CHAPITRE II
HISTOIRE DU COMMERCE DES HANSÉATES AVEC LA NORVÈGE ET DESCRIPTION DE LEUR COMPTOIR DE BERGEN.
Le commerce des Hanséates avec la Norvège prit un certain essor dès la moitié du quatorzième siècle, époque à laquelle nous les voyons déjà jouir et user du droit d'hiverner dans ce pays et d'y établir leurs représentants ou employés.
Le roi Haquin leur accordait encore en 1376 la faculté absolue d'exercer librement leur commerce dans tous les villages, bourgs, villes et ports du royaume; mais quelque étendue que fût leur latitude, ils semblaient vouloir la restreindre eux-mêmes à la ville de Bergen, qui, il est vrai, concentrait en elle des avantages peu communs.
Ainsi déjà sa situation géographique la rendait presque également accessible aux voyageurs du Nord et du Midi, et son excellent port permettait à des vaisseaux même considérables d'aller jeter l'ancre presque devant les habitations urbaines.
A ces avantages naturels s'en rattachaient d'autres d'un ordre différent et non moins propres à attirer les Hanséates.
Les habitants de Bergen, étant eux-mêmes des spéculateurs fort industrieux, avaient transformé leur ville en un marché important, vers lequel affluaient plus que vers toute autre localité, et en l'agrandissant encore davantage, tant les regnicoles que les étrangers.
Les rois norvégiens avaient puissamment soutenu l'esprit
mercantile des bourgeois de Bergen, aussi bien en leur accordant de très-bonne heure et quelquefois exclusivement le droit de naviguer vers les provinces et les îles du Nord pour en transporter chez eux les produits, qu'en imposant souvent aux hommes du Nord l'obligation de visiter cette ville avec leurs marchandises.
Ces mesures de protection répondaient bien un peu à un intérêt fiscal; mais intéressées ou non, elles contribuèrent à faire de Bergen un lieu d'entrepôt considérable, moitié obligatoire, moitié volontaire, qui devait merveilleusement convenir aux entreprises des Hanséates.
Il ne faudrait pas croire cependant que les vues de ces derniers ne se fussent étendues en dehors et au delà de cette cité; elles se portaient partout où leurs efforts pouvaient être compensés par des bénéfices, et nous n'en voudrions d'autres preuves que l'ordonnance d'Olav, le successeur de Haquin, qui défendit à tous les étrangers (parmi lesquels il faut comprendre les Allemands) de faire le commerce dans les ports et les campagnes, ne leur laissant de libertés que dans quelques villes nommément désignées; ou bien un statut du roi Éric, qui, marchant sur les traces d'Olav et de Marguerite, interdit formellement en 1425 aux Allemands l'exploration des contrées et îles septentrionales de la Norvège, dont les produits recherchés ne leur devaient parvenir que par la seule entremise des habitants de Bergen.
Il résulte bien de ce statut final que les Hanséates avaient dans ces derniers des concurrents redoutables, fort aptes à la spéculation, entourés de la protection royale, possédant de grands capitaux, et visant également au monopole, au détriment de leurs propres concitoyens.
Dans de pareilles conjonctures, avec des aspirations aussi exclusives de part et d'autre, les conflits étaient inévita-
Lies, el ne (levaient cesser qu'avec la victoire de l'un des rivaux et l'abaissement, l'anéantissement de l'autre.
La fortune décida pour les Hanséates. La ville de Bergen, livrée en 1393 au pillage par des corsaires de Rostock el de Wismar, subit encore à deux reprises différentes le même sort par suite de la double expédition du câpre hanséa tique, commandé par Voët.
Les Anglais, qui s'y étaient fixés en grand nombre, avaient fui les violences du vainqueur, et le traité de paix définitif conclu en 1435 avec Éric, en confirmant à nouveau les privilèges des Hanséates, consolida aussi leur monopolè dans cette municipalité, ou plutôt, ce qui y contribua plus efficacement encore que des conventions, ce fut l'appauvrissement des habitants de Bergen.
Cet appauvrissement les avait déjà réduits à renoncer à la navigation, eux dont les vaisseaux étaient allés mouiller jadis dans les ports hanséatiques et jusque dans le Groenland; il leur fit contracter aussi des dettes envers les opulents Hanséates, qui, tout en se donnant l'apparence de la libéralité, se faisaient garantir leurs avances par des hypothèques sur les immeubles de leurs débiteurs, et ne tardaient pas, l'échéance une fois venue sans le remboursement, à les en exproprier.
Le même système était suivi à l'égard des navigateurs septentrionaux auxquels on donnait des marchandises allemandes à crédit, les plus mauvaises marchandises, bien entendu, et au prix le plus élevé, ce qui les obérait de dettes et les plaçait sous la dépendance la plus absolue de leurs créanciers.
Il arriva donc insensiblement que le commerce septentrional de la Norvège passa des mains des indigènes de Bergen à celles des Hanséates, et que ces derniers se trouvèrent être les uniques propriétaires des maisons situées
dans cette ville, tandis que les premiers habitants y étaient devenus des étrangers et presque des parias.
Une fois expulsés de leurs anciennes demeures de l'ancien Bergen, qui formait ce qu'on appelait le Pont, les indigènes songèrent à aller s'établir en face, de sorte que l'ensemble des constructions, en suivant la ligne du port, reproduisait la forme d'un fer à cheval.
L'ambition insatiable des Hanséates les y suivit, et le roi Jean dut leur permettre de s'établir également dans le nouveau quartier, ou plutôt dans cette nouvelle cité.
Quant au Pont, ils pouvaient s'y passer de toute espèce d'autorisation, car ils se trouvaient chez eux, et ils ne manquèrent pas de prendre toutes les précautions pour y pouvoir défendre leurs biens et pour pouvoir au besoin se rire de l'autorité souveraine.
