‹ Histoire commerciale de la Ligue HanséatiqueChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

HISTOIRE DU COMMERCE DES HANSÉATES AVEC LE DANEMARK, LA SUÈDE ET LA RUSSIE.

Les relations commerciales des Hanséates avec le Danemark, c'est-à-dire avec les Iles danoises et les péninsules de Jutland et de Scanie, conservèrent durant toute cette période le caractère que leur avait imprimé, à la fin de la précédente, le traité consenti en 1370 par Waldemar III.

Sans doute, les avantages résultant de conventions ont dû quelquefois se trouver compromis ou amoindris par les guerres contre le Danemark, ou par la protection et les encouragements que les souverains de ce royaume accordaient temporairement aux rivaux de la Ligue; mais, grâce à l'exploitation habile des dissensions intérieures et aux sujets de mécontentement fournis par les concurrents étrangers, la chaîne des bons rapports se trouvait toujours, après des interruptions de courte durée, rétablie par la confirmation des anciennes prérogatives.

C'est ainsi que le roi Christophe, qui avait favorisé les Hollandais au détriment des autres Hanséates, et avait exigé de ces derniers l'exhibition des originaux mêmes de leurs franchises , avant de prendre parti , finit cependant par souscrire (1441) aux vœux de la Ligue, et expulsa même les Hollandais, qui avaient fait cause commune avec son prédécesseur et adversaire Éric.

C'est ainsi encore que le successeur de Christophe, Chris-

tiern Ier, qui avait arbitrairement élevé à deux reprises différentes le tarif des droits de douane pour augmenter ses ressources, qui interdit aux Allemands toute communication avec la Suède insurgée , qui fit parfois donner la chasse aux navires marchands de la Ligue par ses corsaires ou ses flottes, et qui, dans un esprit d'hostilité commun à tous les rois du Danemark, s'ingénia en vexations contre les villes hanséatiques, dut cependant invoquer leur entremise vis-à-vis des Suédois , réclamer leur secours contre son frère, le comte Albert d'Oldenbourg, qui élevait à rencontre de ses droits des prétentions au duché de Holstein, révoquer les nouveaux tarifs et voir décapiter en place publique de Lubeck comme de simples pirates, des corsaires danois, ostensiblement ou secrètement encouragés par leur gouvernement.

Cette dernière ville se fit même concéder à prix d'argent par le roi la ville de Kiel et quelques autres terres, et la reine y engagea ses bijoux.

Toutefois les Hanséates ne firent pas les mêmes progrès dans le Danemark qu'en Norvège, et cette diversité des deux pays, soumis cependant au même sceptre, s'explique seulement par la position inexpugnable que les Allemands étaient parvenus à la longue à prendre à Bergen, et dont la volonté du souverain lui-même n'aurait pu les déloger.

Les provinces danoises au coutraire, malgré les ravages auxquels elles avaient été parfois exposées, n'étaient pas tombées dans le même appauvrissement que les bourgeois de Bergen, ni par conséquent dansle même assujettissement; et les rois de l'Union eux-mêmes, plus attentifs peut-être aux intérêts du Danemark qu'à ceux des deux autres royaumes dont la possession était plus incertaine, y secondaient davantage la prospérité et l'indépendance nationales.

C'est dans de telles intentions que Christophe fonda une société commerciale danoise, et qu'il favorisa les efforts industriels des communes. Les projets de ce monarque furent repris en sous-œuvre en 1475, par son successeur Christiern, qui supprima la société allemande, interdit aux Allemands d'hiverner dans le pays, n'y tolérant leur séjour que depuis le printemps jusqu'à l'Avent, leur enleva le droit de préemption et de pêche anticipée quant aux poissons , et obligea les campagnards à ne traiter de la vente de leurs produits qu'avec les communes danoises; ce prince enjoignit en outre à la noblesse et au clergé de s'abstenir de toutes opérations commerciales que ne motiveraient pas leurs besoins privés; il ne voulut pas davantage que les Danois servissent d'intermédiaires pour la vente d'articles étrangers , il fit fixer le prix de la bière allemande ainsi que les droits qui la frapperaient, et toutes les autres denrées durent, sur ses ordres, payer désormais en monnaie d'argent le droit que leur imposait l'ancien tarif, probablement celui qui était annexé au traité de 1370.

Mais ces restrictions elles-mêmes, et d'autres encore, ne font que mieux ressortir l'importance acquise par les Hanséates , même dans le Danemark ; elles furent d'ailleurs temporaires comme toutes les précédentes, et ne déterminèrent aucunement la dissolution de la société allemande, qui se maintint intacte jusqu'au règne de Frédéric Ier.

