HISTOIRE DES OISEAUX
^^^E coinmonrais de m'endormir à l'ombre, ^S| [^ loi'sque J'aperçus en l'air un oiseau merveil- ^^^^ leux qui planait sur ma tète; il se soutenait d'un mouvement si léger et si imperceptible, que je doutai plusieurs fois si ce n'était point encore un petit univers balancé par son propre centre. 11 descendit pourtant peu à peu, et arriva enfin si proche de moi, que mes yeux soulagés furent tout pleins de son image. Sa queue paraissait verte, son estomac d'azur émaillé, ses ailes incarnates, et sa tète de pourpre faisait briller, en s'agitant, une couronne d'or, dont les rayons jaillissaient de ses yeux.
Il fut longtemps à voler dans la nue, et je me tenais tellement attentif à tout ce qu'il devenait, que mon àme s'étant repliée et comme raccourcie à la seule opération de voir, elle n'atteignit presque pas jusqu'à celle d'ouïr, pour me faire entendre que l'oiseau parlait en chantant.
Ainsi, peu à peu débandé de mon extase, je remarquai distinctement les syllabes, les mots et le discours qu'il articula.
Voici donc, au mieux qu'il me souvient, les termes dont il arrangea le tissu de sa chanson :
(( Vous êtes étranger, siftla l'oiseau fort agréablement,
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el naquîtes dans un inonde dont je suis originaire. Or, celle propension secrète dont nous sommes émus pour nos compatriotes est Tinstincl qui me pousse à vouloir que vous sachiez ma vie.
« Je vois votre esprit tendu à comprendre comment il est possible que je m'explique à vous d'un discours suivi, vu que, encore que les oiseaux contrefassent votre parole, ils ne la conçoivent pas ; mais aussi, quand vous contrefaites l'aboi d'un chien ouïe chant d'un rossignol, vous ne concevez pas non plus ce que le chien ou le rossignol ont voulu dire. Tirez donc la conséquence de là que ni les oiseaux ni les hommes ne sont pas pour cela moins raisonnables.
<( Cependant, de même qu'entre vous autres il s'en est trouvé de si éclairés qu'ils ont entendu et parlé notre langue, comme Apollonius Tyaneus ^, Anaximander, Ésope, et plusieurs autres dont je vous tais les noms parce qu'ils ne sont jamais venus à voire connaissance ; de même, parmi nous , il s'en trouve qui entendent et parlent la vôtre. Quelques-uns, à la vérité, ne savent que celle d'une nation. Mais, tout ainsi qu'il se rencontre des oiseaux qui ne disent mol, quelques-uns qui gazouillent, d'autres qui parlent, il s'en rencontre encore de plus parfaits qui savent user de toutes sortes d'idiomes ; quant à moi, j'ai l'honneur d'être de ce petit nombre.
1. Apollonius do Tyane, philosoiihc qui vivait au i°"" siècle de notro ôfe, passa pour un grand faiseur de prodiges. — Anasimandre, disciple de Thaïes, vivait au vi° siècle avant J.-C; il attribuait, comme nous l'avons indiqué plus haut, lors du séjour du voyageur dans une terre intermédiaire, la création des êtres à l'action du Soleil sur la Terre humide. Les animaux naquirent les premiers, l'homme fut d'abord sous la forme du poisson et ne parvint à son état actuel que par des transformations successives. Anasimandre fut le premier, dit-on, qui eut l'idée que la Lune recevait sa lumière du Soleil. — Esope, poète grec, qui dans ses fables a fait parler les animaux, est censé avoir connu leur langage propre.
« Au reste, vous saurez qu'en quelque monde que ce soit, la nature a imprimé aux oiseaux une secrète envie de voler jusqu'ici, et peut-être que cette émotion de notre volonté est ce qui nous a fait croître des ailes, ou plutôt comme ceux qui, passionnant de savoir nager, ont été vus tout endormis se plonger au courant des fleuves et franchir, avec plus d'adresse qu'un expérimenté nageur, des hasards qu'étant éveillés ils n'eussent r»sé seulement regarder ; ou comme ce fils du roi Crésus, à qui un véhément désir de parler pour garantir son père enseigna tout d'un coup une langue ; ou, bref, comme cet ancien, qui, pressé de son ennemi et surpris sans armes, sentit croître sur son front des cornes de taureau, par le désir qu'une fureur semblable à celle de cet animal lui en inspira.
