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1. I."c>i?"'.'ni .icnis-ifoiir trui^rMiinp on |.ratii(iiO-; mrifrii|'ic- !'.ictir>!i df pii.T.
n'avons été fails pour lui ; il prend, poiu' argLinienl de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre et le peu de résistance qu'il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer pour ses maîtres, les aigles et les condors, par qui les plus robustes d'entre eux sont surmontés.
« Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d'espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ?
« Encore, est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent ; ils sont, au contraire, si enclins à la servitude, que, de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C'est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu'ils on! établies. Mais, avec tout cela, ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que, comme s'ils a[)préhendaient que la liberté ne leur vint de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l'eau, dans l'air, dans le feu, sous la terre ; ils en feront plutôt de bois, qu'ils n'en aient, et je crois môme qu'ils se chatouillent des fausses espérances de l'immortalité, moins par l'horreur dont le non-être les eliraye que par la crainte qu'ils ont de n'avoir pas qui leur commande après la mort. Voilà le bel effet de cette fantasli(|ue monarchie et de cet empire si naturel de l'homme sur les animaux et sur nous-mêmes, car son insolence a étéjusque-là. Cependant, en conséquence de cette principauté ridicule, il s'attribue tout joliment sm^ nous le droit de vie et de moil ; il nous dresse des embuscades, il nous enchaîne, il nous jette en prison, il nous égorge, il nous mange, et, de la puissance de tuer ceux qui sont demeurés libres, il fait un jirix à la no-
blosse '. Il pense quoleSoleil s'est allumé pour l'éclairei' à nous faire la guerre ; que la nature nous a permis d'étendre nos promenades dans le ciel, atin seulement que de noire vol il puisse tirer de malheureux ou favorables auspices ; e(, quand Dieu mit des entrailles dedans iiotie corps, qu'il n'eut intention que de faire un grand livre où l'homme pût apprendre la science des choses futures-.
" Khbien, ne voilàpas un orgueil toutà fait insupportable ? Celui qui l'a conçu pouvait-il mériter un moindre châtiment que de naître homme ? Ce n'est pas toutefois sur quoi je vous presse de condamner celui-ci. La pauvre béte n'ayant pas comme nous l'usage de la raison, j'excuse ses erreurs quant à celles que produit son défaut d'entendement; mais, pour celles qui ne sont filles que de la volonté, j'en demande justice : par exemple, de ce qu'il nous tue, sans être attaqué par nous ; de ce qu'il nous mange, pouvant repaitre sa faim de nourriture plus convenable ;,et, ce (fue j'estime beaucoup plus lâche, de ce qu'il débauche le bon naturel de quelques-uns des nôtres, comme des laniers, des faucons et des vautours, pour les instruire au massacre des leurs, à faire gorge chaude de leurs semblables ou nous livrer entre ses mains.
u Cette seule considération est si pressante, que je demande à la cour qu'il soit exterminé de la mort triste. »
Tout le barreau frémit de l'horreur d'un si grand supplice ; c'est pourquoi, afin d'avoirlieu de le modérer, le roi fit signe à mon avocat de répondre.
C'était im étourneau, grand jurisconsulte, lequel.
I. On suit que la noblesse smile avait autrefois droit de chasse.
1. On sait que les anciens prônaient les auspices soit en consultant le vol des oiseaux, soit en observant leur plus ou moins d'avidité à prendre les aliments qu'on leur présentait, ou encore en les tuant pour cliercher les augures dans l'état de leiirs entrailles,
2ui iiisTiH i!i: cOMin ii:
après avoir frappé trois l'ois de sa palle contre la l)i anche qui le soutenait, parla ainsi à l'assemblée:
« H est vrai, messieurs, qu'ému de pitié, j'avais entrepris la cause de cette malheureuse bête ; mais, sur le |toint de la plaider, il mVst venu un remords de conscience , et comme une voix secrète (fui m*;! défendu d'accomplir une action si détestable. Ainsi , messieurs, je vous déclare, et h toute la cour, f|ue, pour faire le salut de mon âme, je ne veux contribuer en façon quelconque à la durée d'un monstre tel qu»l'homme. »
Toute la populace claqua du bec en signe de réjouissance, et pour approuver la sincérité d'un si oiseau do l)ien.
Ma pie se présenta poui- plaider à sa place ; mais il lui fut impossible d'avoir audience, à cause qu'ayant été nourrie parmi les hommes, et peut-être infectée de leur morale, il était à craindre qu'elle n'apportât à ma cause un esprit prévenu ; car la cour des oiseaux ne souffre point que l'avocat qui s'intéresse davantage pour un client que pour l'autre, soit ouï, à moins qu'il ne puisse justifier que celte inclination procède du bon droit de la partie.
Quand mes juges virent que personne ne se présentait pour mo défendre, ils étendirent leurs ailes qu'ils secouèrent, et volèrent incontinent aux opinions.
La plus grande partie, comme j'ai su depuis, insista fort que je fusse exterminé de la mort triste ; mais, toutefois, quand on aperçut que le loi penchait à la douceur, chacun revint à son opinion. Ainsi, mes juges se modérèrent, et, au lieu de la mort triste, dont ils me tirent grâce, ils trouvèrent à propos, pour faire sympathiseimon châtiment à, f[uelqu'un de mes ci-inios, et m'anéanlir paiim supplice c[ui sei'vîl àmedéirompci' enbravant • ■(' prt'-h'ndu cnipiic de l'Iinnimc sur les oiscrnix, (picjc
DES Kl AT S ET EMPIRES 1)1 ^i>LEIL iu,,
l'iiss»' abandonné à la colère des plus faibles ireiih»- • 'iix : cela veut dire i[u'ils me condamnèienl à être mangé des mouches *.
Eu même temps, l'assemblée se leva, et j'entendis murmurer ([u'on ne s'était pas davantage étendu à particulariser les circonstances de ma tragédie, à cause de l'accident arrivé à un oiseau de la troupe (jui venait de Iniiilirr en pâmoison comme il voulait i>arler au roi. ( lu crut qu'elle était causée par l'horreur qu'il avait eue lie regarder Irop fixement un hon)me. C'est pourquoi ou donna ordre de m'enqiorter.
-Miui arrêt me fut prononcé auparavant, et silol (]ue, l'oifraie, qui servait de greftier criminel, eut achevé de me le lire, j'aperçus à l'entour de moi le ciel tout noir de mouches, de bourdons, d'abeilles, de cousins e( de puces, qui bruissaient d'impatience.
J'attendais encore que mes aigles m'enlevassenl comme à l'ordinaire ; mais je vis à leur place une grande autruche noire, qui me mit honteusement à califourchon sur son dos, car cette posture est entre eux la plus ignominieuse où l'on puisse appliquer un criminel; et jamais
oiseau, pour quelque ofl'ense qu'il ait commise, n'y peut
êlre condamné.
Les archers qui me conduisirent au supplice élaienl
une cinquantaine de condors et autant de grilfons -;
devant et derrière ceux-ci, volait fort lentement une
procession de corbeaux, qui croassaient je ne sais (fuoi
de lugubre, et il me semblait ouïr, comme de plus loin,
des chouettes qui leur répondaient.
A partir du lieu où mon jugement m'avait été rendu,
deux oiseaux de paradis, à qui on avait donné charge
1. D'après le texte de ce jugoment. le peuple des oiseaux comprendrait tous les animaus ayant dos ailes et même des insectes qui en sont dépourvue, comme les puces, (|uc nous allons voir intervenir pour 1 exécution do la sentence.
, 1. Ancien nom d'une espt-cf di- \autiiur.
de m'assister à la mort, se vinieul asseoir sur mes épaules.
Quoique mon âme fût alors fort troublée à cause do l'horreur du pas que j'allais franchir, je me suis pourtant souvenu de quasi tous les raisonnements, par lesquels ils tachèrent de me consoler.
<( La mort, me dirent-ils, me mettant le bec à l'oreille, n'est pas sans doute un grand mal, puisque nature, notre bonne mère, y assujettit tous ses enfants; et ce ne doit pas être une affaire de grande conséquence, puisqu'elle arrive à tout moment et pour si peu de chose; car, si la vie était si excellente, il ne serait pas en notre pouvoir de ne la point donner; ou, si la mort traînait après soi des suites de Timportance que tu le fais accroire, il ne serait pas en notre pouvoir de la donner.
« Je parle à toi ainsi, à cause que ton âme, n'étant pas immortelle comme la nôtre, tu peux bien juger, quand tu meurs, que tout meurt avec toi L Ne t'afflige donc point de faire plus tôt ce que quelques-uns de tes compagnons feront plus tard. Leur condition est plus déplorable que la tienne ; car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir; et ils seront, au prix de toi, qui n'as plus qu'une heure entre ci et là, cinquante ou soixante ans en état de pouvoir mourir. Et puis , dis-moi, celui qui n'est pas né n'est pas malheureux? Or, tu vas être celui qui n'est pas né un clin d'œil après la vie, tu seras ce que lu étais un clin d'œil devant, et, ce clin d'oeil passé, tu seras mort d'aussi longtemps que celui qui moniul il y ;i miilp siècles.
