L'ESPAGNE ET LE PORTUGAL
Les Hanséates traversèrent notre seconde période sans que leur prépondérance commerciale fût plus sérieusement entamée à l'Occident qu'au Nord-Est, et ce résultat doit être attribué aussi bien à la marche des événements qui en disposèrent ainsi, qu'à la solidarité existant entre les deux termes extrêmes du trafic hanséatique, en vertu de laquelle l'anéantissement ou la prospérité d'un de ces termes déterminait l'anéantissement ou bien prévenait et au moins retardait la ruine de l'autre.
Car le commerce d'intermédiaire est ainsi fait, qu'il suppose nécessairement, en dehors de l'agent actif, deux points éloignés à mettre en rapport, dont il doit disposer, ou auxquels il doit renoncer en même temps, tout comme le colosse de Rhodes qui posait les pieds sur deux continents, et qui n'aurait pu être privé de l'une ou l'autre de ses bases sans tomber en poussière.
Parmi les pays occidentaux, aucun n'attirait l'attention des Hanséates au même degré que la Flandre avec son marché cosmopolite dans la ville de Bruges, qui lui permettait l'écoulement facile et avantageux, grâce aux privilèges obtenus, des produits du Nord; et à l'inverse, les Flamands savaient parfaitement apprécier tous les mérites de la Ligue, qui, elle seule, était en position de fournir les
articles inestimables des contrées septentrionales, et parla de conserver à leur pays l'éclat et l'importance qu'il avait acquis.
Cette situation, toute basée sur des besoins et une utilité réciproques, devait naturellement résister à des changements de dynasties : aussi voyons-nous que les rapports entre Hanséates et Flamands ont plutôt eu à se féliciter qu'à souffrir de l'avènement de la maison de Bourgogne à presque toutes les couronnes des Pays-Bays; et en tout cas, les malheurs occasionnés par les troubles qui marquèrent l'époque de transition, furent largement compensés sous le règne bienfaiteur du duc Philippe le Bon.
Pendant les guorres incessantes de Charles le Téméraire, l'héritage de ses aïeux ne fut presque pas mis en cause, et ce n'est que de Maximilien et de ses démêlés avec la ville de Bruges que date la chute irrémissible de cet immense centre commercial.
Les agitations intérieures étaient rarement fatales à la ligue Hanséatique ; tout au contraire elles tournaient généralement à son avantage par la façon habile dont elle en a de tout temps su tirer parti.
Quant aux conflits qui éclataient entre Hanséates et Flamands, ils se terminaient également la plupart du temps en faveur des premiers, sans que pour cela on recourût aux armes.
Cependant, il y a quelques rares exemples où des mésintelligences prirent les proportions d'une guerre partielle; mais, dans la majeure partie des cas, la Hanse usait d'un moyen pacifique qui la conduisait tout aussi sûrement à ses fins, et qui n'était même mis en usage que quand tous les autres, tels que négociations et ambassades, avaient été épuisés.
Il consistait pour les Hanséates à abandonner leur comp-
toir, à s'interdire toute espèce de relations avec la Flandre, à refuser aux Flamands l'accès des ports hanséatiques, à défendre même à des neutres l'achat ou le placement de leurs draps sur le territoire de la Ligue; enfin, et pour nous servir d'une expression exagérée, mais qui rend les tendances de la confédération dans ces circonstances , à organiser vis-à-vis d'eux une sorte de blocus continental au petit pied.
Tant que les Hanséates demeurèrent en possession de leur monopole dans le Nord, les effets de ce système ne tardaient pas à se faire sentir, et les indigènes finissaient bon gré mal gré par faire droit à leurs réclamations ou à leurs exigences, et même par leur allouer une indemnité pour le préjudice causé par l'interruption.
Mais comme les deux partis avaient chacun intérêt au maintien des relations, il serait injuste d'attribuer à priori toutes les difficultés qui surgirent à la mauvaise foi de l'un ou de l'autre, il faut plutôt croire que les torts étaient réciproques, que tantôt les Hanséates introduisaient la fraude dans leurs opérations ou visaient à uu monopole auquel les Pays-Bas, plus avancés que le Nord, n'avaient jamais voulu consentir; que tantôt aussi les princes ou les communes voulaient reprendre d'une main ce qu'ils avaient donné de l'autre, que l'intérêt privé violait effrontément et à tout propos les trailés les plus solennels, et que la candeur des ancêtres, voire même des anciens Germains, est une de ces fictions agréables auxquelles on a seulement recours pour châtier les imperfections ou les iniquités de son époque.
Quels étaient donc, en général, les sujets de plainte des Hanséates ?
Ils en trouvaient un peu partout, jetaient assez volontiers les hauts cris, se scandalisaient des moindres lésions, comme si on avait commis à leur égard des crimes de lèse-
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majesté, et témoignaient bien, par cette susceptibilité extrême, que s'ils ne dictaient pas la loi on ne la leur faisait guère, et que, sans avoir précisément un monopole, ils jouissaient d'une position et de faveurs notables, au nombre desquelles figurait une liberté commerciale absolue, des droits de douane réduits, une factorerie privilégiée, une juridiction propre dans plusieurs cas, l'affranchissement complet ou partiel du droit d'accise sur le débit de vin ou de bière, des avantages identiques en ce qui concernait le commerce des grains, et l'acquisition ou l'importation de substances alimentaires alfectées à leur consommation personnelle, enfin ces mille et une privautés qu'ils savaient prendre en Flandre comme dans tous les autres sièges de leurs établissements.