(( Quand donc les oiseaux sont arrivés au Soleil, ils vont joindre la république de leur espèce. Je vois bien que vous êtes curieux d'apprendre qui je suis. C'est moi que parmi vous on appelle Phénix ^ Dans chaque monde il n'y en a qu'un à la fois, lequel y habite durant l'espace de cent ans ; car, au bout d'un siècle, quand sur quelque montagne d'Arabie il s'est déchargé d'un gros œuf au milieu des charbons de son bûcher, dont il a trié la matière de rameaux d'aloès, de cannelle et d'encens, il prend son essor et dresse sa volée au Soleil, comme la patrie où son cœur a longtemps aspiré... »
Cela dit, il resta un demi-quart d'heure sans parler, et puis il ajouta : (f Je vois bien que vous soupçonnez de fausseté ce que je vous viens d'apprendre ; mais, si je ne dis vrai, je veux jamais n'aborder votre globe qu'un aigle ne fonde sur moi. »
1, La légende du Phénix est trop connue de tous pour que nous nous arrêtions à la développer ici.
Il demeura encore quelque temps à se balancer dans le ciel, et puis il s'envola.
L'admiration qu'il m'avait causée par son récit me donna la curiosité de le suivre; et, parce qu'il fendait la vague des cieux d'un essor non précipité, je le conduisis de la vue et du marcher assez facilement.
Environ au bout de cinquante lieues, je me trouvai dans un pays si plein d'oiseaux, que leur nombre égalait presque celui des feuilles qui les couvraient. Ce qui me surprit davantage fut que ces oiseaux, au lieu de s'eftarouclier à ma rencontre, voltigeaient alentour de moi ; l'un sifflait ta mes oreilles, l'autre faisait la roue sur ma tète ; bref, après que leurs petites gambades curent occupé mon attention fort longtemps, tout à coup je sentis mes bras chargés de plus d'un million de toutes sortes d'espèces, qui pesaient dessus si lourdement, que je ne les pouvais remuer.
Ils me tinrent en cet état jusqu'à ce que je vis arriver quatre grands aigles, dont les uns, m' ayant de leurs serres accolé par les jambes, les deux autres par les bras, m'enlevèrent fort haut.
Je remarquai parmi la foule une pie, qui, tantcM. deçà, tantôt delà, volait et revolait avec beaucoup d'empressement; et j'entendis qu'elle me cria que je ne me défendisse point, à cause que ses compagnons tenaient déjà conseil de me crever les yeux. Cet avertissement empêcha toute la résistance que j'aurais pu faire ; de sorte que ces aigles m'emportèrent à plus de mille lieues de là, dans un grand bois, qui était (à ce que me dit ma pie) la ville où leur roi faisait sa résidence. La première chose qu'ils firent fut de me jeter en prison dans le tronc creusé d'un grand chêne ; et quantité des plus robustes se perchèrent sur les branches, où ils exercèrent les fonctions d'une compagnie de soldats sous les armes.
Environ au bout de vingl-quatre heures, il en entra d'autres en garde, qui relevèrent ceux-ci. Pendant que j'attendais avec beaucoup de mélancolie ce qu'il plairait à la fortune d'ordonner de mes désastres, ma cliaritable pie m'apprenait tout ce qui se passait.
Entre autres choses, il me souvient qu'elle m'avertit que la populace des oiseaux avait crié de ce qu'on me tardait si longtemps sans me dévorer; qu'ils avaient I t'montré que j'amaigrirais tellement, qu'on ne trouverait |>his sur moi que des os à ronger.
La rumeur pensa s'échauffer en sédition : car, ma pie s'étaiil émancipée de représenter que c'était un procédé i)arbaio de faire ainsi mourir sans connaissance de cause un animal qui approchait en quelque sorte le raisonnement, ils la pensèrent mettre en pièces, alléguant que cela serait bien ridicule de croire qu'un animal tout nu, que la nature même en mettant au jour ne s'était pas souciée de fournir des choses nécessaires à le conserver, fût comme eux capable de raison.