Veut-on savoir avec certitude à partir de quelle époque le Pont leur appartint d'une façon exclusive? il faut se reporter à un grand incendie de 1476, qui dévora complètement la ville, et qui amena sa reconstruction pour leur propre compte dans un style bien autrement élégant que le style antérieur ; mais il est permis d'admettre que, longtemps auparavant déjà, ils se l'étaient complètement approprié; au moins, depuis longtemps, ils y exerçaient une sorte de souveraineté, au moyen d'une population toujours croissante de marchands, de commis, d'apprentis, de matelots, d'ouvriers, tous célibataires, tous grossiers, violents et insoumis. Ils se retranchaient derrière leur qualité d'étrangers, quand on voulait les soumettre à la législation et aux autorités locales, et quoiqu'ils eussent obtenu le droit de cité, ils étaient affranchis de tout impôt direct; ils payaient des droits de douane réduits, et pas de droits d'accises pour leurs débits de vin et de bière, ne reconnaissaient d'autre juridiction que la leur, massacraient sans pitié les Anglais
qui leur tombaient sous la main, s'introduisaient arbitrairement dans les maisons étrangères, protégeaient ouvertement les ennemis du roi, abattaient les forêts de son domaine et commettaient impunément toutes sortes de méfaits.
Des ouvriers allemands y affluèrent en quantités de plus en plus considérables sur l'appel des résidants, renforçant ainsi la garnison, et s'y livrant à des travaux qui étaient destinés au commerce ou au moins à l'usage des marchands, et qui, en tout cas, les affranchissaient de toute sujétion vis-à-vis des gilds urbaines.
Les souverains du royaume adressèrent de tout temps des invitations aux artisans d'Allemagne, et leur assignèrent pour demeure la rue des Cordonniers, qui avait été occupée avant eux par les Anglais; quoique ces ouvriers fussent divisés en cinq états, ils étaient généralement appelés « cordonniers » de la profession qui comptait le plus de membres.
A l'origine, ils payaient des redevances au roi, se trouvaient subordonnés à ses receveurs généraux, et devaient lui fournir un contingent de quarante hommes. Quand le comptoir se fut emparé du Pont, cette subordination disparut pour faire place à une fusion plus intime des ouvriers avec leurs autres compatriotes.
Leur quartier était le rendez -vous habituel des individus les plus compromis, qui ne reculaient devant aucune violence, et qui soutenaient le monopole allemand à leur façon, c'est-à-dire à coups de poings et de couteaux.
Comme, par exemple, l'important marché aux poissons était situé entre le Pont ou comptoir, et la rue des Cordonniers, et que les habitants de Bergen ne pouvaient arriver à ce marché que par cette rue, les ouvriers, tant que le mar- ' ché tenait et que les Allemands n'y avaient pas exercé leur droit de préemption, encombraient cette voie de passage,
la barrant à tous ceux qui tentaient de faire des acquisitions avant leurs concitoyens; et malheur à qui aurait voulu violer la consigne !
Les autres substances alimentaires ne parvenaient également à la population indigène de Bergen que par l'entremise des Allemands, qui se les procuraient de première main dans les campagnes.
Forts de leur nombre et de leur puissance, ces derniers ne surent pas conserver cette modération qui peut, jusqu'à un certain point, faire pardonner le despotisme, ni réprimer cette morgue tudesque, qui de nos jours encore, a rendu leur régime si intolérable dans un pays voisin.
Il paraîtrait qu'un lieutenant du roi, nommé Oluf Nielsen, conseillé sans doute par son maître, aurait cherché à empiéter sur les prérogatives des Hanséates, et à les molester en maintes circonstances, comme par exemple, en encourageant des corsaires à leur courir sus pendant le conflit entre le Danemark et la Suède, afin de priver ce dernier pays de leur secours, ou bien aussi en élevant arbitrairement le tarif des droits de douane.
Les Allemands soulevés se rassemblèrent tumultueusement en 1455, et se mirent à la recherche d'Oluf avec des vociférations criminelles. Celui-ci s'était réfugié dans un couvent; un évêque muni des emblèmes sacrés de la religion se présenta devant la foule pour l'apaiser, pour la détourner de ses projets homicides ; rien ne l'arrêta, ni le respect dû à l'asile, ni le respect dù au prélat; on mit le feu à l'établissement, et le lieutenant, l'évêque, et soixante autres personnes trouvèrent la mort dans les flammes.
Et ce crime demeura impuni, et le même prince, dont la dignité propre venait d'être atteinte de la sorte dans la personne de son mandataire, fut amené encore à confirmer, à étendre même les privilèges hanséatiques !
Cet épisode, ainsi que la conduite ultérieure du roi, peignent mieux que toutes les phrases du monde la position redoutable que les Hanséates avaient su prendre à Bergen.
Mais ils n'y régnaient pas exclusivement par la terreur et la force, ils y régnaient aussi par l'amour, comme nous verrons tout à l'heure, et avec l'agrément de la cour ellemême. En effet, ils avaient trouvé dans le conseil du roi un défenseur plus ou moins désintéressé, qui plaida leur cause avec autant de finesse que d'autorité; c'était l'archevêque de Drontheim. Il montra combien l'intervention étrangère était utile à un moment où la ruine des habitants de Bergen, l'insuffisance du capital, l'absence presque complète de marine, laissaient sans satisfaction les besoins du pays; il établit que les Allemands offraient à la nation des débouchés plus considérables que leurs concurrents, et que sans eux, la pêche, l'éducation du bétail et l'agriculture demeureraient dans une inaction forcée; il ajoutait que c'était grâce à leur comptoir que Bergen était maintenant à l'abri des agressions qui lui avaient valu tant de calamités.
