il lit vaquer son bénéfice. Tu ne comprends pas sans doute les
lis HISTOIRE COMIQLE
causes de la haine de ecL insensé, mais je le les veux découvrir. Sache donc, pour prendre l'alfaire de plus haut, que ce saint homme, Normand de nation et chicaneur de son métier, qui desservait, selon l'argent de pèlerins, une chapelle abandonnée, jeta un dévolu sur la cure de Colignac; et que, malgré tous mes efforts pour maintenir le possesseur dans son bon droit, le drôle patelina si bien ses juges , qu'à la lin, malgré nous, il fut notre pasteur.
« Au bout d'un an, il me plaida aussi sur ce qu'il entendait que je payasse la dime*. On eut beau lui représenter ([ue, de temps immémorial, ma terre était franche, il ne laissa pas d'intenter son procès, qu'il perdit ; mais, dans les procédures, il fit naître tant d'incidents, que, à force de pulluler, plus de vingt autres procès ont germé de celui-là, qui demeureront au croc, grâce au cheval dont le pied s'est trouvé plus dur que la cervelle de M. Jean. Voilà tout ce que je puis conjecturer du vertigo de notre pasteur. Mais admirez avec quelle prévoyance il conduisait sa rage ! On me vient d'assurer que, s'étant mis en tète le malheureux dessein de ta prison, il avait secrètement permuté la cure de Colignac contre une autre cure en son pays, où il s'attendait de se retirer aussitôt que tu serais pris. Son serviteur même a dit que, voyant ton cheval près de son écurie, il lui avait entendu murmurer que c'était de quoi le mener en lieu où on ne l'atteindrait pas. »
En suite de ce discours, Colignac m'avertit de me délier des offres et des visites que me rendrait peut-être une personiKi 1res puissante, qu'il me nomma ; que c'était par son crédit que messire Jean avait gagné le procès du dévolu, et que celle personne de qualité avait
1. I.;i (lime on prrlèvrMiUMil ilii (iixiciiio siif li' pi oïliiit îles liions constituait, sous l'aïuicii rt'ginic . lo njvtiim ik's ix'nclH os urclf-siastique!^.
Di:S ÉTATS ET EMPIRES DU SOLEIL
<M||i,iir l'affaire pour lui, en payement des services que ce bon prêtre, du temps qu'il était cuistre, avait rendus au collège à son lils.
u Or, continua Colipnac, comme il est bien malaisé (le plaider sans aigreur et sans qu'il reste à l'âme un .iuactère d'inimitié cjui ne s'efface plus, encore qu'on nous ait rapatriés, il a toujours depuis cherché secrètement les occasions de me traverser. Mais il n'importe ; j'.ii plus de parents que lui dans la robe, j'y ai beaucoup il amis, et, tout au pis, nous saurons y interposer l'autorité royale. »
Après que Colignac eut dit, ils tâchèrent l'un et l'autre de me consoler ; mais ce fut par les témoignages d'une douleui si tendre que la mienne s'en augmenta.
Sur CCS entrefaites, mon geôlier nous vint retrouver pour nous avertir que la chambre était prête.
« Allons la voir, » répondit Cussan. Il marcha, et nous le suivîmes. Je la trouvai fort ajustée. '( Il ne manque rien, leur dis-je, sinon des livres. »
Colignac me promit de m'envoyer dès le lendemain tous ceux dont je lui donnerais la hste. Quand nous eûmes bien considéré et bien reconnu, par la hauteur de ma tour, par les fossés à fond de cuve qui l'environnaient et par toutes les dispositions de mon appartement, que de me sauver était une entreprise hors du pouvoir humain, mes amis, se regardant l'un l'autre, et puis jetant les yeux sur moi, se mirent à pleurer; mais, comme si tout à coup notre douleur eijt fléchi la colère du ciel, une soudaine joie attira l'espérance et , l'espérance de secrètes lumières, dont ma raison se trouva tellement éblouie, que, d'un emportement contre ma volonté, qui me semblait ridicule à moi-même :
(( Allez! leur dis-je, allez m'attendre à Colignac : j'y serai dans trois jours, et envoyez-moi tous les instruments de mathématique dont je travaille ordinaire-
ment. Au l'este, vous trouverez dans une ffrande boîte force cristaux taillés de diverses façons, ne les oubliez pas. Toutefois, j'aurai plus tôt fait de spécifier dans un mémoire les choses dont j'ai besoin. »
Ils se chargèrent du billet que je leur donnai, sans pouvoii' pénétrer mon intention. Après quoi je les congédiai.
