‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 6 sur 45 · La science moderne confirme pleinement ces assertions · texte numérisé non relu

La science moderne confirme pleinement ces assertions

:iS IIISTDIUE Co.MlQL'K

' qui rallaqucnt : ainsi cos soloils dcgoif^cnt tous les jours et se pui^îenl des restes de la matiùj'e qui nouait leur feu. Mais, lorsqu'ils auroni tout à fait consumé cette matière qui les entretient, vous ne devez point douter" qu'ils ne se répandent de tous côtés pour chercher une autre pâture; et qu'ils ne s'attachent à tous les mondes qu'ils auront construits autrefois, à ceux particulièrement qu'ils rencontreront les plus proches; alors ces grands feux, rehouillant tous les corps, les rechasseront pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et, s'étant peu à peu purifiés, ils commenceront de servir de soleils à d'autres petits mondes, qu'ils engendreront en les poussant hors de leurs sphères. El c'est ce qui a fait sans doute prédire aux Pythagoriciens l'embrasement vmiversel. Cela n'est pas une imagination ridicule : la Nouvelle-France, où nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l'Amérique est une moitié de la terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs, qui avaient mille fois cinglé l'Océan, n'avait point été encore découverte; aussi n'y était-elle pas encore, non plus que beaucoup d'îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyait ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants, pour être attii'ées par le centre de notre monde, possible peu à peu, en particules menues, peutêtre aussi tout à coup en une masse. Cela n'est pas si déraisonnable que saint Augustin n'y eût applaudi, si la découverte de ce pays eût été faite de son âge; puisque ce grand personnage, dont le génie était fort éclairé, assure que de son temps la Terre était plate comme un four, et qu'elle nageait sur l'eau comme la moitié d'une orange coupée. Mais, si j'ai jamais l'honneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le moyen d'une lunette excellente, que certaines obscurités, qui

(Ki. i paiaissonl clos Lichos, son! des moiulos qui so conslruisent K »

Mes yeux, qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrent le vice-roi de sortir, Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille natm-e. Mais , comme quelque temps après l'embarras des aifaires de la province acci'ocha notre philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la Lune.

Je m'en allais, dès qu'elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille do Saint-Jean, qu'on tenait conseil dans le fort, pour déterminer si l'on donnerait secours aux sauvages du pays contre les Iroquois, je m'en allai tout seul, derrière mon habitation, au sommet d'une petite montagne, où voici ce que j'exécutai.

J'avais fait une machine, que je m'imaginais capable de m'élever autant que je voudrais; en sorte que, rien de tout ce que j'y croyais nécessaire n'y manquant, je m'assis dedans, et me précipitai en l'air, du haut d'une roche; mais, parce que je n'avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée.

Tout froissé néanmoins que j'étais, je m'en retournai dans ma chambre, sans perdre courage ; et je pris de la moelle de ba^uf, dont je m'oignis tout le corps; car j'étais meurtri depuis la tête jusqu'aux pieds; et, après m'ètre fortifié le cœur d'une bouteille d'essence cordiale, je m'en retournai chercher ma machine; mais je ne la trouvai point, car certains soldats, qu'on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean 2, l'ayant rencontrée par hasard,

i. Quelque bizarre que puisse paraître 'cette dissertation, la science artuelle y pourrait relever plus d'un trait s'accordant a\ ec ses théorios Piir lu formation des si/sti'-mes solaires qui fourmillent dans l'immensité.

J. La coutume autrefois générale, et qui s'est conservée encore en cer-

HISTOIRE Oliïinri

l'avaionl ai>|)orlro an forl, où, après plusieurs <'X]>licalions (le ce que ce pouvait èlre, quand on eul découvert l'invention du ressort, quelques-uns diront qu'il y fallait atlacher quantité de fusées volantes, parce que, leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n'y aurait personne qui ne prit cette machine pour un dragon de feu. Je la cherchai longtemps, cependant; mais entin je la trouvai, au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu.

