CHAPITRE PREMIER
Si nous ne faisons précéder cette période, comme la précédente, d'une exposition historique, c'est que nous ne pourrions y relater que des événements qui, par leur importance comme par le temps auquel ils appartiennent, ne peuvent encore s'être effacés d'aucune mémoire.
N'est-il pas triste qu'à partir du moment où l'Europe se transforme et rajeunit, commence aussi la décrépitude de la ligue Hanséatique et la tâche funèbre de ses historiens?
Dans l'étude de cette phase suprême, les illustres rédacteurs du programme qui sert de base à notre ouvrage nous pardonneront de ne pas nous restreindre exclusivement aux causes économiques de la décadence de la Ligue, et de mettre encore enjeu d'autres raisons qui n'y ont concouru, hélas! qu'avec trop de succès.
Déjà nous avons eu occasion de signaler certaines influences pernicieuses, et des avant-coureurs sinistres d'un désastre général : défaut d'accord parmi les membres de la confédération, constitution défectueuse, révolutions accom-
plies ou imminentes dans les contrées visitées par les Hanséates, rivalités naissantes, négligence ou impuissance à fondre les éléments divers et diffus de la Hanse en une masse bien compacte et facilement maniable; or, les temps où cette unification eût été peut-être praticable, si des intelligences actives et persévérantes s'y étaient consacrées et avaient mis habilement à profit la déplorable situation des sociétés contemporaines, ces temps étaient passés, laissant après eux des regrets d'autant plus superflus, que l'époque suivante ouvrait une ère toute nouvelle, non-seulement contraire au perfectionnement de la Ligue, mais compromettante même pour son existence.
[La découverte de l'Amérique et d'une route maritime conduisant aux Indes, l'usage de la poudre et des armes à feu, l'invention de l'imprimerie, l'introduction dans les États d'armées permanentes, la réforme religieuse et tant d'autres faits éclatants qui immortalisèrent le seizième siècle et la fin du quinzième, remuèrent profondément l'ancien monde et modifièrent presque tous les rapports existants.
La civilisation moderne succéda en même temps aux ténèbres et à la rudesse du moyen âge, l'ordre à l'anarchie, la sécurité au brigandage, le règne du droit au règne de la force; les sociétés se constituèrent définitivement, s'organisèrent, reconnurent et respectèrent une autorité supérieure ; l'équilibre s'établit si bien dans chaque État, que les esprits allaient pouvoir se préoccuper de l'équilibre européen ; dès lors, si les chemins étaient plus sûrs, si les mers n'étaient plus infestées par des forbans, si les repaires des brigands étaient détruits, si la justice et l'humanité des nations ne mettaient plus de différence entre regniçples et aubains, quelle raison d'être avait encore une Ligue, née en vue précisément de l'intolérance et de la barbarie? Et si cette Ligue avait cependant des vues ambitieuses, si ses membres, d'op-
primés qu'ils furent, étaient devenus oppresseurs, les changements survenus ne contrariaient-ils pas singulièrement toutes ces espérances, n'arrêtaient-ils pas tous ces empiétements?
En effet, au dehors, la plupart des peuples étaient pacifiés, les dissensions intestines éteintes sans retour, les partis réconciliés et confondus sous un gouvernement généralement monarchique qui concentrait en lui les forces de l'État, qui était par conséquent capable de repousser toutes les prétentions excessives, et qui ne séparait plus ses intérêts de ceux de ses sujets, comme il ne l'avait fait que trop souvent autrefois, où le besoin de subsides et d'assistance l'avait quelquefois amené à consentir les sacrifices les plus lourds, qui, en le sauvant d'un ennemi dangereux, le livrait aux mains non moins redoutables des Hanséates. ~\
Le monopole hanséatique, qui auparavant pouvait encore présenter quelques avantages, était maintenant devenu aussi préjudiciable aux souverains qu'à leurs peuples; aux peuples, en ce qu'il leur imposait tant pour leurs achats que pour le placement de leurs propres marchandises une contrainte onéreuse; aux souverains, en ce que le défaut de concurrence les astreignait à une classe de marchands privilégiés de longue date, et les privait des recettes plus considérables attachées à un plus grand mouvement commercial.
Aussi les Hanséates eurent-ils beau élever des réclamations, exhiber des chartes octroyées par les prédécesseurs des souverains régnants, parler de droits acquis, de traités inviolables, on leur répondait que leurs titres n'étaient que des concessions précaires, et que les faveurs accordées par les uns pouvaient être retirées par les autres.