Depuis leur dépait, jene ils que ruminer à l'exécution des choses que j'avais préméditées, et j'y ruminais encore le lendemain, quand on m'apporta de leur pari tout ce que j'avais marqué au catalogue. Un valet de chambre de Colignac me dit qu'on n'avait point vu son maître depuis le jour précédent, et qu'on ne savait ce qu'il était devenu. Cet accident ne me troubla point, parce qu'aussitôt il me vint à la pensée qu'il serait sans doute allé en cour solliciter ma sortie. C'est pourquoi, sans m'étonner, je mis la main à l'œuvre. Huit jours durant je charpentai, je rabolai, je collai, enfin je construisis la machine que je vous vais décrire.
Ce fat une grande boîte fort légère et qui fermait fort juste ; elle était haute de six pieds ou environ, et large de trois à quatre. Cette boîte était trouée par en bas; et, par-dessus la voûte, qui l'était aussi, je posai un vaisseau de cristal, troué de même, fait en globe, mais fort ample, dont le goulot aboutissait justement et s'encluVssait dans le perluis (trou) que j'avais pratiqué au chapiteau.
Le vase était construit exprès à plusieurs angles et en forme d'icosaèdre (prisme à vingt facettes) atin que, chaque facette étant convexe et concave, ma boule produisît l'effet d'un miroir ardent.
Legeôliei' ni ses guiclietiers ne montaient jamais à ma chambre qu'ils ne me rencontrassent occupé à ce li-avail ; mais ils ne s'en étonnaient point, à cause des gentillesses de mécanique qu'ils voyaient dans ma
chambre, dont je me disais l'inventeur. Il y avait, entre aulros, une horloge, à vent, un -œil artificiel avec lequel on voit la nuit, une sphère où les astres suivent le mouvement qu'ils ont dans le ciel. Tout cela leur persuadait que la machine oiî je travaillais était une curiosité semblable; et puis l'argent dont Colignac leur i:raissait les mains les faisait marcher doux en beau- I Mup de pas difficiles. Or, il était neuf heures du matin, mon geôlier était descendu, et le ciel était obscurci, quand j'exposai cette machine au sommet de ma tour, c'est-à-dire au lieu le plus découvert de ma terrasse. Elle fermait si bien, qu'un seul grain d'air, hormis par les deux ouvertures, ne s'y pouvait glisser, et j'avais emboîté par dedans un petit ais fort léger, qui servait à m'asseoir. ,
Tout cela disposé de la sorte, je m'enfermai dedans, et j'y demeurai près d'une heure, attendant ce qu'il plairait à la fortune d'ordonner de moi.
Quand le soleil, débarrassé de nuages, commença d'éclairer ma machine, cet icosaèdre transparent , qui recevait à travers ses facettes les trésors du soleil, en répandait par le bocal la lumière dans ma cellule ; et, comme cette splendeur s'affaiblissait à cause des rayons qui ne pouvaient se replier jusqu'à moi sans se rompre beaucoup de fois, cette vigueur de clarté tempérée convertissait ma châsse en un pelit ciel de pourpre émaillé d'or.
J'admirais avec extase la beauté d'un coloris si mélangé, et voici que tout à coup je sens mes entrailles (le la même façon que les sentirait tressaillir quelqu'un enlevé par une poulie. J'allais ouvrir mon guichet pour connaître la cause de cette émotion; mais comme j'avançais la main, j'aperçus, par le trou du plancher de ma boîte, ma tour déjà fort basse au-dessous de moi ; et mon petit château en l'air, poussant mes pieds
HISTOIRE COAlIgUi:
t'onlio-nionl, me lil voir ou \m tour do main Toulouso qui s'entourait en terre.