L'archevêque trouva des contradicteurs, qui pensaient que le moyen de défense proposé et recommandé pour la ville de Bergen était quelque peu bizarre, vu que la sécurité ne devait pas s'acheter au prix de l'esclavage, et enfin que l'utilité des étrangers ne justifiait pas le monopole des Hanséates.
L'opinion du prélat prévalut néanmoins; on pencha vers la tolérance, et peut-être ne faut-il pas trop s'étonner de ce résultat dans un temps où l' action gouvernementale était si faible, alors que nous voyons encore de nos jours, c'est-àdire à une époque de centralisation et de puissance administrative par excellence, les monopoleurs se cramponner avec désespoir à leurs privilèges, et soutenir, avec trop de succès, de fort rudes attaques.
Or, les Allemands, qui avaient rendu leur position à Bergen presque inexpugnable, auraient certes opposé à une réaction la résistance la plus aveugle ; l'autorité royale n'aurait probablement gagné à des tentatives semblables que de nouveaux affronts. Un sobriquet norvégien, en désignant le comptoir sous le nom « du Pont-des-Poux, » marque bien, par suite de quelle méthode importune et tenace ils étaient parvenus à se nicher dans ce lieu .
Ils avaient naturellement dans leurs commettants indigènes des amis dévoués et reconnaissants, auxquels ils assuraient l'écoulement de leurs produits; mais leur appui le plus ferme leur venait de la population féminine de Bergen, et cela s'explique; toute cette colonie allemande ne se composait que de célibataires, véritables moines marchands, dont les riches cadeaux et la grande opulence devaient être irrésistibles.
Un quartier entier de la ville était affecté à des établissements licencieux, dont la prospérité se liait intimement à la présence de ces négociants débauchés, et des essaims de courtisanes auraient au besoin combattu pour la défense de leur clientèle !
Enfin, ce qui devait inspirer aux détracteurs du monopole plus d'hésitation et de crainte que tous ces dévouements un peu équivoques, c'était la ligue Hanséatique ellemême, toujours prête à venger les injures faites à ses intérêts, si grandement engagés dans les comptoirs, véritables bases de sa puissance.
Toutefois, le roi Christophe essaya encore de raviver la concurrence des Hollandais et des Anglais; mais, à partir de Chrisliern Ier, la prééminence des Hanséates se fonda, non plus seulement sur l'usage, sur l'abus, mais même sur des dispositions légales ; en effet, dans l'année même de l'assassinat d'Oluf, ce prince confirma leurs anciens avantages,
et en 1469, il interdit aux non-Hanséates de débarquer avec plus de deux vaisseaux par an à Bergen, de se porter sur d'autres points du royaume, et de vendre leur cargaison autrement qu'en gros. Cette défense fut renouvelée en 1471, et le monopole hanséatique se trouva ainsi consacré par une loi de l'État.
Les Anglais ne furent pas plus heureux que les autres; accueillis avec faveur en Norvège pendant la lutte du Danemark avec les villes vendes, ils durent céder devant les entreprises du corsaire Voët; et ils finirent par complètement s'aliéner les souverains danois par des expéditions prohibées en Islande et les actes les plus violents.
Et quoiqu'en 1489 de même qu'en 1490, le roi Jean leur ait de nouveau ouvert la Norvège et même l'Ile d'Islande, les Allemands avaient si bien su reporter tout le commerce du pays vers leur comptoir, et rattacher les navigateurs du Nord à leurs personnes, que la concurrence des insulaires demeura à peu près impuissante.
Pour reproduire plus fidèlement l'image du mouvement hanséatique à Bergen, nous allons esquisser la situation du comptoir, sa disposition intérieure et les procédés qui présidaient au commerce.
La ville située sur le rivage du golfe Bergen waag affectait, comme nous le disions, la forme d'un fer à cheval ; son côté droit s'appelait le Pont, quelquefois par dérision le Pont-aux-Poux, et son côté gauche prenait le nom d'Overstrand. C'est le côté gauche qui avait depuis les empiétements des Hanséates reçu les habitants dépossédés du Pont; même des non-Hanséates y firent par conséquent primitivement le commerce, sous la haute surveillance toutefois des Allemands , qui poursuivirent également ici leur œuvre d'envahissement.
Le Pont, qui constituait à proprement parler le comptoirr
164 DEUXIÈME PRKIODE.
s'étendait depuis le flanc du château ou Dreggen jusqu'à la porte du Pont; à cette porte venait aboutir la rue des Cordonniers , véritable faubourg du comptoir , qui allait de l'autre côté rejoindre l'Overstrand, et formait ainsi un trait d'union entre les deux villes.
Le Pont était subdivisé en cours ou jardins, répartis entre deux communes, la commune de Saint-Martin et la commune de Sainte-Marie , dont la première comprenait neuf jardins et la seconde treize ; les Hanséates s'emparèrent même plus tard, au seizième siècle, de deux églises où ils firent officier leurs propres prêtres.
Chaque cour était complètement isolée et portait une enseigne avec un nom qui lui était propre, comme « la cour de Brème, » « le Manteau, etc.; » un pont la mettait en communication avec la mer, dont la profondeur permettait aux vaisseaux de stationner à proximité ; la construction était en bois et présentait une certaine longueur, elle était formée au rez-de-chaussée par des magasins, au premier étage par les appartements des résidants (klâver), et audessus par la cuisine (schûtting).
La partie postérieure de la cour se composait inférieurement de caveaux souterrains, servant d'entrepôts aux marchandises à expédier, au-dessus desquels venait immédiatement ce qu'on appelait le grand Schûtting, grande pièce dépourvue de fenêtres latérales, et munie seulement à sa partie supérieure d'une petite ouverture, par laquelle s'échappait la fumée, et sur laquelle on abaissait une fenêtre quand le feu était éteint.
