CHAPITRE PREMIER
Nous avons essayé précédemment de signaler l'intérêt énorme des Hanséates à l'empire de la Baltique, qui, par les richesses qu'il leur assurait, formait la condition essentielle de leur indépendance, de leur prospérité et de leur grandeur.
Aussi nul sacrifice ne parut-il trop grand aux intéressés pour y atteindre; et, à force de luttes ardentes, de privilèges conquis et d'établissements commerciaux, ils étaient parvevenus, vers le déclin de la première période, à se rendre plus ou moins exclusivement les maîtres des relations mercantiles entre les deux extrémités orientale et occidentale de l'Europe.
Il en résulta que les pays situés au nord-est laissèrent languir leur commerce actif, que les villes maritimes s'emparèrent de la navigation, et que la Ligue, pour perpétuer ces avantages, travailla ambitieusement à exclure de la Baltique et les marchands et les navires de l'Occident.
Cette politique si simple comme conception, mais radicale, égoïste et violente dans ses fins, devait forcément rencontrer la résistance des intérêts lésés.
Parmi les ennemis de la confédération, le plus redoutable au nord, était toujours le Danemark, surtout depuis les changements notables qui s'y étaient opérés.
A la mort de Waldemar III 9 son petit-fils mineur Olav,
né du mariage de sa fille avec le roi Haquin de Norvège, était monté sur le trône du Danemark et avait été placé sous la régence de sa mère Marguerite.
Les difficultés qui entourèrent cet avènement furent exploitées par les Hanséates, en faveur desquels on ratifia les privilèges obtenus par contrainte du roi précédent, notamment la possession de châteaux situés dans la Scanie et qui leur avaient été engagés pour quinze ans. En revanche, ils renonçaient à s'immiscer désormais, comme le traité de 1370 leur en donnait le droit , dans les élections relatives au trône.
Mais bientôt, en 1380,01av hérita de la couronne paternelle de la Norvège, et rentra, en 1385, en possession des châteaux de la Scanie. Il mourut peu de temps après, et sa double souveraineté passa de par la volonté des deux peuples à la régente Marguerite, qui y joignit plus tard encore (1397, Union de Calmar) la couronne de Suède après l'avoir enlevée au prince Albert de Mecklembourg. De plus, ce dernier tomba avec son fils au pouvoir de la reine, dont l'autorité et la puissance tous les jours grandissantes devinrent une menace, un épouvantail pour les villes confédérées.
Toutefois Marguerite, qui joignait à une grande habileté une grande modération, eut assez de tact pour ne pas rompre ouvertement avec les Hanséates; et il intervint, en 1395, un traité en vertu duquel la reine rendait la liberté à l'ex-roi Albert et à son fils, à condition par les villes de lui livrer à nouveau ces princes, si mieux elles n'aimaient lui payer avant le laps de trois ans une somme de 60,000 marcs d'argent, ou lui abandonner la ville et la forteresse de Stockholm; et c'est pour ce dernier parti qu'on opta.
De plus, un diplôme royal de 1398 maintint les Hanséates dans leurs anciens privilèges, sans excepter les villes
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de Wismar et de Rostoek, qui cependant avaient été les alliées les plus dévouées d'Albert.
Les relations amicales n'allèrent pas cependant jusqu'à éloigner tout nuage; tantôt les Hanséatesse plaignaient des prévôts danois en Scanie, ou de l'application trop peu restreinte du droit de naufrage; tantôt on s'élevait de part et d'autre contre les pirates de chacune des parties.
Il est vrai qu'à cette époque la mer était infestée de ces brigands, parmi lesquels se signalèrent surtout les Vitaliens, devenus si fameux par la suite, mais dont nous ne voulons indiquer ici que l'origine.
Quand éclata la guerre entre le roi de Suède et la reine Marguerite, celle-ci mit le siège autour de Stockholm ; des corsaires furent alors chargés par les Suédois et leurs alliés d'aller ravitailler cette ville ainsi que Wisby, et c'est à cette mission qu'ils durent le nom de Victualiens ou de Vitaliens. Malheureusement ils survécurent aux nécessités qui leur avaient donné vie; la paix était depuis longtemps rétablie, qu'ils parcouraient encore la mer dans un but de spoliation, exerçant leur coupable industrie jusque contre leurs nationaux ; il fallut de longues années d'efforts réunis pour effacer cette combinaison passagère, et voilà pourquoi les mauvais moyens ne devraient jamais être employés même à un but légitime.
