‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 34 sur 45 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

ES athlètes, et ceux qui s'adonnent aux exercices du corps , ne s'appliquent pas continuellement à prendre de belles attitudes, ils ne fréquentent pas sans cesse les gymnases : quelquefois ils se donnent des instants de relâche, et font même consister dans ce repos la meilleure partie de leurs exercices. Je pense qu'à leur exemple, ceux qui s'appliquent à l'étude, doivent aussi accorder à leur esprit quelques moments de loisir et le détourner de temps en temps (les lectures trop sérieuses, afin de le rendre plus capable de s'appliquer ensuite au travail. Je pense encore que ce loisir leur serait plus utile s'ils l'employaient à lire des ouvrages qui pussent tout à la fois les charmer par les grâces et la délicatesse du style, et présenter à l'imagination des objets intéressants, tels qu'ils en trouveront, je crois, dans ce petit ouvrage.

Ce n'est pas seulement par la singularité du sujet qu'il leur plaira, ni par la plaisanterie que je m'y propose, ni même parce que j'y ai répandu quelques fictions que je présente comme des histoires vraisemblables et dignes de foi; mais parce que chaque trait de cette histoire fait allusion d'une manière assez divertissante à quelques anciens poètes, aux historiens ou

aux philosophes qui ont écrit sérieusement des récits merveilleux et semblables à des fables. J'aurais pu citer leurs noms si le lecteur n'eût du facilement les reconnaître ^ Ctésias de Cnide, fils de Ctésiochus, a écrit sur le pays des Indiens et sur l'histoire de l'Inde des choses dont il ne fut jamais témoin oculaire, et qu'il n'avait apprises de personne. lambule a composé sur l'Océan et sur ses productions une foule de contes incroyables ; et, quoiqu'il soit aisé de s'apercevoir que son ouvrage n'est qu'une pure fiction , on éprouve cependant quelque plaisir à le lire, par la manière dont il est composé.

Plusieurs autres ont encore choisi de semblables sujets. Ils ont écrit des aventures et des voyages, comme si c'eût été les leurs propres ; ils ont mêlé à leur récit des descriptions de bêtes monstrueuses, d'usages cruels ou de mœurs singulières, établis chez certains peuples. A la tête de ces auteurs, et comme le maître de toutes ces impertinences, on peut citer l'Ulysse d'Homère, lorsqu'il raconte à la cour d'Alcinous, et l'esclavage des vents, et la férocité de ces hommes sauvages, qui n'avaient qu'un seul œil et mangeaient de la chair crue, et ces bêtes à plusieurs têtes, et ces métamorphoses opérées par les enchantements de quelques magiciennes, et mille autres fables semblables à celles qu'Ulysse débite comme des merveilles aux imbéciles Phéaciens. Toutefois, en lisant ces auteurs, je ne leur ai point fait un crime de leurs mensonges : mentir est un usage consacré par ceux mêmes qui se donnent pour philosoi)hes; mais j'ai toujours été étonné de ce qu'ils avaient cru qu'en écrivant des fictions, la fausseté de leurs récits échapperait aux lecteurs.

I. La plupart dos ouvra^os que cite Lucien ôfant aujourd'liui perdus, il est difficile de saisir le sens des critiques quil en lait.

L'HISTOIRE VÉRITABLE :>r3

Moi-mOiiu', L'iifin, j'ai suivi leur exemple, et pour acquérir quelque renom dans la postérité, je me suis livré ù ce genre d'ouvrages, parce que je n'avais rien de véritable à raconter; car il ne m'est jamais rien arrivé ((ui méritât d'être écrit; d'ailleurs, je n'ai pas voulu être le seul qui n'eût point participé à cette liberté générale de feindre et d'inventer. J'en userai du moins avec plus de probité que les autres; et quand mon récit ne contiendrait d'autre vérité que l'aveu que je fais qu'il ne contient que des mensonges, j'éviterai, du moins, le reproche que je faisais tout à l'heure aux autres. J'écris donc ici des aventures qui ne sont point arrivées, dont je n'ai jamais été témoin et que d'autres ne m'ont point apprises. Je parle de choses qui n'ont jamais eu d'existence et n'ont pu en avoir; et j'exhorte ceux qui les liront à n'y ajouter aucune foi.