Après ce bâtiment de derrière venait enfin le Kuchengarten , que je considère comme une sorte de décharge alimentaire.
Chaque cour était habitée par quinze familles au moins, dont chacune était gouvernée par un chef de maison appelé
Husbond, qui avait sous ses ordres et sous sa juridiction les apprentis commerçants, les matelots et les jeunes garçons de salle de la famille. Les fautes des plus jeunes étaient réprimées par les verges, celles des apprentis par des amendes ou la prison.
L'été durant, chaque famille demeurait isolément et faisait ses repas à part ; tandis que depuis la Saint-Martin jusqu'au carême, toutes les familles composant une cour se réunissaient dans le grand Schutting , autour d'un feu commun et y mangeaient toutes ensemble, quoique chacune à une table séparée ; à une certaine heure de la nuit, tout le monde rentrait dans ses propres appartements.
A la tête de la factorerie entière se trouvait placé le grand conseil, composé de deux aldermans, de dix-huit membres et d'un secrétaire, qui dut être plus tard un licencié en droit.
Quand un conflit éclatait entre les différents membres d'une même famille, ou entre différentes familles, ou entre des résidants ou des voyageurs, la décision était rendue par les aldermans, et cette décision, dans des cas graves, pouvait être déférée soit au conseil, soit au sénat de Lubeck, soit aux villes vendes , soit à la diète Hanséatique ellemême.
La cour du Manteau, de la commune de Sainte-Marie, semblait être le Palais de Justice du comptoir, car elle possédait une chambre du conseil, une prison, des salles d'audience, etc.
A part les soucis de la discipline, les aldermans et les membres du conseil avaient aussi ceux de la représentation du comptoir au dehors; ils devaient veiller au maintien des prérogatives, à l'exécution fidèle des règlements de la diète, à la confection de nouveaux statuts devenus nécessaires sous l'approbation des villes , à la perception des
droits établis sur les vaisseaux qui arrivaient ou partaient, enfin à la marche régulière du commerce.
Le comptoir de Bergen comptait environ trois mille Allemands , tous voués au célibat , qui était imposé par les règlements sous les peines les plus sévères, telles que la perte des droits de cité, l'exclusion de la Hanse, voire même la peine de mort. Il fallut à tout prix éviter que des femmes, toujours trop enclines aux épanchements et à l'indiscrétion, divulguassent les plans et les secrets, desquels dépendait la réussite des entreprises maritales ; il fallut également éviter que par des mariages avec des femmes indigènes le monopole si laborieusement acquis ne tombât dans le domaine public.
On usait de la même sévérité à l'égard de ceux qui se faisaient octroyer le droit de cité dans la ville de Bergen.
Enfin il était défendu aux résidants allemands de passer la nuit ailleurs qu'au Pont, sur lequel un guet vigilant et des chiens déchaînés exerçaient une surveillance scrupuleuse1.
A part peut-être les membres du conseil et les chefs de maison qui faisaient le commerce pour leur propre compte, tous les autres colons n'étaient en règle générale et ne pouvaient même être en vertu des règlements que les facteurs des négociants hanséatiques, qui leur envoyaient les articles à placer et auxquels ils adressaient les marchandises qu'ils avaient achetées pour leur compte. Mais ils résistaient difficilement à la tentation d'un petit brocantage personnel.
La plupart de ces derniers rentraient dans leur patrie
i. M. Blanqui, dans son Histoire de l'Économie politique, affirme môme qu'aux sièges des résidences hanséatiques il était, « comme aujourd'hui à Can'.on, défendu, sous peine de mort, aux employés de visiter la partie de la ville qui appartenait aux nationaux; » mais les sources par nous consultées ne nous ont fourni la preuve ni d'une telle rigueur ni n^.ine d'une telle disposition.
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après un laps , qui était ordinairement de dix ans ; du moins cela était vrai absolument pour les apprentis ; à leur départ leur place était prise par des jeunes, qui à leur tour avaient pour successeurs des recrues nouvelles, venues des villes mêmes ; de sorte qu'il y avait là une organisation hiérarchique à la base de laquelle se trouvait le garçon de salle, qui, après avoir franchi diverses étapes, pouvait, la fortune aidant, atteindre au sommet, c'est-à-dire à la dignité d'alderman *.
Si nous passons maintenant au budget du comptoir/ nous voyons que ses revenus provenaient d'une triple source. Une première source consistait dans le Schossgeld, sorte de droit ad valorem, perçu sur tous les navires qui arrivaient au port et s'en éloignaient, ou, pour mieux dire, perçu sur les marchandises mêmes que portaient ces vaisseaux.
Ce droit, en vertu d'un statut hanséatique de 1476, était de dix witten par valeur de cinquante marcs, monnaie de Lubeck; une disposition antérieure avait soumis au payement du double droit et à une amende de cent schellings anglais quiconque tenterait de se soustraire à cet impôt indirect.
Mais la qualité du droit n'avait rien de fixe; élevé ou abaissé selon les circonstances, il pouvait même disparaître complètement, car au fond il était de nature temporaire, et destiné seulement à répondre aux besoins du moment.
En tout cas, la grande affluence de navires dans le port de Bergen faisait de ce tribut une des ressources capitales de la caisse du comptoir.
Il y avait comme seconde source de revenus l'amende, qui ne descendait guère jamais au-dessous de cent schellings
1. Les divers grades, en commençant par le plus infime, s'appelaient Stubenjunge, Bootsjunge Gesell, Meister oder Hausmiether, Achtzehner und Àldermann.
anglais pour chaque cas particulier, et qui trouvait des applications fort nombreuses dans la violation des règlements ou dans des actes de brutalité trop fréquents parmi cette colonie inculte.
Enfin, les villes qui faisaient le commerce à Bergen devaient pourvoir elles-mêmes à la location d'une cour, ainsi qu'à l'entretien et au salaire de leurs agents.