Néanmoins, malgré toutes ces causes de dissension, de nouvelles luttes n'ensanglantèrent plus ces parages, et des accords amiables les faisaient disparaître à mesure qu'elles se produisaient. Mais le danger restait le même, et la ruine de la Ligue n'eût pas même fait question, si Marguerite avait pu léguer son vaste empire à des successeurs de son mérite ; tout au contraire, déjà son héritier immédiat et fils adoptif Éric, dont elle avait cependant fait choix elle-même, ainsi que les princes qui le suivirent demeurèrent beaucoup
au-dessous de leur illustre devancière; et à cette incapacité vinrent se joindre les antipathies nationales, qui menaçaient à tout propos de rompre l'union; la Suède, notamment, supportait impatiemment le joug danois, et ne résistait pas toujours à la satisfaction de se placer sous des rois ou régents de son choix; la Norvège elle-même ne ménageait pas ses murmures, ni les vassaux, tels que les ducs de Schleswig, des soulèvements.
Toutes ces circonstances n'échappèrent pas, comme on s'en doute bien, à l'attention inquiète des Hanséates, qui, sous prétexte de tendre une main secourable à des opprimés, luttaient, en définitive, pour leur liberté propre, pour leur existence menacée, pour le maintien de leurs prérogatives.
Le Schleswig nous offre, à cet égard, un exemple remarquable. La couronne du Danemark avait, de tout temps, revendiqué la suzeraineté de cette province, contre les ducs du Holstein, qui la détenaient. Mais il importait aux villes allemandes de n'avoir pas cette redoutable puissance à leur porte.
Cependant Marguerite avait, non sans bonheur, manœuvré contre les seigneurs de Schleswig, ses prétendus vassaux; seulement, en léguant l'empire à son fils, elle ne lui transmit pas sa riche organisation, ni les mêmes chances de succès.
Néanmoins, les premières armes de ce monarque ne furent pas malheureuses, puisqu'il conquit une grande partie du duché litigieux; l'empereur Sigismond se déclara même pour lui; mais l'appui du prétendu chef de la chrétienté ne valait pas celui des villes maritimes.
Parmi celles-ci, Hambourg, précédant ses sœurs dans le seul parti qui fût rationnel et conforme aux intérêts hanséatiques, avait, dès 1417, pris fait et cause pour le Holstein;
tandis qu'à la même époque, la ville de Lubeck, sous l'inspiration d'un conseil municipal qui, précédemment expulsé par les bourgeois, venait d'être réintégré dans ses fonctions, grâce au secours d'Éric, concluait avec ce dernier, au nom et pour le compte des villes vendes, une ligue offensive et défensive.
Toutefois, comme le sentiment de la reconnaissance ne tarda pas à se refroidir chez les magistrats de Lubeck, revenus à des errements plus patriotiques, et comme des croisières du Holstein et de Hambourg, parmi lesquelles se trouvaient sans doute d'autres navigateurs hanséatiques, faisaient éprouver des pertes sensibles au roi, celui-ci menaça la pêche aux harengs des Allemands, en Scanie, et s'appliqua à y favoriser les Hollandais à leur détriment.
Ces représailles en amenèrent d'autres : les quatre villes les plus importantes du voisinage, à savoir : Hambourg, Lubeck, Wismar et Rostock, réunirent leurs forces, repoussèrent un coup de main du roi sur la Scanie, s'emparèrent des vaisseaux hollandais qui se trouvaient dans cette province et dont le roi comptait se servir, et finalement ravagèrent les îles danoises ainsi que les côtes de Jutland.
Et pour que la guerre avec Éric produisît des résultats plus efficaces encore, des recez décrétés dans les diètes de Lubeck et de Rostock en 1422, interdirent tout rapport avec les Scandinaves sous peine de mort et de confiscation, et invitèrent les autres villes à se joindre à la Ligue déjà organisée.
Mais l'entremise d'un légat impérial, le duc de Silésie, prévint de nouveaux conflits par la conclusion de la paix, et même d'une alliance entre le roi et les villes (1423).