Il va sans dire qu'au cas d'un conflit sur l'interprétation d'une clause ou l'existence d'un droit, force restait désormais aux monarques.
La féodalité vaincue les avait rendus tout-puissants, et sur l'ancien système militaire si défectueux, que desservaient les vassaux, s'élevèrent les troupes mercenaires, qui se convertirent bientôt elles-mêmes en armées permanentes, rendues habiles, par un exercice continuel, au maniement des armes, et infiniment supérieures à ces milices urbaines de la Ligue, qui naissaient et disparaissaient avec le danger.
En pleine mer, l'avantage n'était plus non plus du côté de la Ligue, qui y avait jadis exercé la souveraineté et illustré son pavillon dans des luttes mémorables; la science nautique s'était propagée; la puissance et les richesses dont disposaient maintenant certains royaumes, grâce à une organisation meilleure, grâce à la découverte de continents nouveaux, servirent à la construction de navires marchands ainsi que de vaisseaux de guerre, tandis que les Hanséates n'avaient jamais connu et employé que des vaisseaux à double fin, et que leurs ports n'eussent peut-être pas été aptes à recevoir des bâtiments de guerre, alors même que leurs ressources financières, si insuffisantes, eussent pu faire face à de pareilles dépenses.
Aussi l'Armada, qui fut équipée par l'Espagne, offrit-elle un spectacle comme jamais la Ligue n'aurait pu en offrir ou même en rêver de semblable.
En cessant d'être une puissance navale, cette dernière ne devait pas tarder non plus à baisser, à succomber comme puissance commerciale; ses membres, en perdant leur autorité dans la Baltique et la mer du Nord, sur les rivages desquelles mers ils se trouvaient répandus en grande partie, allaient aussi perdre même la possibilité d'opérer la jonction de leurs flottes respectives par le Sund et les Belts, et faibles déjà malgré leur union, que pouvaient-ils devenir séparément, sinon la proie de leurs puissants voisins.
En multipliant leurs vaisseaux, les nations étrangères ar-
rivaient à s'affranchir du joug mercantile de la confédération et à organiser un commerce actif et indépendant; les comptoirs hanséatiques touchaient donc à leur fin, ruinés à la fois par les entreprises personnelles des indigènes et aussi par la marche du temps, qui, en vulgarisant les idées de justice et de probité internationales, permit aux Hanséates de se démettre sur les habitants d'un pays étranger du soin de leurs propres intérêts.
Chez eux, les remparts, les fossés et les murs les plus solides ne pouvaient plus les garantir de l'action des nouveaux engins de guerre, et ils durent regretter que leurs ancêtres, dans l'ignorance des innovations futures, se fussent laissé influencer dans le choix de leurs résidences par une situation agréable, telle qu'il s'en trouve sur le bord d'un fleuve ou dans une plaine riante, plutôt que par un emplacement qui fût déjà en lui-même une défense naturelle.
La Ligue impuissante à se sauver elle-même ne pouvait pas davantage compter sur l'Allemagne, qui semblait souffrir du même mal qu'elle, et marcher également à sa dissolution.
C'eût été la première fois, d'ailleurs, que les empereurs se seraient occupés sérieusement de commerce national, lequel, il faut le reconnaître aussi, ne leur avait jamais valu le moindre profit.
Il y eut toutefois assez tard quelques tentatives de rapprochement qui n'aboutirent à aucun résultat marqué.
Si encore les villes hanséatiques, en perdant leur indépendance, eussent pu obtenir les mêmes dédommagements que certaines municipalités à l'étranger, auxquelles l'asservissement valut au moins les bienfaits d'un gouvernement fort et soucieux de leurs intérêts matériels.
Malheureusement, les communes de la Ligue furent réduites à faire à la fois le sacrifice de leur liberté et de leurs
espérances commerciales; quelques-unes d'entre elles passèrent sous le joug de princes assez forts pour les soumettre, mais trop faibles pour continuer leur politique mercantile au dehors; quelques autres, situées à J ouest ei à l'est, furent même complètement détachées de l'empire, et les rares villes du centre qui maintinrent leur intégrité durent d'autant plus déplorer leur impuissance.
Iî est vrai que depuis Ja proclamation de la paix publique et des institutions qui devaient l'assurer, l'arbitraire diminua en Allemagne comme dans le restant de l'Europe, eî le commerce y gagna en sécurité; mais si les vœux des Hanséates furent remplis en partie, au moins de ce côté, ceux-ci perdirent d'autre part leur importance politique, acquise principalement au milieu de la perturbation qui régnait au sein de l'Empire.