Et puis à côté de ces restrictions se trouvaient d'autres dispositions très-favorables ; ainsi, il était loisible aux Allemands de prendre part avec leurs capitaux aux opérations de la compagnie danoise; leur liberté commerciale continuait à ne recevoir aucune atteinte dans les foires annuelles, et leur faculté absolue d'exporter ne souffrait d'exception que pour le miel, le blé et des chevaux qui n'auraient pas atteint leur cinquième année ; cette restric-

tion même disparaissait, quand les animaux et les denrées en question avaient été achetés à Horsens, ou à quelques autres lieux de foire.

Enfin, et ceci parle hautement pour l'influence hanséatique , qui ne semble avoir été entamée si faiblement d'un côté que pour gagner de l'autre, il fut expressément défendu aux Danois de se servir de leurs propres navires pour transporter leurs produits territoriaux en Allemagne ; tout ce qui leur était permis, c'était de louer ces navires aux Hanséates; et quant à leurs bestiaux, ils ne devaient pas les conduire plus avant dans le Midi qu'à Ripen, Horsens et Assens, où les Hanséates en prendraient livraison eux-mêmes. Mais il va sans dire que le Danemark, en abandonnant à ces derniers son commerce actif, conservait au moins tous ses droits dans les autres royaumes unis.

Les Hanséates faisaient un grand cas du Danemark, pour le blé qu'il produisait, pour ses bestiaux, à l'éducation desquels ce pays se consacrait avec beaucoup de succès, enfin pour ses poissons, notamment ses harengs, qui firent leur fortune avant de faire celle des Hollandais, et à la pèche desquels ils se livraient eux-mêmes sur les côtes de la Scanie.

De leur côté, ils importaient dans ce royaume des produits de l'industrie nationale, tels que de la bière et de la toile, ainsi que des étoffes étrangères et des articles qu'ils s'étaient procurés dans leurs comptoirs de Novogorod, de Bruges et de Londres.

Les Belts et le Sund étaient les routes maritimes communément suivies, pour passer de la Baltique dans la mer du Nord et réciproquement; mais le détroit du Sund l'emporta, depuis qu'un régime de douane plus régulier s'organisa à Elsingeur; les communes hanséatiques y jouissaient d'ailleurs de privilèges considérables, grâce auxquels ils pri-

maient les autres nations ; et parmi ces communes ce sont les villes vendes, et après elles les villes hollandaises, qui semblent avoir été le plus favorisées.

Mais les plus favorisées même n'aspiraient pas encore à la libre circulation du Sund, qui n'a été consacrée que tout récemment par un traité conclu entre le Danemark et les principales puissances européennes, le 14 mars 1857, et publié en France le 30 mai de la même année.

Nous voudrions, avant de quitter le Danemark, ajouter encore quelques renseignements à ceux qu'ailleurs déjà nous avons fournis sur la province de Scanie. Cette province si dépourvue de tout intérêt par elle-même, et dont le sol n'offre pas le moindre accident, présentait néanmoins au quatorzième et au quinzième siècle le spectacle le plus animé, le plus tumultueux et le plus baroque qui se soit jamais rencontré dans l'ancien ou le nouveau continent.

Chaque pied de terrain y était disputé par des pêcheurs et des commerçants innombrables, attirés puissamment par le hareng voyageur et capricieux, qui semblait avoir pour quelque temps élu domicile dans les parages avoisinants.

A côté des Allemands, on y rencontrait des Anglais, des Brabançons, des Flamands, des Danois; mais tous ces rivaux, y compris les Danois, qui cependant étaient chez eux, ne tardèrent pas à être évincés par les Hanséates, qui, après avoir péché, assorti, salé etencaqué ce poisson, l'expédiaient en Suède, en Russie, en Pologne, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Allemagne, dans tous les pays enlin avec lesquels ils se trouvaient en rapport.

Plus que partout ailleurs les villes hanséatiques étaient représentées ici en grand nombre; les baraques ou vitten, affectées à leur usage, jouissaient de divers privilèges, anciennement octroyés, qui se rattachaient à des droits de

douane et autres impôts, et qui leur permirent d'écraser la concurrence.