Si on arrêtait quelques négociants banséaliques, si, pendant les désordres d'une guerre intestine, des Hanséates avaient souffert dans leurs personnes ou leurs biens, si des débiteurs indigènes parvenaient à se soustraire au payement de leur dù, si les autorités locales s'immisçaient dans les affaires intérieures du comptoir, au lieu de les abandonner aux soins de l'alderman, si les droits de douane avaient été élevés dans la ville de l'Écluse et dans celle de Damm, qui servait de relais entre la précédente ville et Bruges, si le port du Zwin, qui recevait les naviies, se trouvait accidentellement obstrué par mesure de prudence contre des ennemis, si en temps de disette l'exportation des grains avait été interdite, si les procès traînaient en longueur devant la justice du pays, ou si les juges prévariquaient, et en foule d'autres cas semblables, qui se présentaient certainement, les Hanséates élevaient la voix, poussaient des lamentations et demandaient vengeance ou justice.
Des reproches très-vifs et très-fréquents étaient également adressés aux Flamands, au sujet de leurs draps, qui,
tantôt ne comportaient pas les dimensions vendues, tantôt portaient des marques de fabriques recommandables, tandis qu'ils étaient de qualité inférieure, de telle façon que les relations des Hanséates avec la Russie ou avec les autres pays, y compris l'Allemagne, auxquels ils fournissaient ces étoffes entachées de fraude, couraient le plus grand risque de s'écrouler sous la réprobation générale.
De leur côté, les Flamands ne voyaient pas sans un mécontentement extrême, que les Hanséates ne se bornassent pas aux draps de leurs manufactures, mais recherchassent également ceux que fournissaient la Hollande, le Brabant, et d'autres provinces des Pays-Bas, et que, de plus, ils allassent chercher les étoffes de laine jusqu'en Angleterre, comme si la Flandre n'était pas suffisamment malheureuse d'avoir vu surgir des rivaux, et comme si ces derniers ne se chargeaient déjà pas assez eux-mêmes du placement de leurs produits.
Le grief des Flamands paraissait d'autant plus légitime, qu'il n'est pas improbable qu'ils n'ont à l'origine accordé tant de privilèges à la Ligue, que pour s'assurer par son entremise l'écoulement régulier et constant de leurs articles manufacturés; autrement, comment s'expliquer que plus d'une fois, durant cette période, les ducs de Flandre invitèrent les villes hanséatiques à ne pas tolérer les draps anglais dans leurs enceintes, et qu'un jour même on saisit dans un port hanséatique des étoffes de cette provenance, chargées sur un navire hanséatique?
Toutefois, les Hanséates tinrent un compte beaucoup moins grand de ces défenses que des avantages qui naissaient de la concurrence, et plus ils revendiquaient de monopoles pour eux, moins ils toléraient ceux des autres nations.
Enfin, les Flamands se plaignaient des supercheries coin-
mises dans l' importation de diverses denrées, ainsi que de plusieurs statuts hanséatiques , qui leur fermaient tout accès aux bénéfices réalisés par les Allemands; nous pouvons mentionner, à ce dernier sujet, le règlement qui défendait formellement aux Hanséates de commissionner un Flamand à l'occasion de leur commerce, et de recourir à d'autres intermédiaires qu'aux facteurs établis dans le comptoir de Bruges.
Et néanmoins, la Flandre avait encore plus d'intérêt à supporter ces désagréments, à faire droit aux réclamations de la Ligue, ou au moins à transiger sur tous les points, qu'à pousser les choses à l'extrême ; car s'il était bien vrai que les Hanséates eux-mêmes n'avaient qu'à perdre à une rupture, il était certain aussi qu'elle devait être bien plus fatale encore aux Flamands ; en effet, les manufactures de Flandre ne s'alimentaient guère qu'avec la laine anglaise; or qui, et nous n'exceptons pas les Anglais eux-mêmes, aurait pu, au moins pendant un certain temps, fournir cette laine à meilleur compte que les Hanséates, qui jouissaient, comme nous le savons, de privilèges considérables en Angleterre, tant pour l'importation que pour l'exportation ? qui, en outre, aurait pu offrir à ces manufactures les débouchés immenses, dont disposaient les Hanséates ? qui, en dehors des Hanséates, aurait pu jeter sur les marchés de Flandre les produits indispensables du Nord? et n'était-il pas certain, en outre, que la retraite des Hanséates du comptoir de Bruges ne ferait que profiter à une autre province, province voisine et rivale ? de sorte que toutes les inspirations réunies de l'intérêt et de la jalousie conseillaient de prévenir un éclat; malheureusement les passions, plus aveugles encore que l'intérêt n'est clairvoyant, y poussaient quelquefois ; mais, dans ces cas, une réconciliation ne tardait pas à se produire, à l'occasion de laquelle les Hanséates
avaient toujours soin de se faire concéder quelques nouveaux avantages.
C'est de cette façon qu'il fut convenu, en 1456, que désormais tous les conflits à naître seraient soumis à une commission arbitrale, et que les actions dirigées par des indigènes contre des llanséales ne seraient plus porlées devant les tribunaux du pays.
Et si toutes ces précautions n'étaient pas de trop pour pouvoir se maintenir dans un pays comme la Flandre, le plus libéral de tous, ne blâmons pas trop dès lors les efforts persévérants que firent les Hanséates en terre étrangère pour y accroître leurs privilèges à l'infini, et reconnaissons que le monopole, ou au moins à son défaut une grande autorité, basée sur des privilèges étendus et même sur une force matérielle, trouvait sa justification dans les exigences d'un commerce sans cesse menacé.
A l'époque de ses beaux jours, le comptoir de Bruges, dont les opérations dépassaient cependant en importance celles de tous les autres établissements de ce genre, ne comptait guère plus de trois cents facteurs à résidence fixe, exécutant les ordres d'achat et de vente qu'ils recevaient des Hanséates, quand ceux-ci ne se rendaient pas eux-mêmes sur les lieux ou n'y envoyaient pas leurs commis.
Le nombre restreint des facteurs tient à ce que les employés subalternes, les ouvriers, n'étaient pas recrutés dan3 les villes de la confédération, mais bien parmi les indigènes, probablement parce que même une plus forte colonie allemande n'aurait jamais pu, comme à Bergen par exemple, tenir tête à une population aussi compacte que celle de Bruges, ou même lui imposer ses volontés.