La douleur de rencontrer l'œuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement, que je courus saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine, pour briser l'artifice dont elle était environnée; mais j'arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds, que me voilà enlevé dans la nue.

L'horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme, que je ne me sois souvenu depuis de tout ce qui m'arriva en cet instant. Car, dès que la llamme eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six, par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine , un autre étage s'embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre, prenant feu, éloignait le péril en le croissant. La matière toutefois étant usée, lit que l'artillce manqua; et, lorsque je ne songeais plus qu'à laisser ma tète sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuée, et ma machine prenant congé de moi, je la vis tomber vers la terre.

Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur dune joie si peu commune, que, ravi de me voir déteins payp. ir.ilhinior dos fciix le jour do l.i S:iint-.iean a évidemment son origine dans 1 hommuge que L's anciens peuples celtiques rendaient au Soleil, alors au plus haut de sa course annui-lle.

DES KTVTS rvl^lllMHES DE LA UNE W.

livré d'un dani^^er assuré, j'eus l'impudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais, des yeux et de la pensée, ce qui en pouvait être la cause, j'aperçus ma chair boursoutlée et grasse encore de la moelle dont je m'étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu'étant alors en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux *, elle buvait celle dont je m'étais enduit, avec d'autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l'interposition des nuées n'en aliaiblissait point la vigueur.

Quand j'eus percé, selon le calcul que j'ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d'avec la Lune, je me vis tout d'un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon; encore, ne m'en fussé-je pas aperçu, si je n'eusse senti ma tète chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je- ne retombais pas vers notre monde; car, encore que je me trouvasse entre deux Lunes ^, et que je remarquasse fort bien que je m'éloignais de l'une à mesure que je m'approchais de l'autre, j'étais assuré que la plus grande était notre globe ; parce qu'au bout d'un jour ou deux de voyage les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m'avait plus paru que comme une grande plaque d'or : cela me fit imaginer que je baissais vers la Lune; et je me confirmai dans cette opinion quand je vins à me souvenir que je n'avais commencé de choir qu'après les trois quarts du chemin.

« Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre , il faut que la sphère de son ac-

1. L'^ spirituel narrateur met à profit, pour expliquer son ascension, une des bizarres et nombreuses facultés attribuées à la Lune par la crédulité poî)ulairt\

2. Placé dans l'espace entre la Terre et son satellite . il va de soi qu'il les voie l'une et l'autre à l'état de lunes.

HISTOIRE CO.MlQl'i:

tivilL' ait aussi moins d'étenduo , et que , par ronsiMiuonl , j'aie senti plus tard la force do son centre. »

Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber, à ce que je préjugeai, car la violence de la chute m'emprclia de le remarquer; le plus loin dont je me souvienne, c'est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j'avais éclatées et le visage mouillé d'une pomme qui s'était écrasée dessus. Vous pouvez bien juger que, sans ce hasard, je serais mille fois mort. J'ai souvent fait depuis rétlexion sur ce que le vulgaire assure, qu'en se précipitant d'un lieu fort haut, on est étouifé avant de toucher la terre; et j'ai conclu, de mon aventure, qu'il en avait menti, ou bien qu'il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m'avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n'était pas loin de mon cadavre, encore tout tiède et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre, ma douleur s'en alla, avant même de se perdre en ma mémoire; et la faim, dont pendant mon voyage j'avais été beaucoup travaillé , ne me fit trouver en sa place qu'un léger souvenir de l'avoir perdue.

A peine, quand je fus relevé, eus-je observé la plus large de quatre grandes rivières qui forment un lac en s'abouchant, que l'esprit ou l'âme invisible des simples qui s'exhalent sur cette contrée , me vint réjouir l'odorat; et je connus que les cailloux n'y étaient ni durs ni raboteux, et qu'ils avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus. Je rencontrai d'abord une forèl de cinq avenues, dont les arbres , par leur excessive hauteur, semblaient porter au ciel un parterre de haute futaie.