Des prévôts y étaient annuellement envoyés par chaque ville pour veiller à la conservation de ces privilèges, et à la protection des nationaux ; mais la colonie ne reçut pas ici la même organisation claustrale qu'à Bergen, ce qui peut s'expliquer, d'après nous du moins, par la nature même de l'industrie de la pêche, quiens'exerçant sur une vaste étendue de côtes, ne s'accommodait pas d'une très-grande concentration. Toutefois, à défaut d'un comptoir, elle avait un alderman qui résidait à Malmoë, et qui travaillait aux intérêts communs de concert avec les règlements. Ces règlements, qui sont innombrables et embrassent tous les détails, toutes les phases de celte industrie, prouvent une fois de plus que le dernier mot de la politique hanséatique était le monopole, en Scanie comme ailleurs; tel statut repoussait tout étranger des vilten privilégiées des Allemands; tel autre n'accordait aux prévôts danois qu'un seul jour pour saler leur poisson; un troisième défendait aux Hanséates d'offrir leurs services aux étrangers ou d'en réclamer d'eux, pour toutes les manipulations relatives à la préparation et à l'expédition du hareng; il y avait même des statuts qui s'appliquaient à priver les concurrents des tonnes les mieux appropriées à cette branche de commerce.

Toutes ces précautions, unies aux débouchés immenses et privilégiés que la Ligue tenait à sa disposition, conservèrent à ses membres, jusqu'au commencement du seizième siècle environ, les avantages exclusifs de cette pêche précieuse, et il ne fallut rien moins, pour les leur enlever, que la découverte par la Hollande d'un meilleur procédé de salaison, et la direction nouvelle prise par le hareng vers les côtes de l'Ecosse et de l'Irlande.

Arrivant à la Suède, nous ne trouvons en ce qui concerne

ses relations commerciales avec la ligue Hanséatique aucune sorte d'éclaircissement dans les sources.

Mais il est permis de penser que l'importation dans ce pays comprenait à peu près les mêmes objets qu'en Norvège, et que l'exportation y empruntait sa plus grande importance tant des produits des bois que de ceux des mines de fer et de cuivre qui y abondaient; on pourrait même dire, sans crainte d'exagération, que tous les produits quelconques de la Suède passaient par les mains des Hanséates, tant leur influence y était devenue dominante.

Ce résultat considérable datait du règne du prince Albert de Mecklembourg, qui ne pouvait pas ne passe montrer reconnaissant envers la Ligue, à qui il devait, à vrai dire, la couronne de Suède. A la chute de ce prince, les Allemands demeurèrent encore quelque temps en possession de Stockholm, et cette ville ne fut remise à la reine Marguerite que contre la confirmation de leurs privilèges. Depuis ce temps, et à part quelques interruptions survenues dans les rapports, notamment du temps du roi Éric de Danemark, les confirmations se succédèrent avec assez de régularité, qu'elles fussent obtenues des souverains de l'Union ou des chefs de l'insurrection suédoise.

Car nous savons avec quelle habileté ces émeutes d'une nation asservie étaient exploitées par les Hanséates, qui échappaient ainsi à leur perte, et trouvaient encore moyen de conserver ou même d'étendre leurs prérogatives.

En règle générale? c'était aux Suédois, comme aux plus faibles, qu'ils prêtaient leur appui, et desquels ils recevaient alors, par l'organe de leurs nouveaux chefs, appelés Reichsvorsteher, l'unique récompense qu'ils ambitionnassent, c'està-dire le maintien ou l'extension de leurs avantages commerciaux.

Dans d'autres circonstances, ils faisaient cause commune

avec les rois de l'Union; mais ces alliances, aussi rares que peu sincères, n'avaient lieu qu'en vue de promesses et d'espérances bien séduisantes, et alors même ils violaient presque toujours en secret l'engagement par eux pris de s'abstenir de toute communication avec la Suède.

Très-souvent enfin ils ne prenaient parti ni pour le roi, ni pour les rebelles, et revendiquaient pour eux les droits des neutres, qu'ils savaient au besoin faire respecter quand tel belligérant, en les violant, ne redoutait pas de combattre deux adversaires au lieu d'un seul.

Voilà à la suite de quels événements et de quelles manœuvres les Hanséates réussirent à prendre complètement pied en Suède, à pourvoir exclusivement à ses besoins* comme à se charger exclusivement du placement de ses produits.

On leur cherche en vain des concurrents dans cette centrée, on n'y trouve pas la moindre trace de spéculateurs occidentaux, et quant aux Danois, leurs entreprises commerciales auraient été entravées par les hostilités permanentes entre leur pays et la Suède, quand même ils eussent possédé un marché aussi étendu qu'en possédait la Ligue, ce dont assurément ils étaient fort loin.

Enfin le commerce actif des Suédois était à peu près nul, et certes la situation intérieure de ce royaume, sa situation vis-à-vis du Danemark et de la confédération hanséatique n'étaient pas de nature à le tirer de sa léthargie.

