‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 8 sur 45 · Par orateurs il faut entendre les vain? [)arlenrs · texte numérisé non relu

Par orateurs il faut entendre les vain? [)arlenrs

DES ÉTATS ET EMPIRES DE F.A LUNE oo

avait fait penser à l)oaiicoup de gens que les Iiistoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils n'apparaissaient qjiie de nuit; f'( il ajouta que, comme ils étaient contraints de bâtir t'ux-mèmes à la hâte le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'à cboir seulement dessous nos sens, tantôt l'ouïe, comme les voix des oracles; tantôt la vue, comme les spectres; que, cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou de telle façon, la lumière, par sa chaleur, les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant.

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnérent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort; si au pays du Soleil l'individu venait au jour comme chez nous, et s'il mourait par le désordre de son tempérament ou la rupture de ses organes.

(c II y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres , que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui , pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient après sa mort ; vous autres, ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau et les nuances de l'iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable comme le manger, comme un son ou comme une odeur.

:iG iiisïohîf: comique

(( Tout de même, si je voulais vous explicjuer ce que j'aperçois, parles sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, tlairé ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela. »

Il en était là dé son discours, quand mon bateleur s'aperçut que la chambre commençait à s'ennuyer de mon jargon, qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé; il se remit de plus belle à tirer ma corde, pour me faire sauter, jusqu'à ce que, les spectateurs étant soûls de rire et d'assurer que j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leurs pays, ils se retirèrent chacun chez soi.

J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux démon; car, de m'cntrelenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelque proportion; car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l'un qui sert aux grands, et l'autre qui est particulier pour le peuple.

Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, (juand on n'a pas ajouté les paroles à l'air; et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parler, ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agitoi'ont un point de théologie, ou les diflicultés d'un

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procès, par un concert, le plus liaimonicux dont on juiisse chatouiller Toreille.

Le second langajïe, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par letrfhuoussement des membres; mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitalion, par exemple, d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un œil, d'une joue, feront, chacun en particulier, une oraison ou une période, avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pied, les contorsions de bras; de sorte que, quand ils parlent, avec la coutume qu'ils ont prise d'aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu'il ne semble pas un homme qui parle, mais un corps qui tremble.

Presque tous les jours le démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logelte un homme que je ne connaissais point, et qui, m'ayant fort longtemps léché, m'enleva doucement par les aisselles et de l'une des pattes dont il me soutenait, de peur que je me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu'avec l'aftliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis, ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course.

Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et, le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme, foit jeune et

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assez beau, mo vint rire au nez, et Jeler à mon col ses deux pieds de devant*. Après que je l'eus quelque temps considéré : « Quoi! me dit-il en français, vous ne connaissez plus votre ami? »

Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes, ma surprise fut si grande, que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la Lime, tout ce qui m'y était arî'ivé et tout ce que j'y voyais n'était qu'enchantement; et cet homme-bête, étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi :

« Vous m'aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu ! »

Mais, voyant que je demeurais dans mon étonnement : (( Enfin, ajouta-t-il, je suis le démon de Socrale. » Ce discours augmenta mon étonnement; mais, pour m'en tirer, il me dit : « Je suis le démon de Socrate, qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui, pour vous continuer mes services, me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.

— Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peul-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue, et qu'aujourd'hui vous êtes très court; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse ; qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme? Qu^ donc! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui-ci vont de la mori à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir?

— Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après

\. Nous avons vu plus haut que les hommes des Etats lunaires, quoique conformés romme ceux de la Terre, marchent ù quatre pattes: \es pieds de devant sont donc les bras.

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avoir l'eçii l'oi'di-o do vous conduire à la cour, jo vous allai trouver où vous étiez, et, vous ayant porté ici, j'ai senti le corps que j'informais si atténué de lassitude, que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de riiopital, où, entrant, j'ai trouvé le corps d'un jeune liomme qui venait d'expirer par un accident fort ])izarre,

et pourtant fort commun en ce pays Je m'en suis

approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort , et que ce qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était qu'une simple léthargie ; de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma houche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle; lors mon vieux cada\Te est tombé, et, comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle. »

On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude (absence) de viande, lorsque je périssais de faim, m'obligea de lui demander où l'on avait mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort, que je n'en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre ; et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots : Un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à

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la pislela source do rollo agréaljlc fumoo; mais mon poileur m'en empêcha :

u Où voulez-vous aller? me dit-il. Nous irons lanlût à la promenade, mais maintenant il est saison de man- ^'er; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.