Ce prodige m'étonna, non point à cause d'un effort si sul)il, mais à cause de cet épouvantable emportement de la raison humaine, au succès d'un dessein qui m'avait même effrayé en l'imaginant. Le reste ne me surprit pas, car j'avais bien prévu que le vide qui surviendrait dans l'icosaèdre, à cause des rayons unis du soleil parles verres concaves, attirerait, pour le remplir, une furieuse abondance d'air, dont ma boite serait enlevée, et que, à mesure que je monterais, l'horrible vent qui s'engouffrerait par le trou ne pourrait s'élever jusqu'à la voûte qu'en pénétrant cette machine avec furie, et la poussant en haut ^
Quoique mon dessein fût digéré avec beaucoup de précaution, une circonstance toutefois me trompa, pour n'avoir pas assez espéré de la vertu de mes miroirs. J'avais disposé autour de ma boîte une petite voile, facile à contourner, avec une ficelle dont je tenais le bout, qui passait par le bocal du vase ; car je m'étais imaginé qu'ainsi, quand je serais en l'air, je pourrais prendre autant de vent qu'il m'en faudrait pour arriver à Colignac ; mais, en un clind'œil, le soleil, qui battait à plomb et obliquement sur les miroirs ardents de l'icosaèdre, me guinda si haut, que je perdis Toulouse de vue. Cela me fit abandonner ma ficelle, et, fort peu de temps après, j'aperçus, par une des vitres que j'avais pratiquées aux quatre côtés de la machine , ma petite voile, arrachée, qui s'envolait au gi'é d'un tourbillon entonné dedans.
I. Il est iinpossiWli^ de trouvor dans l'appareil ipii \ient d'être di-rrit rien qui s'accorde, mcme delà façon la plus fantaisiste, avec une thcorie statique quelconque. Nous ne devons y voir qu'une affirmation intuitive en quelque sorte du grand i)rincipe d'existence du vide, à propos duquel alors tant de discussions ardentes avaient lieu.
l)i:S ÉTATS ET EMPIRES DU SOLEIL \:\'A
if mo souviens qu'en moins d'une lieure je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Je m'en aperçus bientôt, parce que je voyais grêler et pleuvoir plus bas que moi.
On me demandera peut-être d'où venait alors ce vent ->.ins lequel ma boîte ne pouvait monter), dans un • lai.'o du ciel exempt de météores. Mais, pourvu qu'on m'fcoute, je satisferai à cette objection. Je vous ai dit que, le Soleil, qui battait vigoureusement sur mes miroiis concaves, unissant les rayons dans le milieu du vase, chassait avec son ardeur, par le tuyau d'en haut, l'air dont il était plein, et qu'ainsi le vase demeurant vide, la nature, qui l'abhorre i, lui faisait relmmer, par l'ouverture basse, d'autre air pour se remplir; s'il en perdait beaucoup, il en recouvrait autant; et, de cette sorte, on ne doit pas s'étonner que, dans une région au-dessus de la moyenne où sont les vents, je continuasse de monter, parce que l'éther devenait vent, par la furieuse vitesse avec laquelle il s'engoufl'rait pour empêcher le vide; et devait, par conséquent, pousser sans cesse ma machine.
Je ne fus quasi pas travaillé de la faim, hormis lorsque je traversai cette moyenne région; car, véritablement, la froideur du climat me la fit voir de loin ; je dis (le loin, à cause qu'une bouteille d'essence 2, que je portais toujours, dont j'avalai quelques gorgées, lui défendit d'approcher.
Pendant tout le reste de mon voyage , je n'en sentis
1. « La nature ablcorm le vide », cette formule, que d'ailleurs l'auteur entend ici ridiculiser, servait depuis bien longtemps d'argument sans réplique pour justifier des phénomènes qui ne furent vraiment expliqués que lorsque les expériences de Pascal eurent fixé la théorie de la pression atmosphérique.