Les avantages résultant pour les Hanséates de ces diverses circonstances, furent poursuivis par eux sans le secours des comptoirs ; il n'en existait pas en Suède, mais ils avaient imaginé mieux que cela; au lieu de se parquer, de s'isoler en un seul endroit, ils s'étaient répandus sur tout le pays, s'étaient établis dans les principaux centres du commerce, notamment à Stockholm et à Wisby, et avaient si bien fait

qu'ils y avaient obtenu droit de bourgeoisie, et qu'ils y participaient pour moitié à la composition de l'autorité locale; de telle façon qu'ils fixaient eux-mêmes leur destinée au lieu de dépendre comme ailleurs du caprice des souverains et des indigènes.

Cet usage fut sans doute aboli en 1470 et 1471, par ordonnance duReichsvorsteher, mais il était probablement trop invétéré pour disparaître de suite;, en tout cas la position des Hanséates n'en devait pas être sensiblement ébranlée, car ils régnaient moins encore par les honneurs que par les capitaux , dans un pays d'une pauvreté monétaire aussi grande que la Suède.

Pour clôturer cette revue rapide des pays situés au nordest, il nous reste à parler de la Russie, qui, à plus d'un égard, fut d'une importance capitale pour la Ligue, mais sur laquelle, de même que sur la Suède, les renseignements authentiques font complètement défaut pour cette période. Ainsi il n'a pas été possible de retrouver de chartes contenant octroi de franchises commerciales au profit des Hanséates, ni de diplômes contirmatifs de ces chartes ; et l'on a recherché avec le même insuccès des règlements ou skra, concernant l'organisation des comptoirs établis dans I'Eqipire. L'absence de diplômes peut jusqu'à un certain point s'expliquer naturellement, en ce que la confirmation des privilèges s'opérait à la manière russe, c'est-à-dire par le baisement de la croix, et par conséquent probablement sans la rédaction d'un acte.

Quoi qu'il en soit, il est certain que la Ligue possédait des factoreries à Novogorod, à Pleskow et probablement déjà à Moscou, mais que celle de Novogorod lui rendait les services les plus importants.

Cette dernière factorerie, qui portait une clef dans son écu, et qu'on appelait aussi comptoir de Saint-Pierre en

l'honneur du saint son patron, se dirigeait sans doute par les mêmes principes et la même discipline , qui présidaient à tous les établissements analogues; et certes aucune précaution n'était de trop dans une cité aussi gigantesque que celle de Novogorod, et parmi un peuple aussi inculte, aussi barbare que le peuple russe de cette époque.

Un alderman et un conseil placés à sa tète y remplissaient les fonctions attachées partout à leur magistrature-, ils veillaient au maintien de Tordre, rendaient la justice à leurs administrés, soit que ceux-ci eussent des difficultés entre eux ou avec des indigènes, défendaient les libertés acquises, tenaient la main à l'observation des statuts, et pour l'accomplissement de cette dernière mission se trouvaient investis du pouvoir exorbitant de prononcer non-seulement une amende ou un emprisonnement, mais même la peine capitale.

Leurs sentences n'étaient cependant pas irrévocables ; et quand l'intérêt engagé dépassait un certaiu chilire, le débat pouvait être porté de nouveau soit devant les villes de Lubeck ou de Revel ou de Dorpat, soit même devant la Diète hanséatique.

Pour faire face aux dépenses considérables nécessitées par l'entretien de l'établissement, et par les ambassades que la Ligue ou les principales villes hanséatiques expédiaient dans l'intérêt, mais aussi à la charge de cet établissement, soit auprès des czars, pour les gagner, en payant leur tolérance, soit à Novogorod même, pour y examiner l'état des choses et l'améliorer au besoin, ou recourait comme ailleurs au produit des amendes, àcelui d'un Schossgeld, perçu près du comptoir, ou même si ces revenus étaient insuffisants, à celui d'un Pfundzoll; et c'est ainsi par exemple, que nous voyons la Ligue autoriser, eu 1434, les villes iivouiennes à

organiser chez elles un Pfundzoll, pour se couvrir des avances qu'elles avaient faites ën faveur du comptoir.

Ce qui frappe, quand on examine les relations commerciales des Hanséates avec les Russes, c'est d'y voir participer directement du côté de la Ligue un plus grand nombre de ses communes continentales, que l'on n'en rencontre dans d'autres de ses directions, à l'exception cependant de la Flandre; en effet, on mentionne à plusieurs reprises, comme se rendant pour leur compte en Russie et à Novogorod, des marchands de Magdebourg, de Brunswick, de Munster, d'Unna, de Duisbourg, de Dortmund, d'Eimbeck, de Duderstadt, et plus que probablement d'autres cités encore se seront portées vers des spéculations qui offraient de magnifiques résultats.

Pour expliquer ce phénomène, il faut croire que les communes en question utilisaient et affrétaient les vaisseaux des communes maritimes, ou bien que, malgré les dangers de la route et l'augmentation des frais, elles entreprenaient leurs expéditions par voie de terre, en traversant pour l'aller et le retour les provinces saxonnes, vendes, prussiennes et livoniennes.

