Ccntiiures i*ortés sur des nuages
lice. Il cite les Lampes, ses sujettes, à sou tribunal, eu les appelaut par leur nom. Celle qui refuse d'obéir est traitée comme déserteur, et condamnée à mort.
Or, pour les faire mourir, on les éteint. Nous nous rendîmes au palais pour voir ce que l'on y faisait, et nous entendîmes plusieurs Lampes qui cherchaient à se justifier, et exposaient les raisons pour lesquelles elles se rendaient si tard à l'audience. Je reconnus parmi elles la Lampe de ma maison. Je lui parlai, et lui demandai des nouvelles de ma famille ; elle satisfit à toutes mes questions.
Après avoir passé la nuit dans cette île, nous levâmes l'ancre le lendemain, et faisant route dans la région des nuées, nous découvrîmes la ville de Néphélococcyfîie ^ Nous admirâmes sa magnificence ; mais nous n'y descendîmes point, le vent contraire nous en empêcha.
Coronus, fils de Cottyphion, en était roi. Je me rappelai alors ce qu'en dit Aristophane, ce poète grave et véridique, qui mérite à tant d'égards la foi de ses lecteurs. Trois jours après nous vîmes très distinctement l'Océan, mais nous n'aperçûmes d'autres terres que celles qui sont dans les airs ; déjà même elles commençaient à prendre une couleur de feu, et paraissaient lumineuses.
La quatrième journée, vers midi, le vent, qui souf-
\ . Aristophane, au troisième acte tic sa comédie des Oixcanx, donne ce nom de Néphé/ocnccj/yir à la ville que les oiseaux se proposent de bâtir. A l'acte suivant, il fait la description de cette ville, dont les remparts S'»nt si larges qu'on j)onrrait iiisément y promener ('eux chars attelés de chevaux aussi gros que le fameux cheval de bois qui fit prendre Troie; il donne ensuite une énumération de tous les oiseaux qui travaillent à édifier cette cité. Les grues taillent les jiierres. les cigognes les polissent avec leur bec, les jiéiicans servent de charpentiers, taillent les jiortcs de la vill<«... La plupart de ces traits dulMut ètn- autant d'allusions ou d'allégories sur les didérends qui existaient entre Athènes et Lacédémone, mais il est aujourd'hui bien dillicile d'en avoir la clef.
L'HISTOIRE VERITARLE 280
ll;iiL iiiollfiuent, cessa tout à coup et nous laissa descendre sur la mer. A peine eiimes-nous touché l'onde salée, que nous fîmes éclater nos transports de joie, rs'ous nous livrâmes au plaisir de la table. La mer était calme, et le temps serein, nous nous jetâmes dans l'eau pour nous baigner.
Hélas ! la prospérité qui suit l'infortune nous présage souvent de plus grands malheurs. Il y avait deux jours que notre vaisseau voguait paisiblement sur l'Océan. Le troisième, au lever du soleil, nous voj'ons paraître tout à coup des monstres marins et des baleines; il y en avait une quantité prodigieuse ; mais une surtout qui surpassait toutes les autres en grosseur, était longue de cinq cent mille stades. Elle nageait la gueule ouverte, et était couverte d'écume ; ses mouvements agitaient au loin la mer, ses dents nous parurent énormes, aussi blanches que l'ivoire, et non moins aiguës que des pieux.
A ce spectacle effrayant, nous nous disons le dernier adieu; nous nous embrassons tendrement, n'attendant plus que la mort. Déjà le monstre est près de nous. Il nous avale et nous engloutit avec notre vaisseau. Heureusement que nous coulâmes par l'intervalle de ses dents avant qu'il eiit refermé la gueule, sans quoi nous étions écrasés.
