A pieds de perroquet
— Gela étant, lui dis-je, nous ne risquons rien à les attaquer ; si nous parvenons à les vaincre, nous vivrons désormais en sûreté. »
Cet avis fut approuvé, et nous regagnâmes notre vaisseau pour y faire tous les préparatifs nécessaires. Le refus du tribut devait être le prétexte de la guerre. Déjà le temps de le payer était venu ; on avait envoyé des ambassadeurs pour le recevoir ; le vieillard leur répondit avec hauteur et les chassa.
Les Psittopodes, apprenant cette insulte, entrèrent en fureur contre Scintharus (c'est ainsi que s'appelait notre hôte), et peu de jours après ds marchèrent contre lui. Nous avions prévu leur irruption ; nous les attendîmes de pied ferme; pendant la nuit, nous avions placé en embuscade vingt-cinq de nos gens ; ils avaient ordre de ne point se découvrir que les ennemis ne fussent passés, afin de les prendre en queue. Ils le firent,- et donnant à propos sur leur arrière-garde, ils la taillèrent en pièces.
Cependant nous marchâmes à la lencontre des Barbares, au nombre de vingt-cinq. Scintliarus et son fils avaient aussi pris les armes ; on en vint aux mains; le combat fut long et opiniâtre ; mais nous renversâmes les ennemis et les poursuivîmes vivement jusques à leurs cavernes.
Us laissèrent sur la place soixante-dix des leurs.
Nous ne perdîmes qu'un de nos compagnons, et le pilote qui eut le dos percé d'outre en outre d'une arête de mulet. Nous employâmes à ce combat un jour et une nuit, et nous dressâmes sur le champ de bataille un trophée fait de l'épine du dos d'un dauphin.
Le lendemain, les autres peuples, ayant appris la défaite des Psittopodes, se présentèrent à nous en ordre de bataille. Les Taricanes, commandés par Pélamus, formaient l'aile droite ; les Thynocéphales la gauche ;
Il' centre était occupé par les Gaiciiiocliircs. Les Tiitoiiomendètes n'avaient point voulu prendre de parti,
• t gardaient la neutralité. La rencontre se fit près du temple de .Xeptune.
Nous les attaquâmes en poussant de grands cris, qui retentirent dans la concavité de la baleine. IS'ous
• ùmes d'autant moins de peine à les défaire, qu'ils étaient sans armes ; nous les poursuivîmes jusque dans la foret, et nous restâmes maîtres de toute la contrée. Ouelque temps après, ils nous envoyèrent des hérauts pour nous demander la permission d'ensevelir les morts et faire des propositions d'amitié ; mais nous ne voulûmes faire aucun pacte avec eux. Le lendemain, étant entrés sur leur territoire, nous les taillâmes presque tous en pièces. Les seuls Trilonomendètes furent épargnés. Mais quand ils virent de quelle manière nous traitions les autres, ils s'échappèrent à travers les ouïes de la baleine, et se jetèrent dans la mer.
Devenus par leur retraite paisibles possesseurs du pays, nous l'habitâmes sans aucune inquiétude. La chasse , les exercices, la culture des vignes, la récolte des fruits, nous occupaient tour à tour; et nous ressemblions à des gens qui, se voyant enfermés dans une vaste prison, sans espoir d'en sortir, se livrent à toutes sortes de plaisirs pour faire diversion à leurs chagrins.
Pendant un an et huit mois, nous vécûmes de cette manière. Le cinquième jour du neuvième mois, au second bâillement de la baleine (car il est bon de savoir qu'elle ouvrait la gueule une fois à toutes les heures du jour, en sorte que nous conjecturions par là quelle heure il pouvait être) ; au second bâillement, dis-je, des cris, accompagnés d'un bruit épouvantable, se firent entendre tout à coup. Il semblait qu'on exhortait des rameurs à bien faire leur devoir.
LllISTolUl-: VKRITABLE
Surpris, comme Ton jx'iil penser, nous nous glissâmes, en rampant, vers la gueule de la baleine, et nous tenant clans l'intervalle de ses dents, nous vîmes le spectacle le plus étonnant. Je n'avais jamais été témoin d'une chose aussi extraordinaire. C'étaient des géants d'un (li'iui-slade de hauteur, qui voguaient sur de gi'uiides îles, comme sur des trirèmes. *
On refusera peut-être de me croire, mais cela ne m'empêchera pas de le dire. Les îles avaient beaucoup plus de longueur que de hauteur, et leur circuit était d'environ cent stades. Elles étaient montées chacune par vingt-huit de ces géants.' Les uns assis le long des bords de l'île, ramaient avec de grands cyprès garnis de toutes leurs branches; derrière, et comme à la j)Oupe, un pilote se tenait debout ; monté sur une colline, il tenait à la main un gouvernail d'airain long d'un stade ; du côté de la proue, quarante guerriers, tous couverts de leurs armes, se préparaient à combattre ; ils ressemblaient parfaitement à des hommes, à la chevelure près. La leur était de feu, cl jetait une flamme continuelle, en sorte ([ii'ils n'avaient point besoin de casque.
Au lieu (le voiles, cha(}ue lie avait au milieu d'elle uur éjiaisse furet. Le vent (pii y soufflait la gonflait et conduisait le navire pai'toul où voulait le pilote. Les lanieurs avaient un chef qui les excitait ; ils ramaient avec eiforl, comme on a coutume, pour faire avancer les gros vaisseaux.
D'abord nous n'en vîmes que deux ou trois, ensuite il en [Kirut plus de six cents, qui, se séparant en deux bandes, se livrèrent un combat terrible ; un grand nombre venant à se choiiuer, leurs proues se fracassèrent, heaucouj» d'autres s'ouvrirent et coulèrent à fond.
Plusieurs de ces îles s'avancèrent dans la mêlée et v
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lonibuttiic'ut vigoureusement. Elles ne se délacliaienl pas facilenieiil ; car les guerriers qui occupaient la proue déployaient de part et d'autre i out leur courage ; ils ne faisaient point de prisonniers, tous étaient mis à mort. Au lieu de grappins, ils se lançaient de grands polypes attachés les uns aux autres, qui, s'embarrassant dans la forêt, arrêtaient un vaisseau ; ils combattaient à coup d'écaillés d'huitres, dont une seule aurait rempli un char, et avec des éponges, dont la grandeur aurait couvert un arpent. Les uns étaient commandés par Aëolocenlaure ^ ; les autres avaient à leur lèteThalassopotès -. Les cris des combattants m'ont appris le nom de leurs chefs et le sujet de leur querelle. Thalassopotès avait enlevé plusieurs troupeaux de dauphins à Aëolocenlaure, qui voulait se venger de ce brigandage; aussi fut-il vainqueur; il coula à fond plus de cent cinquante des îles ennemies, et se rendit maître de trois et de tous ceux qui les montaient. Les autres s'enfuirent, la poupe fracassée. Les vainqueurs les poursuivirent, et le soir ils revinrent pour recueillir les débris de leur llotte. Ils avaient perdu plus de quatre-vingts de leurs îles qui avaient été coulées à fond. Ils dressèrent ensuite sur la tête de la baleine un trophée, auquel ils suspendirent un des vaisseaux ennemis, qui leur servit à attacher leurs cordages et à jeter l'ancre ; leurs ancres étaient de cristal, d'une grandeur el d'une force prodigieuses. Le lendemain ils firent un sacrifice d'action de grâces sur le dos de la baleine, enterrèrent leurs morts, et se rembarquèrent joyeux et chantant des hymnes de victoire. Voilà tout ce qui se passa au combat des îles.