Des expéditions de ce dernier genre ont eu certainement lieu; rien n'est mieux acquis que ce point, qui résulte de plusieurs statuts; et toutefois leur existence, voire même leur persistance, a lieu d'étonner, quand d'une part on songe aux conditions désavantageuses au milieu desquelles elles se produisaient et qui rendaient la concurrence si difficile, quand d'autre part on les voit même rigoureusement frappées d'interdit par des règlements rendus, sans doute aucun, sur la provocation des villes maritimes, qui usaient de leur influence pour écarter ces tentatives si funestes à leurs intérêts.

11 est certain, en tout cas, que les villes maritimes pré-

oogle

dominèrent en Russie, comme partout ailleurs, et que, parmi celle-ci, le premier rang, en raison de l'importance des affaires et aussi des sacrifices, appartint à Wisby, tant que cette cité fut florissante, ainsi qu'à Lubeck et aux villes livoniennes de Riga, Revel et Dorpat; ces trois dernières tentèrent même bientôt de mettre à profit l'affaiblissement de la Ligue et les avantages de leur situation géographique, pour saisir le monopole dans les relations avec la Russie.

Quant aux Pays-Bas, leur grand éloignement leur a probablement conseillé l'abstention ; en tout cas, il n'est fait nulle part mention de leur commerce avec cet empire.

Parmi les articles d'exportation de la Russie, on distingue surtout, en se rattachant à des sources très-insuffisantes, les produits de ses immenses forêts, les cuirs, la cire, dont le monde catholique faisait alors une consommation énorme, du chanvre, du miel, enfin les variétés innombrables des productions fournies par le règne animal et végétal d'un territoire aussi étendu. Mais il ne fallait pas songer encore à exporter de la Russie les objets d'art, que l'industrie seule sait créer; et l'agriculture elle-même y était encore trop peu prospère, pour que l'éducation des animaux fût bien avancée et alimentât l'exportation dans la mesure que nous avons constatée pour le Danemark.

Les draps, en général, semblent avoir formé la principale branche d'importation ; mais, en tête, figurent les draps de Flandre, qui, à l'origine, au moins, semblent avoir le mieux flatté le goût russe, et ont été pour cela l'objet d'exemptions fiscales particulières, dont profitaient les Hanséates; plus tard, quand les Anglais furent entrés en lice avec les Flamands, le succès avec lequel ils luttèrent contre leurs devanciers tant pour le prix que pour la qualité, modifia insensiblement les dispositions des Russes, et la Ligue, qui, malgré la satisfaction secrète que lui procurait cette con-

currence, avait néanmoins longtemps interdit l'importation des draps anglais, pour ne pas contrarier le goût de ses clients et ne pas se brouiller avec la Flandre, finit cependant par y consentir, à condition toutefois qu'ils seraient à l'instar des draps flamands.

Mais les villes prussiennes ne purent obtenir ni du comptoir ni de la Ligue l'autorisation d'importer les draps grossiers de la Pologne ; en revanche, aucune prohibition ne pesait sur les draps de fabrication allemande, qui, cependant, n'étaient guère moins grossiers; et si ces dernières étoffes ont pu trouver un accès en Russie, malgré leur valeur minime et les frais considérables de transport, c'est que, môme sous le rapport des qualités inférieures, l'industrie russe était encore trop en arrière.

A cet article important des draps, il faut ajouter des cargaisons de sel et de harengs, quelque peu d'or et d'argent, enfin toutes les marchandises qui pouvaient se trouver dans les comptoirs étrangers et à la convenance de ce pays; or il n'est pas douteux que ce pays présentât comme débouché une certaine importance pour les Hanséates; car enfin le nombre et la prospérité croissante des. habitants de Novogorod et de Pleskow, la pompe quelque peu fastidieuse et orientale des princes et des boyards', la masse même grossière de la population , tout cela soulevait des besoins de toute nature, et encore les Hanséates étaient-ils les seuls et uniques fournisseurs.