Ces comptoristes ne pouvaient quitter la factorerie qu'après plusieurs années de résidence ; ils y vivaient sous la haute direction de six aider mans et d'un conseil composé de
dix-huit membres, et conformément aux maximes rigides de la discipline en usage; toutefois les mœurs plus faciles, plus polies, plus élégantes du peuple flamand se communiquèrent tant soit peu aux Ilanséalcs, qui enrichirent leur langue d'une foule d'emprunts faits à celle du pays, comme le prouvent plusieurs documents littéraires du temps, et qui à leur retour dans leurs foyers reproduisaient dans leur tenue et dans leurs habitudes les traits distiuctifs qu'ils s'étaient assimilés par le contact.
Les réunions générales des comptoristes avaient lieu, à ce qu'il paraît, dans le Reventer, c'est-à-dire probablement le réfectoire du couvent des Carmélites.
Voilà, à peu près, tous les renseignements que nous fournissent les sources sur l'organisation intérieure du comptoir de Bruges; mais il est permis à chacun de les compléter dans son esprit par les indications plus précises que nous possédons sur les autres établissements du même genre.
Ici, comme ailleurs, le comptoir devait être le seul et unique terrain des transactions ; aussi devint-il comme une sorte d'école pratique pour la jeunesse, qui, à l'expiration de son stage , donnait à la patrie des négociants expérimentés.
Pour que le comptoir continuât à rendre ses services d'une façon exclusive, les statuts condamnèrent les facteurs au célibat, et menacèrent des déchéances les plus graves les Hanséates qui auraient brigué et obtenu le droit de cité en Flandre.
Il fut, dans le même esprit, fait défense aux membres de la Ligue d'écouler sur leur comptoir, et pour le compte d'un étranger, des marchandises à lui appartenant, d'engager des sociétés commerciales avec les indigènes, ou de leur confier des mandats qui s'appliqueraient à autre chose qu'à du vin, de la bière et des harengs.
Enfin, et quoiqu'à l'origine on se montrât assez facile sur l'admission des apprentis, puisqu'on recevait même ceux qui appartenaient au territoire rural d'une ville confédérée ou seulement à un pays renfermant quelques cités hanséatiques, voire même des personnes complètement étrangères à la Ligue, on devint beaucoup plus exigeant par la suite, et quant à la qualité d'alderman ou de membre du conseil, il est incontestable, au moins dans le dernier état des choses, qu'elle était subordonnée à la jouissance plénière des droits de bourgeoisie dans une des villes de la confédération.
Primitivement, le personnel de la factorerie de Bruges se décomposait en trois grandes divisions appelées quartiers, dont le premier comprenait les Suédois, les Livoniens et ceux de l'île de Gothland ; le second, la Prusse et la Westphalie; le troisième, les villes vendes", les villes saxonnes et les autres cités; chaque quartier était subdivisé à son tour en deux sections, et très-probablement chacune de ces six sections aura à l'origine été régie par un alderman et trois membres du conseil, de même que chacune avait sa caisse particulière qu'on nommait Schotbusse.
Mais quand l'idée unitaire eut gagné du terrain, nous voyons ces fractionnements s'amoindrir et même s'effacer, et en 1447 la Diète décide que désormais les aldermans seront choisis indistinctement dans tous les quartiers, partout enfin où leur aptitude se révélera.
C'était ordinairement vers la Pentecôte qu'avait lieu l'élection de ces hauts fonctionnaires, qui prêtaient serment de s'inspirer constamment de leur saine et droite raison dans l'application des usages et règlements du comptoir. A cette occasion lecture était faite des statuts, lesquels se trouvaient consignés dans un registre et subissaient de temps à autre des modifications et des refontes.
La juridiction des aldermans s'étendait à tous les Han-
séates, quelque part qu'ils se rencontrassent dans les Pays- Bas, et ces magistrats connaissaient de tous les conflits, de toutes les causes, à l'exception cependant des causes criminelles, quand le méfait s'était perpétré dans l'intérieur même du pays.
Les armes répressives dont ils disposaient vis-à-vis des délinquants consistaient dans les amendes, dans les peines de l'emprisonnement, dans la confiscation des navires et de leur chargement, dans le retrait du protectorat exercé par le comptoir.
En dehors de ces fonctions judiciaires, ils avaient aussi toutes celles qui, partout ailleurs, étaient inhérentes à leur charge, et, en ce qui concerne leur obligation de veiller au maintien des libertés acquises, elle visait les chartes d'immunités dont les originaux avaient été déposés dans la sacristie du couvent des Carmélites, ou, pour mieux dire, en arche sainte, que l'on avait surnommée l'Arche de Noé, comme si rien n'était plus naturel que cette alliance du domaine sacré avec le domaine profane et même commercial.
L'action protectrice du comptoir ne s'arrêtait pas aux frontières des Pays-Bas, il était tout au contraire comme le consulat général pour toutle commerce et tous les commerçants hanséatiques de l'Occident; et bien que l'Angleterre possédât sa factorerie, qui y assurait les mêmes avantages, il est néanmoins arrivé que des aidermans de Bruges ont figuré dans des négociations relatives aux intérêts de cette île.
Ces derniers étaient aussi en correspondance avec les puissances étrangères et avec la ligue Hanséatique, et, quand Lubeck eut obtenu la direction de la Hanse, c'est à cette ville qu'ils adressèrent leurs vœux et leurs rapports, c'est elle qui pourvoyait souvent aux besoins du comptoir,
ou qui se chargeait de le représenter à la Diète quand il n'y envoyait pas lui-même de député.
Le comptoir, en se consolidant, aspira bientôt à une certaine autonomie, et ces velléités d'indépendance se manifestèrent tantôt par le refus de communiquer ses règlements à la Diète, tantôt par l'emploi arbitraire qu'il faisait de ses ressources, tantôt par son immixtion dans des affaires dont la Ligue s'était réservée le jugement, tantôt aussi par des confiscations et des condamnations à l'amende dans une mesure fort exagérée.