En promenant mes yeux de la racine au sommet, puis les précipitant du faite jusqu'au pied, je doutais si la terre lesporlail, ou si eux-mômes ne poi'taient point la terre pendue à leuis racines; leur IVonl, suiterhe-

ment élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes, dont on dirait qu'ils ne soutiennent la charge qu'en gémissant; leurs bras étendus vers le ciel témoignaient , en l'embrassant, demander aux astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir, avant qu'elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des éléments. Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d'autre jardinier que la nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu'elle réveille el satisfait l'odorat. Là, l'incarnat d'une rose sur l'églantier, et l'azur éclatant d'une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu'elles sont toutes deux plus belles l'une que l'autre; là, le printemps compose toutes les saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse, que sa naissance ne trahisse sa conversation; là, les ruisseaux, par un agréable murmure , racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons ; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu'il semble que chaque feuille, dans ce bois, ait pris la langue et la flgure d'un rossignol ; et même l'Écho prend tant de plaisir à leurs airs, qu'on dirait, à les lui entendre répéter, qu'elle ^ ait envie de les apprendre.

A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert gai, continu, fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures, que le printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l'une dans l'autre , avec une si agréable confusion , qu'on ne sait si ces fleurs , agitées par un doux zéphir, courent plutôt après elles-mêmes qu'elles ne fuient pour échapper aux

1. Elle sp rappnrto :\ l>-lin. la nymplio qui. clans la niytliologîe ancienne, personnifie ce pliônomêne (racmistiqne.

IIISTOIIIE COMIOIE

carosscs Je ce vont folùtro. On premlrail mcMiio cette prairie pour un océan, à cause qu'elle est comme une mer qui n'offre point de rivage; en sorte que mon œil, épouvanté d'avoir couru si loin sans découvrir le bord , y envoyait vitement ma pensée; et ma pensée, doulant que ce fût l'extrémité du monde , se voulait persuader que des lieux si cliarmanls avaient peut-ètie forcé le ciel de se joindre à la Terre.

Au milieu d'un tapis si vaste et si plaisant , court , à bouillons d'argent, une fontaine rustique, qui couronne ses bords d'un gazon émaillé de bassinets *, de violettes et de cent autres petites fleurs, qui semblent se presser à qui s'y mirera la première. Cette fontaine est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu'elle promène , en revenant mille fois sur elle-même , montrent que c'est bien à regret qu'elle sort de son pays natal.

11 faut que je vous avoue qu'à la vue de tant de belles choses, je me sentis chatouillé d'une sorte d'agréable douleur. Le vieux poil me tomba, pour faire place à d'autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remèler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon Age envii'on quatorze ans.

J'avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j'aperçus, couché à l'ombre, je ne sais quoi qui remuait. C'était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l'adoration. Il se leva pour m'en empêcher :

u Ce n'est pas à moi, s'écria-t-il; c'est ta Dieu que tu dois ces humilités!

t. Bassinet, nom vulgaire de la renoncule des prés, dite aussi bouton d'or.

DES ETATS ET E.MIMRES UE LA LUNE i:;

— Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d'un monde que vous prenez sans doute ici pour une lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi ; et voilà que je me trouve en paradis, aux pieds d'un dieu qui ne veut pas être adoré.

— Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il, dont je ne suis que la créature, ce que vous dites est véritable ; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre globe ; et ce lieu-ci où vous raiarehez est »

{Ici le texte, imprimé, comme on sait, après la mort de l'auteur, d'après un manuscrit volontairement ou accidentellement incomplet, présente une suite de phrases et de périodes dont il est assez difficile de fixer le sens précis et que nous croyons inutile de reproduire. Autant qu'on peut le déduire de ces fragments rassemblés, le jeune homme apprend au nouveau venu que ta Terre eut pour premiers habitants des transfuges de la Lune, qui, là-bas, furent honorés par les peuples, selon le lieu, comme patriarches bibliques ou comme divinités mythologiques. Mais le jour vint où l'un des enfants de ces anciens habitants de la tune, ennuyé de la compagnie des habitants de la Terre, dont Vinnocence se corrompait, eut envie de les abandonner.)

u Ce personnage toutefois, reprend le jeune homme, ne jugea point de retraite assurée contre l'ambition de ses parents qui s'égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon le pays bienheureux dont son aïeul lui avait tant parlé, et dont personne n'avait encore observé le chemin. Mais son imagination y suppléa Il

remplit de fumée deux grands vases, qu'il luta hermétiquement, et se les attacha sous les ailes. La fumée aussitôt, qui tendait à s'élever, et qui ne pouvait pénétrer le

II1ST01U1-: CO.MlnrE

niùlal , poussa les vases cil liaul , el, de la sorlc, onlevùreiit avec eux ce grand homme •• Quand il fut moulé jusques à la Lune, et qu'il eut jeté les yeux sur ce beau Jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui lit connaître que c'était le lieu où son aïeul avait autrefois demeuré. 11 délia promptement les vaisseaux qu'il avait ceints comme ailes autour de ses épaules, et le lit avec tant de bonheur, qu'à peine était-il en l'air quatre toises au-dessus de la Lune, qu'il prit congé de ses nageoii'cs. L'élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s'engouffra, et le soutint doucement, jusqu'à ce qu'il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrent jusqu'à un certain espace où ils sont demeurés : et c'est ce qu'aujourd'hui vous appelez les Balances.

u 11 faut maintenant que je vous raconte la façon dont j'y suis venu. Je crois que vous n'aurez pas oublié mon nom; car je vous l'ai dit naguère-. Vous saurez donc; que j'habitais sur les agréables bords d'un des plus renommés tleuves de votre monde, où je menais, parmi mes livres, une vie assez douce pour ne pas regretter, encore qu'elle s'écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus croissait aussi la connaissance de celles que je n'avais point. Jamais nos savants ne me rappelaient lillustre Mada, que le souvenir de sa philosophie parfaite ne me fit soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoir longtemps rêvé, je pris de l'aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau; puis, lorsqu'il fut bion purgé, [)récipité et dissous, j'en tiiai l'allractif

I. Avons-nous br^soin de l'aii'i' ir'Mi;iii|iicr ((ii'on trouve iii<Ii<|U('o l.'i. sans expliciition thc'oriquc ;i \iai dire, l'idri! di; lifToslat à air cliauil, plus (l'un sièclo avant la pri-micre ('X|icrioncp des IVèros Montfi^olfior ?

1. Ci-ci ?(( raiiportf à un pas^ag'- ipii (k'Viiit se trouver dans lu partie ou le texte oTre (l<-s la'iiiics.

calciné, el le réduisis à la grosseur deuviroii une balle médiocre.

« En suite de ces préparations, je ils construire une machine de fer fort lé{^'ère, dans laquelle j'entrai; et, lorsque je fus bien ferme et bien appuyé sur le siège, je jetai fort haut en l'air cette boule d'aimant. Or la machine de fer, que j'avais forgée tout exprès plus massive au milieu qu'aux extrémités, fut enlevée aussitôt, et dans un parfait équilibre, à cause qu'elle se poussait toujours plus vite par cet endroit. Ainsi donc, à mesure t|ue j'arrivai où l'aimant m'avait attiré, je rejetais aussitôt ma boule en l'air au-dessus de moi.

— Mais, l'inlerrompis-je, commentlanciez-vous votre balle si droit au-dessus de votre chariot, qu'il ne se trouvât jamais à côté?