Il semblerait résulter de cette obligation des villes, que le comptoir se trouvait affranchi de toute dépense ; il n'en était rien, et ses revenus considérables trouvaient un placement aisé; ainsi, bien que les frais relatifs à chaque cour . fussent mis à la charge des villes qui l'occupaient, il restait néanmoins des frais généraux ; et, à côté de ces frais généraux, n'y avait-il pas les ambassades nombreuses du comptoir? n'y avait-il pas des armements à opposer à la piraterie? n'y avait-il pas à gagner les rois ou leurs conseillers par des largesses secrètes, par des voies détournées qui étaient assez familières aux Hanséates, malgré leur rudesse ? Et n'est-ce pas au moyen de ces ressources qu'ils ont insensiblement fait l'acquisition de la ville de Bergen tout entière?
Et puisque nous touchons à cette dernière considération, nous eussions voulu , pour le dire en passant, trouver dans les documents quelques détails sur un point qui semble avoir échappé à tous les auteurs , et qui est relatif aux rapports de ces propriétés nouvellement acquises vis-à-vis des particuliers, du comptoir et de la Hanse. Ces achats étaientils faits par des commerçants allemands isolément, ou par le comptoir lui-même, qui voulait s'agrandir? Dans le premier cas, quelle autorité le comptoir ou la Hanse conservaient-ils sur ces habitations? Ces questions nous semblent délicates et intéressantes; mais, à défaut de renseignements authentiques pour les résoudre, nous nous contenterons de les avoir soulevées jjour la première fois.
Les membres du Grand Conseil, ainsi que les aldermans, étaient investis à Bergen de toute la puissance judiciaire, exécutive et administrative ; mais leur pouvoir législatif ne s'exerçait qu'accidentellement, pour des mesures de police, ou pour des statuts réglant l'exécution des décisions fédérales, et encore leur fallait-il l'approbation de la diète.
C'est cette diète, composée des députés de toutes les villes hanséatiques, qui, en même temps qu'elle était une Cour de Justice suprême, confectionnait des lois pour la Ligue et pour ses établissements commerciaux.
Cependant, le droit de la diète était quelquefois usurpé par l'association particulière des villes vendes, qui, parce qu'elles approvisionnaient presque exclusivement le marché de Bergen, parce que les cours du comptoir n'étaient guère occupées que par leurs facteurs, et que par conséquent elles seules supportaient véritablement toutes les dépenses, se croyaient autorisées à édicter des règlements pour cette factorerie sans consulter leurs alliées.
A côté de ces trois législateurs, s'en produisit un quatrième dans les circonstances suivantes : les villes plus particulièrement adonnées au commerce avec la Norvège avaient vu se développer dans leur sein, selon l'esprit du temps, des corporations de négociants appelés les navigateurs de Bergen, qui s'étaient donné des aldermans comme toutes les autres gilds.
La corporation de Lubeck semble avoir obtenu une certaine autorité sur les autres, puisque nous voyons ses aldermans user du droit d'établir, relativement à ce commerce, quelques prescriptions, se rattachant notamment au chargement des vaisseaux dans les ports hanséatiques, à l'époque des départs, à la qualité des marchandises.
Le nombre des villes qui prenaient part au trafic était plus restreint qu'on pourrait le penser. Les villes continentales
eussent dû, pour s'y livrer, recourir à l'entremise gênante et coûteuse, c'est-à-dire aux vaisseaux des villes maritimes, et parmi ces dernières elles-mêmes, beaucoup y renonçaient, parce qu'un règlement hanséatique défendait toute communication avec Bergen aux villes qui n'y entretenaient pas de facteurs et ne contribuaient pas aux dépenses de l'établissement, et que cette condition leur semblait trop onéreuse à remplir.
Dans le même esprit restrictif, et pour combattre un trop grand encombrement de monde au comptoir, on avait imaginé des épreuves à subir par les jeunes apprentis qui briguaient leur admission; en rendant les épreuves difficiles, on détournait tout de suite de cette carrière les fils de familles opulentes pour lesquels les avantages étaient trop contre-balancés par les périls de l'initiation.
Peut-être cependant ne faudrait-il chercher la raison de cette coutume que dans la mode du temps, qui se reflétait par les mêmes bizarreries dans des institutions analogues, telles que les ordres religieux ou de chevalerie, les corporations savantes, les gilds, etc.
Et où le terrain eût-il été plus favorable que parmi cette colonie d'hommes isolés au milieu d'une population étrangère, confinés pendant tout l'hiver dans le grand Schùtting, en proie à un ennui mortel et à l'exaltation d'une imagination grossière?
D'ailleurs, il fallait bien un peu aguerrir des hommes exposés journellement aux rudes assauts de leurs irréconciliables ennemis.
Nous ne craignons pas de déplaire au lecteur sérieux en lui offrant l'analyse des trois épreuves les plus saillantes parmi le grand nombre qui étaient en usago au comptoir ; nous ne nous occupons pas en ce moment de celles que pratiquaient les cinq professions.
L'épreuve par la fumée consistait en ceci :
Les plus anciens membres du comptoir quittaient nuitamment leurs demeures, et se rendaient processionnellement dans la rue des Cordonniers pour y remplir leurs ustensiles de poils et autres substances puantes destinées à jouer le rôle principal dans cette fête. Toute la population indigène était sur pied, et leur servait d'escorte. Quelques masques, parmi lesquels on remarquait surtout un bouffon, un paysan norvégien et une campagnarde, papillonnaient autour de la foule en l'agaçant de mille façons.
