‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 24 sur 45 · Trous · texte numérisé non relu

Trous

le cerveau ne me tourna i)oinl. Mais écoulez un miracle (jue les siècles futurs auiont de la peine à croire.

Enfermé dans une boite à jour, que je venais de perdre de vue, et mon ellbrt tellement appesanti que je faisais beaucoup de ne pas tomber, enfin, dans un élat où tout ce que renferme la machine entière du monde était impuissant à me secourir, je me trouvais réduit au période d'une extrême infortune. Toutefois, comme alors que nous expirons, nous sommes intérieurement poussés à vouloir embrasser ceux qui nous ont donné l'être, j'élevai mes yeux au Soleil, notrepèie commun.

Celte ardeur de ma volonté non seulement soûl i ni mon corps, mais elle le lança vers la chose qu'il aspirait d'embrasser. Mon corps poussa ma boite, et, de cette façon, je continuai mon voyage. Sitôt que je m'en aperçus, je raidis avec plus d'attention que jamais toutes les facultés de mon âme, pour les attacher d'imagination à ce qui m'attirait; mais ma tête, chargée de ma cabane, contre le chapiteau de laquelle les efforts de ma volonté me guindaient malgré moi, m'incommoda de telle sorte, qu'à la lîn cette pesanteur me contraignit de cherchera tâtons l'endroit de sa porte invisible. Par bonheur, je la rencontrai, j'ouvris et me jetai dehors ; mais cette naturelle appréhension de choir qu'ont tous les animaux, quand ils se surprennent soutenus de rien, me fil, pour m'acerocher brusquement, étendre le bras.

Je n'étais guidé que de la nature, qui ne sait raisonner; et c'est pourquoi la Fortune, son ennemie, poussa malicieusement ma main sur le chapiteau de cristal. Hélas! quel coup de tonnerre fut à mes oreilles ]e son de l'icosaèdre que j'entendis se casser en morceaux ! Un tel désordre, un tel malheur, une telle épouvante, sont au delà de toute expression.

Les miroirs n attirèrent plus d'air, car il ne se faisait plus de vide ; l'air ne devint plus vent, par la hâte de le remplir ; le vent cessa de pousser ma boile en haut ; bief, aussitôt après ce débris, je la vis clioir fort longtemps à travers ces vastes campagnes du monde ; elle recontracta, dans la même région , l'opaque ténébreux qu'elle avait exhalé; d'autant que l'énergique vertu de la lumière cessant en cet endroit, elle se rejoignit avili» ment à l'obscure épaisseur qui lui était comme essentielle ; de la même façon qu'il s'est vu des honmies, longtemps après la séparation, venir chercher leurs corps, et, pour tâcher de s'y rejoindre, errer, cent ans durant, à l'entour de leurs sépultures. Je me doute '{u'elle perdit ainsi sadiaphanéité: car je l'ai vue depuis, en Pologne, au même état qu'elle était quand j'y entrai pour la première fois. Or, j'ai su qu'elle tomba sous la ligne équinoxiale, au royaume de Bornéo ; qu'un marchand portugais l'avait achetée de l'insulaire qui la trouva, et que, de main en main, elle était venue en la puissance de cet ingénieur polonais, qui s'en sert maintenant à voler.

Ainsi donc, suspendu dans le vague des cieux, et déjà consterné de la mort que j'attendais par ma chute, je tournai, comme je vous ai dit, mes tristes yeux au Soleil ; ma vue y porta ma pensée, et mes regards, fixement attachés à son globe, marquèrent une voie dont ma volonté suivit les traces pour y enlever mon corps.