« Encore, ajoutaient-ils, si c'était un animal qui approchât un peu davantage de notre figure, mais justement le plus dissemblable et le plus affreux ; enfm une bète chauve, un oiseau plumé, une chimère amassée de toutes sortes de natures et qui fait peur à toutes : l'homme, dis-je, si sot et si vain, qu'il se persuade que nous n'avons été faits que pour lui ; l'homme, qui, avec son àme si clairvoyante, ne saurait distinguer le sucre d'avec l'arsenic ; et qui avalera de la ciguë, que son beau jugement lui aurait fait prendre pour du persil; l'homme, qui soutient qu'on ne raisonne que par le rapport des sens, et qui cependant a les sens les plus faibles, les plus tardifs et les plus faux d'entre toutes les créatures: l'homme enfin que la nature, pour faire de tout, a créé comme les monstres, mais en qui pour-
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(ani. elle a infus l'ambilion de commander à tous los animaux et de les exterminer. »
Voilà ce que disaient les plus sages : pour la commune (la multitude), elle criait que cela était horrible de croire qu'une bêle qui n'avait pas le visage fait comme eux eût de la raison.
u Eh quoi, murmuraient-ils i"un à l'autre, il n'a ni bec, ni plumes, ni griffes, et son àme serait spirituelle ! n dieux, quelle impertinence ! »
La compassion qu'eurent de moi les plus généreux n'empêcha point qu'on n'instruisît mon procès criminel : on en dressa toutes les écritures sur l'écorce d'un cyprès ; et puis, au bout de quelques jours, je fus porté au tribunal des oiseaux. Il n'y avait, pour avocats, pour conseillers et pour juges, à la séance, que des pies, des geais et des étourneaux; encore n'avait-on choisi que ceux qui entendaient ma langue.
Au lieu de m'interroger sur la sellette, on me mit à califourchon sur un chicot de bois pourri, d'où celui qui présidait à l'auditoire , après avoir claqué du bec deux ou trois coups, et secoué majestueusement ses plumes, me demanda d'où j'étais, de quelle nation et de quelle espèce.
Ma charitable pie m'avait donné auparavant quelques instructions, qui me furent très salutaires, et, entre autres, que je me gardasse bien d'avouer que je fusse homme. Je répondis donc que j'étais de ce petit monde qu'on appelait la Terre, dont le phénix et quelques autres, que je voyais dans l'assemblée, pouvaient leur avoir parlé ; que le climat qui m'avait vu naître était assis sous la zone tempérée du pôle arctique, dans une extrémité de l'Europe, qu'on nommait la France ; et, quant à ce qui concernait mon espèce, que je n'étais point homme comme ils se le figuraient, mais singe; que des hommes m'avaient enlevé au ber-
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reaii loit jeune el Jiouni parmi eux; que leur mauvaise éducation m'avait ainsi rendu la peau délicate; qu'ils Jii'avaienl lait oublier ma langue naturelle et instruit à i.i leur; que pour complaire à ces animaux farouches, |f m'étais accoutumé à ne marcher c[ue sur deux pieds; et qu'enfin, comme on tombe plus facilement ipi'on ne monte d'espèce, l'opinion, la coutume et la iiouiriture de ces Itètes immondes avaient tant de pouvoir sur moi, (ju'à peine mes parents, qui sont singes d'honneur, me pourraient eux-mêmes reconnaître. J'a- Jouliii, pour ma justification, qu'ils me fissent visiter l»ar (les experts, et que, en cas que je fusse trouvé homme, je me soumettais à être anéanti comme un monstre.
'■ Messieurs, s'écria une hirondelle de l'assemblée (lès que j'eus cessé de parler, je le liens convaincu; vous n'avez pas oublié qu'il vient de dire que le paj's (pii l'avait vu naître était la France; mais vous savez qu'en France il ne naît point de singes; après cela, Jugez s'il est ce qu'il se vante d'être ! »
Je répondis à mon accusatrice que j'avais été enlevé si jeune du sein de mes parents et transporté en France, ([u'à bon droit je pouvais appeler mon pays natal celui duquel je me souvenais le plus loin.
