‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 5 sur 45 · Alors gouverneur de Paris · texte numérisé non relu

Alors gouverneur de Paris

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l'ailcs le p[aillard? M. le i^niivciiicur vous (■(•iinaîlra bien, lui!»

Ils me incnùient vers leur compagnie, où j'appris que j'étais véritablement en France, mais en la Nouvelle*, de sorte qu'à quelque temps de là je fus présenté au vice-roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et, après que je l'eus satisfait, lui contant l'agréable succès de mon voyage, soit qu'il le crût, soit qu'il feignît de le croire, il eut la .bonté de me faire donner une chambre dans son appartement.

Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s'étonna point, (juand je lui dis qu'il fallait que la Terre eût tourné pendant mon élévation, puisque, ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j'étais tombé ^ar une ligne quasi-perpendiculaire ea Canada.

Le soir, comme je m'allais coucher, il entra dans ma chambre, et me dit : « Je ne sei'ais pas venu interrompre votre repos, si je n'avais cru qu'une personne qui a pu trouver le secret de faire tant de chemin en un demi-jour n'ait pas eu aussi celui de ne se point lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-t-il, la plaisante querelle que je viens d'avoir pour vous avec nos pères - ? Ils veulent absolument que vous soyez magicien; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d'eux est de ne passer que pour imposteur 3. Et, en effet, ce mouvement que vous attribuez à la Terre est un paradoxe

\. An Canadi, qui portait alors le nom de Nouvelle-France.

1. Lt^s (■(•(•It^siastlquos charges de la disriiiliiie spirituelle du pays.

.'i. C'est-à-dire de ne pas oncouiir les riguours oxfM'céos contre les gens convaincus de magie ou sorcellerie. Tonte la discussion qui va suivre nous prouve que l'opinion qui taisait delà Teire le centre du mou\ement astronomique avait encor<> de nondtretix partisans. Cyrano écrivait d'ailleurs à i'épO(|ue ou Galilée était persécuté pour avoir soutenu la rotation de la Terre.

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assez délicat. Pour moi, je vous dirai franchement que ce qui fait que je ne suis pas de votre opinion, c'est qu'encore qu'hier vous soyez parti de Paris, vous pouvez être arrivé aujourd'hui en celle contrée, sans que la Terre ait tourné; car le Soleil, vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous avoir amené ici, puisque, selon Ptolémée et les philosophes modeines, il chemine du biais que vous faites marcher la Terre? Et puis, quelle grande vraisemblance avezvous, pour vous figurer cjue le Soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher? et quelle apparence que la Terre tourne avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous?

— Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons à peu près qp'nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris la place au centre de l'univers, puisque tous les corps qui sont dans la nature ont besoin de ce feu radical; qu'il habile au cœur de ce royaume, pour être en état de satisfaire promptement àla nécessité de chaque partie, de môme que la sage nature a placé les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit; et de même que l'oignon conserve, à l'abri de cent écorces qui l'environnent, le précieux germe où dix millions d'autres ont à puiser leur essence ; car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin, plus chaud que les autres parties, est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est le petit soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette petite masse. Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur et de lintluence de ce grand feu, elle tourne autour de lui, pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi

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rieliculedc croire que re ^rand point lumineux lournùl autour d'un point dont il n'a (]ue faire (pie de s'imaginer, quand nous voyons une alouette rolie, qu'on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour. Autrement, si c'était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade; que le fort dût plier sous le faible; le grand servir au petit; et qu'au lieu qu'un vaisseau cingle le long des côtes d'une province, la province tournerait autour du vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les astres et les cieux, que vous faites si solides, sont-ils plus légers? Encore est-il plus aisé à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la Terre, de conclure son mouvement par sa figure. Mais pourquoi supposer le ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que, de toutes les figures, s'il n'a pas celle-ci, il est certain ([u'il ne peut se mouvoir ? Je ne vous reproche pas vos excentriques, ni vos épicycles; lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints, vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes? Mais moi, sans interrompre le repos du souverain Être, qui sans doute a créé la nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l'avoir achevée, de telle sorte que, l'ayant accomplie pour une chose, il ne l'ait pas rendue défectueuse pour une autre, je dis que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par leur circulation, la font tournei-, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main; ou de même que les fumées, qui s'évaporent continuellement de son sein, du côté que le Soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité, ne