« Mais, en tout cas, sui)pose que la vie soit un bien,
I. L'autour, renversant les rôles!, fait preiidro |i,ir li-s oisnaiu leur revanche sur J'tionnuo qui, en vertu de la (lor(rin<' cirtésiennc, refusait toutL' o?pècc d'àino aux animaux en jrénoial.
l)i:S KTATS ET K.MIMRES DU SOLEIL 2U7
le même rencontre, qui, parmi riiifitiité du temps, a pu faire que tu sois, ne peut-il pas faire quelque jour que tu sois encore un autre coup? La matière, qui, à force de se mêler, est enlin arrivée à ce nombre, cette di>|>osition el cet ordre nécessaires à la construction (le Ion être, ne peut-elle pas, en se remclant, arriver à une disposition requise pour faire que tu te sentes être encore une autre fois? Oui; mais, me diras-tu, je ne me souviendrai pas d'avoir été? Eli! mon cher frère, ipie t'importe, pourvu que tu te sentes être? Et puis, ne se peut-il pas faire que pour te consoler de la perte de la vie, tu imagineras les mêmes raisons que je le I l'jurseiite maintenant?
u Voilà des considérations assez fortes pour l'obliger à boire cette absinthe en patience. Il m'en reste, toutefois, d'autres encore plus pressantes qui t'inviteront sans doute à la souhaiter. Il faut, mon cher frère, te jtersuader que, comme toi et les autres brutes êtes jnatériels, et comme la mort, au lieu d'anéantir la matière, elle n'en fait que troubler l'économie, tu dois, dis-je, croire avec certitude que, cessant d'être ce que lu étais, tu commenceras d'être quelque autre chose. Je veux donc que tu ne deviennes qu'une motte de
i terre ou un caillou, encore seras-tu quelque chose de moins méchant que l'homme. Mais j'ai un secret à te découvrir, que je ne voudrais pas qu'aucun de mes
l compagnons eût entendu de ma bouche : c'est qu'étant mangé, comme tu vas être, de nos petits oiseaux, tu passeras en leur substance. Oui, tu auras l'honneur de contribuer, quoique aveuglément, aux opérations intellectuelles de nos mouches, el de participer à la gloire, si tu ne raisonnes toi-même, de les faire au moins raisonner. » Environ à cet endroit de l'exhortation, nous arrivâmes au lieu destiné pour mon supplice.
îl y avait qualix- arbres foit proches l'un de l'aulie,
lllbKilHK CU.MInL K
et quasi en même dislance, sur chacun desquels, à hauteur pareille, un {Ljrand héron s'était perché. On me descendit de dessus l'autruche noire; et quantité de rormoransm'élevèrent là où les quatre lierons m'attendaient. Ces oiseaux, vis-à-vis l'un de l'autie, appuyés lerniement chacun sur son aibre, avec leur cou de lonj,'ueur prodigieuse, m'entortillèrent comme avec une corde, les uns par les bras, les autres par les jambes, et me lièrent si serré , qu'encore que chacun de mes membres ne fût garrotté que du cou d'un seul, il n'étail pas en ma puissance de me remuer le moins du monde.
Ils devaient demeurer longtemps en cette postule : car j'entendis qu'on donna charge à ces cormorans, qui m'avaient élevé, d'aller à la pèche pour les hérons et de leur couler la mangeaille dans le bec.
On attendait encore les mouches, à cause ((uelles n'avaient pas fendu l'air d'un vol si puissant que nous: toutefois, on ne resta guère sans les ouïr.
Quand elles furent arrivées, d'abord elles s'entredépartirent mon corps, et cette distribution fut faite si malicieusement , qu'on assigna mes yeux aux abeilles, afin de me les crever en me les mangeant; mes oreilles aux bourdons, atin de me les étourdir et me les dévorer tout ensemble ; mes épaules, aux puces, afin de les entamer d'une morsure qui me démangeai, et ainsi du reste. A peine leur avais-je entendu disposer (le leuis ordres, cpiincontinent a|)rès je les vis approcher. Il send)lait (jue tous les atomes dont l'air est composé se fussent convertis en mouches; car je n'étais presque pas visité de deux ou trois faibles rayons de lumière qui semblaient se dérober pour venir jusqu'à moi, tant ces bataillons élaient serrés cl voisiîis de Tiia chair.
Mais, cniiiiiic cliaciiii di'iilii' cii\ rJKHsissail déjà"
IJ F.S KTATS ET E.M PIRES Dl" SOLEIL 2U0
(lu désir la place qu'il devait mordre, tout à coup je les vis brusquement reculer; et, parmi la confusion d'un nombre infini d'éclats qui retentissaient jusqu'aux nues, je distinguai plusieurs fois ce mot de grâce ! grâce ! grâce !...
Ensuite, deux tourterelles s'approchèrent de moi. A leur venue, tous les funestes appareils de ma mort so dissipèrent; je sentis mes hérons relâcher les cercles de ces longs cous qui m'entortillaieni, et mon corps, étendu en sautoir, tomber du faîte de quatre arbres jusqu'au pied de leurs racines.
Je n'attendais de ma chute que de me briser à terre contre quelque rocher ; mais, au bout de ma peur, je fus bien étonné de me trouver à mon séant sur une autruche blanche, qui se mit au galop, dès qu'elle me sentit sur son dos.
On me lit faire un autre chemin que celui par où j'étais venu; car il me souvient que je traversai un grand bois de myrtes et un autre de térébinthes, aboutissant aune vaste forêt d'oliviers, où m'attendait le roi colombe au milieu de toute sa cour.
Sitôt qu'il m'aperçut, il fil signe qu'on m'aidât à descendre. Aussitôt deux aigles de la garde me tendirent les pattes et me portèrent à leur prince.
Je voulus par respect embrasser et baiser les petits ergots de Sa Majesté, mais elle se retira.
(c Je vous demande, dit-elle auparavant, si vous connaissez cet oiseau. »
A ces paroles, on me montra un perroquet, qui se mit à rouer* et à battre des ailes; comme il aperçut que je le considérais :
K Et il me semble, criai-Je au roi, que je l'ai vu quelque part ; mais la peur el la joie ont chez moi tellement
J. Faire la vouf.
lIlt>T(»Mil-: (lO.Minl K
pmbrouillé ks espèces, que je ne puis encore marquer bien clairement où c'a élé. »
Le perroquet, à ces mots, me vint do ses deux ailes accoler le visage, et me dit :
« Quoi ! vous ne connaissez plus César, le perroquet de votre cousine, à l'occasion de qui vous avez tant de fois soutenu que les oiseaux raisonnent? C'est moi qui tantôt, pendant votre procès, ai voulu déclarera l'assemblée les obligations que je vous ai; mais la douleur de vous voir en un si grand péril m'a fait tomber en pâmoison. )>
Son discours acbeva de me dessiller la vue. L'ayant donc reconnu, je l'embrassai et le baisai ; il m'embrassa et me baisa. « Donc, lui dis-je, est-ce toi, mon pauvre César, à qui j'ouvris la cage pour te rendre la liberté que la tyrannique coutume de notre monde t'avait ôlée? ))
Le roi inleirompil nos caresses et nie parla de la sorte :
« Homme, parmi nous une bonne action n'es! jamais perdue; c'est pourquoi, encore que, étant homme, tu mérites de mourir, seulement à cause que lu es né ' , le sénat te donne la vie. Il peut bien accompa^'ner de cette reconnaissance les lumières dont nature éclaiia ton instinct, quand elle te iit pressentir en nous la raison, que tu n'étais pas capable de connaître. Va donc en paix, et vis joyeux ! »
Il donna tout bas quelques ordres; o[ mon autruche blancbe, conduite par les deux lourleicllcs, m'cnqiorla de l'assemblée.
Après m'avoir galopé environ un demi-jour, elle me laissa proche d'une forêt, où je m'enfonçai dès qu'elle
1. « A cause que tu es iH', » suprôme expression du soin qu'on aurait dans le monde des oiseaux de respecter le droit à la vie dp tous les êtres.
fut partie. Là, je commençai à goûter le plaisir do.ia liberté et celui de manger le miel qui coulait le long de 1 écorce des arbres.
Je pense que je n'eusse jamais fini ma promenade; car l'agréable diversité du lieu me faisait toujours découvrir quelque chose de plus beau, si mon corps eût pu résister à la fatigue. Mais, comme enfin je me trouvai loîiL à fait amolli de lassitude, je me laissai couler sur rii.'il.e.
Ainsi étendu à l'ombre de ces arbres, je me sentais invité au sommeil par la douce fraîcheur et le silence de la solitude, quand un bruit incertain de voix confuses, qu'il me semblait entendre voltiger autour de moi, me réveilla en sursaut.
Le terrain paraissait fort uni et n'était hérissé d'aucun buisson qui pût rompre la vue; c'est pourquoi la mienne s'allongeait fort avant entre les arbres de la forêt. Cependant le murmure, qui venait à mon oreille, ne pouvait partir que de fort proche de moi ; de sorte que, m'y étant rendu encore plus attentif, j'entendis fort distinctement une suite de paroles grecques ; et, parmi beaucoup de personnes qui s'entretenaient, j'en démêlai une qui s'exprimait ainsi :
« Monsieur le médecin, un de mes alliés, l'orme à trois têtes, me vient d'envoyer un pinson, par lequel il me mande qu'il est malade d'une fièvre étique et d'un grand mal de mousse, dont il est couvert depuis la tête jusqu'aux pieds. Je vous supplie, par l'amitié que vous me portez, de lui ordonner quelque chose. »
Je demeurai quelque temps sans rien ouïr ; mais, au bout d'un petit espace, il me semble qu'on répliqua ainsi :
« Quand l'orme à trois tètes ne serait point votre allié; et quand, au lieu de vous, qui êtes mon ami, le plus étrange de notre espèce me ferait cette prière, ma
212 iiisToiuE co.Miori-:
profession m'oblige de secourir tout le inonde. Vous ferez donc dire à l'orme à trois lèles que, pour la guérison de son mal, il a besoin de sucer le plus d'buniidf et le moins de sec qu'il pourra ; que, pour cet effet, il doit conduire les petits filets de ses racines vers l'endroit le plus moite de son lit, ne s'entretenir que de choses gaies, et se faire tous les jours donner la musique par quelques rossignols excellents. Api'rs, il vous fera savoir comment il se sera trouvt' de ce n'-gime df vivre. »
Ces paroles achevées, je n'entendis plus le moindn' bruit ; sinon qu'un quart d'heure après, une voix i\ur je n'avais point encore, ce me semble, remarquée, parvint à mon oreille; et voici comment elle parlai! :
(( Holà, fourchu, dormez-vous? »
J'ouïs qu'une autre voix répliquait ainsi : u >on, fraîche écorce ; pourquoi ?
— C'est, reprit celle qui Ja premir-re avait roiiijui h» silence, que je me sens ému de la même façon que nous avons accoutumé de l'être, quand ces animaux qu'on appelle hommes nous approchent ; et je voudrais vous demander si vous sentez la même chose. »
Il se passa quelf|iie temps avant que l'autre répondit, comme s'il eTit voulu appliquer à cette découverte ses sens les plus secrets. Puis, il s'écria : « Mon Dieu! vous avez raison, et je vous jure que je trouve mes organes tellement pleins des espèces (senteurs ou émanations) d'un homme, que je suis le plus trompé du monde s'il n'.v en a quelqu'un fort jiroche d'ici. »
Alors plusieurs voix se mêlèrent, cpii disaicnl que, assurément, elles sentaient un homme.