Ce vigoureux élan de mon àme ne sera pas incompréhensible à qui considérera les plus simples effets de notre volonté ; car on sait bien, par exemple, que, quand je veux sauter, ma volonté, soulevée par ma fantaisie, ayant suscité tout le microcosme, elle tâche de le transporter jusqu'au but qu'elle s'est proposé. Si elle n'y arrive pas toujours, c'est à cause que les principes dans la nature, qui sont universels, prévalent aux jiuiticu-

no HISTOIRE COMIQI i:

liers, et que, la puissance de vouloir élant particulière aux choses sensibles, et celle de choir au centre étant l^'énéralement répandue par toute la matière, mon saut est contraint de cesser, dès que la masse , après avoir vaincu l'insolence de la volonté qui Ta surprise, se rapproche du point où elle tend.

Je tairai tout ce qui survint au reste de mon voyage, de peur d'être aussi long à le conter qu'à le faire. Tant y a qu'au bout de vingt-deux mois * j'abordai ontîn très heureusement les grandes plames du jour.

Cette terre est semblable à des flocons de neige embrasée, tant elle est lumineuse. Cependant, c'est une chose assez incroyable que je n'aie jamais su comprendre, depuis que ma boîte tomba, si je montai ou si je descendis au Soleil. Il me souvient seulement, quand j'y fus arrivé, que je marchais légèrement dessus ; je ne touchais le plancher que d'un point, et je roulais souvent comme une boule, sans que je me trouvasse incommodé de cheminer avec la tète non plus qu'avec les pieds.

Encore que j'eusse quelquefois les jambes vers le ciel et les épaules contre terre, je me sentais dans cette posture aussi naturellement situé que si j'eusse eu les jambes contre terre et les épaules vers le ciel. Sur quelque endroit de mon corps que je me plantasse, sur le ventre, sur le dos, sur un coude, sur une oreille, je m'y trouvais debout. Je connus par là que le Soleil est un monde qui n'a point de centre, et que, comme j'étais bien loin hors de la sphère active du nôtre et de tous ceux que j'avais rencontrés, il était, par conséquent, impossible que je pesasse encore, puisque la pesanteur n'est qu'une attraction du centre dans la sphère de son activité.

Le respect avec lequel j'impiimais de mes pas celte lumineuse campagne suspendit pour un temps l'ardeuidont je pétillais d'avancer mon voyage. Je me sentais lout honteux de marcher sur le jour. Mon corps même, l'Ionné, se voulant appuyer de mes yeux, et cette terre li.insparente, qu'ils pénétraient, ne les pouvant souti'iiir, mon instinct, malgré moi devenu maître de ma pensée, l'entiainait au plus creux d'une lumière sans fond. Ma raison pourtant peu à peu désabusa mon instinct , j'appuyai sur la plaine des vestiges assurés et non tremblants ; et je comptai mes pas si fièrement, que, si les hommes avaient pu m'apercevoir de leur monde, ils m'auraient pris pour ce grand Dieu qui marche sur les nues.

Après avoir, comme je crois, cheminé durant quinze jours, je parvins en une contrée du Soleil moins resplendissante que celle dont je sortais; je me sentis tout ému de joie, et je m'imaginai qu'indubitablement celte joie procédait d'une secrète sympathie c|ue mon être gardait encore pour son opacité. La connaissance que j'en eus ne me fit point pourtant désister de mon entreprise; car alors je ressemblais à ces vieillards endormis, lesquels, encore qu'ils sachent que le sommeil leur est préjudiciable, et qu'ils aient commandé à leurs domestiques de les en arracher, sont pourtant bien fâchés, dans ce temps-là, quand on les réveille.