Dans le premier instant, l'obscurité profonde où nous étions plongés nous empêchait de rien voir ; mais ensuite la baleine ayant ouvert la gueule, nous connûmes toute l'énormité du monstre. H était si large et si haut, qu'il aurait pu contenir aisément une ville habitée par dix mille hommes. Au milieu de ses entrailles on voyait un amas de poissons et de monstres marins qu'il avait dévorés, des mâts de vaisseaux, des ancres, des ossements humains, des ballots et plus loin une terre et des montagnes, dont j'attribuai la formation
à la quantité prodigieuse do limon qu'il avalait, et qui s'était amassé dans ses ontrailles.
Cette terre était plantée d'arbres de différentes espèces, et produisait des légumes : on eût dit qu'elle était cultivée : son circuit me parut de deux cents stades. La forêt était peuplée d'oiseaux marins. Les poules d'eau et les alcyons y faisaient leurs nids dans les arbres *. Le premier effet de notre captivité fut de nous faire verser un torrent de larmes.
Cependant je rappelai mon courage, et réveillant celui de mes compagnons, nous étayâmes notre vaisseau; nous battîmes le briquet, en un instant le feu s'alluma, et le souper fut préparé. Nous nous régalâmes de poissons de toute espèce, dont nous avions une ample provision.
11 nous restait encore de l'eau, que nous avions apportée de l'étoile du jour. Le lendemain, à notre réveil, la baleine ouvrant la gueule nous permit de voir clair; nous découvrîmes tantôt des montagnes, tantôt le ciel et le plus souvent des îles.
Nous sentions, aux grands mouvements du monstre, qu'il parcourait presque toute la mer 2.
Accoutumés enfin à notre triste séjour, je pris avec moi sept de mes plus braves compagnons, et, résolu de reconnaître le pays, je m'avançai dans la forêt. Lorsque je fus parvenu à la distance de cinq stades, je trouvai un petit tem))ie, dont l'inscription m'apprit qu'il était dédié à Neptune ; un peu j>lus loin, je découvris plu-'
1. Ces oiseaux ne iiichoiit ordinairement que dans les roseaux, ou à terre, au bord des eauv.
I. L"n commentateur croit que Lucien fait ici la critique de l'opinion de certains philosojjhe.s anciens prétendant que le monde est un animai et le définissant animal se mouvant et nubsistant par lui- 'inêine. Platon, dans un de ses traités (le Timée). dit « que si le monde n'a point de pieds ni de mains, il a tout au moins des yeux et des oreilles ».
sieurs tombeaux surmontés de colonnes, et tout près de là une source d'une eau fraîche et limpide.
Alors j'entendis aboyer un chien, et j'aperçus au loin de la iumée. Je ne doutai plus qu'il n'y eût en cet endroit quelque métairie; en conséquence, nous hâtons le pas, et nous rencontrons un vieillard et un jeune homme qui travaillaient avec beaucoup d'ardeur à cultiver la plate-bande d'un jardin et à diriger l'eau de la source. Saisis à la fois et de joie et de crainte, nous nous arrêtons. Les deux autres, à notre aspect, sont également surpris, et personne n'ose rompre le silence. Enfin le vieillard nous parle en ces termes :
(( Qui ètes-vous, étrangers? des divinités de la mer, ou d'infortunés mortels qui auraient éprouvé un malheur pareil au mien ? Pour nous , malheureux humains, nous habitions autrefois la terre, et nous vivons à présent dans les Ilots, enfermés dans un monstre qui nous promène à son gré. Nous ressemblons à des gens qui sont morts; et cependant je crois que nous vivons encore.
— Notre sort est le même, lui répondis-je ; arrivés depuis peu dans ce pays, avant-hier nous fûmes avalés avec notre navire. La curiosité a guidé nos pas dans cette forêt, qui nous a paru fort épaisse. Sans doute qu'un dieu nous a conduits en ces lieux, pour que nous ayons la consolation de vous y voir, et d'apprendre que nous ne sommes pas les seuls qui soyons emprisonnés dans les entrailles du monstre. Racontezmoi cependant par quelle infortune vous avez été contraints de descendre dans ce séjour.