Paix et alliance bien éphémères! Car la possession toujours disputée du Schleswig raviva le dissentiment, et dès 1426 les villes de Lubeck, Rostock , Wismar, Stralsund
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et Lunebourg envoyèrent au roi une déclaration de guerre que suivirent neuf années de démêlés, auxquels Hambourg prit également part dans l'intérêt du Holstein.
Certes, l'enjeu de la lutte était considérable pour la Ligue Hanséatique, car il y allait indubitablement de son monopole
dans les royaumes unis et par conséquent de la prédominance commerciale allemande en général, et néanmoins les villes vendes qui viennent d'être citées demeurèrent sans secours, réduites à leurs propres forces, soit que leurs alliées naturelles ne se crussent pas, en raison de leur plus grand éloignement, directement intéressées dans la question, soit que la jalousie les retînt, et trahît ainsi le côté vulnérable de l'association, dont la ruine, pour avoir été ajournée à ce moment par des circonstances exceptionnellement favorables, devait fatalement arriver à la suite de calculs aussi mesquins et aussi égoïstes.
Il a été même impossible de trouver la trace d'un Pfundzoli ou droit de douane, dont la Hanse aurait frappé toutes les villes de la confédération, pour servir de contribution de guerre.
Les localités avoisinant la mer du Nord, à l'exception de Hambourg, montrèrent également peu d'empressement; quant à la ville de Brème en particulier, elle était, il est vrai, en proie à des désordres intestins qui l'absorbaient ; seulement, son indifférence pour les intérêts généraux ne s'est jamais démentie.
Les villes hollandaises comptaient même profiter de cette guerre et attirer vers elles seules le vaste commerce de la Ligue; les Livoniens firent des promesses d'argent qu'ils ne réalisèrent peut-être même pas; le grand maître de l'ordre Teutonique s'efforça vainement de rétablir la paix, ou au moins de protéger les neutres ; les villes de Greifswald et d'Anclam refusèrent de se balire contre un prince dans les
veioes duquel coulait du sang allemand; heureusement la maladresse d'Éric , qui ne savait pas tirer parti de ses grandes ressources, et l'énergie des comtes du Holstein, préservèrent la Ligue d'un malheur que l'état des choses rendait presque inévitable.
La guerre fut conduite avec des chances diverses : une première flotte hanséatique qui, au mois de juin de l'année 1429 était allée à la rencontre d'un convoi de trente vaisseaux marchands pour le couvrir, fut complètement défaite dans le Sund; une autre flotte équipée Tannée suivante, comptant deux cent cinquante navires, et montée par i 3 000 hommes environ, se contenta de ravager les côtes de l'ennemi; un hardi corsaire de Wismar, appelé Yoët, tenta deux coups de main heureux contre la ville de Bergen en Norvège, où les Anglais étaient favorisés aux dépens des Allemands, et qu'il mit à sac et à sang.
Mais toutes ces expéditions et d'autres encore anéantissaient le commerce des villes, leur imposaient des sacrifices notables, permettaient à leurs rivaux anglais et hollandais de s'acclimater en Norvège et dans la Baltique, et ne conduisaient cependant pas au buttant désiré de la destruction de la flotte danoise et de la suprématie du Holstein sur le Schleswig.
Après bien des armistices, des traités séparés, des négociations rompues, la paix fut enfin conclue en 1435 entre toutes les parties militantes, et elle eût peut-être été différée encore sans le soulèvement des Suédois, qui, sous le commandement du brave Engelbrechtson , revendiquèrent leur indépendance.
En vertu du traité, la plus grande partie du Schleswig restait au comte du Holstein sa vie durant, et, pendant les vingt ans qui suivraient sa mort, à ses héritiers; après lequel temps, il serait loisible à la couronne de Danemark de faire
valoir ses prétentions sur cette province. Les villes rentraient dans la jouissance de leurs anciens privilèges, mais devaient s'abstenir de toute communication avec la Suède jusqu'à ce que ce royaume fût réconcilié avec Éric.
Quelque temps après, et très-probablement sous l'influence occulte de Lubeck , ce prince fut dépouillé de la couronne par les États du Danemark, et se retira avec une concubine dans l'île de Gothland, où il termina ses jours dans l'exercice de la piraterie.