J'avais beau disliibuer ma vue de tous côtés, je ne découvrais point d'oii pouvait provenir cette parole. Knlin, après m'êti-e un peu vernis de l'horreur dont cet événement ni'avail consterné, je lêpondis à celle (pii
demandait s'il y avait là un iioninie, que, en ettet, il y cil avait un :
" Mais je vous en supplie, conlinuai-je aussitôt, qui • pie vous soyez qui parlez à moi, de me dire où vous
i^n moment après, j'écoulai ces mots :
" Nous sommes en ta présence : tes yeux nous regardent, et tu ne nous vois pas ! Envisage les chênes 'Hi nous sentons que tu tiens ta vue attachée : c'est nous qui te parlons; et, si tu t'étonnes que nous parlions une langue usitée au monde d'où tu viens, sache ([ue nos premiers pères en sont originaires; ils demeuraient en Épire, dans la forêt de Dodone S où leur ])onlé naturelle les convia de rendre des oracles aux aftligés qui les consultaient. Ils avaient, pour cet effet, appris la langue grecque, la plus universelle qui fût alors, alin d'être entendus ; et parce que nous descendons d'eux, de père en fils, le don de prophétie a coulé jusqu'à nous. Or, tu sauras qu'un grand aigle, à qui nos pères de Dodone donnaient retraite , ne pouvant aller à la chasse, à cause dune main qu'il s'était rompue, se repaissait du gland que leurs rameaux lui fournissaient, quand, un jour, ennuyé de vivre dans un monde où il souffrait tant, il prit son vol au soleil, et continua son voyage si heureusement qu'enfin il aborda le globe lumineux où nous sommes ; mais, à son arrivée, la chaleur du climat le fit vomir ; il se déchargea d'un gland non encore digéré ; ce gland germa, il en crût des (diênes, qui furent nos aïeux.
1. Il V a dans les auteurs aiitiens un grand nombre d'assertions fort diverses sur le fameux oracle de la forêt de Dodone. Selon les uns, c'étaient les chênes eux-mêmes qui, balancés par le vent, révélaient les secrets du Destin au nom de Jupiter ; d'autres disent que les prêtres du temple interprétaient la résonnance de grands bassins de cuivre ou chaudrons suspendus à ces mêmes arbres. Toujours est-il que chez les (irccs on a>ait coutume d'ai.piI'T les grands parleurs de <• véritables < haudrons de Dodone. ■
214 HISTOIRE COiMlQUE
» Voilà coinmenl nous changeâmes d'habilalion. Cependant, encore que vous nous entendiez parler une langue humaine, ce n'est pas à dire que les autres arbres s'expliquent de même ; il n y a rien que nous autres chênes, issus de la forêt de Dodone, qui parlions comme vous ; car pour les autres végétants, voici leur façon de s'exprimer. N'avez-vous point pris garde à ce vent doux et subtil qu'on ne manque jamais de respirer à l'orée dos bois? C'est l'haleine de leur parole; et ce petit murmure ou ce bruit délicat dont ils rompent le sacré silence de leur solitude, c'est proprement leur langage. Mais, encore que le bruit des forêts semble toujours le même, il est toutefois si différent, que chaque espèce de végétant garde le sien particulier, en sorte que le boulea»i ne parle pas comme l'érable, ni le hêtre comme le cerisier. Si le sot peuple de votre monde m'avait entendu parler comme je fais, il croirait que ce serait un diable enfermé sous mon écorce ; car, bien loin de croire que nous puissions raisonner, il ne s'imagine pas môme que nous ayons l'àme sensitive; encore que, tous les jours, il voie qu'au premier coup dont le bûcheron assaut un arbre, la cognée entre dans la chair quatre fois plus avant qu'au second, et (ju'il doit conjecturer que, assurément, le premier coup l'a surpris et frappé au dépourvu, puisque, aussitôt qu'il a été averti par la douleur, il s'est ramassé en soimême, a réuni ses forces pour combattre, et s'est comme pétrifié, pour résister à la durelé des armes de son ennemi. Mais mon dessein n'est pas de faire comprendre la lumière aux aveugles; un particulier m'est toute l'espèce, et toute l'espèce ne m'est qu'un particulier, quand le particulier n'est poini infcclê des erreurs de l'espèce ; c'est pourquoi soyez atlenlif, car je crois parler, en vous parlant, à tout le gem(^ humain.
<« Vous saurez donc, en premier lieu, que presque
Di:S ETATS ET EMPIRES DU SOLEIL 2\.o
tous les concerts, dont les oiseaux font musique, sont composés à la louange des arbres ; mais, aussi, en récompense du soin qu'ils prennent de célébrer nos belles actions, nous nous donnons celui de cacher leurs nids ; car ne vous imaginez pas, quand vous avez tant de peine à en découvrir un , que cela provienne de la prudence avec laquelle ils l'ont caché.
C'est l'arbre, qui lui-même a plié ses rameaux tout autour du nid pour garantir des cruautés de l'homme la famille de son hôte. Et qu'ainsi ne soit, considérez l'aire de ceux, ou qui sont nés à la destruction des oiseaux leurs concitoyens, comme des éperviers, des hobereaux, des milans, des faucons, etc. ; ou qui ne parlent que pour quereller, comme les geais et les pies ; ou qui prennent plaisir à nous faire peur, comme des hibous et des chats-huants. Vous remarquerez que l'aire de ceux-là est abandonnée à la vue de tout le monde, parce que l'arbre en a éloigné ses branches, afin delà donner en proie.
« Eh bien, vous autres liommes, vous regardez éternellement ces choses et ne les contemplez jamais ; il s'en est passé à vos yeux de plus convaincantes encore, qui n'ont pas seulement ébranlé les aheurtés (obs- (inés).))
J'avais l'attenlion fort bandée aux discours dont celle voix arboiique ; d'arbre) m'entretenait; et j'attendais la suite, quand tout à coup elle cessa d'un ton semblable à celui d'une personne que la courte haleine empêcherait de parler.
Comme je la vis tout à fait obstinée au silence, je la conjurai, par toutes les choses que je crus qui la pouvaient émouvoir, qu'elle daignât instruire une personne qui n'avait risqué les périls d'un si grand voyage que pour apprendre. J'ouïs, dans ce temps-là, deux ou trois voix, qui lui faisaient, i)0ur 1 amour de moi, les mêmes
IIISTUIIIE COMIQUE
piières, et j'en disliii^iiai inic (jui lui (lil,('onime si cIIp eût été fâchée :
« Or bien, puisque vous plai^^'iiez laiil vos poumons, iej)osez-vous ; je vais lui conler l'hisloiie des arbifs amis.
— 0 (^ui que vous soyez, m'écriai-je en me jetani à genoux, le plus sage de tous les chênes de Dodone , (|ui daignez prendre la peine de m'instruire, sachez qur vous ne ferez pas leçon à un ingrat ; car je fais vœu, si jamais je retourne à mon globe natal, de publier les merveilles dont vous me faites l'honneui" de pouvoir être le témoin. »
J'achevais celle proleslalion, lorsque j'entendis la même voix continuer ainsi :
« Regardez, petit homme, à douze ou tpiinze pas de votre main droite. Vous verrez deux arbres jumeaux, de médiocre taille, qui, confondant leurs branches et leurs racines, s'efforcent par mille sortes de moyens de ne devenir qu'un. »
Je tournai les yeux vers ces plantes voisines, et j'observai que les feuilles de toutes les deux, légèrement agitées d'une émotion quasi volontaire, excitaient en frémissant un murmure si délicat, qu'à peine eftleurait-il l'oreille; avec lequel pourtant on eùl dit (prelles tâchaient de s'interroger et de se répondre.
Après ([u'il se fui passé environ le temps nécessaii-e à remarquer ce double végétant, mon bon ami le chêne reprit ainsi le fil de son discours.
«Vous ne sauriez avoir tant vécu, sans que la fameuse amitié de Pylade et d'Oreste soit venue à votre connaissance.
« Je vous décrirais toutes les joies d'une douce passion, et je vous conterais tous les miracles dont ces amis ont étonné leur siècle, si je ne craignais que tant de lumière n'olfens^t les yeux de votie raison. C'est
l)i:S ETATS ET EMPIRES DU SOLEIL 217
pourquoi je peindrai ce> deux jeunes soleils seulenienl dans leur éclipse.
'< Il vous suffira donc de savoir qu'un jour le brave Oreste, engagé dans une bataille, cherchait son cher Pvlade, pour goûter le plaisir de vaincre ou de mourir rn sa présence, quand il l'aperçut au milieu de ceni liras de 1er élevés sur sa tète. Hélas! que devint- il! Désespéré, il se lança à travers une forêt de piques, il cria, il hurla, il écuma. Mais que j'exprime mal l'horleur des mouvements de cet inconsolable ! 11 s'arracha les cheveux, il mangea ses mains, il déchira ses plaies. Encore, au bout de cette description, suis-je obligé de dire que le moyen d'exprimer sa douleur mourut avec lui. Quand avec son épée il se croyait faire un chemin pour aller secourir Pylade, une montagne d'hommes s'opposait à son passage. 11 les pénétra pourtant; et, après avoir longtemps marché sur les sanglants trophées de sa victoire, il s'approcha peu à peu de Pylade ; mais Pylade lui sembla si proche du trépas, qu'il n'osa presque plus parer aux ennemis, de peur de survivre à la chose pour laquelle il vivait. On eût dit même, à voir ses yeux déjà tout pleins des ombres de la mort, qu'il tâchait, avec ses regards, d'empoisonner les meurtriers de son ami. Enfin, Pylade tomba sans vie; et Oreste, qui sentait pareillement la sienne sur le bord de ses lèvi-es, la retint toujouj's, jusqu'à ce que, d'une vue égarée ayant cherché parmi les morts et retrouvé Pylade, il sembla, collant sa bouche, vouloir jeter son âme dedans le corps de son ami '.