Je partis un jour des colonnes d'Hercule % et secondé d'un vent favorable, je fis voile vers l'Océan d'Hespérie ; ma curiosité , le désir de voir quelque chose de nouveau me déterminèrent à ce voyage . Je voulais, d'ailleurs, savoir quelles étaient les bornes de l'Océan, et quels hommes en habitaient les limites : j'embarquai donc avec moi de nombreuses provisions de bouche et une quantité d'eau suffisante. Je m'associai une cinquantaine déjeunes gens de mon âge, dont la curiosité était égale à la mienne ; nous nous munîmes de tous les instruments nécessaires , et nous

1. Colonnes d'Hercule, nom que les anciens donnaient aux promontoires de Calpé et d'Abyia. qui forment ce détroit dit aujourd'hui de Gibraltar, par lequel la Méditerranée communique avec lOcéan. Selon la légende, Hercule ayant coupé une montagne pour établir ce détroit, avait érigé sur chaque rive une colonne, pour marquer la limite extrême du monde ; on y lisait l'inscription non ultra ou noc plus ultra (rien au delà, on n'ira pas plus loin) qui est devenue proverbiale. Il est donc tout naturel que le voyageur imaginaire, qui ne doit visiter que des pays absolument inconnus, choisisse pour point de départ le lieu que nul autre ne songe ù franchir.

LlllSTOlIli: VEUITABLE

engageâmes, à force dar^'t'iil, un pilule à nous servir (le ^'uide. Le vaisseau (jue nous montions était un vaisseau marchand, que j'eus soin de faire réparer comme destiné à laiic un Irnjel long et périlleux.

Pendant un jour et une nu il , un vent favorable poussai! notre navire, le roulis n'était pas très violent, et Ton ajtercevait encore au loin la terre ; mais le lendemain, au lever du soleil, le vent commença à souffler avec plus de force, les flots se gonflèrent, Tobscurilé survint et il n'était plus possible (ramener les voiles ni de faire aucune manœuvre.

Forcés de nous abandonner aux vents, nous fûmes pendant soixante et dix-neuf jours le jouet de la tempête ; mais le quatre-vingtième, au lever du soleil, nous découvrîmes, à fort f»eu de distance, une île couverte d'arbres, et dont les bords étaient assez escarpés. Les flots venaient s'y briser avec un doux murmure : la tempête était presque entièrenn^nl dissipée; nous résolûmes de nous en approcher et d'y descendre ; nous nous assîmes même sur les boids autant de temjts fpi'il en fallut pour nous remedre un peu des fatigues de la mer.

Cei»enilnnt nous nous levâmes. Nous séparant en deux bandes, nous choisîmes trente de nos compagnons pour garder notre navire, et moi, à la tête de vingt autres, je jiénétrai dans l'intérieur de l'île, pour découvrir cr ([u'clle [(ouvail renfermer. A peine étionsnous avaiués à travers le bois environ l'espace de trois stades, qu'une colonne d'airain s'offrit à nos regards; elle portait une inscrijdion en caractères grecs un peu effacés, qui disaient qu'Hercule et Racchus étaient venus jusques en ces lieux.

Nous vîmes aussi sur un i'ocIk'i- voisin de cette colonne les traces de deux pieds ; lune avait un arpent

L'HISTOlliE VERITABLE

l'aulrL' élait plus j)L'lilt; ; jt* ju{^eai qur felle-ci appartenait à Bacchus, et que l'autre éUiiL Touvrage du pied d'Hercule.

Après avoir adoré ces deux divinités, nous conlinuàmes notre route; mais à peine avions-nous fait quelques pas que nous rencontrâmes une rivière qui roulait des Ilots d'un vin semblable à celui de Chio : son courant large et profond était navigable en quelques endroits. La vue de cette merveille nous fit ajouter foi à l'inscription de la colonne et au voyage de Bacchus. Il me prit envie de découvrir la source de la rivière, je la remontai ; je ne trouvai aucune source, mais quantité de grandes vignes couvertes de raisins ; un vin limpide coulait de leurs racines, et formait la source de cette rivière. On y voyait quantité de i)oissons qui avaient la couleur et le goût du vin ; nous en péchâmes quelques-uns, nous les mangeâmes, et ils nous enivrèrent; en effet, en les ouvrant nous leur avions trouvé le corps plein de lie, aussi nous primes par la suite la précaution de mêler à ces poissons vineux des poissons d'eau douce, pour en corriger la violence.