Une fois de retour au comptoir, le cortège se rendait dans un grand Schiitting, et là commençait, d'après l'expression consacrée, le jeu : le récipiendaire était lié à une corde et bissé à l'unique ouverture de cette pièce, puis le feu était mis aux matériaux infects que l'on avait recueillis , et le candidat qui devait répondre aux questions qui lui étaient adressées se trouvait ainsi complètement pénétré d'émanations méphitiques. Arrivé au terme de cette torture, le patient était descendu à terre, conduit devant la cour et arrosé de six tonneaux d'eau.
L'épreuve par Veau, que l'on célébrait vers la Pentecôte, était précédée par un banquet offert aux candidats; elle consistait à les placer sur un vaisseau, à les mettre complètement à nu, et à les plonger à trois reprises différentes dans la mer, en les frappant de verges à leur réapparition. Il paraîtrait que ce jeu avait été surtout inventé pour s'assurer "du sexe des impétrants, et pour conjurer le renouvellement de la fraude, par laquelle un jour une femme serait parvenue à se faire admettre dans la société.
Quelque peu de temps après, le comptoir procédait à une troisième épreuve dite « des verges, » la plus rude de toutes, et à laquelle il fallait que les apprentis se soumissent à plusieurs reprises.
Pendant le jour qui précédait la cérémonie, ceux-ci se rendaient dans des canots aux plus prochaines broussailles, en détachaient des branches tendres, et ne rentraient pas à l'établissement avant la nuit. Cet intervalle avait été mis à profit par les maîtres et apprentis demeurés au comptoir, pour organiser dans le Schatting ce que l'on appelait le paradis, lequel consistait dans des draperies tapissant un des coins de cette salle mystérieuse, et portant les signes caractéristiques des différentes cours. Plus loin, et à côté du banc où devait s'accomplir le sacrifice, gisait un faisceau de verges dont le maniement était confié aux bras les plus musculeux. Ceux qui avaient fait partie de l'expédition de la journée déposaient leurs branches dans le Schùtting, et allaient puiser dans le sommeil les forces nécessaires pour l'épreuve du lendemain.
Le lendemain était inauguré par une promenade solennelle, sous le roulement du tambour, à un jardin situé en dehors de la porte du Pont; la marche était ouverte par les deux plus jeunes maîtres de maison, qui étaient les organisateurs de la fête, et portaient de riches manteaux noirs avec i'épée au côté. Les masques que nous signalions déjà à l'occasion du premier jeu remplissaient également ici leur rôle divertissant.
Pour le retour, qui s'accomplissait avec le même cérémonial, chacun s'était muni d'une branche verdoyante; on allait recevoir un verre de vin au sellier, et puis les différentes familles, composées comme nous savons, rentraient dans leurs cours respectives. Elles se réunissaient ensuite dans le Schatting pour entendre l'allocution adressée par un des chefs les plus âgés aux jeunes héros du jour. Il leur recommandait Tordre, la diligence et la fidélité, et les prémunissait contre l'ivrognerie et la mutinerie, qui leur feraient perdre le mérite de l'épreuve; enfin il mettait en demeure
de se retirer les timides qui ne se sentiraient pas le courage d'affronter le péril.
Les aspirants protestaient contre ce doute offensant et ne réclamaient autre chose que la miséricorde des exécuteurs.
A l'heure de midi, grand repas, dont ces mêmes aspirants faisaient les honneurs, tandis que des bouffons réjouissaient les convives par leurs chansons, leurs vers et leurs incongruités.
A l'issue du festin une rixe s'engageait entre deux personnages, dont l'un figurait un valet et l'autre son maître; celui qui finalement était reconnu l'auteur de la dispute était dirigé sur le Paradis, et le premier y subissait le traitement à l'ordre du jour.
Pendant ce temps les apprentis avaient à leur tour reçu une collation, où les liquides ne leur avaient pas été ménagés, afin que la personnalité des bourreaux pût d'autant mieux se soustraire à leur vue et à leurs souvenirs.
A peine le supplice du personnage bouffon était terminé, que celui-ci allait quérir une à une les victimes plus ou moins avinées, et les conduisait au banc fatal, où des Camarades les tenaient étendues, et où la fustigation s'effectuait avec accompagnement de cymbale, tandis qu'un tambour, battu au dehors, devait étouffer les gémissements.
La cymbale, en s'arrêtant, mettait un terme à l'exécution, dont la rigueur inspira un jour à un jeune homme devenu célèbre, Hufanus, l'heureuse idée d'envoyer sa chemise ensanglantée à sa mère, et de se faire rendre par elle aux études, qui devaient le conduire à la gloire.
Une fois l'épreuve subie par tous, Arlequin prononçait un discours où il engageait à la conservation de cet usage, comme intéressant l'éclat et la prospérité du comptoir; enfin toute cette cérémonie se terminait par un nouveau régal, dont les apprentis flagellés devaient encore faire les hon-
neurs; et si par excès de fatigue ou de souffrance ils se laissaient choir sur des sièges, on leur faisait faire le lendemain des plongeons non moins récréatifs pour le public.
Quant aux cordonniers, ou pour mieux dire aux artisans des cinq professions, leurs jeux étaient plus barbares encore, et coûtaient même quelquefois la vie à ceux qui les affrontaient.
11 y avait entre autres le Stavelspiel, par suite duquel le futur sociétaire était plongé dans une fosse de six à neuf pieds de profondeur, et remplie de chaux, de poils et de boue, dont il devait s'abstenir de se tirer pendant un certain temps, sous peine d'être atteint par les pierres qu'on lui lançait de toutes parts.
, Un autre jeu, le Preckespiel, d'apparence moins grossière, et que l'on fêtait le dimanche de Pâques, auquel jour les ouvriers allemands se rendaient au cimetière Sainte- Marguerite, consistait pour l'un d'eux à grimper sur un des arbres les plus élevés de ce cimetière, du haut duquel il divulguait les noms des femmes et des filles mal famées de la ville, et narrait indiscrètement leurs faiblesses et leurs intrigues les plus récentes.