Ainsi, quoique mon corps s'obscurcissait à mesure ({ue j'atteignais des provinces plus ténébreuses, il rerontracta les faiblesses qu'apporte cette infirmité de la matière : je devins las elle sommeil me saisit. Ces mignardes langueurs, dont les approches du sommeil nous chatouillent, coulaient dans mes sens tant de plaisir, que mes sens, gagnés par la volupté, forcèrent mon âme de savoir bon gré au tyran qui enchaînait ses domestiques; carie sommeil, cet ancien tyran de

la inoiliù de nos jotits, qui, ù cause de sa vieillesse, ne jiouvanl supporter la lumière ni la ref^arder sans s'évanouir, avait été contraint de m'abandonner à l'entrée des brillants climats du Soleil, et était venu m'attendre sur les confins de la région ténébreuse dont je parle, où, m'ayant rattrapé, il m'arrêta prisonnier, enferma mes yeux, ses ennemis déclarés, sous la voûte de mes paupières; et, de peur que mes autres sens, le trahissant comme ils m'avaient trahi, ne l'inquiétassent dans la paisible possession de sa conquête, il les garrotta chacun contre leur lit.

Tout cela veut dire, en deux mots, que je me couchai sur Je sable, fort assoupi.

C'était une rase campagne tellement découverte, que nia vue, de sa plus longue porlée, n'y rencontrait pas seulement un buisson; et cependant, à mon réveil, je me trouvai sous un arbre, en comparaison de qui les plus hauts cèdres ne paraîtraient que de l'herbe. Son tronc était d'or massif, ses rameaux d'argent et ses feuilles d'émeraudes, qui, dessus l'éclatante verdeur de leur précieuse superficie, se représentaient comme dans un miroir les images du fruit qui pendait alentour. iMais jugez si le fruit devait rien aux feuilles! L'écarlate cntlammée d'un gros escarboucle composait la moitié de chacun, et de l'autre on n'aurait su dire si elle tenait sa matière d'une chrysolithe ou d'un morceau d'ambre doré; les Heurs épanouies étaient des roses de diamant fort larges, et les boutons de grosses perles en poire.

Un rossignol, que son plumage uni lendait beau par excellence, perché tout au faîte, semblait avec sa mélodie vouloir contraindre les yeux de confesser aux oreilles qu'il n'élait pas indigne du Irone où il était assis.

Je restai longtemps interdit à la vue de ce riche spectacle, et je ne pouvais m'assouvir île le regarder. Mais,

DES ETATS ETE.MfMRES DU SOLEIL 1*3

comme j'occupais toute ma pensée à contempler entie les autres fruits une pomme de grenade extraordinaiivmenl belle, dont la chair était un essaim de plusieurs ::ios lubis en masse, j'aperçus remuer cette petite couronne qui lui lient lieu de tête, laquelle s'allongea autant qu'il le fallait pour former un cou. Je vis ensuite bouillonner au-dessus je ne sais quoi de blanc, qui, à force de s'épaissir, de croître, d'avancer et de reculer la matière en certains endroits, parut enfin le visage d'un petit buste de chair.

Ce petit buste se terminait en rond vers la ceinture, c'est-à-dire qu'il gardait encore par en bas sa figure de pomme. Il s'étendit pourtant peu à peu, et sa queue s'étant convertie en deux jambes, chacune de ses jambes se partagea en cinq orteils. Humanisée que fut la grenade \ elle se détacha de sa tige ; et , d'une légère culj- bute, tomba justement à mes pieds. Certes, je l'avoue, quand j'aperçus marcher fièrement devant moi cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain, pas plus grand que le pouce, et cependant assez fort pour se créer lui-même, je demeurai saisi de vénération.

« Animal humain, me dit-il (en cette langue mère dont je vous ai autrefois discouru), après t' avoir long- , temps considéré du haut de la branche où je pendais, j'ai cru lire sur ton visage que tu n'étais pas originaire de ce monde; c'est à cause de cela que je suis descendu, pour eh être éclairci au vrai. »

Quand j'eus satisfait sa curiosité à propos de toutes les matières dont il me cjuestionna : « Mais vous, lui dis-je, découvrez-moi qui vous êtes. Car ce que je viens de voir est si fort étonnant, que je désespère d'en connaître jamais la cause, si vous ne me l'apprenez, yuoi ! un grand arbre tout de pur or, dont les feuilles

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