2. Evidemment il ne s'agit pas ici d'une huile essentielle, comme on dit aujourd'hui , mais dune de ces liqueurs quintessentielles extraites de substances nutritives dont certains alchimistes prétendaient avoir découvert la préparation.
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aucune nlleinte; au contraire, plus j'avançais vers ce monde enflammé, plus je me trouvais robuste. Je sentais mon visage un peu chaud et plus gai qu'à l'ordinaire; mes mains paraissaient plus colorées d'un vermeil agréable, et je ne sais c[uelle joie coulait parmi mon sang, qui me faisait (Mre au delà de moi.
Une chose peut causer de l'étonnement, à savoir, pourquoi les approches de ce globe ardent ne me consumaient pas, puisque j'avais presque atteint la pleine activité de sa sphère; mais en voici la raison. Ce n'est point, à proprement parler, le feu même qui brûle ; mais une matière plus grosse que le feu pousse çà e t là par les élans de sa nature mobile; et cette poudre de bluettes, queje nomme feu, par elle-même mouvante, tient, sans doute, toute son action de la rondeur de ces atomes, car ils chatouillent, échauff'ent ou brûlenl, selon la figure des corps qu'ils traînent après eux. Ainsi la paille ne jette pas une flamme si ardente que le bois; le bois brûle avec moins de violence que le fer; et cela procède de ce que le feu de fer, de bois et de paille, quoique en soi le même feu, agit toutefois diversement selon la diversité des corps qu'il remue. C'est pourquoi, dans la paille, le feu (cette poussière quasi spirituelle) n'étant embarrassé qu'avec un corps mou, il est moins corrosif; dans le bois, dont la substance est plus compacte , il entfe plus durement ; et dans le fer, dont la masse est presque tout à fait solide et liée de parties angulaires, il pénètre et consume ce qu'on y jette, en un tour de main. Toutes ces observations étant si familières, on ne s'étonnera point que j'approchasse du Soleil sans être brûlé, puisque ce qui brûle n'est pas le feu, mais la matière où il est allaché; et que le feu du Soleil ne peut èlre mêléd'aucime matière. .N'expéiimentons-nous ]ias même que la
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joie, (iiii est un feu, parce qu'il ne remue qu'un sang aérien, dont les particules fort déliées glissent doucement contre les membranes de notre chair, chatouille et fait naître je ne sais quelle aveugle volupté? et que < 'II"' volupté, ou, pour mieux dire, ce premier progrès dt^ douleur, n'arrivent pas jusqu'à menacer l'animal de nioi(, mais jusqu'à lui faire sentir que l'envie cause un mouvement à nos esprits que nous appelons joie? Ce n'est pas que la fièvre, encore qu'elle ait des accidents tout contraires, ne soit un feu aussi bien que la joie, mais c'est un feu enveloppé dans un corps, dont les grains sont cornus, telle qu'est la bile noire ou la mélancolie, qui, venant à darder ses pointes crochues partout où sa nature mobile le promène, perce, coupe, écorche , et produit, par cette agitation violente, ce qu'on appelle ardeur de fièvre K Mais cette enchaînure de preuves est fort inutile; les expériences les plus vulgaires suffisent pour convaincre les aheurtés. Je n'ai pas de temps à perdre, il faut penser à moi. Je suis, à l'exemple de Phaéton, au milieu dune carrière où je ne saurais rebrousser, et dans laquelle, si je fais un faux pas, toute la nature ensemble n'est pas capable de me secourir.
Je connus très distinctement, comme autrefois j'avais soupçonné, en montant à la Lune, cju'en efi'et c'est la Terre qui tourne d'orient en occident à l'entour du Soleil, et non pas le Soleil autour d'elle ; car je voyais, en suite de la France, le pied de la botte d'Italie, puis la mer Méditerranée, puis la Grèce, puis le Bosphore, le Pont-Euxin, la Perse, les Indes, la Chine, et enfin le Japon passer successivement vis-à-vis du trou de ma loge ; et, quelques heures après mon élévation, toute la
I. Tout cet essai de démonstration de la théorie du feu et delà chaleur est une paraphrase des mêmes idées épicuriennes, auxquelles l'auti'ur a déjà fait maint emprunt pour son précédent récit.