Les mêmes États lui choisirent pour successeur le comte palatin Christophe, son plus proche parent, qui se fit successivement rendre hommage par les trois royaumes de l'union.
Ce monarque, aussi contraire que son prédécesseur aux Hanséates, dont la puissance redoutable venait de se révéler à nouveau, s'appliqua dès son avènement et jusqu'à sa fin à les affaiblir; il commença même par leur refuser la confirmation de leurs privilèges, ou du moins il la subordonna à l'exhibition des originaux des diplômes, s'inspirant pour cette exigence d'une malice assez usuelle à cette époque ; mais les Hanséates, redoutant sans doute un examen trop attentif, qui aurait peut-être démêlé quelque discordance entre les privilèges concédés dans les textes et les privilèges acquis dans la pratique des affaires , résistaient toujours, ajournaient la remise de ces documents, qu'ils craignaient, disaient-ils, de confier à la mer.
Christophe recourut alors à la vexation en usage qui consistait à encourager les entreprises rivales des marchands de la Hollande et de la Zélande ; mais, comme ces derniers se liguèrent avec Éric et tentèrent de replacer ce prince sur le trône, il s'adjoignit les Hanséates pour combattre son adversaire et donner la chasse aux pirates.
Mais il ne larda pas à se réconcilier avec les Hollandais,
auxquels il concéda même des avantages commerciaux en Norvège, tandis que les Hanséates eurent la pjus grande peine d'obtenir, en 1441, 1444, 1445, la confirmation de leurs franchises.
Le roi poursuivait en silence ses projets contre la Ligue; mais un coup de main qu'il tenta contre Lubeck avec des précautions infinies, vint échouer contre la vigilance des habitants.
Sous l'empire de cet insuccès, il s'en prit aux navigateurs allemands et défendit à ses sujets la fréquentation des ports hanséatiques; la mort le surprit au milieu de ses hostiles combinaisons.
Son successeur, Christiern Ier d'Oldenbourg, se montra moins farouche à cause des difficultés que lui suscita Charles Knudson, le nouvel élu des Suédois ; et, pour s'attacher les Hanséates, dont l'intervention en faveur de l'un ou l'autre parti était en général décisive, il leur continua leurs privilèges, de telle façon que la position qu'ils occupaient à Bergen se transforma en un véritable monopole, devant lequel tous les autres étrangers durent battre en retraite.
Le roi Jean dut bon gré mal gré suivre ostensiblement la politique conciliante de son père et prédécesseur; mais, quoiqu'il ne survînt plus de luttes ouvertes, et qu'en somme la Hanse restât à la tête du commerce du Nord, elle dut subir cependant de temps à autre les déprédations des pirates, secrètement encouragés en haut lieu, ou l'élévation des tarifs de douane, ou la concurrence des marchands forains.
Cette concurrence était surtout active de la part des Anglais et des Hollandais.
On se rappelle que, dès les premiers temps de la Ligue, les villes les plus importantes des Pays-Bas allemands se trouvaient avec elle dans des liens plus ou moins étroits ,
partageant les entreprises communes, profitant des avantages communs, ayant, par exemple, leur pied-à-terre propre à Bergen et en Scanie.
Malheureusement les rapports réciproques ne furent peutêtre jamais suffisamment déterminés, et, en fait, il se peut qu'à l'origine l'ambition de ces villes encore naissantes ne se soit étendue que jusqu'aux rivages de la mer du Nord et aux pays de l'Occident, tandis qu'avec la survenance des forces et des richesses, il est certain que leurs regards se sont portés vers la Baltique avec le désir de s'y affranchir de l'entremise de leurs sœurs, malgré l'intérêt évidemment opposé de ces dernières.
Quand éclata la guerre entre la Ligue et les royaumes unis sous le sceptre d'Éric , l'occasion de réaliser ce désir parut excellente au moins au prix d'une trahison; et, délaissant leur ancienne cause, les villes naguère hanséatiques des Pays-Bas revendiquèrent pour elles les droits des neutres, qui leur permissent d'accaparer le commerce avec les pays Scandinaves.