— Et où diable est ce potage? lui répondis-jo presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui?

— Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre maître, ou quelque autre, prendre ses repas ; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l'appétit de ceux que l'on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche ; mais je vous le veux faire voir par expérience. »

Il n'eut pas plus tôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quai-t d'heure je me sentis tout à fait rassasié.

Quand nous fûmes levés : « Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d'une autre vocation, sont i)ouitanl beaucoup plus gras. D'où

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[iroct'dc leur omboiipoinl, à votre avis, si ce n'est de la funuM» dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leur corps et les nourrit? Aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nouiiilurc n'engendre presque point d'excréments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être élé surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, luu'ce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays; mais c'est la mode de celui-ci, et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée.

— Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrulaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents. »

11 me le promit ; et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher.

Un homme, au haut de l'escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d'orange à la hauteur de trois pieds, et mon démon, dans un autre, rempli d'œillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnilicence, que c'étaient les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule; et, dès que je fus étendu sur mes fleurs, j'aperçus, à la lueur d'une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne se sert point de chandelles), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m'avaient déshabillé au souper, dont l'un se mit à me chatouiller les pieds, l'autre

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les cuisses, l'autre les lianes, l'autre les bras, et tous avec tant de mi^'uoleries et de délicatesse, qu'en moins d'un moment je me sentis assoupi.

Je vis entrer le lendemain mon démon, avec le soleil.

u Je vous veux tenir parole, me dil-il;vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupàtes hier. »

A ces mots, je me levai, et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l'un des enfants de l'hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. 11 demanda à mon guide si je voulais une douzaine d'alouettes, parce que les magots (il croyait que j'en fusse un) se nourrissaient de cette viande. A peine eus-je répondu que oui, que le chasseur déchargea un coup de feu, et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties. Voilà, m"imaginai-je aussitôt, ce qu'on dit, par proverbe, en notre monde, d'un pays où les alouettes tombent toutes rôties! Sans doute que quelqu'un était revenu d'ici.

« Vous n'avez qu'à manger, me dit mon démon ; ils ont l'industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit, et assaisonne le gibier. » J'en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et, en vérité, je n'ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux*

Après ce déjeuner, nous nous mîmes en état de partir; et avec mille grimaces dont ils se servent j quand ils veulent témoigner de l'affection, l'hôte reçut un papier de mon démon. Je lui demandai si c'était une obligation pour la valeur de l'écot. 11 me repartit que non; qu'il ne lui devait rien, et que c'étaient des vers, u Comment, des vers? lui répliquai-je. Les laverniers sont donc ici des curieux de rimes?

— C'est, me dit-il, la monnaie du juiys, et la dé-

pense que nous venons de faire' céans s'est trouvée montée à un sixain * que je lui viens de donner. Je ne craignais pas de demeuier court, car, quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j'en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue.

— Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde! J'y connais beaucoup d'honnêtes poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère, si on payait les traiteurs en cette monnaie. »

Je lui demandai si ces vers servaient toujours, pourvu qu'on les transcrivît : il me répondit que non, et continua ainsi : u Quand on en a composé, l'auteur les porte à la cour des monnaies, où les poètes jurés du royaume tiennent leur séance. Là, les versificateurs ofQciers mettent les pièces à l'épreuve, et, si elles sont jugées de bon aloi, on les taxe, non pas selon leur prix, c'està-dire qu'un sonnet ne vaut pas toujours un sonnet, mais selon le mérite de la pièce; et ainsi, quand quelqu'un meurt de faim, ce n'est jamais qu'un buffle-, et les personnes d'esprit font toujours grand' chère. »

J'admirais, tout extasié, la police judicieuse de ce pays-là, et il poursuivit de cette façon : « Il y a encore d'autres personnes qui tiennent cabaret d'une manière bien différente. Lorsqu'on sort de chez eux, ils demandent, à proportion des frais, un acquit pour l'autre monde; et, dès qu'on le leur donne, ils écrivent dans un grand registre qu'ils appellent les comptes du grand jour, à peu près en ces termes : « Item, la valeur de « tant de vers, délivrés un tel jour, à un tel, qu'on m'y « doit rembourser aussitôt l'acquit reçu du premier « fonds qui s'y trouvera; » et, lorsqu'ils se sentent en danger de mourir, ils font hacher ces registres en mor-

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