DES ETATS ET EMPIRES DE LA LUXE ijij

la pouvant frapper (jue de biais, la font ainsi piroueller. L'explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée. Considérez un peu, je vous prie... »

A ces mots, le vice-roi m'interrompit: «J'aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine (aussi bien, ai-je lu, sur ce sujet, quelques livres de Gassendi), mais à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos pères, qui soutenait votre opinion : « En effet, (( disait-il, je m'imagine que la Terre tourne, non point u pour les raisons qu'allègue Copernic, mais pour ce u que, le feu d'enfer étant enclos au centre de la Terre, « les damnés, qui veulent fuir l'ardeur de sa tlamme, « gravissent, pour s'en éloigner, contre la voûte, et font u ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner « une roue, lorsqu'il court enfermé dedans. »

Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon père, et enfin le vice-roi me dit qu'il s'étonnait fort, vu que le système de Plolémée était si peu probable, qu'il eût été si généralement reçu.

(( Monsieur, lui répondis-je, la plupart des houimes qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux, et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la Terre autour du ciel, ont cru c|ue c'était le ciel luimême qui tournait autour d'eux. Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui se persuadent que la nature n'a été faite que pour eux, comme s'il était vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la Terre i , n'eût été allumé que pour mûrir ses nètles et pommer ses choux.

I. Les aâti'onomes modernes estiment fiue le Soleil est 1,283 fois plus volumineux que ki Terre.

Quant à moi, bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d'eux; c'est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous. Car comment, en bonne foi, s'imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes; et que le nôtre, à cause que nous y campons, ait été bâti pour une douzaine de petits superbes? Quoi! parce que le Soleil compassé nos jours et nos années, est-ce à dire, pour cela, qu'il n'ait été construit qu afm que nous ne frappions pas de la tète contre les murs ? IN'on, non, si ce dieu visible éclaire riiomme, c'est par accident, comme le flambeau du roi éclaire par accident un crocbeteur qui passe par la rue.

— Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu'il est vraisemblable que les peuples de ce monde qui sont autour d'une étoile fixe, que vous prenez pour un soleil, découvrent encore au-dessus d'eux d'autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va de cette sorte à l'infini. — IN'en doutez point, luirépliquai-je* Comme Dieu a pu faiie l'âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s'il est vrai que l'éternité n'est rien autre chose qu'une durée sans bornes, et l'intini. Une étendue sans limites. Et puis. Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu'il ne pourrait pas être où il n'y aurait rien, et qu'il ne pourrait accroître la grandeur du monde qu'il n'ajoutât quelque chose à sa propre étendue, ^'ommençant d'être où il n'était pas auparavant. 11 tant donc croire que, comme nous voyons ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans

l'autre, nous di-couviirions beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que l'univers est à l'infini construit de cette sorte ^

— Ma foi! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini.

— Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au delà? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vousl'imajiinez tout au moins comme du vent ou comme de l'air; et cela, c'est quelque cbose; mais l'infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu'il n'est pas difficile de se figurer, au delà de ce que nous voyons de terre et d'air, du feu, d'autre air, et d'autre terre. Or, l'infini n'est rien qu'une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la sainte Ecriture parle seulement d'un que Dieu créa, je réponds que je ne dispute plus; car, si vous voulez m'obliger à vous rendre raison de ce que me fournit mon imagination, c'est m'ôter la parole, et m'obliger de vous confesser que mon raisonnement le cédera toujours en ces sortes de choses à la foi. »

11 me dit qu'à la vérité sa demande était blâmable ; jiiais que je reprisse mon idée.

«De sorte, ajoutai-je, que tous ces autres mondes qu'on ne voit point, ou qu'on ne voit qu'imparfaitement, ne sont rien que l'écume des soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils sub^ sister, s'ils n'étaient attachés à quelque matière qui les nourrit ? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé ; de même que l'or, dans le creuset, se détache, en s'affinant, du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage, par le vomissement, de^ humeurs indigestes

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