(( Le plus jeune de ces héros expira de douleur sur
1. Aucun mythologue ancien ne présente ainsi l'histoire d'Oreste et (le Pylade, dont lamitié est restf^e légendaire, mais qui, d'après les traditions, ne moururent point de cette manière. Si l'auteur n'avait cité plus loin, parmi les illustres amis. Nisus et Euryale, on pourrait- croire • [u'il les a confondus avec Oreste, et pylade. far l'épisode quïl raconte
IllSTOlKi: COMIQUE
le corps de son ami mort, et vous saurez que de Ka pourriture de leur tronc on vit f^ermer, entre les os déjà blancs de leurs squelettes, deux jeunes arbrisseaux, dont la tige et les branches, se joignant pôlemêle , semblaient ne se hâter do croître qu'alin de s'entortiller davantage. On connut bien qu'ils avaient changé d'être, sans oublier ce qu'ils avaient été; car leurs boutons parfumés se penchaient l'un sur l'autre el s'entr'échauffaient de leur haleine, comme poui- se faire éclore plus vite. Mais que dirai-je de lalfeclueux partage qui maintenait leur société? Jamais le suc, où réside l'aliment, ne s'offrait à leur souche, qu'ils ne le partageassent avec cérémonie; jamais l'un n'était mal nourri que l'autre ne fût malade d'inanition. Enfin, ces amis bienheureux produisirent des pommes, mais des pommes miraculeuses qui firent encore plus de miracles que leurs pères. On n'avait pas sitôt mangé des pommes de l'un, qu'on devenait éperdument passionné pour quiconque avait mangé du fruit de l'autre. Et cet accident arrivait quasi tous les jours, parce que tous les jets de Pylade environnaient ou se trouvaient environnés de ceux d'Oreste; el leurs fruits piesquc jinneaux ne se pouvaient résoudre à s'éloigner.
« 11 faut renuirquer que celui des deux qui uvail mangé le plus de ces fruits était le plus aimé. Ce fruil n'avait garde qu'il ne fût et fort doux et fort beau, n'y ayant rien de si beau ni de si doux que l'amitié. Aussi fût-ce ces deux qualités de beau et de bon, qui ne se rencontrent guère en un même sujet, qui le mirent en vogue. Oh! combien de fois, par sa miraculeuse vertu, multiplia-t-il les exemples de Pylade et d'Oreste 1 On vit, depuis ce temps-là, des Hercules et des Thésées, des
si'inble calfiiip sur lo passage >i cutinn du X"" Vwic ili- YEnoidc où Vir- '/\\p rapporte on si beaux vers la mort de deu\ jeunes Tioycns. D'ailleurs la métamorphose en arbre est de l'invention de Cyrano.
iJi:^ ÉTATS ET K AI PI RE S DU SOLEIL 219
Achilles et des Patrocles, des IS'ises et des Euryales; bref, un nombre innombrable de ceux qui, par des amitiés pkis qu'humaines, ont consacré leur mémoire au temple de l'Éternité.
" Or, l'engeance de ce fruit s'est perdue en voire monde, et voici comment ce malheur ariiva.
« Les pères et les mères, qui, comme vous savez, au gouvernement de leurs familles ne se laissent conduire que par l'intérêt, fâchés que leurs enfants, aussitôt qu'ils avaient goûté de ces pommes, prodiguaient à leur ami tout rc qu'ils possédaient, brûlèrent autant de ces plantes qu'ils en purent découvir. Ainsi, l'espèce étant perdue, c'est pour cela qu'on ne trouve plus aucun ami véritable.
(( A mesure donc que ces arbres furent consumés par le feu, les pluies qui tombèrent dessus en calcinèrent la cendre, si bien que leur suc congelé se pétrifia de la même façon que l'humeur de la fougère brûlée se métamorphose en verre, de sorte qu'il se forma, par tous les climats de la terre, des cendres de ces arbres jumeaux, deux pierres métalliques, qu'on appelle aujourd'hui le fer et l'aimant, qui, à cause de la sympathie des fruits de Pylade et d'Oreste, dont ils ont toujours conservé la vertu, aspirent encore tous les jours à être réunis ; et remarquez que, si le morceau d'aimant est plus gros, il attire le fer; ou, si la pièce de fer excède en quantité, c'est elle qui attire l'aimant, comme il arrivait jadis dans le miraculeux effet des pommes de Pylade et d'Oreste, de l'une desquelles quiconque avait mangé davantage était le plus aimé par celui qui avait mangé de l'autre.
(c N'avez-vous jamais considéré un morceau d'aimant appuyé sur de la limaille de fer? Vous voyez l'aimant se couvrir aussitôt de ces atomes métalliques; et l'ardeur avec laquelle ils s'acciochent est si subite et si
III > 1(1 I U F. (.OMIdl I,
impatiente, qu'après sètir eiiii)ras.sés parloiil, vous diriez qu'il n'y a p.is un {^rain d'aimant qui ne veuille s'unir à un grain de fer, et pas un grain de fer ipii ne veuille s'unir à un jj[rain d'aimant; car le fer ou Taimanl, séparés, envoieni conlinuellcment de leui' niasse les petits corps les ]>lus mobiles à la quête de ce i|u'ils aiment. Mais, quand ils l'ont trouvé, n'ayant plus lien à désirer, chacun termine ses voyages, et l'aimant occupe son repos à être joint au i'er, comme Je fer ramasse tout son être à être joint à l'aimanl. (Test donc de la sève de ces deux arbres qu'a découlé l'humeur dont ces deux métaux ont pris naissanc*'. Avant cela, ils étaient inconnus; et, si vous voulez savoir de quelle matière on fabriquait des armes pour la guerre : Samson s'armait d'une mâchoire d'àne contre les Philistins; Jupiter, roi de Crète, de feux arlilîcicls, par lesquels il imitait la foudre pour subjuguer ses ennemis; Hercule enlîn, avec une massue, vainquit des lyrans et dompta des monstres. Mais ces deux métaux ont encore une relation bien plus spécifique avec nos deux arbres : vous saurez qu'encore que cette couple d'amis sans vie inclinent vers le pôle, ils ne s'y portent jamais qu'en compagnie l'un de l'autre; et je vous en vais découvrir la raison, après que je vous aurai un peu entretenu des pcMes.
« Les pôles sont les bouches du ciel, par lesquelles il reprend la lumière, la chaleur et les iidluences ({u'il a lèpiuidues sur la Terre : autrement, si tous les trésors du Soleil ne remontaient à leur source, il y aurait longtemps (toute sa clarté n'élatit (jirimo poussière d'atomes enflammés qui se détaciient de son globe) qu'elle serait éteinte, et qu'il ne luiiait plus; ou qm^ cette abondance de petits corps ignés, qui s'amoncellent sur la Terre, pour n'(;n plus sortir, l'auraicnl déjà consommée. Il laiil donc, ronimc je vous ai dil, (jii"il y ait
I)K> KTATS ET R.MIMllES UU SOLEIL 221
au ciel des soupiraux par où se dégori^'enl les léplélions de la terre, et d'autres par où le ciel puisse réparer ses pertes, afin que l'éternelle circulation de ces petits corps de vie pénètre successivement tous les globes de ce grand univers. Or, les soupiraux du ciel sont les pôles, par où il se repail dos âmes de tout ce qui meurt dans les mondes de chez lui, et tous les astres sont ses bouches, elles pores par où s'exhalent derechef ses esprits. Mais, pour vous montrer que ceci n'est pas une ima^ïination si nouvelle, quand vos poètes anciens, à qui la [ihilosophie avait découvert les plus cachés secrets de la nature, parlaient d'un héros dont ils voulaient dire que lame était allée habiter avec les dieux, ils s'exprimaient ainsi : « Il eut monté au pôle, il est assis sur le pôle, il a traversé le pôle, » parce qu'ils savaient que les pôles étaient les seules entrées par où le ciel reçoit tout ce qui est sorti de -chez lui. Si l'autorité de ces grands hommes ne vous satisfait pleinement,, l'expérience de vos modernes qui ont voyagé vers le nord, vous contentera peut-être. Us ont trouvé que plus ils approchaient de l'Ourse, pendant les six mois de nuit dont on a cru que ce climat était tout noir, une grande lumière éclairait * l'horizon, cpii ne pouvait partir que du pôle, parce qu'à mesure qu'on approchait, et c{u'on s'éloignait par conséquent du Soleil, cette lumière devenait plus grande. Il est donc bien vraisemblable qu'elle procède des rayons du jour et d'un grand monceau d'âmes-, lesquelles, comme vous savez, ne sont faites que d'atomes lumineux, qui s'en retournent au ciel par leurs portes accoutumées.
1. Allusion é>idente aiu aurores lioréales sur lesquelles, ù ctHte t'iiOfiiie, l'on n'avait encore que des notions assez vagues.
1. Cette fantaisiste explication «les effets de l'attraction magnétique' — qui d'ailleurs sont, enrore ini'^jdiqués — procède d'une opinion bien ancienne qui attribuait une àme ;i l'aimant.
HISTOIRE COMIQl'E
u 11 n'est pas difficile, après cela, de comprendre pourquoi le fer frotté d'aimant, ou l'aimant frotté do fer, se tournent vers le pôle; car, étant un extrait du corps de Pyladc et d'Oreste, et ayant toujours conservé les inclinations des deux arbres, comme les deux arbres celles des deux amis, ils doivent aspirer de se rejoindre à leur âme; c'est pourquoi ils se guindent vers le pôle, par où ils sentent qu'elle est montée, avec cette retenue pourtant que le fer ne s'y tourne point, s'il n'est frotté d'aimant, ni l'aimant, s'il n'est frotté de fer, à cause que le fer ne veut point abandonner un monde, privé de son ami l'aimant; ni l'aimant, privé de son ami le fer; et qu'ils ne peuvent se résoudre à faire co voyage l'un sans l'autre. »
Cette voix allait, je pense, entamer un autre discours; mais le bruit d'une f^rande alarme qui survint l'en empêcha. Toute la forêt en rumeur ne retentissait que de ces mots : « Gare la peste ! et passe parole * ! »
Je conjurai l'arbre, qui m'avail si longtemps enlretenu, de m'apprendro d"où procédait un si grand désordre. « Mon ami, me dit-il, nous ne sommes pas, en ces quartiers-ci, encore bien informés des particularités du mal. Je vous dirai seulement, en trois mots, que cette peste, dont nous sommes menacés, est ce qu'entre les hommes on appelle embrasement ^ : nous pouvons bien le nommer ainsi, puis(jue parmi nous il n'y a point do maladie si contagieuse. Le remède que nous y allons apporter, c'est de roidir nos haleines el de souftler tous ensemble vers l'endroit d'où part l'intlammation, alin de repousser ce mauvais air. Je crois que ce qui nous aura
1. Passe parole .' ancien terme militaire signifiant : « Faites passer, transmettez l'avis, le commandomont, »
i. Ou incendie, que les arbres doivent naturellement redouter, romme une maladie très contagieuse et mortelle.