Cette raison, quoique s])écieuse, n'était pas suflisante; mais la plupart, ravis d'enlendie que je n'étais pas homme, furent bien aises de le croire; car ceux qui n'en avaient jamais vu ne pouvaient se persuader qu'un homme ne fût pas plus horrible que je ne leur pai-aissais; et les plus sensés ajoutaient que l'homme était quelque chose de si abominable, qu'il était utile qu'on crût que ce n'était qu'un être imaginaire.
De ravissement, tout l'auditoire en battit des ailes; l'I sur l'heure on me mil, pour m'examiner, au pouvoir des syiidies, à la eliarizi' de me repivsenlei' le leude-
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inain, et d'en faire, ;i rouverlure dos Chambres, le rapport à la compagnie. Us s'en chargèrent donc, et me portèrent dans un bocage reculé. Là, pendant qu'ils me tinrent, ils ne s'occupèrent qu'à gesticuler autour de moi cent sortes de culbutes, à faire la procession, des coques de noix sur la lèlu. Tantôt ils battaient des pieds l'un contre l'autre, tantôt ils creusaient de petites fosses pour les remplir; et puis j'étais tout étoiuié qur Je ne. voyais personne.
Le jour et la nuit se passèrent à ces bagalelles, jusqu'au lendemain que, l'heure prescrite étant venue, on me reporta derechef comparaître devant mes juges, où mes syndics , interpellés de dire vérité, répondirent que, pour la décharge de leur conscience , ils se sentaient tenus d'avertir la cour que, assurément, je n'étais pas singe comme je me vantais.
« Car, disaient-ils, nous avons eu beau sauter, marcher, pirouetter et inventer en sa présence cent tours de passe-passe, par lesquels nous prétendions l'émouvoir à faire de môme, selon la coutume des singes. Or, quoiqu'il eût été nourri parmi les hommes, comme le singe est toujours singe, nous soutenons qu'il n'eut pas été en sa puissance de s'abslenir de contrefaire nos singeries. Voilà, Messieurs, notre rapport. »
Les juges alors s'approchèrent pour venir aux opinions; mais on s'aperçut que le ciel se couvrait et paraissait chargé. Ola lit lever rassemblée.
Je m'imaginais que l'apparence du mauvais temps les y avait conviés, quand l'avocat général me vint dire, par ordre de la cour, qu'on ne me jugerait point ce jour-là; que jamais on ne vidait un procès criminel lorsque le ciel n'était pas serein, parce (pi'ils craignaient que la mauvaise température de l'air n'altérât quelque chose à la bonne constitution de l'esprit des juges ; que le chagrin dont l'huineur des oiseaux se charge dui-ant
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la pluie, ne dégorgeât sur la cause, ou qu'enliii la cour ne se vengeât de sa tristesse sur l'accusé ; c'est pourquo i mon jugement fut remis à un plus beau temps. On me l'amena donc en prison, et je me souviens que, pendant le (^liemin, ma charitable pie ne m'abandonna guère; elle vola toujours à mes côtés, et je crois qu'elle ne m'eut point quitté, si ses compagnons ne se fussent approchés de nous.
Entin j'arrivai au lieu de ma [)rison, où, pendant ma raplivité, je ne fus nourri «juc du pain du roi : c'était ainsi (|u'ils appelaient une cinciuanlaine de vers et autant dt' grillons, qu'ils m'apportaient à manger de sept heures en sept heures.
Je pensais recomparaître dès le lendemain, et tout le monde croyait ainsi ; mais un de mes gardes me conta, au bout de cinq à six jours, que tout ce temps-là avait été employé à rendre justice à une communauté de chardonnerets, qui l'avait implorée contre un de leurs l'ompagnons. Je demandai cà ce garde de quel crime ce malheureux était accusé :
<f Du crime, répliqua le garde, le plus énorjue dont un oiseau puisse être noirci. On l'accuse... le pourriezvous bien croire? On l'accuse... mais, bons dieux! d'y penser seulement les plumes m'en dressent à la tête... Enfin, on l'accuse de n'avoir pas depuis six ans mérité d'avoir un ami ; c'est pourquoi il a été condammé à être roi, et roi d'un peuple dilïérent de son espèce.
« Si ses sujets eussent été de sa nature, il aurait pu tremper, au moins des yeux et du désir, dans leurs voluptés; mais, comme les plaisirs d'une espèce n'ont point du tout de relation avec les plaisirs d'une autre espèce, il supportera toutes les fatigues et boira toutes les amertumes de la royauté, sans pouvoir en goûter aucune des douceurs.