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mer du Siul, ayant loiiiiu'', laissa iviollio à sa placo le continent de l'Amérique '.
Je distiuiiuai elairemenl toutes ces révolutions, et je me souviens même que, longtemps après, je vis encore l'Europe remonter une fois sur la scène, mais je n'y pouvais plus remarquer séparément les Étals, à cause de mon exaltation (élévation), qui devint trop haute. Je laissai sur ma route, tantôt à gauche, tantôt h droite, plusieurs terres comme la nôtre, où, pour peu que j'atteignisse les sphères de leur activité, je me sentais fléchir. Toutefois, la rapide vigueur de mon essor surmontait celle de ces attractions.
Je côtoyai la Lune, c[ui, pour lors, se trouvait entre le Soleil et la Terre, et je laissai Vénus à main droite. JMais, à propos de cette étoile, la vieille astronomie a tant prêché que les planètes sont des astres qui tournent à l'entour de la Terre, que la moderne n'oserait en douter. Et je remarquai, toutefois, que, durant tout le temps que Vénus parut au deçà du Soleil, à l'entour duquel elle tourne, je la vis toujours en croissant ; mais, achevant son tour, j'observai que, à mesure qu'elle passa derrière, ses cornes se rapprochèrent et son ventre noir se redoia. Or, cette vicissitude de lumières et de ténèbres montre bien évidemment que les planètes sont, comme la Lune et la Terre, des globes sans clarté, qui ne sont capables que de rétléchir celle qu'ils empruntent -.
En effet, à force de monter, je fis encore la même observation de Mercure^. Je remarquai, de plus, que tous
i. Très ingénieuse façon d'affirmer la rotation de la Terre.
2. La science moderne affirme cette analogie, qui était alors très vivement contestée.
I{. La planète de ce nom, qui est la plus raiiiirochi r du Soleil. A l'époque ou Cyrano écrivait, l'on no eotiuaissait d'autres snti'llites aux planètes que ceux que Galilée ;ivait découverts autour de Jupiter. C'est donc ])ar intuition analogirpie que le voyageur supjtosc de petits mondes se mouvant autour dos mondes planétaires. L'hypothèse s'est depuis
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ces mondes ont encore dautres petits mondes qui se meuvent àl'entour d'eux. Rêvant depuis aux causes de la construction de ce grand univers, je me suis imaginé qiiau débrouillement du chaos, après que Dieu eut créé la matière, les corps semblables se joignirent, par ce pi incipe d'amour inconnu avec lequel nous expérimentons ([ue toute chose cherche son pareil. Des particules formées de certaine façon s'assemblèrent ; et cela lit lair. D'autres, à qui la ligure donna sans doute un mouvement circulaire, composèrent, en se liant, les globes qu'on appelle astres, qui non seulement à cause de cette inclination de pirouetter sur leurs pôles, à laquelle leur tigure les nécessite, ont dû s'amasser en rond, comnit3 nous le voyons, mais ont dû même, s'évaporant (le la masse, et cheminant dans leur fuite d'une allure semblable, faire tourner les orbes moindres qui se rencontraient dans la sphère de leur activité. C'est pourquoi Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne ont été contraints de pirouetter et rouler tout ensemble à l'entour du Soleil.
Ce n'est pas qu'on ne se puisse imaginer qu'autrefois -tous ces autres globes n'aient été des soleils, puisqu'il reste encore à la Terre, malgré son extinction présente, assez de chaleur pour faire tourner la Lune autour d'elle, par le mouvement circulaire des corps qui se déprennent de sa masse, et qu'il en reste assez à Jupiter pour en faire tourner quatre. Mais ces soleils, à la longueur du temps, ont fait une perte de lumière et de feu si considérable, par l'émission continuelle des petits corps qui font l'ardeur et la clarté, qu'ils sont demeurés un marc froid, ténébreux et presque impuissant. Nous découvrons môme que ces taches qui sont au Soleil, dont les anciens ne s'étaient point aperçus, croissent de jour en jour.
vériflée pour jiliisimirs phui.'los. Deux siiloUites de Mai's u'out été iiotiuiinient découverts queii 1877.