— Je ne vois point de merveille en cette aventure, me dit-il; car l'aimant poussé, qui était en l'air, attirait le fer droit à lui; et, par conséquent, il était impossible que je montasse jamais à côté. Je vous dirai même que, tenant ma boule en ma main, je ne laissais pas de monter, parce que le chariot courait toujours à l'aimant que je tenais au-dessus de lui ; mais la saillie de ce fer, pour s'unir à ma boule, était si violente, qu'elle me faisait plier le corps en double, de sorte que je n'osai tenter qu'une fois cette nouvelle expérience. A la vérité, c'était un spectacle à voir bien étonnant ; carl'acier de cette maison volante, que j'avais poli avec beaucoup de soin, rélléchissait de tous côtés la lumière du soleil, si vive et si brillante, que je croyais moi-même être tout en feu.

« Enfin, après avoir beaucoup jeté et volé après mon coup, j'arrivai, comme vous avez fait, à un terme où je tombai vers ce monde-ci; et, parce qu'en cet instant je tenais ma boule bien serrée entre mes mains, ma machine, dont le siège me pressait pour m'approcher de son attractif, ne nie quitta point : tout ce qui me res-

4S HISTOIRE nOMIQL'E

tait à craindre, c'était de me rompre le cou ; mais, pour m'en garantir, je rejetais ma l)Oule de temps en lemps, afin que la violence de la machine, relenue par son attractif, se ralentît, et qu'ainsi ma chute fut moins rude, comme en effet il arriva; car, quand je me vis à deux ou trois cents toises près de terre, je lançai ma balle de tous côtés à fleur du chariot, tantôt deçà, tantôt delà, jusqu'à ce que je m'en visse à une certaine distance; et aussitôt je la jetai au-dessus de moi, et, ma machine l'ayant suivie, je la quittai, et me laissai tomber d'un autre côté le plus doucement que je pus sur le sable, de sorte que ma chute ne fut pas plus violente que si je fusse tombé de ma hauteur. Je ne vous représenterai point Tétonnement qui me saisit à la vue des merveilles qui sont céans, parce qu'il fut à peu près semblable à celui dont je vous viens de voir consterné. »

{Autre lacune : l'auteur redevient héros du récit. )

J'avais à peine goûté... (de ce fruit), qu'une épaisse nuée tomba sur mon âme : je ne vis plus personne autour de moi, et mes yeux ne reconnurent en tout l'hémisphère une seule trace du chemin que j'avais fait, et, avec tout cela, je ne laissais pas de me souvenir de tout ce qui m'était arrivé. Quand depuis j'ai fait réflexion sur ce miracle, je me suis figuré que l'écorce du fruit où j'avais mordu ne m'avait pas tout à fait abruti, à cause que mes dents, la traversant, se sentirent un peu du jus qu'elle couvrait, dont l'énergie avait dissipé la malignité de l'écorce. Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créatui-e ne s'olfiait poui' les consoler» Enfin, je résolus de mairhcr jusqu'à ce que la foitunc me fit lencoiilier la compagnie^ ou de quelques bêles, ou de la mort.

KUe m'exauça, car, au bout d'un demi-quail de lieue, je leiiconlrai deux forts grands animaux, dont l'un s'arrêta devant moi; l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins, je le pensai ainsi), à cause qu'à quelque temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de môme espèce, qui m'environnèrent.

Quand je les pus discerner de près, je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais ouï conter, à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps, ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu monstre. Enfin, une de ces bètes-hommes, m'ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c'étaient des hommes, de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre patles.

Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme; car ils tenaient que, la nature ayant donné aux hommes, comme aux bêtes, deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en eifet, rêvant depuis là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de la nature, marchent à quatre pieds, et qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices, qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.

Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis in-

no lllSTUlllE COMIQUE

toi'pi'éter) (]u'infaillil)l(Mii(Mil jetais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je l'as, en qualilé de telle ou d'autre chose, mené droit à TliAtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois, qui gardait les bêtes rares, supplia les échevins de me commettre à sa garde, en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. On n'en fît aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m'instruisit à faire des culbutes, à figurer des grimaces; et, les aprèsdînées, il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le monde, j'entendis la voix d'un homme qui me demanda en grec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler, en ce pays-là, comme en notre monde. 11 m'interrogea quelque temps; je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu'il me dit : « Hé bien, mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire, ici comme là, qui ne peut soullrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille; et que, si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire homme, vos savants le feraient étouifer comme un monstie. »

11 me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre; et il ajouta qu'aussitôt qu'il avait su la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir, et m'avait reconnu pour un homme du inonde dont je

disais être; parce qu'il y avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce, où on l'appelait le démon de Socrate^; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit, à Thèbes, Épaminondas ; qu'ensuite, étant passé chez les Romains, la justice l'avait attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa mort, il s'était donné à Brutus ^; que tous ces grands personnages n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était retiré, avec ses compagnons, dans les temples et dans les solitudes.

« Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire, Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous appelait oracles, nymphes, génies, fées, dieux, foyers, lémures, larves, lamiers, farfadets, naïades, ombres, mânes, spectres et fantômes, et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que j'eus apparu à Drusus^, fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en çà, j'ai eu commission d'y faire un voyage : j'ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues. Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan, comme il étudiait;

I. Les anciens et les modernes ont beaucoup discuté sur le démon de Socratie. Plutarque, dansun traité sur ce sujet, auquel d'ailleurs Cyrano fait ici allusion, en citant Epaminondas, dit que ce démon ou génie s'était attaché à Socrate dès sa naissance, qu'il lui doilnait une vision sûre, lui s;?rvait de guide, l'éclairait dans les choses obscures et impénétrables à la raison humaine, lui parlait par une sorte d'inspiration divine, et dirigeait toutes ses actions. (Voy. l'extrait de préface placé à la fin du volume.)

"i. Allusion au fantôme qui apparut, dit-on, à Brutus un peu avant Li bataille de Pliilippes.

o; Ce trait est rapporte pai Uion Cassius {Hht. d'Auqnate, ch. xxfti)

IIIMOÏKK t.o.MInl I.

je liiisliuisis de t|u;uitittj docliûses, et, en lécoinpeiisO, il me promit qu'il témoignerait à la postéiité do qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Aj^rippa, l'abbé ïritème, le docteur Fausle, La Brosse, César et une certaine cabale des jeunes {iens que le vulgaii^e a connus sous le nom de Chevaliers de la Rose-Croix •, à qui j'ai ensei^^né quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer pour de grands magiciens. Je connus aussi Campanella; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l'Inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l'intérieur, aiin d'exciter chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur arme, quand il la connaîtrait, et il commença, à ma prière, un livre que nous intitulâmes de Sensu rerum^. J'ai fréquenté pareillement en France La Mothe Le Vayer et Gassendi-'. Le second est un homme qui écrit autant en philosophe que le premier y vit. J'ai connu quantité d'autres gens, que votre siècle traite de devins, mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup d'orgueil. Enfin, comme je traversais de votre pays en Angleterre, pour étudier les mœurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car, certes, c'est une honte aux grands de

1. Sorte d'assoriation mystéripiise qui disait pcssc'der des secrets jtivcievix pour arriver à. une rénovation sociale. Le savant G. Naudé, bibliothécaire de Ma/.arin, jiublia en 1G2.J une Instruction à la France sur la. vrriti! fie l' histoire des frères de la Uosi'-t'roir.

1. Campanella, célcbie philosophe italien, né r'n l.'idS, mort en 1C;{!>. Adversaire déclaré de la vieille école scolastique, il dut à la har<liesse de ses pensées d'être accusé d'hérésie et de consjtiration contre l'Ktat. 11 passa vingt-sept ans en prison. II reconnaissait comme principe de toute science l'étude île la nature et piéti-ndait , comme Socrate et Cardan, avoir un démon ou génie familier (|ui lassistiiit sou\eiit de «es ((Misciis.

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