Il ne fallut plus songer à poursuivre, conformément à d'anciennes concessions impériales, les brigands sur les territoires étrangers où ils se réfugiaient, ni à couvrir de ce prétexte les attaques dirigées contre les grands du voisinage ; il fallut renoncer à se rendre justice à soi-même, et recourir bon gré mal gré aux juridictions fraîchement établies ov dominait l'élément seigneurial; il fallut que les villes hanséatiques s'abstinssent de revendiquer désormais l'arbitrage des conflits éclatant entre leurs sœurs et quelque adversaire princier, et se démissent d'une intervention quelque peu usurpée, au profit soit du pouvoir central de l'Empire, soit de l'autorité régionale, soit même du seigneur territorial.
Mais si leur compétence était méconnue et niée, leur intercession même, leurs recommandations, leurs représentations étaient vouées au mépris et tournées en dérision.
C'est ainsi que le duc Henri Julius de Brunswick-Lunebourg fit, en 1601, demander à la Hanse, qui était interve-
nue en faveur de la ville de Brunswick, comment elle osait appuyer des rebelles, et opposer son association aux lois de l'Empire?
Le duc Philippe Julius de Pornéranie , outré que la Ligue voulût connaître du différend qui partageait le conseil communal et une portion de la bourgeoisie de Stralsund, lui écrivit en 1613, de ne pas étendre ses pieds plus loin qu'il ne convenait, de ne pas élever de prétentions contraires aux constitutions de l'Empire, et auxquelles il n'aurait pas même cru, s'il ne les avait vues consignées dans un écrit émané d'elle, etc., etc.
L'antique colosse était tellement déchu, que même un certain comte de la Lippe put aussi impunément l'insulter.
A ces signes d'une décadence avancée s'en vint joindre un des plus caractéristiques; il arrivait fréquemment maintenant, qu'en présence d'une contestation entre une ville hanséatique et la Hanse ou un autre de ses membres, la première, rompant les traditions, violant les recez, répudiait l'autorité de la confédération et déférait la difficulté soit aux tribunaux de l'Empire, soit à l'empereur lui-même, sans se soucier d'une excommunication qui n'entraînait plus un bien grave préjudice.
Ainsi vit-on successivement les villes de Hambourg et de Cologne saisir la Chambre impériale, la première, de réclamations élevées contre elle par des localités situées sur le cours inférieur de l'Elbe, telles que Stade et Buxtehude, qui lui reprochaient de mettre des entraves à la libre navigation; la seconde, Cologne, d'une question relative au Schossgeld, qu'exigeait le comptoir hanséatique des Pays- Bas.
De même la ville de Brème ne voulut pas, pendant qu'elle opérait dans son enceinte une réforme religieuse et politique, entendre parler d'une immixtion hanséatique, à la-
334 rnoiMÈME période.
quelle elle préféra des sentences rendues par l'empereur, par Tévêque de Brème, par l'autorité régionale de la Saxe inférieure.
Si elle fut, il est vrai, frappée d'exclusion, la volonté impériale ne tarda pas à faire tomber devant elle les portes du congrès, et la sauva même des humiliations en usage.
Il est évident qu'il devait devenir de plus en plus difficile de maintenir l'unité au sein d'une Ligue qui, en perdant tous les jours plus de terrain à l'étranger, se dépouillait de son prestige et de son utilité, à qui des tiers pouvaient sans façon forcer la main et dicter des lois, et dont un grand nombre de membres retombaient sous le joug écrasant d'un maître.
Dans cette triste occurrence, les Hanséates songèrent un instant à se concilier les bonnes grâces des empereurs, et l'on ne peut douter que si une alliance solide avait pu être conclue entre les deux partis en vue de projets sérieux, elle eût porté d'excellents fruits ; mais les empereurs ne cherchaient dans une plus grande intimité que le moyen de réclamer des villes confédérées des subsides contre les Turcs, qui leur furent presque constamment refusés, tandis que les Hanséates, tout en prisant beaucoup l'assistance impériale dans leurs luttes contre différents seigneurs, redoutaient encore davantage cette illustre intervention, et repoussèrent même le projet présenté par Cologne, qui tendait à obtenir de l'empereur la reconnaissance formelle de la Ligue.