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Or, que sail-on si ce n esL point une cioùle qui se forme en sa superficie, sa masse qui s'éteint, à mesure que la lumière s'en déprend ; el s'il ne deviendra point, quand lous ces corps mobiles l'auront abandonné, un corps opaque comme la Terre ? 11 y a des siècles fort éloignés, au delà desquels il ne parait aucun vestige du genre humain. Peut-être qu'auparavant la Terre était un Soleil peuplé d'animaux proportionnés au climat qui les avait produits; et peut-être que ces animaux-là étaient les démons de qui l'antiquité raconte tant d'exemples. Pourquoi non? ^'e se peut-il pas faire que ces animaux, depuis l'extinction de la Terre, y ont encore habité quelque temps, et que l'altération de leur globe n'en avait pas détruit encore toute la race? En elfet, leur vie a duré jusqu'à celle d'Auguste, au témoignage de Plularque. Il semble môme que le testament prophétique et sacré de nos premiers patriarches nous ait voulu conduire à cette vérité par la main ; car on y lit, auparavant qu'il soit parlé de l'homme, la révolte des anges. Cette suite de temps que l'Écrituie observe, n'est-elle pas comme une demi-preuve que les anges ont habité la Terre avant nous, et que ces orgueilleux, qui avaient habité notre monde du temps qu'il était soleil, dédaignant peut-être, depuis qu'il fut éteint, d'y continuer leur demeure, et sachant que Dieu avait posé son trône dans le Soleil, osèrent entreprendre de l'occuper? Mais Dieu, qui vouhit punir leur audace, les chassa même de la Terre et créa riiomme, moins parfait, mais, par conséquent, moins superbe, pour occuper leurs places vides.
Environ au bout de qiudrc mois de voyage, du moins nulant qu'on saurait supputer quand il n'arrive point de nuit |)0ur distinguer le jour, j'abordai une de ces petites terres (|ui volligenl à l'entour du Soleil (que les mathénuilitiens appelleid des macules, où, à cause des
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miajL^es interposés, mes Jiiiroiis, ne réunissant plus tant de chaleur, et l'air, par conséquent, ne poussant plus nia cabane avec lant de vigueur, ce qui resta de vent ne fut capable que de soutenir ma chute et me descendre sur la pointe d'une fort haute montagne où je baissai doucement.
Je vous laisse à penser la joie que je sentis de voitmes pieds sur un plancher solide, après avoir si longtemps joué le personnage d'oiseau. En vérité, des paroles sont faibles pour exprimer l'épanouissement dont je tressaillis lorsqu'enfin j'aperçus ma tête couronnée de la clarté des cieux. Cette extase pourtant ne me transporta pas si fort que je ne songeasse, au sortir de ma boîte, à couvrir son chapiteau avec ma chemise, auparavant que de m'éloigner, parce que j'appréhendais, si l'air devenant serein, le Soleil eût rallumé mes miroirs, comme il était vraisemblable, de ne plus retrouver ma maison.
Par des crevasses que des ravines d'eau témoignaient avoir creusées, je dévalai (descendis) dans la plaine, où, pour l'épaisseur du limon dont la terre était grasse, je ne pouvais quasi marcher. Toutefois, au bout de quelque espace de chemin, j'arrivai dans une fondrière où je rencontrai un petit homme, tout nu, assis sur une pierre, qui se reposait. Je ne me souviens pas si je lui parlai le premier, ou si ce fut lui qui m'interrogea ; mais j'ai la mémoire toute fraîche, comme si je l'écoutais encore, qu'il me discourut, pendant trois grosses heures, en une langue que je sais bien n'avoir jamais ouïe, et qui n'a aucun rappoit avec pas une de ce monde-ci, laquelle toutefois je compris plus vite et plus intelligemment que celle de ma nourrice.