Plus loin, nous trouvâmes d'autres vignes bien plus miraculeuses que les premières : de leur tronc épais et ligneux sortaient de belles femmes, d'une taille élégante et bien proportionnée ; elles étaient découvertes jusqu'à la ceinture : c'est ainsi que nos peintres représentent Daphné métamorphosée en arbre, au moment où Apollon va l'atteindre ; l'extrémité de leurs doigts se prolongeait en rameaux chargés de grappes , et au lieu de cheveux leurs tètes étaient couronnées de pampres et de feuillages.

1. Lucien raille ici, sans aucun dcSute, lé vieil historien Hérodote, qui rapporte que les Scythes montraient la trace du pied d'Hercule empreinte sur un rocher, et qu'elle avait deux coudées de longueur (la coudée est là mesuie du coude au bdut du médium, environ un demimètre.

QiKind nous nous fûmes aj»proclit'S d'elles, elles nous saluèrent, nous (endirent la main; deux de nos compagnons eurent l'imprudence de se laisser prendre, mais ils ne purent plus se dégager, ils poussèrent des racines comme ces femmes, en un instant leurs doigts furent changés en rameaux couverts de pampre et tout prêts à se charger de fruits. Effrayés de ce prodige, nous quittâmes promptenient ces lieux, et nous courûmes à notre vaisseau, où nous racontâmes à ceux que nous y avions laissés, la métamorphose de nos deux compagnons.

Cependant, munis de quelques amphores, nous finies nos provisions d'eau, et nous puisâmes du vin dans le fleuve, sur le rivage duquel nous passâmes la nuit.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous remîmes à la voile par un vent assez doux; mais sur le midi, lorsque nous avions perdu l'Ile de vue, il s'éleva une bourrasque si violente, qu'après avoir fait tournoyer notre vaisseau, elle l'enleva dans les airs à phis de trois mille stades.

Le vent qui gonflait les voiles ne lui permit plus de se rasseoir sur les flots ; il le suspendait dans la moyenne région, et pendant sept jours et autant de nuits nous naviguâmes en l'air: enfin, le huitième on découvrit une grande terre semblable à une lie ronde, brillante, qui senddait éclairée par une vive lumière; nous nous en approchâmes, et y étant abordés, nous descendîmes, nous examinâmes le pays, et vîmes que l'île était habitée et cultivée. Tant qu'il fil jour, on ne put a|)ercevoir de là aucun autre objet; mais sitôt que la nuit fut venue, on distingua fort bien plusieurs autres îles voisines; les unes paraissaient cunsidéraiiles, d'autres plus petites, mais toutes élaii-nt de couleur de feu.

On voyait encore au-dessous une autre terre qui

»'*lait aiTO<»^e par des fleuves et des mers, et qui porlait des villes, des forêts et des monla^nies ; nous conjecturâmes que c'était celle que nous habitions ordinairement. Nous résolûmes de pénétrer plus avant dans l'intérieur de l'île; mais ayant rencontré des Hippoiû'vpes, ils nous firent prisonniers.

Ces Hippogypes * sont des hommes portés sur de ;<rands vautours, car ces oiseaux leur servent de monture; ils sont d'une grosseur énorme, et la plupart ont trois têtes ; pour donner une idée de leur taille, je dirai que chacune de leur plume est plus longue et plus grosse que le mât du plus fort navire. Ces Hippogypes avaient ordre de faire le tour de l'île, et s'ils rencontraient quelques étrangers, de les amener au roi. On nous conduisit donc chez cette majesté, qui, nous ayant considérés quelque temps, et jugeant à nos habits qui nous étions, nous dit : « Vous êtes Grecs. »

Nous n'en convînmes pas. « Et comment, ajouta-t-il, êtes-vous venus ici? comment avez-vous pu traverser un espace d'air aussi considérable? »