DES ETATS ET EMPIRES Ul' SOLEIL 223
apporté cette fièvre aixlente est une bête à feu qui rôde depuis quelques jours à l'entour de nos bois ; car, comme elles ne vont jamais sans feu et ne s'en peuvent passer, celle-ci sera sans doute venue le mettre à quelqu'un de nos arbres.
<( Nous avions mandé l'animal glaçon pour venir à notre secours; cependant il n'est pas encore arrivé. Mais adieu, je n'ai pas le temps de vous entretenir; fuyez, si vous ne voulez être vous-même enveloppé dans notre ruine. ^)
Je suivis son conseil, sans toutefois me beaucoup presser, parce que je connaissais mes jambes. Cependant je savais si peu la carte du pays, que je me trouvai, au bout de dix-buit heures de chemin, au derrière de la forêt dont je pensais fuir; et, pour surcroit d'appréhension, cent éclats épouvantables de tonnerre m'ébranlaient le cerveau, tandis que la funeste et blême lueur de mille éclairs venait éteindre mes prunelles.
De moment en moment, les coups redoublaient avec tant de furie, qu'on eût dit que les fondements du monde allaient s'écrouler; et, malgré tout cela, le ciel ne parut jamais plus serein. Gomme je me vis au bout de mes raisons, enfm le désir de connaître la cause d'un événement si extraordinaire m'invita de marcher vers le lieu d'où le bruit semblait s'épandre.
Je marchai environ l'espace de quatre cents stades ^, à la fin desquels j'aperçus, au milieu d'une fort grande campagne, comme deux boules qui, après avoir, en bruissant, tourné longtemps à l'entour l'une de l'autre, s'approchaient et puis se reculaient. Et j'observai que, quand le heurt se faisait, c'était alors qu'on entendait ces grands coups ; mais, à force de marcher plus avant, je reconnus que ce qui, de loin, m'avait paru deux boules, était deux animaux; l'un desquels, quoique
1. Le stade, ancipiine mesure grecque, équivaut à environ 188 mètres.
IIISTOIKH CÛMlol.i:
rond par en bas, formait un triangle par le milieu, et sa tête fort élevée, avec sa rousse chevelure qui tlottait contremont, s'aiguisait en pyramide; son corps était troué comme un crible, et, à travers ces pertuis déliés qui lui servaient de pores, on apercevait glisser de petites flammes qui scmblaienl le couviird'un plumage (le feu.
En me promenant là autour, Je rencontrai un vieillard fort vénérable ((ui regardait ce fameux combat avec autant de curiosité que moi. Il me fit signe de m'approcher : j'obéis, et nous nous assîmes l'un auprès de l'autre.
J'avais dessein de lui demandei' le motif qui l'avait amené en cette contrée, mais il me ferma la boncljo par ces paroles :
« Eh bien, vous le saurez, le motif (|ui m'amène en cette contrée! » {Lacune dans le texte.)
El là-dessus, il me raconta fort, au long toutes les particularités de mon voyage.
Je vous laisse à penser si je (hMneurai interdit. Cependant, pour accroître ma consternation, comme déjà je brûlais de lui demander quel di'mon lui révélait mes pensées :
« Non, non, s'écria-l-il, ce n'est point un dt'-mon qui me révèle vos pensées... » {Autre lacune.)
Ce nouveau tour de devin me le lit observer avec plus d'attention qu'auparavant, et je remarquai qu'il contrefaisait mon port, mes gestes, ma mine, situait tous ses membres, et figurait toutes les iiarties de son visage sur le patron des miennes; entin, mon ombre en relief ne m'eut pas mieux représenté.
(c Je vois, conlinua-t-il, que vous êtes en piWne de savoir pourquoi je vous contrefais, et je veux bien vous l'apprendre. Sachez donc qu'afm de connaître votre intérieur, j'arranire toutes les parties de mon coi'jis dans
DES ETATS ET E.MI'IHES \)V M)Li:iE J2..
iiii ordre semblable au votre; car, élanl de toutes parts situé comme vous, j'excite en moi, par celle disposition de matière, la même pensée que produit en vous cette mrme disposition de matière.
0 Vous jugerez cet elTet-là possible, si autrefois vous avez observé que les gémeaux qui se ressemblent ont ordinairement l'esprit, les passions et la volonté semblables; jusque-là qu'il s'est rencontré à Paris deux Jumeaux qui n'ont jamais eu que les mômes maladies cl la même santé; se sont mariés, sans savoir le dessein lun de l'autre, à même beure et à même jour: se sont réciproquement écrit des lettres, dont le sens, les mots et la constitution étaient de môme, et qui, enfin, ont composé, sur un même sujet, une même sorte de vers avec les mêmes pointes, le même tour et le même ordre. Mais ne voyez-vous pas qu'il était impossible que la composition des organes de leurs corps étant pareille dans toutes ses circonstances, ils n'opérassent d'une façon pareille, puisque deux instiuments égaux, toucbés éfralement, doivent rendre une Iiarmonie égale? Et qu'ainsi, conformant tout à fait mon corps au vôtre, et devenant, pour ainsi dire, votre gémeau, il est impossible qu'un même branle de matière ne nous cause à tous deux un même branle d'esprit ^ »
Après cela, il se remit encore à me conlrefairej et lioursuivil ainsi :
« Yous êtes maintenant fort en peine de l'origine du combat de ces deux monstres, mais je veux vous l'apprendre. Sacbez donc que les arbres de la forêt j que
1. Nous trouvons émise ici la théorie, d'ailleurs fort ancienne, de li Phi/siofjywmonie ou science ayant pour objet de déduire le caractère des formes du corps. Mise en honneur au xvi" siècle par Porta, et plusieurs iiutres savants, cette science (it plus près de nous l'objet des cél-èbres travaux do Lavater et de Gall.
HISTOIRE liOMlOL j:
nous avons à dos, n'ayaiiL pu repousser avec leurs souilles les violeiils efforts de la bête à feu, ont eu recours à ranimai glaçon.
— Je n'ai encore, lui dis-je, entendu parler de ces animaux-là qu'à un chêne de cette contrée, mais foil à la h;ite, car il ne songeait qu'à se garantir. C'est pourquoi je vous supplie de m'en inslruire. »
Voici comment il me parla :
u On verrait, en ce globe où nous sunnnes, les bois fort clairsemés, à cause du grand nombre de bêtes à feu qui les désolent, sans les animaux glaçons qui, tons les jours, à la prière des forêts, leuis amies, viennenl guérir les arbres malades; je dis guérir, car, à peine de leur bouche gelée ont-ils soyftlé sur les charbons (h; cette peste, qu'ils réteignenl.
<( Au monde de la terre d'où vous êtes et d'où je suis, la bête à feu s'appelle salamandre^ et l'animal glaçon y est connu sous le nom de remore-. Or, vous sauiez que lesremores habitent vers l'extrémité du pôle, au plus profond de la mer Glaciale, et c'est la froideur évajtorée de ces poissons, à travers leui-s écailles, qui fait geler en ces quartiers-là l'eau de la mer, quoique salée.
« La plupart des piloles qui ont voyagé pour la découverte du Groenland, ont enlin expérimenté qu'en certaine saison les glaces qui, d'autres fois, les avaieni arrêtés, ne se rencontraient i)lus; mais, encore que celle mer fût libre dans le temps où l'hiver est le plus âpre, ils n'ont pas hussé d'en allribuei- la -cause à (piehpie
1. Avons-nous besoin de dire qu'il n'y a aucun cas à faire des nombreuses légendes relatives h. la salamandre, comme animal vivant dana le fou?
±. La remota (lu-hénéis) vulgairement sucet ou orretc-nef. Chez les ancjen», U était de croyance commune que la rémora, s'attarhant à un vaisseau, avait le ijouvoir d'en arrêter la marche. Aujourd'hui les marinsjfont de la bu du rémora une espèce de poisson parasite du requin, au corps duquel il, s'attache très souvent. Notre auteur brode à jilaisir toute une fable pittoresque sur le compte de la salamiindr.- et du rémora.
l)i:S ETATS ET EMPIRES J)U SOLEIL ■2-21
• lialeur secrète qui les avait fondues '. Mais il est bien |>lus vraisemblable que les remores, ([ui ne se nourrissent que de glace, les avaient alors absorbées. Or, vous «levez savoir que, quelques mois après qu'elles se sont I •'pues, cette effroyable digestion leur rend l'estomac si iiiurfondu, que la seule haleine qu'elles respiient reitlaee derechef toute la mer du pôle. Quand elles sortent sur lateire (car elles vivent dans Tun et dans l'autre élément), elles ne se rassasient que de ciguë, d'aconil, d'opium et de mandragore.
■ On s'étonne, en notre monde, d'où procèdent ces frileux vents du nord, qui traînent toujours la gelée; mais, si nos compatriotes savaient, comme nous, que les remoies habitent en ce climat, ils connaîtraient, comme nous, qu'ils proviennent du souftle avec lequel elles essayent de repousser la cbaleui- du Soleil qui les apjiroche.