Il m'expliqua, quand je jnefus enquis d'une chose si merveilleuse, que dans les sciences il y avait un vrai hors lequel on était toujours éloigné du facile; (|ue
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plus un idiome s'éloignait de ce vrai, plus il se rencou- Irait au-dessous de la couceplion, ol do moinsfacile intelligence.
«De môme, continua-1-il, dans la niusi(|ue, ce vrai ne se rencontre jamais, que l'ànie, aussitôt soulevée, ne s'y porte aveuglément. Nous ne le voyons pas, mais nous sentons que la nature le voit; et, sans pouvoir comprendre en quelle sorte nous en sommes absorbés, il ne laisse pas de nous ravir, et nous ne saurions remarquer où il est. Il en va des langues tout de même. Qui rencontre cette vérité de lettres, de mots et de suite, ne peut jamais, en s'exprimant, tomber au-dessous de sa conception : il parle toujours égal à sa pensée; et c'est pour n'avoir pas la connaissance de ce parfait idiome, que vous demeurez court, ne connaissant pas l'ordre ni les paroles ({ui puissent expliquer ce que vous imaginez. »
Je lui dis que le premier homme de notre monde s'était indubitablement servi de cette langue, parce que chaque nom qu'il avait imposé à chaque chose déclarait son essence.
Il m'interrompit et continua : u Elle n'est pas simple^ ment nécessaire pour exprimer toutce que l'esprit conçoit, mais sans elle on ne peut pas être entendu de tous; Comme cet idiome est l'instinct ou la voix de la nature, il doit être intelligible à tout ce qui vit sous le ressort de la nature. C'est pourquoi, si vous en aviez l'intelligence, vous pourriez communiquer et discourir de toutes les leurs, à caus(> rfue c'est le langage même de la nnliirc, par (jui elle S(! l'ail ciilciKlre à tous les animaux.
« Que la lacilité avec laquelle vous entendez le sens d'une langue qui ne sonna jamais à votre ouïe ne vous étonne donc plus. Quand je parle, votre Ame rencontre, dans cliaciui de mes mois, ce vrai «pi'elle cherche à
Idtons; et, quoique sa raison ne l'entende pas, elle a chez soi nature, qui ne saurait manquer de l'entendre.
— Ah! c'est sans doute, m'écriai-je, par l'entremise de cet énergique idiome qu'autrefois notre premier père conversait avec les animaux et qu'il était entendu d'eux ? Car, comme la domination sur toutes les espèces lui avait été donnée, elles lui obéissaient, parce qu'il les faisait obéir en une langue qui leur était connue; et <'(^st aussi pour cela (cette langue mère étant perdue) quelles ne viennent point aujourd'hui comme jadis, (|uand nous les appelons, à cause qu'elles ne nous entendent plus. »
Le petit homme ne fit pas semblant de me vouloir répondre; mais, reprenant le fil de son discours, il allait continuer, si je ne l'eusse interrompu encore une fois. Je lui demandai donc en quel monde nous respirions; s'il était beaucoup habité, et quelle sorte de gouvernement maintenait leur police.
« Je vais, expliqua-t-il, vous étaler des secrets qui ne sont point connus en votre climat.
« Regardez bien la terre où nous marchons ! Elle était, il n'y a guère, une masse indigeste et brouillée, un chaos de matière confuse, une crasse noire et gluante , dont le Soleil s'était purgé. Or, après que, par la vigueur des rais qu'il dardait contre, il a eu mêlé, pressé et rendu compactes ces nombreux nuages d'atomes; après, dis-je, que, par une longue et puissante coction, il a eu séparé dans cette boule les corps plus contraires et réuni les plus semblables, cette masse, outrée de chaleur, a tellement sué, qu'elle a fait un déluge qui l'a couverte plus de quarante jours, car il fallait bien, à tant d'eau, cet espace de temps pour s'écouler aux régions les plus penchantes et les plus basses de notre globe.
« De ces torrents d'humeur assemblés, il s'est formé la