Cette perfidie amena une rupture et criait vengeance; dès que la paix fut rétablie , les Hanséates exercèrent des représailles contre les vaisseaux hollandais; le levain de la jalousie fermentait dans tous les cœurs; malgré l'utilité d'une entente cordiale, qui eût permis aux partis divisés de tenir tête à tous leurs ennemis, la scission devint de plus en plus profonde et irrémédiable.
Les Hollandais ripostèrent par d'autres représailles, en s'emparant, en 1438, de vingt-deux vaisseaux prussiens et livoniens, revenant d'Espagne avec une cargaison de sel, et ils s'interdirent toute communication avec les villes vendes, qui, de leur côté, décrétèrent une mesure semblable.
Grâce cependant aux efforts du roi Christophe de Danemark, il s'établit en 1441, à Copenhague, un rapproche-
ment entre les partis, par suite duquel les villes de Lubeck, Hambourg, Rostock, Stralsund, Wismar et Lunebourg d'une part, et les villes de Hollande, de Zélande et de la Frise occidentale d'autre part, se promettaient toute sécurité pour les visites qu'elles pourraient se faire réciproquement.
Mais, ce qui est certain, c'est que désormais les dissidents ne rentrèrent plus dans le sein de la confédération; car, à partir de cette époque, nous les voyons solliciter et obtenir des privilèges séparés et personnels chez les souverains du Nord, qui, après tout, devaient être bien aises d'ébranler par la concurrence le monopole écrasant des Hanséates.
Loin de se réunir à nouveau, les partis ne respectèrent pas même toujours l'armistice de 1441, qu'ils renouvelèrent cependant à plusieurs reprises; la Ligue exclut les traîtres de la participation aux anciens privilèges ; différents règlements leur refusèrent l'accès du comptoir hanséatique et s'opposèrent à ce qu'ils fussent instruits dans la langue russe en Livonie, à ce que leurs draps fussent vendus dans les villes confédérées, à ce que leurs vaisseaux servissent à des chargements hanséatiques.
Mais à toutes les causes existantes de désaccord s'en joignit une autre qui ne contribua pas pour peu à rendre le schisme mercantile définitif. Cette dernière cause tenait à l'agrandissement des ducs de Bourgogne, qui avaient fini par acquérir successivement presque toutes les provinces des Pays-Bas et par les détacher de l'Empire; et bien que, jusque vers la fin du seizième siècle, quelques villes du Nord demeurassent des membres effectifs de la Ligue , ces villes étaient en général les plus insignifiantes et offraient en cas de besoin des secours peu efficaces, tandis que d'autres cités septentrionales, telles que Rotterdam, Dordrecht, Amsterdam, déjà puissantes par leurs richesses, essayaient
de voler de leurs propres ailes, restèrent irrévocablement détachées de la Ligue et préludèrent à cette immense fortune qui leur était réservée pour des temps postérieurs.
Il n'y eut pas jusqu'aux villes hollandaises dévouées qui n'exigeassent un traitement, des ménagements particuliers, en raison de leur soumission au moins lointaine à la politique bourguignonne.
Toutefois, grâce à la désunion des royaumes septentrionaux, où leur voisinage leur rendait le commerce et la haute main si faciles, grâce aussi à leurs comptoirs de Bergen et deNovogorod, auxquels correspondaient les privilèges obtenus à Londres, à Bruges ou ailleurs, et tenacement défendus par eux jusqu'à la fin de cette période, les Hanséates, par lesquels nous entendons ici les villes maritimes éparpillées entre le Weser et le Narowa, purent longtemps encore exclure ou au moins primer tous leurs rivaux, soit dans la Baltique, soit en Norvège, et cet ascendant leur semblait même assuré, tant qu'unis eux-mêmes ils se trouveraient en face de contrées souffrant de commotions intérieures et oublieuses de tout commerce indépendant.
Mais l'Angleterre faisait, comme nous l'annoncions, courir à leur monopole des dangers non moins sérieux que la Hollande; autant durant la première période elle avait docilement subi l'entremise hanséatique soit pour l'importation, soit pour l'exportation, autant elle témoignait maintenant d'impatience à la répudier. Il est vrai que ses capitaux s'étaient accrus, que sa marine avait grandi, que son industrie s'était perfectionnée et que, par exemple, ses étoffes de laine, inférieures autrefois en qualité à celles qui se fabriquaient dans les Pays-Bas, avaient fini par soutenir la lutte et par obtenir les suffrages des consommateurs du Nord. Dès lors pourquoi ne pas secouer le joug des capitaux et des navires étrangers? Les marchant adventurers ne mon-
traient-ils pas le chemin de l'émancipation commerciale? Ce raisonnement était légitime et ce qui devait le fortifier, c'étaient les déchirements naissants dans le sein même de la Ligue, après que les dissensions des autres eurent si souvent tourné à son propre profit.