« Cette eau stygiade-, de laquelle on empoisonna le -land Alexandre, et dont la froideur pétritîa ses en- I railles, était de l'urine d'un de ces animaux. Enfin, la reniore contient si éminemment tous les principes de froidure, que, passant par-dessous un vaisseau, le vaisseau se trouve saisi du froid, en sorte (ju'il en demeure tout engourdi jusc|u'à ne pouvoir démarrer de sa place. C'est pour cela que la moitié de ceux qui ont cinglé, vers le nord, à la découverte du pôle, n'en sont point i-evenus, parce que c'est un miracle si les remores, dont le nombre est si grand dans cette mer, n'arrêtent leurs vaisseaux. Voilà pour ce ([iii est des animaux plaçons.
1. Ce nest pas d'hier, on le voit, que les esprits se sont octupés de cette question de la mer libre au pôle, qui a été un des Ttt^biles de |ilusieurs grandes expéditions boréales.
1. Eau froide comme celle du Styx. On sait qu Alexandre faillit uion- 1 ir pour s'étro baigné dan? les eaux glaciales du Cydnus.
22S IllSTUllli: nOMloLE
<( Mais, quant aux bûtes à feu, elles logent dans la terre, sous des montagnes de bitume allumé, commi' l'Etna, le Vésuve et le cap Rouge '... »
Nous restâmes, après cela, sans parler, pour nous rendre attentifs à ce fameux duel.
La salamandre attaquait avec beaucoup dardeur, mais la reniore soutenait impénétrablement. Chaque lieurt qu'ils se donnaient engendrait un coup de tonnerre, comme il arrive dans les mondes d'ici autour, où la rencontre d'une nue chaude avec une froide excite le même bruit.
Des yeux de la salamandre il sortait, à cha([ue oeillade de colère qu'elle dardait contre son ennemi, une rouge lumière dont l'aii' paraissait allumé : en volani, elle suait de l'huile bouillante et projetait de l'eau-forte.
La remore, de son côté, grosse, pesante et cairée, montrait un corps tout écaillé de glaçons. Ses larges yeux paraissaient deux assiettes de cristal, dont les regards 'portaient une lumière si morfondanle, que je sentais frissonner l'hiver sur chaque membre de mon corps où elle les attachait. Si je pensais mettre ma main au-devant, ma main en prenait l'onglée; l'air même, autour d'elle, atteint de sa rigueur, s'épaississait en neige; la terre durcissait sous ses pas, et je pouvais compter les traces de la bète |»ar le nondn-e des engelures qui m'accueillaient quand je marchais dessus.
Au commencement du combat, la salamandre, à cause de la vigoureuse contention de sa première ardeur, avait fait suer la remore; mais, à la longue, celle sueur s'ètant refroidie, émailla toule la jdaine d'un verglas si glissant, que la salamandre ne pouvait joindre
I. Aunin des copx roitf/t's iiuliijiK'S dans les l'orhiluns on dans les (lictionnaii-ps de pi-ographie du temps ou écrivail Cyrano ne doit sou nom à «ne montagne de bitiimr allumé , !iutr('m(Mit dit à un volcan. J'eut-être s"agit-il de quchiue désignation tntuvic pur l'auteur dans un récit de voyage, et que l'iisagc n'avait pas coii-itcréi-.
DES ETATS ET E.MIMllES JU SiiLEIL 22'J
la reiiiore sans tomber. .Nous connûmes bien, le philosophe et moi, que, à force de choir et de se relever tant de fois, elle s'était fatiguée; car ces éclats de tonneire, auparavant si effroyables, qu'enfantait le choc dont elle heurtait son ennemie, n'étaient plus que le bruit sourd de ces petits coups qui marquent la fin dune tempête, et ce bruit sourd, amorti peu à peu, drt:énéra en un frémissement semblable à celui d'un fer rou^je plongé dans de l'eau froide.
Quand la remore connut que le combat lirait aux abois, par l'alTaiblissement du choc dont elle se sentail à peine ébranlée, elle se dressa sur un angle de son cube et se laissa tomber de toute sa pesanteur sur l'estomac de la salamandre, avec un tel succès, que le cœur de la pauvre salamandre, où tout le reste de son ardeur s'était concentrée, en se crevant, fit un éclat si épouvantable que je ne sais rien dans la nature pour le comparer.
Ainsi mourut la bête à feu, sous la paresseuse résistance de l'animal glaçon.
Quelque temps après que la remore se fut retirée, nous nous approchâmes du champ de bataille ; et le vieillard, s'étant enduit les mains de la terre sur laquelle elle avait marché, comme d'un préservatif contre la brûlure, il empoigna le cadavre de la salamandre.
« Avec le corps de cet animal, me dit-il, je n'ai que faire de feu dans ma cuisine ; car, pourvu qu'il soit pendu à ma crémaillère, il fera bouillir et rôtir tout ce que j'aurai mis à ràtro. Quant aux veux, je les garde soigneusement ; s'ils étaient nettoyés des ombres de la mort, vous les prendriez pour deux petils soleils. Les anciens de notre monde les savaient bien mettre en œuvre ; c'est ce qu'ils nommaient des lampes ardentes, et l'on ne les appendait qu'aux sépultures pompeuses des personnes illustres.
Îl-M\ IIISTOIHE COMIQUK
u Nos modernes en ont rencontré en fouillant quelques-uns de ces fameux tombeaux ; mais leur ignorante curiosité les a crevés, en pensant trouver, derrière les membranes rompues, ce feu qu'ils y voyaient reluire ^ »
Le vieillard marcbait toujours, et moi je le suivais, attentif aux merveilles qu'il me débitait. Or, à propos du combat, il ne faut pas que j'oublie l'entretien que nous eûmes toucbant l'animal glaçon.
« Je ne crois pas, me dit-il, que vous ayez jamais vu de remores, car ces poissons ne s'élèvent guère à fleui' d'eau; encore, n'abandonnent-ils quasi point l'océan septentrional. Mais sans doute vous aurez vu de certains animaux, qui, en quelque façon, se peuvent dire de leur espèce. Je vous ai tantôt dit que cette mer, en tirant vers le pôle, est toute pleine de remores qui jettent leur frai sur la vase comme les autres poissons. Vous saurez donc que cette semence, extraite de toute leur masse, en contient si éminemment toute la froideur, que, si un navire est poussé par-dessus, le navire en contracte un ou plusieurs vers qui deviennent oiseaux, dont le sang, privé de chaleur, fait qu'on les range, quoiqu'ils aient des ailes, au nombre des poissons. Aussi le souverain pontife, lequel connaît leur origine, ne défend pas d'en manger en car^mie. Ces ce ([lie vous aj)p('lez des maci'ouses^. i>
I. On .1. on clli-t ]iri't(>ii(lu avoir froiivô dans cortains tonil»r'au\ anfii|iuis des lnm]H><i pr/-pétuclli's, dont lo secret, qno connaissaient les anciens, se serait perdu ; mais il est aujourd'hui avéré ([ue rien de semblable ne fut jamais découvert.
'■>. L'origine des macretises, sorte de canards qui nichent en été dans les mers lointaines du Mord, et qui viennent ensuite sur nos côtes, a donné lieu à une légende des plus étranges, (|ui jouit encore d'ailleurs d un certain crédit parmi les gens de mer. La tradition les faisait naître d'une espèce de coquillage qui s'attache par un pied membraneux auv pièces de bois immergées, flottantes, et qui est encore appelé analifc (qui engendre les canards). La tradition s'explique par cela que les
.!<' marchais toujours, sans autre dessein que de 1<3 suivre, mais tellement ravi d'avoir trouvé un homme, <fue je n'osais détourner les yeux de dessus lui, tant j'avais peur de le perdre : « Jeune mortel, me dit-il f<ar je vois bien que vous n'avez pas encore, comme moi, satisfait au tribut que nous devons à la naturel, aussitôt q.ue je vous ai vu, j'ai rencontré sur votre visai^'o ce je ne sais quoi qui donne envie de connaître les gens. Si je ne me trompe aux circonstances de la • on formation de votre corps, vous devez être Français el nalif de Paris. Cette ville est le lieu où, après avoir promené mes disgrâces par toute l'Europe, je les ai terminées.
(( Je me nomme Campanella *, et suis Calabrais de nation. Depuis ma venue au Soleil, j'ai employé mon temps à visiter les climats de ce grand globe pour en découvrir les merveilles : il est divisé en royaumes, républiques, états et principautés, comme la Terre. Ainsi les quadrupèdes, les volatiles, les plantes, les pierres, chacun y a le sien ; et, quoique quelc[ues-uns de ceuxlà n'en permettent point l'entrée aux animaux d'espèce étrangères, particulièrement aux hommes, que les oiseaux par-dessus tout haïssent à la mort, je puis voyager partout sans courir de risque, à cause qu'une àme de philosophe est tissue de parties bien plus déliées que les instruments dont on se servirait à la tourmenter. Je me suis trouvé heureusement dans la province des Arbres, quand les désordres de la salamandre ont commencé : ces grands éclats de tonnerre, que vous devez avoir entendus aussi bien que moi, m'ont conduit à leur champ de bataille, où vous êtes venu un
niaoreu.ses . plongeant pour df-tacher los anatifes et los manger, semblaient iKiiti-e (lu bois portant ces coquillages.
1, Le même philosophe dont il a été question dans le Yoijar/e à lu LiniP. et à (]n\ le démon de ?orrate disait avoir inspiré ses livres.
IIISTMIKE CO.MIQUI'
momenl après. Aureslo, je m'en relouiiu' ù la province des Philosophes...
— Quoi! kii dis-je, il y a donc aussi dos philosophes dans le Soleil ?
— S'il y en a! répliqua lo bonhomme, oui, cei'tes, et ce sont les principaux hahilants du Soleil, et ceux-là mêmes dont la renommée de voire monde a la bouche si pleine. Vous pourrez bientôt converser avec eux, pourvu que vous ayez le courage de me suivre ; car j'espère mettre le pied dans leur ville avant qu'il soit trois jours. Je ne crois pas que vous puissiez concevoir de quelle façon ces grands génies se sont transportés
— Non, certes, m'écriai-je ; car tant d'autres personnes auraient-elles eu jusqu'à présent les yeux bouchés, pour n'en pas trouver le chemin ? Ou bien esl-ce que, après la mort, nous tombons enli'eles mains d'un examinateur des esprits, lequel, selon notre capacité, nous accorde ou nous refuse le droit de bourgeoisie au Soleil?