Le système commercial suivi en Russie ne diffère en rien de celui que nous avons étudié à l'occasion de la Norvège; partout, en effet, où il y avait des comptoirs, ils étaient appelés à rendre les mêmes services, à jouer le même rôle essentiel dans le mécanisme général du commerce; les compatriotes du lieu en devenaient les facteurs ; ils exécutaient les ordres des marchands hanséatiques qui les employaient

et procédaient pour leur compte et en leur absence à des acquisitions et à des ventes successives. De celte façon, le comptoir se convertissait en un centre d'opérations vers lequel l'indigène se trouvait bientôt attiré par le désir d'écouler ses propres produits, et la nécessité de pourvoir à ses propres besoins; et si quelques mesures coercitives venaient aller mir ces tendances, c'en était fait du commerce actif de la nation étrangère, et les résultats désirés se produisaient d'eux-mêmes, à savoir : le comptoir faisait véritablement le prix des marchandises à lui ou par lui offertes; une surveillance facile prévenait les infractions aux règlements et procurait un contrôle plus efficace sur la qualité des objets par trop compromise par le défaut de concurrence; l'impôt de douane perçu à l'entrée et à la sortie n'en était que mieux assuré sur l'intégralité des opérations.

Cependant il ne paraît pas que les établissements de Novogorod et de Pleskow, auxquels ou se rendait par la Néva, ou par la Narva ou la Dvina, ou enfin par une route de terre, qu'il ne serait pas facile aujourd'hui de déterminer exactement, il ne paraît pas, disons-nous, que ces établissements aient d'une façon absolue cousommé toutes les transactions ; car il est certain, par exemple, qu'il s'e^t fait à toutes les époques un trafic sur les frontières qui séparaient la Russie de l'Esthonie et des provinces livoniennes, et que même les Russes se sont risqués fort avant dans ces pays limitrophes avec des produits nationaux.

De plus, le désir d'éluder les impôts établis dans les factoreries ou l'espoir de traiter plus avantageusement, en allant trouver les indigènes, donna naissance à un commerce de contrebande , que les luttes fréquentes entre Russes et Hanséates mettaient jusqu'à un certain point en faveur, et qui se faisait probablement par la Suède.

Toutefois, la Ligue voulait sincèrement et sérieusement

faire graviter tout le commerce autour de ces pivots appelés comptoirs, et elle fit défense aux Hauséates de s'aboucher avec des prêtres, des pêcheurs, des propriétaires ou des contrebandiers.

Mais il n'y avait aucun désaccord entre les divers membres de la Ligue quand il s'agissait de revendiquer le monopole du commerce russe vis-à-vis des étrangers; et ils le défendirent aussi avec succès jusqu'à la fin de notre période.

11 était de principe, en Esthonie et en Livonie, que les étrangers n'y traiteraient pas entre eux et qu'ils s'abstiendraieut de parcourir les campagnes et les petites localités; eu leur permettant le trafic dans les grandes villes, on était sûr que les gilds marchandes du lieu sauraient bien se les assujettir. Enfin, d'autres statuts plus exclusifs encore ne permirent plus désormais à des vaisseaux néerlandais d'opérer des chargements dans les villes occidentales de la Ligue avec destination pour la Livonie, et défendirent d'initier sur le sol livonien qui que ce soit, qui ne ferait partie de la confédération, aux éléments de la langue russe.

Si les étrangers ne tentèrent pas la navigation de la Néva, c'est qu'ils redoutaient la jalousie des Suédois , qui dominaient ces parages et qui, en outre, n'auraient à aucun prix voulu déplaire aux Hanséates, si souvent leurs alliés contre le Danemark; quant aux Suédois eux-mêmes, ils étaient peu à craindre à cause de l'insignifiance de leur commerce actif.

Ce qui prouve péremptoirement à quel point les Hanséates avaient réussi à s'imposer et à se rendre indispensables aux Russes, en les isolant de toute communication étrangère, c'est que, quand un conflit éclatait entre Russes et Hanséates, ceux-ci, pour faire souscrire les premiers à leurs prétentions justes ou injustes, usaient d'un moyen tout-puis-

sant, qui consistait à abandonner leurs comptoirs, et à interrompre toute espèce de relations avec le pays, ou même seulement à en formuler la menace d'une façon sérieuse; or, il est incontestable qu'en d'autres circonstances ce procédé leur serait devenu nécessairement fatal.

La Ligue, uniquement préoccupée de ses intérêts, semblait appliquer au commerce les maximes rigides qui ont cours quelquefois en politique, et méconnaissait ses amitiés quand il fallait leur faire des sacrifices ; l'ordre Teutonique, par exemple, avait insisté pour obtenir le droit de prendre part au commerce avec la Russie ; on ajourna d'abord la réponse, sous prétexte de soumettre la requête à tous les cointéressés; et finalement, l'ordre obtint un refus catégorique.

Il était formellement interdit, ici comme partout ailleurs, de se servir pour ce trafic des fonds d'un seigneur, soit laïque, soit ecclésiastique, ou de toute autre personne étrangère à la Ligue; et il n'y avait que les véritables marchands hanséatiques qui fussent en droit de s'y livrer.

