‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 41 sur 45 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Depuis ce moment, la vie que nous menions dans la baleine, me devint insupportable ; ce séjour m'était odieux, et je résolus de chercher tous les moyens d'en sortir. D'abord, nous pensâmes qu'il suflirait, pour nous échapper, de faire un large trou dans le côté droit du monstre : en conséquence nous commençâmes à creuser ; mais après avoir poussé notre fouille jusqu'à la profondeur de cinq stades, nous fûmes obhgés d'y renoncer. Nous primes une autre résolution ; ce fut de mettre le feu à la foret; cet incendie devait faire mourir la baleine; et dans ce cas, il nous serait facile de nous échapper de cette prisoii.

Nous commençâmes, en conséquence, à embraser les parties voisines de la queue : pendant sept jours et autant de nuits, la baleine parut insensible à cette chaleur extrême ; mais le liuitième et le neuvième, nous nous aperçûmes qu'elle était malade; elle ouvrait la ^'ueule avec moins de vivacité et la fermait sur-lechamp ; le dixième et le onzième jour, elle se mourait, déjà môme elle sentait mauvais ; le douzième jour, nous nous aperçûmes, un peu tard, que si on ne lui mettait proniptement un bâillon, pour l'empêcher de fermer la gueule tout à fait, nous courions risque de ne pouvoir trouver aucune issue, et de périr suffoqués par l'odeur fétide de ce cadavre : en sorte que pour étayer ses mâchoires, nous dressons de grosses poutres ; ensuite nous préparons noire vaisseau, nous faisons une ample provision d'eau et de munitions de toute espèce et nous choisissons Scintharus pour notre pilote.

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Le lendemain, la baleinr étant morte, nous tirons nofre vaisseau, nous le faisons passer à travers les dents du monstre; et, par le moyen d'un càble attaché à ees mêmes dents, nous le descendons doucement dans la mer ; alors nous montons sur le dos de la baleine, et nous offrons un sacrifice à Neptune, auprès du trophée.

Le calme qui régnait nous obligea même d'y passer trois jours ; le quatrième, nous nous mimes en mer. Alors nous rencontrâmes les corps de ceux qui avaient péri dans le combat naval ; noire vaisseau les choquait de temps en temps, et nous admirions leur taille immense.

Après une navigation de quelques jours, secondée par un beau temps, le vent du nord se mit tout à coup à souffler avec violence, et il survint un si grand froid, que toute "la mer en fut gelée jusqu'à la profondeur de quatre cents coudées ; en sorte que nous pûmes descendre de notre navire et courir sur la glace ^; mais comme le vent se soutenait toujours, et devenait de plus en plus hisupportable, nous prîmes le parti, d'après le conseil de Scintharus, de creuser dans la glace une grande caverne : nous y passâmes trente jours, allumant du feu et vivant de poissons. Pour les avoir, il suffisait de fouiller.

Cependant, comme les provisions commençaient à nous manquer, nous regagnâmes notre navire, et après l'avoir arraché du miheu des glaces, nous déployâmes la voile et commençâmes à voguer doucement, et à glisser comme sur des patins ; mais, cinq jours après,

1. Comme il Ta déjà fait très souvent au cours de son récit, l'auteur prend encore ici le contre-pied des idées reçues : car les anciens, qui n'avaient pas encore exploré les régions septentrionales, n'admettaient I>as que la mer put geler. Tout ce qu'il dit de l'existence que les aventuriers mènent sur les glaces pouvait être alors rangé parmi les impossibilités ; mais ces faits n'ont plus rien d'extraordinaire pour nous.

uiO L HISTOIRE VÉRITABLE

la chaleur revint, la ;^'lace se loiidit, et reiidiL l'eau à son premier état.

Nous avions déjà couru à peu près trois cents stades, lorsque nous fûmes portés sur une petite île déserte. Nous y fîmes de Teau qui commençait à nous manquer, et nous tuâmes à coups de flèches deux taureaux sauvages. Ces animaux n'ont point les cornes plantées sur la tête, mais au-dessous des yeux, ainsi que le voulait Momus. Bientôt après nous tombâmes dans une mer qui n'était plus d'eau, mais de lait, et au milieu de laquelle s'élevait une île blanche, remplie de vignes : cette île était un grand fromage, bien pris ; nous le sûmes par la suite, car nous en mangeâmes : elle peut avoir vingt-cinq stades de circonférence. Les vignes étaient chargées de grappes ; mais au lieu de vin, on n'en exprimait que du lait. Au milieu de l'île on avait construit un temple dédié, comme le portail l'inscription, à la Néréide Galathée ^

Tout le temps que nous demeurâmes dans cette île, hi. terre même nous servit de nourriture, et le lait des grappes de boisson. On nous dit que Tyro ^, fille de Salmonée, était reine de ce pays ; ce fut la récompense (ju'elle reçut de Neptume, lorsque ce dieu la quiltn.

Notre séjour dans cette île ne fut que de cinq jours : le sixième nous levâmes l'ancre; le vent soufflait faiblement et les tlols étaient un peu agités. Le huitième jour nous n'étions plus dans un océan de lait; la mer avait repris sa saumure et sa couleur bleue. Nous aperçûmes alors une foule d'iiommes qui couraient sur l'onde; ils nous ressemblaient en tout, et par le corps et par la taille ; il n'y avait de ditTérence que dans leurs pieds, qui étaient de liège; pour

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