De son côté, cependant, la Ligue travaillait à conserver au comptoir toute son autorité, et frappait d'exclusion quiconque s'adressait aux tribunaux de Flandre, soit pour en obtenir une première décision, soit pour leur demander le redressement d'une sentence prononcée déjà par le comptoir. Cette peine fut notamment appliquée à la ville de Cologne qui, à l'occasion d'une contestation sur le Schlossgeld, avait porté son appel devant la cour du duc de Flandre et eut la plus grande peine à obtenir sa réintégration dans le sein de la Hanse.
L'appel ne pouvait être valablement porté que devant la Diète, à laquelle succédèrent bientôt, pour les attributions dont s'agit, les villes vendes, et même la seule ville de Lubeck.
En ce qui concerne les dépenses et les recettes du comptoir de Bruges, il y a lieu d'appliquer ce que nous avons dit à propos de celui de Bergen; car ici encore nous rencontrons les mêmes frais, occasionnés par l'entretien d'une factorerie considérable, par des messages et des ambassades, expédiés soit par l'établissement lui-même, soit dans son intérêt et pour son compte par la Ligue, frais occasionnés aussi par des avances faites à la confédération ou à d'autres comptoirs, par des manœuvres secrètes et coû-
teuses destinées à la sauvegarde des privilèges, par des expéditions contre les forbans; et à toutes ces causes de déboursés, communes à tous les comptoirs, venait s'ajouter ici une cause toute spéciale aux Pays-Bas, dont les mœurs somptueuses entraînaient lesHanséates dans les voies du luxe et de l'apparat.
Pour faire face à toutes ces dépenses, on recourait en premier lieu aux amendes, qui appartenaient intégralement au comptoir, si le délinquant avait violé les statuts mêmes de ce comptoir, et pour partie seulement s'il s'agissait de la transgression des règlements hanséatiques.
A cette première source de revenus venait se joindre le Schlossgeld qui, de transitoire, devint bientôt permanent avec l'agrandissement des besoins, et qui se calculait dans la proportion d'un groten ou d'un demi-stûwer par valeur d'une livre flamande, déclarée sous la foi du serment.
Ce droit normal, qui, malgré son peu d'importance, produisait en raison du chiffre des affaires des sommes considérables, était cependant, selon les circonstances, élevé quelquefois de moitié ou même doublé; mais droits simples ou droits supplémentaires, les marchands cherchaient à les éluder les uns comme les autres quand ils le pouvaient, tandis que la Ligue mettait tous ses soins à ce que cette ressource n'échappât pas au comptoir, et voilà la raison d'être de deux règlements dont l'un décide que les articles transportés par les Hanséates de Londres, où ils auraient payé le droit, à la ville de Bruges, seraient soumis à un nouveau droit à leur départ de cette dernière localité, s'ils avaient subi une transformation; dont l'autre punit du double droit et d'une amende toute tentative pour frustrer les recettes.
Une des mesures les plus propres à assurer et à régulari-
ser ce revenu consistait à convertir le lieu du siège du comptoir, c'est-à-dire la ville de Bruges, en un entrepôt forcé où débarqueraient successivement tous les vaisseaux naviguant vers l'Ouest et où se rendraient même les Hanséates de Saxe et de Westphalie, dont les expéditions gagneraient les Pays-Bas par des routes continentales.
On n'admettait d'exception à cette règle que pour les navigateurs qui se dirigeaient soit seulement vers une ville hanséatique de l'Ouest, soit directement vers l'Angleterre et l'Écosse, et que pour certaines marchandises, appelées Venthe-Waaren , dont le débit était autorisé en tous lieux sans la moindre entrave, et probablement sans la moindre prestation.
Cette dernière qualification, tantôt plus, tantôt moins ample, s'est de tout temps appliquée à la bière, au vin et aux harengs ; mais les murmures dont l'entrepôt a été l'objet l'ont sans doute successivement étendue à d'autres denrées encore, notamment aux blés et à des matières résineuses.
Toutes les autres marchandises de quelque poids et de quelque valeur, telles que les fourrures, les peaux, la laine, la cire, 1 etain, le cuivre, le fer, la graisse, le chanvre, le lin, le fil, et bon nombre d'autres furent rigoureusement assujetties au payement des droits dans le lieu de l'entrepôt lui-même; mais une fois cette double obligation remplie, il était loisible aux marchands d'aller avec leurs marchandises ou en Angleterre, ou en Prusse, ou dans d'autres provinces des Pays-Bas, ou enfin partout où bon leur semblerait; et c'est là ce qui différencie profondément ce droit d'entrepôt des droits d'étape établis au moyen âge au profit de certaines localités, et qui équivalaient pour celles-ci à un véritable monopole.
Or la liberté absolue qui suivait à Bruges l'accomplisse-
ment des devoirs réglementaires, en corrigeait déjà un tant soit peu les inconvénients; mais d'autres avantages plus directs encore faisaient aisément supporter aux Hanséates leurs obligations. En effet, cette grande centralisation permettait à la Ligue de leur assurer au moyen du comptoir une protection efficace, et avant tout la jouissance paisible des privilèges inestimables du commerce; de plus, nul marché ne devenait plus à même que Bruges de favoriser leurs approvisionnements ainsi que l'écoulement de leurs produits, puisque, par suite de dispositions analogues, cette ville était devenue le siège de près de quinze factoreries appartenant à des nationalités différentes.
C'était donc là un assujettissement plus propice que nuisible à la cause des Hanséates; grâce à lui, d'ailleurs, le comptoir et les souverains du pays faisaient des perceptions plus régulières et plus importantes; et enfin, rien de plus agréable ni de plus lucratif ne pouvait certainement advenir aux indigènes que ces entrepôts grandioses et les affhiences de consommateurs qu'ils déterminent, de telle sorte que cette organisation qui présentait, il est vrai, quelques désavantages et ne pourrait trouver aucune place dans notre société moderne, répondait cependant assez bien aux nécessités impérieuses du temps et aux intérêts de tous les partis.