Ces ouvriers avaient leurs usages et leurs règlements propres et formaient une corporation d'autant plus distincte des autres résidants, que ceux-ci, appartenant à la classe marchande, affectaient de les tenir à distance et de les traiter avec une certaine hauteur; toutefois la nationalité et les dangers communs avaient favorisé la fusion, qui était devenue très-intime avec le temps, et assurait au comptoir dans ces habitants du faubourg des partisans redoutables.
Comme ils vivaient également sous la loi du célibat, leur moralité laissait tout autant à désirer que celle des comptoristes, et la ressemblance était au moins frappante en ce
point que depuis l'alderman jusqu'au plus infime artisan, tout le monde entretenait une maîtresse.
Voilà ce qu'était la factorerie de Bergen; voyons quel rôle elle jouait dans les relations entre Hanséates et Norvégiens, et quel était en général le mode, la marche et la nature de ces relations.
Nous avons signalé déjà la formation, dans le sein de plusieurs villes, de sociétés se livrant plus particulièrement au commerce avec la Norvège, comme il y en avait d'autres établies en vue de la Scanie, de la Russie, de l'Angleterre ou de la Flandre.
Les sociétés des navigateurs de Bergen (Bergenfahrer) étaient comme toutes les autres organisées en véritables corporations, ayant des aldermans à leur tête, et cependant il faudrait se garder d'en conclure à une complète communauté d'intérêts entre les sociétaires; tout au contraire, chacun d'eux travaillait pour son propre compte, avec ses ressources personnelles, à ses risques et périls, par lui-même ou des mandataires de son choix; et rien ne leur était plus étranger que ces savantes combinaisons modernes, qui réunissent toutes les bourses en une seule, confisquent toutes les volontés au profit d'une volonté unique, et qui offrent ainsi le péril à côté de la puissance. Ils ne connaissaient donc ni le capital social, ni même les vaisseaux de compagnie; sans doute le même navire recevait quelquefois les cargaisons de divers propriétaires, mais il n'en appartenait pas moins pour cela à tel particulier, qui l'avait donné en location à un ou plusieurs affréteurs pour un voyage déterminé.
La raison d'être de ces corporations doit donc être cherchée uniquement dans la nécessité de faire face à quelques dépenses obligatoires pour tous, et se rattachant à l'usage de la factorerie, comme, par exemple, à la location de quelques appartements ou même d'une cour tout entière, qui
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étaient alors affectés aux besoins de tous les contribuables.
Mais on comprend aussi que les navigateurs de Bergen, en possession exclusive du commerce avec la Norvège, fussent amenés, par la force même des choses, par leur intérêt et par leur responsabilité, à exercer une certaine surveillance sur ce trafic, à s'arroger, en ce qui concernait les détails, un certain pouvoir réglementaire, qui s'imposait à tous les participants avec la même force que celui de la Diète hanséatique elle-même; et c'est ce qui explique et justifie les dispositions émanées des aldermans des diverses corporations, notamment des aldermans de la corporation de Lubeck, laquelle, comme cette cité elle-même, semble avoir pris insensiblement le pas sur ses sœurs.
Et maintenant, sur quel point de la Norvège ces navigateurs allemands dirigeaient-ils leurs vaisseaux? Dès les premiers temps déjà, ce royaume leur était devenu accessible dans toutes ses parties; mais, par suite d'un concours d'intérêts nombreux et identiques, ils restreignirent volontairement leur droit, comme le prouvent plusieurs règlements . banséatiques qui se placent dans notre période actuelle, et qui interdirent aux villes confédérées la fréquentation des provinces septentrionales de la Norvège, ainsi que des îles de Schetland, de Faroër et d'Islande.
Ces prohibitions n'avaient qu'un but : concentrer tout le commerce dans la ville de Bergen, car c'est à peine si la Ligue autorisait ses membres à mouiller dans quelques autres ports méridionaux tels que Drontheim, par exemple.
Nous avons indiqué, au commencement de ce chapitre, les raisons matérielles et économiques qui avaient décidé la préférence des Hanséates pour Bergen; mais, si cette ville est devenue avec le temps un lieu d'entrepôt obligatoire, ce n'est pas tant en raison de sa situation ou de ses avantages particuliers, qu'en raison d'une politique marchande,
qui poursuivait ses tendances quand même, et qui les aurait fait triompher ailleurs, si Bergen n'avait fixé son choix.
Or, les tendances de la Ligue nécessitaient un seul et même lieu d'arrivée et de départ pour ses vaisseaux; par là elle favorisait la perception régulière du Schossgeld, consacré aux besoins impérieux du comptoir, dont la conservation intéressait à un si haut degré le bien-être et l'existence même de la Hanse; d'autre part, si les Hanséates avaient pu user de la latitude de visiter indistinctement tous les ports septentrionaux de la Norvège, les hommes du Nord, qui, depuis l'appauvrissement des anciens habitants de Bergen, avaient entrepris un commerce actif et presque complètement perdu leur indépendance au profit des comptoristes, se seraient cramponnés aux avantages que la rivalité leur aurait procurés chez eux, et se seraient soustraits aux conditions ruineuses ainsi qu'aux supercheries du marché forcé de Bergen.
Enfin, il importait, dans l'intérêt du commerce des Hanséates, qu'un contrôle efficace put être exercé tant sur les articles d'importation que d'exportation, afin que les réclamations et griefs de leurs commettants, en Norvège comme à l'extérieur, reçussent aussi pleine satisfaction que possible.
Mais la Ligue et le comptoir n'étaient pas les seuls à trouver leur compte à cette concentration du mouvement commercial; nous avons déjà révélé l'intérêt qu'elle présentait pour le fisc des souverains territoriaux, auxquels autrement une grande partie de leurs revenus, consistant en droits de douane, aurait échappé dans l'impuissance où ils se seraient trouvés de parsemer les côtes immenses de la Norvège d'agents douaniers préposés à la perception de ces droits.