La plupart des transactions s'opéraient par la voie de l'échange, et si ce mode convenait aux Russes, comme à tout peuple qui débute, il ne convenait pas moins aux Hanséates, qui y trouvaient leur compte, et qui défendirent même d'importer de l'argent en Russie; cependant cette prohibition devait être quelquefois éludée par des marchands qui pouvaient trouver plus d'avantage, dans un cas donné, à traiter au comptant.

Les Russes ont, de tout temps, aimé acheter à crédit ; mais comme c'était là une source intarissable de contestations, et qu'il était aussi difficile à cette époque qu'il l'est encore même de nos jours de faire valoir ses droits devant la justice moscovite, et de recouvrer ses créances, la Ligue décida à plusieurs reprises, que les opérations commerciales

devaient, aussitôt conclues, ne laisser aucune obligation en souffrance.

Telle était, en somme, la marche du commerce dans cet empire; malheureusement cette marche ne fut pas toujours paisible, et plus d'une fois elle fut interrompue par des réclamations violentes, élevées de l'un ou de l'autre camp.

Les réclamations dirigées contre les Ha'nséates étaient loin de manquer toujours c!e justesse; on leur reprochait notamment leurs tendances par trop égoïstes et exclusives, leurs procédés tyranniques, et des fraudes très-sensibles dans la qualité et la quantité des marchandises.

Ces mesquines déprédations que l'existence d'un monopole peut seule expliquer, ainsi qu'une avidité mercantile insatiable, se rencontraient, à ce qu'on rapporte, souvent à l'occasion des cargaisons de sel et de harengs, et plus souvent encore à propos des draps de Flandre; il paraîtrait, entre autres, qu'une ruse assez fréquente consistait à couper ces draps au milieu de leur longueur, à en enlever plusieurs aunes, à recoudre les deux fragments, et à livrer ces pièces ainsi rognées à la consommation, avec l'étiquette de la mesure primitive. Quand le larcin n'émanait pas du marchand lui-même, le triste honneur en revenait au fabricant.

Les plaintes légitimes des Russes, que ceux-ci exprimaient parfois de la façon la plus brutale, et par des violences que les Hanséates ne savaient pas réprimer à Novogorod comme à Bergen, étaient trop compromettantes pour l'avenir du commerce allemand en Russie, pour que nous puissions douter de la sincérité avec laquelle la Ligue et le comptoir cherchèrent les moyens de mettre un terme à ce scandale.

On s'excusa près des Russes, en se posant soi-même en victime des fabricants; on fit des règlements contre les

f XJ ;

fraudes, on adressa des admonestations aux Flamands, on redoubla de vigilance, et des contrôleurs (Frachtherren) furent chargés de la mission de vérifier les chargements des navires à leur départ pour la Russie comme à leur retour ; l'amour des gains illégitimes déjoua encore souvent ces combinaisons, et on peut dire que la déloyauté des Hanséates n'a pas peu contribué à les desservir en Russie, et à accélérer leur chute.

D'un autre côté, les Moscovites n'étaient pas non plus d'une probité commerciale à toute épreuve, et l'on voit, dès lors, que les éléments de discorde étaient loin de faire défaut. Plus d'une fois, le mécontentement des indigènes se fit jour par des actes barbares, les Hanséates recouraient à des représailles, le comptoir était fermé, muré, abandonné même ; mais bientôt l'appât du lucre d'un côté, les besoins impérieux de l'autre, préparaient le terrain d'une nouvelle conciliation, les Russes embrassaient la croix, et l'ancienne situation se trouvait ainsi rétablie ; malheureusement, il se passait fort peu de temps sans que tout ne fût remis en question.

Mais des orages plus redoutables encore, et d'un caractère bien moins transitoire, vinrent presque à la fois assaillir et menacer dans leurs bases les rapports des Hanséates avec la Russie.

Et d'abord, plusieurs villes prussiennes très-florissantes, telles que Thorn, Elbing, et surtout Dantzig, s'étaient en 1453 soulevées contre l'ordre Teutonique, dont le gouvernement oppressif et décrépit entravait leurs aspirations au lieu de les seconder. Or il arriva qu'avec cette ténacité si familière aux pouvoirs spirituels, quand il s'agit de défendre les biens de ce monde, l'ordre Teutonique ne voulut pas lâcher p/ise, fit armer des navires pour intercepter le commerce maritime de Dantzig, et dirigea sur cette ville

une armée de terre, qui eut avec les insurgés divers engagements. On voit que le théâtre de la guerre se trouvait tel, qu'il devait interrompre ou au moins puissamment contrarier les communications entre la Ligue et les comptoirs russes. Heureusement pour elle, des conférences ouvertes en 1466, sous les auspices du sénat de Lubeck, rétablirent avec la paix la liberté de passage, et réglèrent le différend en ce sens, que la Prusse serait divisée en deux parties, dont l'une avec le titre de Prusse royale, et comprenant les villes insurgées, passerait sous la domination du roi de Pologne, dont l'autre resterait assujettie à l'ordre Teutonique, et ne relèverait du royaume polonais qu'à titre de fief; il était bien entendu que rien ne serait changé dans les anciens rapports des villes prussiennes avec la Hanse teutonique.