Pour bien apprécier l'importance du commerce des Hanséates avec les Pays-Bas, il faut se souvenir que ces marchands disposaient à leur gré de tous les produits que le sol, l'agriculture, la pêche, les minières et l'industrie des empires du nord-est de l'Europe étaient à même de fournir; que, non contents d'être les monopoleurs du Danemark, de la Suède, de la Norvège, de la Russie, ils écoulaient encore ce que les provinces, qui renfermaient des villes hanséatiques, offraient en bière, vins, céréales, farine, draps et
toiles, et s'étaient même procuré l'accès des mines de Bohême et de Hongrie.
Ajoutons à cela les articles qu'ils tiraient de l'Angleterre et même de l'Ecosse, de la France, de l'Espagne, et il nous sera facile de nous représenter le tableau de leur importation dans les Pays-Bas.
L'exportation comprenait essentiellement les draps de Flandre, et, de plus, des marchandises orientales et italiennes mises en vente par les Lombards, telles que des étoffes de soie et de coton, des épiceries de toute espèce, amandes, gingembre, riz, poivre, cannelle, etc., etc.
Quant au café, son heure n'était pas encore venue, et le sucre ne figurait à Bruges qu'en fort petites quantités; on sucrait probablement alors avec du miel d'Allemagne, de Pologne et de Russie.
Les productions de l'Espagne, du Portugal et de la France y étaient également à la disposition des Hanséates, quand ils ne préféraient pas les aller recueillir sur place.
Si le montant des opérations était considérable, le nombre des villes qui s'y livrèrent ne le fut pas moins , et presque tous les points de la Ligue se trouvaient représentés par leurs marchands ; mais très-probablement ici , comme ailleurs, les plus grandes affaires n'ont guère été traitées que par les cités maritimes.
Tant de prospérité ne survécut même pas à notre seconde période, et, bien que le comptoir de Bruges subsistât encore dans la période suivante, sa décadence, néanmoins, remonte déjà au temps de Charles le Téméraire; il était, en effet, impossible que la carrière orageuse de ce prince ne réagît pas défavorablement sur la position et les privilèges des Hanséates en Flandre, et comme les Pays-Bas se trouvaient à peu près tout entiers sous son sceptre ou subissaient au moins sa décisive influence, ces marchands n'avaient même
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plus la ressource «le se soumettre les volontés rebelles des indigènes, en allant fixer leur résidence dans des provinces voisines plus hospitalières.
La îiiort de Charles le Téméraire raviva chez les communes flamandes l'espoir de recouvrer l 'ancienne liberté; le mariage de sa fille Marie, héritière des vastes possessions de la maison de Bourgogne, avec l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III, entraîna les Pays-Bas dans toutes les guerres de la France avec l'Empire; d'autres commotions suivirent, en 1482, la mort de la princesse Marie; toutes ces circonstances réunies ne pouvaient qu'être fatales au commerce hanséatique, d'autant plus que la ville de Bruges était devenue comme le foyer des agitations; l'exaspération des bourgeois y alla si loin, qu'ils s'emparèrent de la personne même de Maximilien, qui subit une détention de deux rnuis et demi, dont son père vint le délivrer.
L'empereur, pour venger l'affront fait à son fils, usa de la plus grande sévérité envers la Flandre et la cité de Bruges, et leur imposa des contributions excessives; on dit même, et M. Roux de Rochelle a reproduit cette version, qu'il aurait, sous l'inspiration de la colère, fait obstruer le port du Zwin, dont le canal conduisait à Bruges; cependant les sources hanséatiques, qui, il faut bien le reconnaître , ne , semblent aucunement avoir été consultées par cet élégant auteur, ne font aucune mention d'un acte de ce genre; elles semblent plutôt rapporter l'obstruction existante au cours naturel des événements, ou, pour mieux dire, elles ne s'en expliquent pas, et ce silence nous paraît significatif; d'ailleurs, bien avant l'empereur Frédéric, le port avait déjà présenté le même inconvénient et nécessité des réparations; enfin une étude attentive, à laquelle procédèrent, au seizième siècle, des commissaires hanséatiques , établit que la situation était loin d'être désespérée, et que la navigation pour-
rait, sur ce point, être rétablie sans trop de peine, ce qui compromet l'hypothèse qu'une pensée malveillante aurait ici présidé à une œuvre de destruction.
Quoi qu'il en soit, l'obstruction existait et contribua pour sa part, avec les événements relatés, à discréditer cette ville jadis si fameuse et à diriger le mouvement commercial vers d'autres provinces; Anvers, la jalouse Anvers, recueillit la succession de sa rivale, et en jouit jusqu'à ce que les hordes meurtrières de Philippe II la lui vinssent également arracher.
Les Hanséates y fondèrent un nouvel établissement, et néanmoins, quoiqu'ils y fussent parfaitement accueillis, quoique, en 1481,Maximilien confirmât leurs anciens privilèges et sollicitât même, en 1487, leur retour à Bruges, leur fortune ne se soutint pas et s'enfuit aux approches d'un commerce entièrement rajeuni, d'un esprit tout nouveau.
Quand on recherche les causes qui ont amené la chute du comptoir hanséatique, on est frappé tout d'abord de la résistance que bon nombre de membres de la Ligue , notamment des villes occidentales, ainsi que des villes de la Hollande, de la Zélande et de la Frise, opposèrent à la prestation du Schossgeld, dont dépendait cependant l'existence même de la factorerie.
L'exemple le plus saillant, le plus pernicieux aussi, fut à cet égard donué, comme nous l'indiquions déjà, par la ville de Cologne, qui s'oublia jusqu'à s'adresser à la justice indigène, et encourut la disgrâce de la confédération. La bonne entente fut néanmoins rétablie en 1476, et Cologne s'engagea à payer annuellement au lieu du Schossgeld une somme fixe de 100 florins du Rhin, sauf au bout de dix années à revenir s'il lui plairait aux anciens errements.