(' On la fait [larlir ce malin, environné de beaucoup
)'.»(, Il I M (Il U I, l.U.MKjl I.
(le inédeciiis, pour veiller à ce quil iic s'eiii|Joisoiiiie (huis le voya^'c. » Quoi(iiie mon ^dvda lui grand eauseur (lésa naliiiejl ne m'osa pas enlielenir seul plus lon^lemps, de peur d"(}lre soupçonné d'inlelligence.
Environ sur la fm de la semaine, je lus encoi'C ramen(3 devant mes juges.
On me nicha sur le fourclion dun pelil aibre sans feuilles. Les oiseaux de longue robe, tant avocats, conseillers que présidents, se juchèrent Ions par étagf, (chacun selon sa dignité, au sommet d'un grand cèdre. Poui' les autres, qui n'assistaient à l'assemblée que paicuriosité, ils se placèrent p('^le-m(''le tant (pie les sièges furent remplis, c'est-à-dire tant (pie les blanches du cèdre furent couvertes de pattes.
Cette pie, que j'avais toujours remarquée pleine de compassion pour moi, se vint percher sur mon aibic où feignant de se divertie à becqueter la mousse :
u En vérité, me dit-elle, vous ne sauriez croire coiii- ])ien votre malheur m'est sensible ; car, encore que je n'ignore pas qu'un homme parmi les vivants est une |)esle dont on devrait [turger tout État bien policé; (|uand je me souviens toutefois d'avoir été dès le beiceau élevée parmi eux ; d'avoir appris leur langue si l>arfaitement, que j'en ai presque oublié la mienne, et d'avoir mangé de leur main des fromages mous si excellents, que je ne saurais y songer sans (pie l'eau m'en vienne aux yeux et à la bouche ; je sens pour vous des tendresses qui m'enipèrlient d'incliner au plus juste parti. »
Elle achevait ceci, (piand iiniis IVinies inlerronijuis par l'arrivée d'un aigle qui se vint asseoir entre les rameaux d'un arbre assez proche du mien. Je voulus me lever, pour me mettre à genoux devant lui, croyant (jue ce fût le roi, si ma |»ie, de sa patte, ne m'eût contenu (Ml mon assiette.
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« Pensiez-vous donc, nie dit-elle, que ce grand aigle fût notre souverain ? C'est une imagination de vous autres hommes, qui, à cause que vous laissez commander aux plus grands, aux plus forts et aux plus cruels de vos compagnons, avez sottement cru, jugeant de toutes choses par vous, que l'aigle nous devait commander.
« Mais notre politique est bien autre; car nous ne choisissons pour nos rois que les plus faibles, les plus tloux et les plus pacificjues ; encore, les changeons-nous tous les six mois, et nous les prenons faibles, afin que le moindre à qui ils auraient fait quelque tort se pûl venger d'eux. Nous les choisissons doux, afin qu'ils ne haïssent ni ne se fassent haïr de personne, et nous voulons cprils soient d'une humeur pacifique, pour éviter la guerre, ce canal de toutes les injustices.
(f Chaque semaine, notre roi tient les États, où tout le monde est reçu à se plaindre de lui. S'il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé; et l'on procède à une nouvelle élection.
« Pendant la journée cjue durent les États, notre roi est monté au sommet d'un grand if sur le bord d'un étang, les pieds et les ailes liés. Tous les oiseaux, l'un après l'autre, passent par devant lui ; et, si quelqu'un d'eux le sait coupable du dernier supplice, il le peut jeter à l'eau. Mais il faut que sur-le-champ il justifie la raison qu'il en a eue, autrement il est condamné à la mort triste. »
Je ne pus m'empècher de l'interrompre pour lui demander ce qu'elle entendait par la mort triste, et voici ce qu'elle me répliqua :
« Quand le crime d'un coupable est jugé si énorme, que la mort est trop peu de chose pour l'expier, on lâche d'en choisir une qui contienne la douleui' de plusieurs, et l'on y procède de celte façon :
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« Ceux d'enlie nous ([ui ont la voix la plus mélancolique et la plus funèbre sont délégués vers le coupable, qu'on porte sur un funeste cyprès. Là, ces tristes musiciens s'amassent tout autour, et lui remplissent l'àme, par l'oreille, de chansons si lugubres et si tragiques, que, l'amertume de son chagrin désordonnant l'économie de ces organes et lui pressant le cœur, il se consume à vue d'œil et meurt suffoqué de tristesse.