Nous lui racontâmes notre aventure, il nous raconta la sienne à son tour ; il nous dit qu'il était homme comme nous, qu'il s'appelait Endymion ; qu'un jour, s'étant endormi sur la terre, il avait été enlevé dans ce séjour; qu'à son arrivée on l'avait fait roi du pays, et que ce pays était la Lune : il nous exhorta à nous rassurer, à ne craindre aucun danger, et nous promit qu'on aurait soin de ne nous laisser manquer de rien : « de plus, ajouta-t-il, si je puis terminer à mon avantage la guerre que j'ai déclarée aux habitants du Soleil, vous jouirez, dans mon palais, du sort le plus heureux. »

1. Nom formé des deux mots grecs : hippos, cheval, et f/fjps, vautour.

27S L'IIlSToilti: VKUlTAliLE

Nous lui demandâmes quels étaient ses ennemis, el le sujet qui l'animait contre eux.

(( Il y a déjà quelque temps, nous répondit-il, que Pliaëton, roi du Soleil (car cet astre est habité aussi bien que la Lune), m'a déclaré la guerre, et voici pourquoi. J'avais rassemblé tous les pauvres de mon em])ire, dans le dessein d'en former une colonie, et de les envojer dans l'étoile du matin ^ qui, depuis longtemps, était déserte et n'a point encore d'habitants. Phaëton, jaloux de cet établissement, voulut y mettre obstacle, et vers le milieu de la route il se présenta à nous avec ses Hippomyrmèques -. Nous fûmes vaincus Ams ce combat, où les forces ne se trouvaient point égales, et obHgés de lui abandonner le champ de bataille ; mais aujourd'hui je veux reprendre, les armes pour établir ma colonie ; et si vous voulez prendre part à cette expédition, je vous ferai donner à chacun un des vautours de mon écurie, avec le reste de l'équipage qui vous est nécessaire ; dès demain nous nous mettrons en marche.

— Comme il vous plaira », lui répondis-je. Alors il nous rcliiil à souper et nous passâmes la nuit dans son palais.

Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions à jieine levés, que les espions vinrent annoncer que les ennemis approcliaient. On se hâta aussitôt de ranger l'armée en bal ail li'.

Les forces d'Endymioii consislaient en cent mille combattants, sans compler l'infanterie, les serviteurs, les machinistes et les alliés ; le nondire de ces derniers montait à {piatic -vingt mille Hippogypes, et vingt mille Larhanoptères^, espèce de grands oiseaux cou-

d. La planète Vénus.

ii. Cavaliers montés du peuple dos fourmis.

3. Des doux mots grecs ; lac/ianon. Iierbe poliigèro. et pteron, aile.

I/JIISTOHIE VEUITAHLI-:

voits d'hoibos au lieu ilo plumes, cl dont les ailes, d'une jn-odigieuse vivacité, ressemblent beaucoup à des feuilles de laitue.

Ces oiseaux étaient montés par les Cencbroboles i et les Scorodomagues^. Trente mille Psyllotoxotes ^ et cinquante mille Anémodromes '" étaient venus de l'étoile (le rOurse en qualité d'alliés. Les premiers étaient montés sur de grosses puces, et de là leur est venu le nom de Psyllotoxotes ; ces puces sont aussi grosses f[ue douze éléphants : pour les Anémodromes, ils sont fantassins, et sans avoir d'ailes ils sont portés par les vents. Voici de quelle manière. Ils se vêtent de longues tuniques qui leur pendent jusqu'aux talons ; ils les retroussent, et le vent, venant à s'engoufirer dedans, les fait naviguer dans l'air comme un vaisseau sur l'eau ; ils se servent ordinairement de boucliers dans les combats. On nous dit qu'il devait encore arriver des astres qui sont au-dessus de la Cappadoce, soixante-dix mille Strutobalanes '% et cinquante mille Hippogéranes*^ ; mais nous ne les vîmes point, parce qu'ils ne vinrent pas; je n'oserais en faire la description, on en rapportait des choses tro[> extraordinaires et Iroj) peu croyables.

Telle était l'armée d'Endymion, les armes consistaient en des casques faits de cosses de fèves (elles sont très grosses et très dures en ce pays) ; les cuirasses étaient faites de cosses de pois, cousues fort adroitement ensemble : or, les cosses de pois dans ce pays sont aussi impénétrables que la corne ; les épées. et les boucliers ne différaient point de ceux des Grecs.

i. Oui lancent des grains do millet.

■1. Qui combattent avec des gousses d'ail.

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