Malheureusement la révolte avait une fois levé son étendard; elle se propagea de proche en proche, et hâta, dans la
période suivante, la désorganisation de l'antique système.
Ce n'est pas. que nous condamnions absolument la résistance de la ville de Cologne, qui bien avant l'existence d'un comptoir dans les Pays-Bas y avait acquis des privilèges ; qui pouvait, par la voie de Francfort, et sans payer les moindres droits, se procurer les épiceries et les objets de mercerie; et qui enfin faisait principalement dans les Pays- Bas le commerce des vins, compris parmi les articles affranchis de tout impôt, c'est-à-dire parmi les venthe-waaren; mais nous aimons à croire que si elle avait mieux calculé les conséquences désastreuses de sa conduite pour les intérêts généraux, elle eût défendu avec moins d'ardeur ses intérêts particuliers.
Si la Ligue résistait à l'abolition du Schossgeld en principe, il lui fallait cependant bien souvent, sur la demande des intéressés, consentir des exemptions pour tels ou tels objets , qui alors étaient déclarés venthe-waaren ; mais ces concessions conduisaient, on le comprend, au même abîme, et les désastres de la ville de Bruges n'ont fait qu'accélérer un peu la chute inévitable de la factorerie.
Avec le temps, l'aisance s'était répandue parmi les indigènes ainsi que les connaissances commerciales; or cette sécurité, qu'inspiraient leur position de fortune et leur expérience, était affermie encore par une administration de plus en plus équitable de la justice, même vis-à-vis des étrangers; il en résul ta que les Hanséates ne tardèrent pas à abandonner l'ancienne routine et à inaugurer le procédé moderne, en réclamant de ces indigènes les mêmes offices que leur avaient jusqu'alors prêtés les facteurs du comptoir. Ceux-ci, qui se voyaient désertés, désertèrent à leur tour leur résidence et se dispersèrent.
Les premières villes de la Ligue qui entrèrent dans cette voie nouvelle, malgré les défenses réitérées des règlements,
furent des villes de Hollande, de Zélande, de la Frise, du Rhin, de Westphalie, de Saxe et de Prusse; elles s'affranchirent ainsi de l'entrepôt et du Schossgeld, double sujétion que ne compensaient plus aussi largement qu'autrefois la coexistence à Bruges de foule d'autres comptoirs, et le bénéfice des privilèges par elles acquis; le résultatfut donc, comme dans les cas précédents, l'appauvrissement du comptoir.
Déjà aussi les marchands dissidents de la Hollande, de la Frise, de la Zélande, se livraient à un commerce de plus en plus étendu dans les ports allemands, sans tenir compte des entraves que la Ligue voulait leur opposer; celles des villes prussiennes, qui étaient passées sous le sceptre de la Pologne, ainsi que les Livoniens, auxquels la ruine des comptoirs de Novogorod avait rendu une certaine indépendance, faisaient bon accueil à tous ceux qui savaient leur procurer les articles autrefois fournis par les seuls Hanséates; cette rude concurrence fut mortelle pour le commerce hanséatique, qui cependant ne s'éteignit complètement que dans la période suivante, soutenu qu'il était encore par la domination de la Ligue dans la Baltique et ses comptoirs florissants à Bergen et à Londres,
Si nous n'avons parlé que de Bruges, il ne faudrait pas en conclure que ce fût la seule localité où se portassent les Hanséates; déjà nous avons eu occasion de voir qu'en cas de rupture avec cette ville, ils prenaient avec le plus grand ensemble le chemin d'Anvers, de Dordrecht ou de tout autre endroit avantageux; seulement leurs nouvelles résidences étaient par trop passagères pour qu'il y ait lieu de leur consacrer de plus amples développements; mais alors même que le comptoir se trouvait à Bruges, d'autres marchés en Hollande, en Zélande, dans le Brabant, à Anvers, à Malines, à Berg-op-Zoom, à Bruxelles et ailleurs, attiraient soit les
facteurs mêmes du comptoir, soit les voyageurs hanséatiques qui y allaient acheter par exemple des draps, et commercer soit avec des marchandises franches (tel est le nom que nous voulons donner aux venthe-waaren ) , soit avec des biens d'entrepôt, qui avaient passé par Bruges et y avaient payé les droits.
La fréquentation de tel ou tel de ces marchés libres avait été souvent interdite pour cause de violation des privilèges hanséatiques; mais l'accord se rétablissait bientôt, à la plus grande satisfaction des Hanséates, qui y trouvaient sans doute quelques avantages fiscaux, et des juges compatriotes relevant du comptoir de Bruges.
Quant à la Hollande, la Zélande et la Frise, les opérations des confédérés y étaient tenues en échec par les villes hanséatiques mêmes de ces provinces, qui usaient, sauf quelques restrictions, de tous les privilèges et comptoirs de la Ligue, et avaient naturellement la haute main dans leur patrie. La position des autres Hanséates y devint plus difficile encore , quand l'alliance qui s'était établie sous le règne de Waldemar III, entre les villes allemandes et les villes néerlandaises, eut considérablement perdu d'importance aux temps du roi Éric, qui parvint à en détacher beaucoup de ces dernières, dont il encouragea l'indépendance commerciale, et qu'il opposa à leurs anciennes alliées.
. Le pacte qui fut conclu à Copenhague entre les deux fractions de la Ligue en 1441 ne termina pas la guerre, et un autre traité de paix intervenu en 1480, pour un laps de vingt-quatre années, fut également impuissant à ramener l'accord primitif; car comme on continuait à refuser aux Hollandais l'accès de la Baltique, et que d'autre part les droits avaient été exhaussés en Hollande, il restait assez de griefs pour nourrir les dissentiments.
Et cependant au fur et à mesure que les troubles s'étendirent sur la Flandre, les villes hollandaises gagnèrent en importance; parmi celles-ci la ville d'Amsterdam en Hollande, et de Middclbourg en Zélande, devinrent des contrées florissantes pour le commerce hanséalique.