— Vous le saurez, me répondit le vieillard ; mais ce ne sera pas avant que vous ayez reçu les présents accoutumés de l'hospitalité. »
A ces mots il nous prend par la main, et nous conduit à sa demeure , espèce de cabane qu'il s'est cons-
truite, et dans laquelle il avait disposé des lits. 11 nous servit des légumes, des fruits et du poisson, nous versa du vin ; et quand nous fûmes rassasiés, il nous pria de lui faire le récit de nos aventures.
Je lui racontai donc toute notre histoire : la tempête, mon arrivée à l'Ile des vignes, ma navigation aérienne, la guerre de Phaëton, jusqu'à notre engloutissement. Ce récit lui causa beaucoup d'étonnement ; et pour nous faire part à son tour de ses aventures, il nous dit :
« Étrangers, Cypre est ma patrie ; je m'étais embarqué avec mon fds que vous voyez et plusieurs de mes concitoyens pour aller faire le commerce en Italie. Notre vaisseau, dont vous avez dû voir les débris dans le gosier de la baleine, était chargé de diverses marchandises. La navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur de la Sicile ; mais un vent violent, s'étant élevé, nous chassa de ce parage, et nous transporta en trois jours dans l'Océan. Ce fut là que nous rencontrâmes la baleine qui engloutit tout notre équipage : nos compagnons périrent en cette occasion, et nous échappâmes seuls au danger. Notre premier soin fut de leur donner la sépulture ; nous élevâmes ensuite un temple à Neptune. Nous vivons ici de légumes que nous cultivons, de poissons et de fruits. La foret est assez grande, comme vous le voyez ; elle contient des vignes qui produisent d'excellent vin. Vous avez vu sans doute une fontaine dont l'eau est fraîche et limpide? Nous nous sommes fait un lit de feuilles ; nous allumons de grands feux ; la chasse nous procure des oiseaux et la pêche des poissons que nous prenons vivants. Près des ouïes de ce monstre, il y a un grand étang salé qui peut avoir vingt stades de tour, et dans lequel nous nous baignons, quand cela nous plaît; il nourrit une infinité de poissons de toute espèce. J'ai fait moi-même une petite barque, à l'aide de laquelle
nous allons les pêcher. Voiei la vingt-sepUème année qui s'écoule depuis noire engloutissement. Notre condition serait encore assez supportable, si nous n'avions des voisins dont la férocité et les mœurs barbares rendent la société dangereuse.
— Eh, quoi ! lui dis-je, il y a dans la baleine d'autres gens que nous ?
— Oui, beaucoup, me répondit-il, tous inhospitaliers, et d'un aspect effroyable. A l'extrémité occidentale de la foret habitent les Taricanes ^ ; ce peuple a des yeux «languille et un visage d'écrevisse. Du reste hardi, belli(pieux, il ne se nourrit que de chair crue. Les Tritonomendètes^ occupent la partie orientale ; ils ressemblent à des hommes depuis la tète jusqu'à la ceinture, tout le reste est d'un chat. Leur caractère est un peu moins féroce que celui des autres. A gauche sont les Carcinochires -^ et les Thynocéphales ^ , alliés et amis depuis longtemps. Le milieu des terres est occupé par les Psittopodes •^; ils sont expérimentés à la guerre et très légers à la course. Le côté de l'orient, qui est voisin de la gueule du monstre; est désert , à cause des fréquentes inondations; et moi j'occupe ce petit canton, au moyen d'un tribut de cinq cents huîtres que je paye tous les ans aux Psittopodes. Voilà l'étal du pays. 11 faut songer au moyen de combattre ces peuples, et d'assurer ici notre subsistance.
— Quel est leur nombre, » lui dis-je ?
Il me répondit qu'ils étaient plus de mille.
« De quelles armes se servent-ils? demandai-je.
— D'aucunes, sinon d'arêtes de poissons.