— Ce n'est rien de tout cela, repartit le vieillard ; les âmes viennent, par un principe de ressemblance, se joindre à cette masse de lumière ; car ce monde-ci n'est formé d'autre chose que des esprits de tout ce qui meurt dans les orbes d'autour, comme sont Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne.
(( Ainsi, dès qu'une plante, une bête ou un homme expirent, leurs âmes montent, sans s'éteindre, à sa sphère, de mémo que vous voyez la llamme d'une chandelle y voler en pointe, malgré le suif qui la tient par les pieds. Or, toutes ces âmes, unies qu'elles sont à la source du jour, et purgées delà grosse matière qui les empêchait , exercent des fonctions bien ]»lus nobles que celles de croître, de sentir, de raisonner ; car elles sont employées à former le sang cl l"'s esprits vitaux
du Soleil, ce grand el parlait animal. EL c'est aussi pourquoi vous ne devez point douter que le Soleil n'opère de l'esprit bien plus parfaitement que vous, puisque c'est par la chaleur d'un million de ces âmes rectifiées, dont la sienne est un élixir, qu'il connaît le secret de la vie, qu'il influe à la matière de vos mondes la puissance d'engendrer, qu'il rend des corps capables de se sentir être, et enfin qu'il se fait voir et fait voir toules choses ^
u 11 me reste maintenant à vous expliquer pourquoi les âmes des philosophes no se joif:jnent pas essentiellemoiit à la masse du Soleil, comme celle dos autres hommes.
(' Il y a trois ordres d'esprits dans toutes les planètes, c'est-à-dire dans les petits mondes qui se meuvent à l'entour de celui-ci.
« Les plus grossiers servent simplement à réparer l'embonpoint du soleil ^. Les subtils s'insinuent à la place de ses rayons ; mais ceux des philosophes, sans avoir rien contracté d'impur dans leur exil, arrivent tout entiers à la sphère du jour, pour en être habitants. Or, elles ne deviennent pas, comme les autres, une partie intégrante de sa masse, parce que la matière qui les compose, au point de leur génération, se mêle si exactement, que rien ne la peut plus défendre ; semblable à celle qui forme l'or, les diamants et les astres, dont toutes les parties sont mêlées par tant d'entrelacements, que le plus fort dissolvant n'en saurait relâcher l'étreinte.
1. >"oublioiis pas que dans los doctrines dont Cyrano aimait à reronnaître les principes , le Soleil était considéré comme source première de làme universelle.
■2. Certaine école astronomique donne aujourd'hui ce rôle aux comètes qui. tombant dans le Soleil, seraient en quelque sorte les réparatrices de son activité calorique, en recueillant, pour les lui reporter, les effluves qui se perdent dans l'espace.
mSTOlKF. COMIol'i:
« Or, ces âmes do philosophes sont lellement, h l'égard des aiilres âmes, ce que l'or, les diamanls elles astres sont à l'égard des autres corps, qu'Épicure dans le Soleil est le même Kpicure qui vivait jndis sur la Terre. »
Le plaisir que je recevais en écoutant ce grand homme m'accourcissait le cliemin, et j'entamais souvent tout exprès des matières savantes et curieuses, sur lesquelles je sollicitais sa pensée, afin de m'instruire. Et certes, je n'ai jamais vu do bonté si grande que la sienne; car, (juoiqn'il pût, à cause do l'agilité de sa substance, arriver tout seul, en fort peu de journées, au royaume des Philosophes, il aima mieux s'ennuyer longtemps avec moi que de m'abandonner parmi ces vastes solitudes.
Cependant il était pressé ; car je me souviens que, m'étant avisé de lui demander pourquoi il s'en retournait avant d'avoir reconnu toutes les régions de ce grand monde, il me répondit que l'impatience de voir un de ses amis, lecfuel était nouvellement arrivé, l'obligeait cà rompre son voyage. Je reconnus, par la suite de son discours, que cet ami était ce fameux philosophe de notre temps, M. Descaitos, et qu'il ne se hâtait que pour le joindre.
Il me répondit encore, sur ce que je lui doniaudîii quelle estime il avait pour sa Physique : qu'on ne la devait lire qu'avec le même respect qu'on écoute prononcer des oracles. « Ce n'est pas, ajouta-t-il, que la science des choses naturelles n'ait besoin, comme les autres sciences, de préoccuper notre jugement d'axiomes qu'elle ne prouve point; mais les principes de la sienne sont si simples et si natui-ols qu'il n'y en a aucun ([ui satisfasse plus nécessairoiucnl fi (oulos les npparences. »
« Je ne pus, en cet endroit, m'omprohor do l'inioi'-
DES KTATS ET E.MI»ÎRES DT SOEEII. 23:
roiupro : « Mais, lui dis-je, il me semble que ce philosophe a toujours impugué (combal(u) le vide ; et cependant, quoiqu'il fût ('iiicurien, afin d'avoir l'honneur de donner un principe aux principes d'Épicure, c'esth dire aux atomes, il a établi pour commencement des t'iioses un chaos de matière toul à fail solide, que Dieu divisa en un nombre innombrable de pelils carreaux, à • liamin desquels il imprima des mouvements opposés. Or, il veut que ces cubes, en se froissant l'un contre l'autre, se soient égrugés en parcelles de toutes sortes de ligures. Mais comment peul-il concevoir que ces piè-cos carrées aient commencé de tourner séparément, sans avouer qu'il s'est fait du vide entre leurs angles ? Ne s'en rencontrait-il pas nécessairement dans les espaces que les angles de ces carreaux étaient contraints d'abandonner, pour se mouvoir? Et puis, ces carreaux ([ui n'occupaient qu'une certaine étendue, avant que de tourner, peuvent-ils s'être mus en cercle, qu'ils n'en aient occupé dans leur circonférence encore une fois autant? La géométrie nous enseigne que cela ne se peut ; donc, la moitié de cet espace a dû nécessairement demeurer vide, puisqu'il n'y avait point encore d'atomes pour la remplir. »
Mon philosophe me répondit que M. Descartes nous 1 endrait raison de cela lui-môme, et qu'étant né aussi obligeant que philosophe, il serait assurément ravi de trouver en ce monde un homme mortel, pour l'éclaircir des doutes que la surprise de la mort l'avait contraint de laisser à la terre qu'il venait de quitter i ; qu'il ne croyait pas qu'il eût grande difficulté à y répondre, suivant ses principes, r[ue je n'avais examinés qu'autant que la faiblesse de mou esprit me le pouvait permettre ;
I. Descartes est mort au commencement de l'année IG;JO. Ce passage nous indique que Cyrano, mort en 10:55, écrivit son voyage an Soleil entre ces deux dates.
111ST()11{E CO.MIOIE
(( parce, disait-il, que les ouvrages de ce grand homme sont si pleins et si sublils, qu'il faut une attention, pour les entendre, qui demande l'àme d'un vrai et consommé philosophe. Ce qui fait qu'il n'y a pas un philosophe dans le Soleil, qui n'ait de la vénération pour lui ; jusque-là que l'on ne veut pas lui contester le premier rang, si sa modestie ne l'en éloigne.
»( Pour tromper la peine que la longueur du chemiu pourrait vous apporter, nous en discourrons suivant ses principes, qui sont assurément si clairs, et semblent si bien satisfaire à tout par l'admirable lumière de ce grand génie, qu'on dirait qu'il a concouru à la belle cl magnifique structure de cet univers.
(( Vous vous souvenez bien qu'il dit que notre entendement est fini. Ainsi, la matière étant divisible à l'infini, il ne faut pas douter que c'est une.de ces choses qu'il ne peut comprendie ni imaginer, et qu'il est bien au-dessus de lui d'en rendre raison. « Mais, dit-il, « quoique cela ne puisse tomber sous les sens, nous « ne laissons pas de concevoir que cela se fait par la « connaissance que nous avons de la matièie ; et nous (( ne devons pas, dil-il, hèsiler à déterminer notre ju- (' gement sur les choses que nous concevons. » En ell'et, pouvons-nous imaginer la manière dont l'âme agit sur le corps? Cependant, on ne peut nier celle vérité, ni la révoquei' en doute ; au lieu que c'est une absm-dilé bien plus grande d'attribuer au vide un espace qui est une propriété apj>arteuant au corps de l'étendue; vu (|ue l'on confondi'ait l'idée du rien avec celle de l'être, et (|ue l'on lui doimerait des (|ualitcs, à lui qui ne peut l'ieu pïodiiirc, cl ne peut cire auteur de quoi ([ue ce soit.
<' Mais, dit-il, pauvi'e mortel, je sens que ces spé- « culations te fatiguent, parce que, comme dit cet « excellent homme, tu n'as Jamais pris peine à
DES ETATS ET EMl'lUES DU SOLEIL 237
< l'ien épurer Ion esprit d'avec la masse de ton corps, t parce que tu Tas rendu si paresseux, qu'il ne veut - plus fain^ aucunes fondions sans le secours du « sens. )>
Ji> lui allais leparlir, lorsqu'il nie tira par le bras pour nie montrer un vallon de merveilleuse beauté. « Apercevez-vous, me dit-il, cette enfonçure de terre où nous allons descendre? On dirait que le coupeau ^ des collines qui la bornent se soit exprès couronné d'arh)res, pour inviter, par la fraîcheur de son ombre, les passants au repos.
<( (l'est au pied de l'un de ces coteaux que le lac du Sommeil prend sa source ; il n'est formé que de la liqueur des cinq fontaines.
u Au reste, s'il ne se mêlait aux trois fleuves, et par sa pesanteur n'engourdissait leurs eaux, aucun animal de notre inonde ne dormirait. »
Je ne puis exprimer l'impatience qui me pressait de le questionner sur ces trois fleuves, dont je n'avais point encore ouï parler : mais je restai content, quand il m'eut promis que je verrais tout.
Nous arrivâmes bientôt après dans le vallon, et quasi au même temps sur le tapis qui borde ce grand lac.