Les rapports des Hanséates avec la France durant cette seconde période sont loin de présenter la même animation, la môme importance et le même caractère que ceux établis avec les Pays-lias; ils portent davantage le cachet contemporain, et s'appuient beaucoup moins que ces derniers sur des privilèges exorbitants et sur des comptoirs. En eifet, nous ne connaissons en France aucun établissement commercial qui eût servi de centre aux transactions des deux peuples, et eût imprimé à ces transactions une marche régulière; car nous ne pouvons guère tenir compte d'une factorerie tout a fait passagère, qui aurait, si l'on s'en rapporte au procès-verval d'une diète hanséalique de 1562, été établie à Bordeaux vers la lin du quatorzième siècle pour succéder à celle de Bruges, que les événements avaient compromise , mais aussi que les événements rendirent quelques années plus tard à son ancienne destination.
C'est précisément le comptoir de Bruges qui semble avoir eu la haute direction du commerce des Hanséates avec notre pays, c'est lui que la Ligue chargeait de ses intérêts dans les négociations entamées avec nos anciens monarques ; c'est même à Bruges que se traitaient le plus grand nombre d'affaires relatives aux articles de provenance française; car le commerce direct des Hanséates avec la France, qu'ils exerçaient surtout sur les côtes de la Normandie, de la Bretagne et du Poitou, et dont le sel, le pastel, les vins et même les draps faisaient l'aliment principal, se réduisait en réalité à fort peu de chose pour les raisons que nous avons déduites ailleurs, et notamment à cause des luttes entre
l'Angleterre et la France, qui jetaient l'épouvante sur les côtes et exposaient les Hanséates à toute la colère d'un des belligérants, quand ils manifestaient quelques préférences pour son adversaire.
Il est probable que sans ces causes perturbatrices, les relations directes eussent beaucoup gagné en intensité; car, à en juger au moins par la langue des diplômes, la bienveillance des rois français pour les marchands était extrême, et cette bienveillance s'explique par le placement qu'ils offraient aux productions de notre pays, comme aussi par l'espérance de les gagner aiusi à la cause nationale, et de les opposer aux ennemis doutre-Manche.
Ces diplômes toutefois sont peu nombreux ; ils paraissaient moins nombreux encore à nos devanciers, y compris Sartorius, qui écrivaient à une époque où les documents en question ne s'étaient pas tous dégagés encore des ténèbres de nos archives et des registres de nos parlements.
Avant d'en faire l'inventaire et l'analyse , qu'il nous soit permis de rapporter ici sur notre période un passage inconnu, pensons-nous, à tous les historiens de la Ligue, et que nous avons emprunté à une plaidoirie prononcée en décembre 1592, par l'avocat général Servin, dans le parlement de Paris, saisi en appel d'une question de prise maritime :
« Et en ce temps les Bretons traffiquèrent avec cette belle compagnie, enrichirent le païs, le remplirent de commoditez , de vaisselle d'argent et plusieurs autres biens, dont la France a esté depuis accomodée. Et comme en l'an 1477, y eut eu quelques pirates anglais qui volèrent quelques marchantsde la Hanse, ce tort leur fut réparé, tant ils ont esté estimez et chéris par tous. Mais surtout en ce royaume en l'an 1497 (il faut lire 1490), où il se trouve qu'il y eut une célèbre légation des villes vendaliques
COMMERCE DES HANSÉATES AVEC LES PAYS-liAS, ETC. 225
(Vendes) vers notre roy, lequel estoit lors Charles VIII, pour la plainte qu'elles faisoient de plusieurs déprédations faictes en la mer par les François, contre la paix perpétuelle qui estoit entre la coronne de France et les citez , lesquelles ne s'estoient voulu défendre, mais avoient déféré et deféroient au seigneur roy. Alors l'amiral de France se trouva à Paris, présents l'archevêque de Lion, cardinal, et deus présidens du Parlement, lesquels firent réponse qu'il ne plairoit au roy qu'il se fist rien contre l'alliance, mais que l'audace d'aulcuns estoit plus grande que la diligence des aultres ; qu'il falloit prendre garde que ce ne fussent des Allemans qui fissent les premiers ce dont ils se plaignoient; qu'il seroit pourvu que cela ne seroit pas les François; qu'il y auroit des juges, si quelqu'un se plaignoit en particulier, et qu'il seroit à désirer que l'on fist aussi bonne justice aux François en Allemagne, qu'elle se feroit aux Allemans en France ; qu'il y avoit ordonnance royale que nul navire armé ne sortiroit des ports de France, sans bailler caution en partant que le navire qui partiroit ne feroit aulcun dommage aux alliez : qu'il seroit pourvu à ce que ceste ordonnance fut publiée en Parlement. De là en avant il n'a esté veu que peu ou poinct de plainctes de deproiedations faictes par les François de navires et marchandises appartenants aux marchants de la Hanse. Voilà ce qui se peut dire pour La Hanse teutonique , pour monstrer qu'il ne faut permettre que nos alliez soient volez et violez.
« Et oultre cet exemple de l'an 1497, il a esté pour veu aux alliez par les ordonnances, mesmes par celle de l'an 1543, article 42. Voilà en somme ce qui se peut remarquer des droits de la confédération et alliance des citez de la Hanse teutonique. »
Il résulte de cet extrait que le savant avocat 'général, qui
dans tout le reste de son discours répand à profusion les
citatioDs grecques et latines, connaissait infiniment mieux les anciens que l'histoire de son pays, car il pèche nonseulement dans les dates des faits qu'il signale, mais encore par des omissions assez -considérables que nous sommes à même de réparer. Voici au juste l'enchaînement des munificences princières :
Le premier privilège, qui se place dans notre période, fut concédé le 5 mai 1392 aux marchands de la Hanse allemande par le roi Charles VI. Ce privilège resta longtemps isolé, dans un temps où les Anglais étaient maîtres d'une grande partie de nos côtes et, par conséquent, les seuls dispensateurs d'avantages commerciaux dans ces parages. Ce n'est que vers la moitié du quinzième siècle, alors qu'ils reperdirent la plupart de leurs possessions françaises, qu'on voit les rois de France octroyer avec quelque suite des faveurs aux Hanséates.