(( Toutefois un tel spectacle n'arrive guère ; car, comme nos rois sont fort doux, ils n'obligent jamais personne à vouloir, pour se venger, encourir une mort si cruelle.
(( Celui qui règne à présent est une colombe dont l'humeur est si pacifique, que, l'autre jour qu'il fallait accorder deux moineaux, on eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre ce que c'était qu'inimitié. »
Ma pie ne put continuer un si long discours sans que quelques-uns des assistants y plissent garde ; el, parce qu'on la soupçonnait déjà de quelque intelligence, les principaux de l'assemblée lui firent mettre la main sur le collet par un aigle de la garde, qui se saisit de sa personne.
Le roi colombe arriva sui'ces entrefaites ; chacun se lut, et la première chose qui rompit le silence fut la plainte que le grand censeur des oiseaux dressa contre la pie. Le roi, pleinement informé du scandale dont elle était cause, lui demanda son nom et comment elle me connaissait.
« Sire, répondit-elle fort étonnée, je me nomme Margot; il y a ici force oiseaux de qualité qui répondront de moi. J'appris un jour, au monde de la Terre d'où je suis native, pai' Cuillory l'iMuliumé *, que voilà
1. F.;i i>io <li'siç.'np ain<i l'arfiisA auque! •■Ili' sinli'i-ossp,
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(qui, m'ayaiit entendu ci'ier en cage, me vint visiter k la fonôtre où j'étais pendue), que mon père était Portequeiio et ma mère Croque-noix. Je ne l'aurais pas su sans lui, car j'avais étéenlevée de dessous l'aile de mes pai'onts, au berceau, fort jeune. Ma mère, quelque temps après, en mourut de déplaisir, et mon père, désespéré de se voir sans héritiers, s'en alla à la guerre des peais, où il fut tué d'un coup de bec dans la cerve]!(\ Ceux qui me ravirent furent certains animaux sauvages qu'on appelle porchers, qui me portèrent vendra à un château, où je vis cet homme, à qui vous faites maintenant le procès. Je ne sais s'il conçut quelque bonne volonté pour moi, mais il se donnait la peine d'avertir les serviteurs de me hacher de la mangeaille. 11 avait quelquefois la bonté de me l'apprêter lui-même. Si en hiver j'étais morfondue, il me portait auprès du feu, calfeutrait ma cage ou commandait au jardinier de me réchaulfer dans sa chemise. Les domestiques n'osaient m'agacer en sa présence, et je me souviens qu'un jour il me sauva de la gueule du chat, qui me tenait entre ses griffes, où le petit laquais de madame m'avait exposée. Mais il ne sera pas mal à propos de vous apprendre la cause de celte barbarie. Pour complaire à Verdelet (c'est le nom du laquais), je répétais un jour les sottises qu'il m'avait enseignées. Or, il arriva, par malheur, quoique je récitasse toujours mes quolibets de suite, que je vins à dire en son ordre, justement comme il entrait pour faire un faux message : « Taisez-vous, vous avez menti ! » Cet homme accusé, que voilà, qui, connaissant le naturel menteur du fripon, s'imagina que je pourrais bien avoir parlé par prophétie, envoya sur les lieux s'enquérir si Verdelet y avait été : Verdelet fut convaincu de fourbe, Verdelet fut fouetté, et Verdelet, pour se venger, m'eût fait manger au matou, sans lui. »
20n IIISTOlHl-: CO.MIon.
Le roi, d'un Ijaissciiionl de tête, lémoi^Mia (ju'il riait content de la pitié que la pie avait eue de mon désastre ; il lui défendit toutefois de ne me plus parler en secret. Ensuite, il demanda à l'avocal de ma partie si son plaidoyer était prt'^t. 11 lit signe, de la patte, qu'il allait parler, et voici, ce me semble, les mêmes points dont il insista contre moi :