« En vérité, me dit Campanella, vous êtes bien heureux de voir, avant de mourir, toutes les merveilles de ce monde ; c'est un bien pour les habitants de votre globe d'avoir porté un homme qui lui puisse apprendre les merveilles du Soleil, puisque sans vous ils étaient en danger de vivre dans une grossière ignorance, et de goûter cent douceurs sans savoir d'où elles viennent ; car on ne saurait imaginer les libéralités que le Soleil fait à tous vos petits globes ; et ce vallon seul répand iine infinité de biens par tout l'univers, sans lesijuels
t. Cuuiieuu. aicte, sommet.
iii> itii UI-: L(».\i i<»i I.
vous ne pouiiiez vivrt", et ne pourriez pas seulcJiienl voir le jour. Il me semble que c'est assez d'avoir vu cette contrée pour vous faire avouer que le Soleil est votre père, el qui! est l'auteur de toutes choses. Pour ce que ces cinq ruisseaux viennent se dégorger dedans, ils ne courent que quinze ou seize heures ; et cependant ils paraissent si fatigués, quand ils arrivent, qu'à peine se peuvent-ils remuer; mais ils témoignent leur lassitude par des effets bien différents; car celui de la vie s'étrécit, à mesure qu'il s'approche de l'étang du sommeil ; l'ouïe, à son embouchure, se confond, s'égai c et se perd dans la vase; l'odorat excite un murmurt' semblable à celui d'un homme qui rontle; le goût, afffidi du chemin, devient tout à fait insipide ; et le tou- <li(;r, naguère si puissant, qu'il logeait tous ses compai:nons, est réduit à cacher sa demeure. De son côté, la nymphe de la paix, qui fait sa demeure au milieu du lac, reçoit ses hôtes à bras ouverts, les couche dans son lit, et les dorlote avec tant de délicatesse, que, pour les endormir, elle prend elle-même le soin de les bercer. Quelque temps après s'être ainsi confondus dans ce vaste rondeau, on le voit à l'autre bout se partager derechef en cinq ruisseaux, qui reprennent en sortant, les mêmes noms qu'ils avaient laissés en entranl. Mais les plus hâtés de partir, et qui tiraillent leurs compagnons pour se mettre en chemin, c'est l'ouïe et le toucher; car, pour les trois autres, ils attendent que ceux-ci les éveillent ; et le goût demeure toujours deirière les autres, »
Le noir concave d'une grotte se voûte par-dessus le lac du sommeil. Quantité de tortues se promènent à pas lents sur les rivages; mille fleurs de pavot communiquent a l'eau, en s'y mirant, la vertu d'endormir ; on voit jusqu'à des marmot les airiver de cin(|u;inte lieues, pour y boire; el le gazouillis de l'onde esl .^i cliarmanl, f[u'il
SL'iiil)lc; qu'elle se froisse contre les cailloux avec mesure, el tâche de composer une musique assoupissante. »
Le sage Campanella prévit sans doute que j'en allais sentir quelque atteinte; c'est pourquoi il me conseilla de doubler le pas. Je lui eusse obéi, mais les charmes de cette eau m'avaient lellemenl enveloppé la raison, (ju'il ne m'en resta presque pas assez pour entendre ces dernières paroles. « Dormez donc, dormez! je vous laisse ; aussi bien, les songes qu'on fait ici sont tellement parfaits, que vous serez quelque jour bien aise de vous ressouvenir de celui que vous allez faire. Je me divertirai cejjendant à visiter les raretés du lieu, et puis, je vous viendrai rejoindre. » Je crois qu'il ne discourut pas davantage, ou bien la vapeur du sommeil m'avait déjà mis hors d'état de pouvoir l'écouter.
J'étais au milieu d'un songe le plus savant et le mieux conçu du monde, quand mon philosophe me vint éveiller. Je vous en ferai le récit, lorscpe cela n'interrompra point le fil de mon discours; car il est tout à fait important que vous le sachiez, pour vous faire connaître avec quelle liberté l'esprit des habitants du Soleil agit, pendant que le sommeil captive les sens. Pour moi, je pense que ce lac évapore un air qui a la propriété d'épurer entièrement l'esprit de l'embarras des sens; car il ne se présente rien à votre pensée qui ne semble vous perfectionner et vous instruire : c'est ce qui fait que j'ai le plus grand respect du monde pour ces philosophes qu'on nomme rêveurs, dont nos ignorants se mociuent.
J'ouvris donc les yeux comme en sursaut ; il me sembla que j'ouïs qu'il disait : «Mortel, c'est assez dormir! levez-vous, si vous désirez voir une rareté qu'on n'imaginerait jamais dans votre monde. Depuis une heure environ que je vous ai quitté, pour ne point treubler voire repos, je me suis toujours promené le- long des
2ia lllSTUlllE COxMiQLl-:
cinq fontaines qui forment l'élang du sommeil. Vous pouvez croire avec combien d'atlention je les ai toutes considérées; elles portent le nom des cinq sens, et coulent fort près l'une de raulie. Celle de la vue semble un tuyau fourchu, plein de dianumtsen poudre cl de petits jniroirs, qui dérobent et restituent les images de ton! ce qui se présente : elle environne de son cours le royaume des lynx. Celle de rouie est pareillement double; elle tourne, en s'insinuant comme un dédale, et Ton ouït retentir, au plus creux des concavités de sa couche, un écho de tout le bruit qui résonne alentour. Je suis fort trompé si ce ne sont des renards que j'ai vu s y curer les oreilles. Celle de l'odorat parait comme les précédentes, qui se divise en deux petits canaux cachés sous une seule voûte; elle extiait de tout ce qu'elle rencontre je ne sais quoi d'invisible, dont elle compose mille sortes d'odeurs, qui lui tiennent lieu d'eau. On trouve, aux bords de cette source, force chiens qui s'affinent le nez. Celle du goût coule par saillies, lesqu'elles n'arrivent ordinairement que trois ou quatre fois le jour; encore faut-il qu'iuic grande vanne de corail soit levée, et pai-dessous celle-là quantité d'autres fort petites qui sont d'ivoire; sa liqueur ressemble à de la salive. Mais quant à la cinquième, celle du toucher, file (^st si vaste et si profonde, qu'elle environne toutes ses sœui's, jusqu'à se coucher de son long dans leur lit, et son humeur épaisse se i*épand au large sur des gazons tout verts de plantes sensitives.
« Or, vous saurez que j'admirais, glacé de vénération, les mystérieux détours de toutes ces fontaines, quand, à force de marciier, je me suis trouvé à l'embouchure où elles se dégorgent dans les trois rivières. Mais suivez-moi, vous comprendlcz beaucoup mieux la disposition de toutes ces chOseSj en les voyant. » Une jirojiiesse, si forte selon moi, acliev;i de ni'i'-veiller; je
lui tendis le bras, et nous marchâmes par le même chemin qu'il avait tenu le long des levées qui compriment les cinq ruisseaux, chacun dans son canal.
An bout environ d'un stade, quelque chose d'aussi luisant qu'un lac parvint à nos yeux. Le sage Campanella ne l'eut pas plus lot aperçu, qu'il me dit : « Enfin, mou fils, nous louchons au port; je vois distinctement 1rs (rois rivières. »
A cet le nouvelle, je me sentis transporté d'une telle ardeur, que je pensais être devenu aigle. Je volai plutôt que jo ne marchai, et courus tout autour, d'une curiosité si avide qu'en moins d'une heure mon conducteur et moi nous remarquâmes ce que vous allez entendre. Trois grands fleuves arrosent les campagnes brillantes de ce monde embrasé. Le premier et le plus large se nomme la Mémoire; le second, plus étroit, mais plus creux, l'Imagination; le troisième, plus petit que les autres, s'appelle Jugement.
Sur les rives de la Mémoire, on entend jour et nuit un ramage importun de geais, de perroquets, de pies, détourneaux, de linottes, de pinsons et de toutes les espèces qui gazouillent ce qu'elles ont appris. La nuit, ils ne disent mot : car ils sont pour lors occupés à s'abreuver de la vapeur épaisse qu'exhalent ces lieux aquatiques. Mais leur estomac cacochyme la digère si mal, qu'au matin, quand ils pensent l'avoir convertie en leur substance, on la voit tomber de leur bec aussi pure qu'elle était dans la rivière.
L'eau de ce fleuve paraît gluante et roule avec beaucoup de bruit ; les échos qui se forment dans ses cavernes répètent la parole jusqu'à plus de mille fois ; elle engendre de certains monstres dont le visage approche du visage de femme. Il s'y en voit d'autres plus furieux, qui ont la tête cornue et carrée, et à peu près semblable à celle de nos pédants. Ceux-là ne s'occu-
lllS'ntlIJ K COMiol K
jK-nt i\nk ci'ior, et no disent pourtant (pio n^ ([ii'ils se sont entendu dire les uns aux autres.
Le tleuve de Tlmaj^ination coule plus lenlemenl; s.i couleur, légère et brillante, étincelle de tous côtés. Il semble, à regarder cette eau d'un torrent de bluettes humides, qu'elles n'observent en voltigeant aucun ordrr certain. Après l'avoir considérée plus attentivement, Je pris garde que l'humeur qu'elle roulait dkns sa couclir était de pur or potable, et son écume de l'huile de talc. Le poisson qu'elle nourrit, ce sont des remores, des silènes et des salamandres ; on y trouve, au lieu de gravier, de ces cailloux dont parle Pline, avec lesquels on devient pesant quand on les touche par l'envers, ci léger quand on se les applique par l'endroit ^ J'y eu remarquai de ces autres encore, dont Gygès avait un anneau -', qui rendent invisibles ; mais surtout un grand iiomlue de pieries pjiilosophales ■' éclatent pariiii son sable. Il y avait sur les rivages force arbres fiuitiers, principalement de ceux que trouva Mahomet en paradis '' ; les branches fouiinillaient de phénix, et j'y remarquai des sauvageons de cet arbre où la Discorde cueillit la pomme, qu'elle jeta aux pieds des tiois dresses •■ : on avait enté dessus des greffes du jardin des liespérides '''. Ciiacun de c<'s deux larges Meuves se divise en une inlinil('' de bras ((ui s'eut rdaceiil : el j'oh-