Déjà en 1426 des marchands de la Hanse teutonique étaient allés de Bruges s'établir dans la ville de Nantes, s'y étaient mariés et y avaient été l'objet de mesures très-bienveillantes. Quelques années plus tard, le 20 décembre 1430, le duc Jean de Bretagne appela tous les membres de la Ligue sans exception à jouir du bienfait de ces mêmes dispositions. C'est sans doute à cet acte ducal que firent allusion, en 1454, des députés de Flandre, chargés de rétablir l'entente entre leur pays et la Ligue, en disant que les Hanséates n'obtiendraient la réintégration dans leurs anciens droits qu'à condition de délaisser leurs factoreries de Lisbonne, de Londres et de Nantes. C'est évidemment aussi à cet acte et aux relations qui le suivirent que se réfèrent les premières paroles que nous avons empruntées à Servin.
Vient ensuite dans l'ordre chronologique une charte de Louis XI octroyée aux marchands hanséatiques en octobre 1463, mais relative seulement à la ville de la Rochelle, tandis
qu'une charte subséquente, délivrée par le même prince au mois d'avril de l'année 1464, comprend en plus les villes de Harfleur, Honneur, Dieppe et Cherbourg.
D'autres diplômes vinrent confirmer, compléter et étendre les libéralités du roi Louis XI; lui-même, en 1480, autorisa la ville frisonne de Stavern à y participer, et son successeur, Charles VIII, par diverses lettres patentes en date d'août et de septembre 1483, du 20 avril 1487, du 10 aoûH489, et du 13 juin 1490, continua son œuvre, dont voici les traits principaux.
Les Hanséates furent, en ce qui concerne les impositions et charges quelconques, traités sur le même pied que les sujets du roi, et leur furent assimilés sous le rapport du commerce. Le royaume leur était ouvert; ils y pouvaient faire des acquisitions et disposer de leurs biens, meubles et immeubles, par actes entre-vifs ou de dernière volonté. Leurs héritiers succédaient à leur fortune et à tous leurs droits comme s'ils étaient indigènes, ce qui peut étonner ceux qui savent que le droit d'aubaine a malheureusement persisté dans notre droit jusqu'à une époque assez récente
Pour le cas où une guerre viendrait à éclater entre la France et les consuls, proconsuls, aldermans, marchands et habitants des villes hanséatiques, ceux-ci avaient un an pour terminer leurs affaires, recouvrer leurs créances et emporter leurs marchandises hors du royaume.
Les Hanséates devaient à leur décès recevoir les mêmes honneurs funèbres et la même sépulture que les regnicoles.
Au cas où une guerre éclaterait entre la France et une nation étrangère, les Hanséates pouvaient continuer leurs
i. Il est intéressant de voir le parti que, dans son travail « sur les droits de douane et les anciens traités de commerce entre la France et l'Angleterre, » M. Wolowski a su tirer de ces concessions pour sa thèse du libre-échange, auquel elles serv ent d'honorables précédents.
rapports commerciaux avec cette nation sans qu'ils fussent considérés comme violateurs de la paix et de l'amitié qu'on s'était promises; et la France se réservait la même faculté.
Si une ville hanséatique venait à être exclue de la Ligue ou à s'en séparer, ou si un Hanséate s'était mis en révolte contre les aldermans de Bruges, le bénéfice des privilèges concédés par les souverains leur devait être retiré jusqu'à ce que Lubeck attestât qu'une réconciliation avait eu lieu.
Toute clause obscure devait s'interpréter en faveur des Hanséates, et pour assurer l'exécution fidèle de leurs dispositions généreuses, les souverains instituaient comme conservateurs des franchises hanséatiques l'amiral de France, le vice-amiral, le bailli de Rouen, les sénéchaux d'Aquitaine, de Lyon, de Ponthieu, les gouverneurs de la Rochelle, d'Arras, de Boulogne ou leurs lieutenants, et chargeaient ces officiers de connaître de tous les litiges entre leurs sujets et les Hanséates.
Cetle indication des juges peut servir, pensons-nous, d'indication pour les ressorts les -plus habituellement fréquentés par les Osterlings.
Au fur et à mesure que nous avançons vers l'ouest, nous voyons les rangs de ces derniers s'éclaircir, ce qui tient à la concurrence sérieuse qu'ils rencontraient en Espagne et dans le Portugal de la part des cités industrieuses de l'Italie. Il paraît, en outre, qu'en 1383, le roi Jean II de Castille leur défendit l'accès de son royaume, pour venger probablement des injures faites à ses sujets, et confisqua même quatre-vingt-quatre navires hanséatiques, qui ne tinrent aucun compte de l'iuterdiction.
La Ligue, de son côté, donna ordre au comptoir de Bruges d'entraver le plus possible le commerce des Espagnols dans son siège et même de les en écarter compléte-
ment, s'il était possible. Ces vexations réciproques semblent avoir cependant abouti en 1472 à une réconciliation.
Plus heureux dans le Portugal , les Hanséates fondèrent dès 4452 un établissement commercial à Lisbonne sous les auspices du roi Alphonse V, dont les concessions furent maintenues plus tard par le roi Emmanuel le Grand.
Le comptoir de Lisbonne a servi longtemps de point de départ aux rapports de la Hanse avec l'Espagne , et est devenu le précurseur du commerce direct qui, plus tard, s'est engagé avec les provinces méridionales de ce pays ; nous disons «plus tard, » car, au quinzième siècle, aucune trace ne vient nous le révéler d'une façon positive, et trèsprobablement à l'origine les navigateurs hanséatiques auront limité leurs excursions aux ports septentrionaux, tels que Bilbao et Bayonne, où venaient aboutir les produits du Sud, en remontant le cours de TÈbre à travers 1* Aragon.