Un autre conflit, qui éclata en 1476, entre les villes et les prélats de la Livonie, provoqua une nouvelle interruption, et la Ligue n'eut pas moins de mal que la première fois à dissiper les causes de dissentiment et les entraves du commerce.

Mais tous ces périls avaient pu au moins être conjurés; que n'en fût-il de même de celui dont nous voulons à présent rendre compte !

Chacun connaît par l'histoire les progrès et les ravages que firent autrefois les Tartares dans l'intérieur de la Russie, la prise de Kiew en 1240, les victoires qu'ils remportèrent près de Cracovie et de Liegnitz en Silésie, enfin leur retraitesubite provoquée par l'apparition d'une aurore boréale qui jeta la terreur dans leurs rangs.

A la fin du quatorzième siècle, et par conséquent après une halte prolongée, ils reprirent leurs expéditions sous le commandement du fameux Tamerhm, mais en se dirigeant cette fois vers l'Asie ; ce moment parut favorable aux prin-

cipautés russes, telles que Moscou, Volodomir et Kiew, pour rallier autour d'elles les tribus avoisinantes, et pour attaquer à leur tour leurs vainqueurs.

Le ezar Ivan Vasiliewitz, qui arriva au trône en 1462, eut le bonheur de faire triompher ce mouvement réactionnaire; il purgea la Russie des hordes tartares, et à l'intérieur rétablit le bon ordre, en soumettant à son pouvoir la plupart des chefs moscovites.

Comme la fortune lui souriait, il tourna ses regards vers Novogorod et Pleskow, qui lui promettaient les plus riches dépouilles, et dont la conquête rentrait dans le plan d'unification qu'il s'était tracé.

La ville de Novogorod, dont l'étendue dépassait les limites de nos capitales modernes les plus considérables, et dont la prospérité était proverbiale, quoiqu'elle ne frappât pas de monnaie et que les têtes de martre lui servissent de signes monétaires, ressemblait à plus d'un égard aux communes allemandes, notamment en ce qui concernait l'esprit d'indépendance, et supportait impatiemment la suzeraineté des czars, contre lesquels elle réclama même l'assistance du roi de Pologne.

Toutefois, après de très-vives résistances, entretenues principalement par une femme héroïque nommée Marsa, et veuve du possadaik Isaac Borizkij , Novogorod tomba au pouvoir d'Ivan, qui la soumit à des prestations rigoureuses et la dépouilla de sa liberté. Le régime impérial devint plus accablant encore après une tentative d'insurrection qui éclata en 1477. Ivan mit la ville au pillage, fit transporter les principaux citoyens dans l'intérieur de l'empire, et les fit remplacer par des Moscovites.

Il va sans dire que tous ces événements donnèrent le coup de grâce au commerce autrefois si prospère des Allemands à Novogorod; ces derniers étaient d'ailleurs mal vus du

souverain auprès duquel ils passaient pour les propagateurs des idées de liberté et d'indépendance, et qui n'était pas d'humeur à tolérer des droits à coté des siens, ni une civilisation un peu avancée à côté de la barbarie d'un régime absolu.

Les mauvaises dispositions, pour pouvoir se faire jour, cherchaient seulement un prétexte qui ne tarda naturellement pas à s'offrir; quelques Russes avaient été mis à mort pour avoir fabriqué de fausses monnaies à Revel et à Riga et y avoir commis les plus odieuses turpitudes.

Ivan exigea que les magistrats livoniens, qui avaient rendu la sentence, fussent abandonnés à son ressentiment, et sur le refus qui lui fut opposé, il fit arrêter en 1494 les quarante derniers Allemands restés à Novogorod, confisqua tous les biens délaissés qui se montèrent à cent mille florins, et ordonna la fermeture du comptoir.

Et cependant, malgré tous ces désastres, les Hanséates ne désespérèrent pas renouer leurs relations avec les Russes, puisant cette foi dans les expériences du passé et dans leur domination en Esthonie et en Livonie, pays frontières de la Russie; nous aurons malheureusement à voir plus tard combien ces espérances furent trompeuses, mais auparavant constatons que jusqu'à la fin de notre période ces relations demeurèrent entières, fécondes, lucratives, et tournonsnous maintenant vers les contrées qui en faisaient comme la contre-partie.

Page 1