Il n'y avait pas jusqu'aux marchands ou navigateurs du Nord (Nordlandsfahrer) qui, à un certain point de vue au moins ne se félicitassent d'un régime, grâce auquel ils trouvaient à Bergeu un marché constamment approvisionné, et pouvaient réaliser des bénéfices sur les transports et la vente des marchandises achetées par eux à Bergen ou dans leurs propres provinces.
Tout conspirait donc pour assurer à la ville de Bergeu ce monopole, dont la ligue llanséatique était si avide ; parmi les villes qui en recueillirent surtout les fruits, il faut ranger en première ligne Lubeck, Hambourg, AVismar, Hoslock, Stralsund et Brème; et, en seconde ligne, les villes hollandaises de Campen, Deventer et Emden; si d'autres cités de la Baltique et de la mer du Nord ont, comme il est probable, participé directement à ce commerce, leurs noms ne nous sont cependant pas parvenus.
Quant aux articles importés en Norvège par les Hanséates, ils étaient de provenance diverse. Le sol en général peu productif de ce pays ne lui permettait pas de suffire complètement aux premiers besoins des regnicoles; or, qui aurait mieux pu répondre aux appels de substances alimentaires que les villes hanséatiques, qui, par leur voisinage, supportaient pour des denrées aussi lourdes de moindres frais de transport, et qui possédaient dans le Sund, dans les Belts et sur le continent norvégien lui-même, des privilèges de douane fort considérables.
Parmi les substances de cette catégorie importées par ces villes, l'on remarque notamment de la bière, de la farine, du blé, du malt, de l'hydromel, produits de provenance et de fabrication allemandes, et même souvent hanséatiques.
En règle générale, ces cargaisons étaient échangées par
l'intermédiaire des navigateurs du Nord contre des articles d'origine norvégienne, et la jalousie, à l'endroit des bénéfices à réaliser dans ces opérations, allait si loin entre les membres mômes de la Ligue, que, d'une part, il fut défendu aux marchands hollandais de la société d'acheter au comptant les marchandises de la Norvège, et que, d'autre part, il leur fut enjoint, pour le cas où ils affréteraient leurs navires dans des ports hanséatiques autres que les leurs propres, de débarquer dans ces mêmes ports avec le chargement qu'ils auraient opéré dans ce royaume.
L'importation en Norvège portait aussi sur d'autres articles de plus grande valeur, tels que des toiles et de fines étoffes en laine de fabrique anglaise ou flamande, et plus souvent encore de grossières étoffes et toiles allemandes dont le prix était plus abordable.
Il faut y ajouter du sel, du gruau, de la cire de Russie et les épices orientales qui étaient principalement introduites par les villes du Zuydersée.
Enfin , comme les contrées méridionales de la Norvège se trouvaient plus avancées en civilisation que le Nord , on y portait des objets plus précieux, des monnaies d'or et d'argent, des ustensiles d'étain, du velours, de la soie, de la mercerie, des épices et des aromates dont la vente se faisait probablement quelquefois au comptant.
La Norvège, de son côté, fournissait aux Hanséates soit pour leur usage personnel, soit pour les besoins de leurs différents eutrepôts, des poissons de diverses espèces, notamment de la morue, des graisses, du beurre, des huiles de poissons, des viandes salées et fumées, des résines, de la cendre, des planches, des poutres, des mâts, des peaux et des fourrures.
Quand les opérations du commerce pouvaient se terminer en peu de temps, Ijes marchands des villes confédérées se
rendaient eux-mêmes à Bergen ou y envoyaient leurs commis; si elles menaçaient de devoir traîner en longueur, ils les confiaient à leurs facteurs établis au comptoir de cette ville. Il était défendu aux Hanséates, sous une amende de 100 schellings anglais, de s'adresser à d'autres facteurs qu'à ceux du comptoir, qui devaient être les uniques intermédiaires. L'introduction sous pavillon hanséatique de marchandises appartenant à des propriétaires étrangers était également interdite comme attentatoire aux privilèges exclusifs de la Hanse. Défense était faite en outre d'acheter des biens chavirés ou volés, ou de vendre des marchandises avariées.
La Diète hanséatique, qui s'assembla à Brème en 1476, s'appliqua d'abord à régler le différend qui avait éclaté entre la Ligue et les Hanséates hollandais lors de la guerre contre le roi Éric de Danemark, et qui avait déterminé une rupture avec cette fraction de la Hanse; elle édicta ensuite plusieurs dispositions, dont une imposait à tout acquéreur ou vendeur d'un immeuble situé à Bergen, l'obligation de donner avis du contrat à l'alderman , et d'en faire mention sur leurs livres, afin sans doute que des étrangers ne pussent pas envahir ces propriétés; dont une autre permettait d'élire l'alderman parmi tous les marchands hanséatiques indistinctement, quelle que fût leur origine, et recommandait à ce magistrat de veiller avec la même sollicitude aux intérêts des Osterlings et des Hollandais.
Enfin, un recez de 1494 prohiba à nouveau la fréquentation du Nord, astreignit les villes hollandaises au payement du Schossgeld aussi bien que les autres, et prit quelques mesures dans l'intérêt du commerce des poissons.
Voilà les détails que nous avons pu recueillir sur le comptoir de Bergen et sur le commerce dont il était le centre ; insuffisants à quelques égards, ils sont plus complets cepen-
dant que ceux que nous possédons sur les autres établissements, et en tout cas les lacunes ne doivent être imputées qu'aux sources qui font la base de notre étude , mais dont bous avons voulu épargner la fatigue ainsi que l'obscurité à nos lecteurs.