C'est ainsi que les grands maîtres de l'ordre Teutonique et de l'ordre des Porte-Glaives, comptant sur une plus grande concurrence pour enrichir leur trésor , pour diminuer les prix des marchandises étrangères et pour opérer un échange plus rapide des produits de la Pologne, de la Lithuanie et de la Russie, favorisèrent le débarquement et le commerce immédiat des Anglais en Prusse et en Livonie.
Le commerce des insulaires avec le'4 Danemark et la Norvège, ainsi que leur participation à la pèche du hareng en Scanie, n'atteignirent cependant pas encore dans cette période une bien grande importance.
Au commencement déjà du quinzième siècle, les rois anglais conférèrent le droit à leurs sujets commerçants d'élire pendant leur séjour en Suède, en Norvège, dans le Danemark, en Prusse ou dans les villes hanséatiques, un alderman ou consul, comme nous dirions aujourd'hui, pour les protéger contre les indigènes et régler les conflits qui s'élèveraient entre eux, ce qui confirme bien nos assertions sur les changements survenus.
De même quand nous voyons les souverains du Danemark interdire expressément aux Anglais, en faveur du droit d'étape établi à Bergen, la navigation et la pêche le long des côtes septentrionales de la Norvège, de la Finmarchie, par exemple, ou en Islande et dans d'autres îles du Nord , nous sommes autorisés à conclure à la liberté commerciale dans les provinces non frappées d'interdit.
Des traités passés vers la même époque par le roi d'Angleterre avec le grand maître de l'ordre Teutonique et les
villes hanséatiques assuraient même aux Anglais, sous l'obligation de payer les droits en usage, une liberté commerciale véritablement absolue en Prusse et dans les villes maritimes de la Ligue; du moins ces avantages semblaient-ils résulter de la lecture superficielle des textes. Mais il y avait une clause perfide, d'après laquelle l'usage et la tradition serviraient de mesure à l'étendue des prérogatives concédées; ce qui laissait le champ ouvert aux interprétations les . plus limitatives.
Le roi Éric de Danemark, qui avait épousé une princesse anglaise, devait se montrer naturellement favorable aux compatriotes de sa femme, et ses bonnes dispositions à leur égard s'accrurent pendant ses luttes avec les Hanséates, que rien n'exaspérait à l'égal de la concurrence étrangère.
Aussi vit-on les Hanséates et les Anglais se porter les uns contre les autres aux actes de la plus grande sauvagerie, comme si la rage commerciale incendiait les cœurs aussi puissamment que le fanatisme politique ou religieux.
Ce que les Allemands voulaient1, nous le savons; mais plus leur droit à ce monopole était contestable , plus la force et la violence y devaient suppléer. En Norvège cependant leurs prétentions pouvaient paraître plus équitables, en raison des événements que nous avons brièvement rapportés dans la première période.
Quoi qu'il en soit, la témérité des Anglais favorisa leur politique. Nous avons vu tout à l'heure que la fréquentation des contrées septentrionales de la Norvège avait été formellement interdite aux Anglais, et j'ajouterai à tous autres commerçants, par les souverains du Danemark.
Cette prohibition correspondait, comme nous l'indiquions également, au droit d'étape accordé à la ville de Bergen, et par suite duquel les marchandises de toutes les extrémités
du royaume norvégien devaient d'abord affluer vers cette localité avant d'être livrées au commerce.
On voit tout de suite à quoi tendait une telle mesure, si peu conforme à l'esprit moderne. D'une part, il s'agissait de rendre plus stable, plus régulière, plus lucrative la perception des droits de douane au profit du fisc royal; d'autre part, en concentrant toutes les productions du pays sur un seul point, sur le point même où les Hanséates possédaient un comptoir, on offrait à ces derniers le moyen de mieux dominer le marché.
Les insulaires ne tinrent aucun compte de la défense, visitèrent assidûment le nord de la Norvège et poussèrent même l'audace jusqu'à ravager, en 1476, l'île d'Islande et à y assassiner le prévôt du roi.
Les Hanséates exploitèrent l'indignation royale contre leurs rivaux et finirent par les éloigner complètement de la Norvège, notamment de Bergen, leur faisant ainsi subir le même sort qu'aux Hollandais.
L'empire de l'habitude, l'autorité de leurs armes, leur voisinage, l'abondance de leurs capitaux avec lesquels ils faisaient des prêts aux habitants de la Norvège septentrionale, qui tombaient ainsi dans leur dépendance et arrivaient forcément au comptoir de Bergen, toutes ces circonstances se réunissaient pour faire de leur prédominance dans cette dernière cité un avantage aussi durable que le serait l'inertie du pays lui-même.
Les Anglais semblent avoir été plus à l'aise dans les autres possessions danoises, où les Hanséates ne possédaient pas, eux, d'organisation militaire ou commerciale aussi privilégiée, aussi redoutable qu'à Bergen. Malheureusement cette tolérance ne se traduisait pour eux que par un profit inconsidéré, puisque le sol et les côtes anglaises concouraient avec succès soit avec le hareng des côtes de la Scanie,
soit avec les bestiaux élevés dans le Danemark, tandis que ces mêmes produits avaient pour les Hanséates une importance réelle.
Le commerce anglais avec la Suède parait avoir présenté moins d'animation encore, et il est superflu de dire que pour les articles russes, l'entremise des communes, allemandes persistait dans toute son étendue. Le commerce direct des insulaires avec la Prusse et la Livonie dut donc leur paraître bien avantageux.
Ces derniers pays ainsi que les villes de la Baltique étaient ouverts aux marchands anglais, qui semblaient avoir reçu des traités les facultés les plus grandes, comme d'y aller et venir librement, d'y traiter avec les nationaux et les étrangers, d'y séjourner tant qu'il leur plairait, de partir à leur guise, et même d'y jouir de tous les avantages accordés aux Hanséates en Angleterre; mais la clause insidieuse dont nous avons parlé donnait lieu, par la généralité de ses termes à toutes sortes de discussions et de difficultés, intentionnellement créées sans doute par ces malins Hanséates, qui, pour leur compte et quand il s'agissait de leurs propres intérêts en Angleterre, n'avaient rien laissé dans le vague, et savaient sur tous les points exhiber des chartes en bonne et due forme.
Le traité d'Utrecht, qui fut conclu en 1474, s'était proposé de mettre une fin à toutes les incertitudes, et néanmoins il maintint la formule qui semblait en être la source la plus féconde.
Aussi cette convention, qui littéralement permettait aux Anglais de se mettre directement en rapport avec les étrangers dans les communes hanséatiques, comme par exemple avec les Lithuaniens, les Russes ou les Polonais qui venaient en Russie et en Livonie, de faire le commerce de gros et de détail, d'explorer les campagnes aussi bien que
les villes et les côtes, d'établir même des factoreries sur le sol germanique et d'y placer leurs commis, qui pussent en temps opportun débiter leurs marchandises ou faire des acquisitions pour leur compte; cetle convention, dis-je, semblait bien éloignée encore d'une pareille exécution, qu'elle ne devait guère recevoir que sous le grand règne d'Elisabeth i et provisoirement les Anglais vinrent échouer en pays hanséatique contre les mêmes préjugés, contre les mêmes obstacles qui avaient si longtemps arrêté la marche des Hanséates, et qui l'entravèrent encore souvent en Angleterre.
Nous ne parlerons pas des tentatives faites par d'autres marchands de l'Occident, car elles sont trop insignifiantes et échappent encore à l'observation.
Mais pour être battus, les principaux concurrents ne désespérèrent point, et déjà le temps avançait où ils élèveraient leur fortune sur les ruines de la ligue Hanséatique.
En attendant, la Ligue régnait encore et régnait dans tout son éclat; sa prédominance commerciale était debout, visible à tous les yeux; ce qui était moins saillant, mieux caché, et ce que nous devons cependant examiner avec le même soin, ce sont les bases sur lesquelles reposait ce fier édifice.