Il advint donc peu de nouveau dans les rapports réciproques, sinon que l'on vit plus fréquemment des ambassadeurs impériaux apparaître dans les diètes hanséatiques, ou intervenir dans des conflits intéressant la Ligue ; plus tard même, nous verrons l'empereur Rodolphe II interposer ses
bons offices dans les discussions de la reine Elisabeth avec le comptoir hanséatique de Londres, mais avec un insuccès qui fait comprendre pourquoi la Ligue ne voulait pas payer trop cher l'amitié des empereurs d'Occident.
Un autre projet d'alliance, qui fut rais en avant dans la seconde moitié du seizième siècle, visait à réunir toutes les villes impériales de l'Allemagne aux villes confédérées do la Ligue; si ce projet témoigne du désir et du besoin éternel d'unité qui travaille l'Allemagne, le résultat négatif, auquel il aboutit après plus d'un siècle de négociations infructueuses, découvre peut-être aussi la plaie qui s'est de tout temps attachée à ce grand pays.
La réforme religieuse, bien qu'appartenant plus particulièrement au domaine de la conscience, n'est pas tellement étrangère à notre sujet, que nous puissions nous dispenser d'en dire au moins quelques mots.
Sans vouloir contester ses effets salutaires à plusieurs points de vue, nous ne craignons pas d'affirmer que, politiquement parlant, elle a été un mal, tant pour l'Allemagne que pour la ligue Hanséatique.
Au lieu d'apaiser des esprits déjà fort aigris, dè fusionner des tendances suffisamment divergentes, elle a fourni au contraire un nouvel élément à la zizanie, et est devenue ainsi un puissant instrument de ruine.
Nous ne pouvons prendre chaque cité hanséatique en particulier, faire son histoire religieuse, moutrer comme l'apparition du protestantisme a été constamment accompagnée à l'origine de désordres, de secousses et de revirements même constitutionnels, a engendré de graves causes de dissentiment entre les administrés ou sujets d'une part et les autorités municipales ou les princes d'autre part, si leurs croyances respectives les partageaient en deux camps, et a de la sorte compromis longtemps et quelquefois même dé-
fautivement îe bien-être , la sécurité , la liberté des communes urbaines; nous voulons seulement, pour le besoin de notre sujet, indiquer l'influence funeste que dut exercer sur la Ligue, comme telle, la doctrine de Luther.
Or, il va sans dire que le désaccord par elle semé dans l'intérieur même des villes se reproduisit au sein du congrès entre des représentants à convictions contraires, et porta un nouveau coup à cette unité déjà si chimérique; sans doute, la plupart des membres de la Ligue finirent par se convertir au nouveau culte ; mais il en resta d'invariablement attachés à la foi de leurs pères, tels que, par exemple, la ville de Cologne, qui déclarait encore en 1535, « qu'elle continuait à pendre, décapiter et noyer les hérétiques, et s'en trouvait fort bien. »
A partir de cette époque, le zèle de cette dernière ville pour les intérêts généraux se refroidit singulièrement, au plus grand préjudice de la Ligue, où elle tenait une si grande place.
L'accord ne régnait d'ailleurs pas même parfaitement entre les adeptes de Luther, que des subtilités théologiques divisaient en autant de sous-sectes, de telle façon qu'en matière religieuse au moins il devint absolument impossible de jamais s'entendre et de prendre une résolution commune.
Un autre résultat désastreux de la réforme, c'est qu'elle détermina la Ligue, ou pour dire plus vrai, différentes villes hanséatiques à prendre parti dans les guerres religieuses si sanglantes qui éclatèrent, qu'elle leur enleva les sympathies de l'empereur, et leur fit souvent partager le sort des vaincus.
Enfin, après bien des angoisses et des péripéties suffisamment connues par l'histoire, la paix religieuse d'Augsbourg (1 555) vi n t re n dre à Y Allemagn e e t aux vi 1 1 es hanséatiques un repos quelque peu agité d'un demi-siècle, auquel les arracha
violemment la guerre de Trente ans, qui ne laissa derrière elle que des monceaux de ruines.
Mais peu avant cette catastrophe finale se produisit un événement qui sembla un instant devoir relever la fortune chancelante de la Ligue.
Les Provinces-Unies des Pays-Bas, qui marchaient déjà à leur grand avenir, prirent l'initiative d'une proposition d'alliance à conclure entre elles et la Hanse, cherchant ainsi à ramener le temps où bon nombre de villes néerlandaises avaient été incorporées dans cette dernière confédération.
Le syndic général de la Ligue, Domann, ainsi que le bourgmestre de Lubeck, Brockes, se rendirent à la Haye en 1612 et y entamèrent des négociations, à la suite desquelles la ville de Lubeck seule d'une part, et les Provinces-Unies d'autre part, conclurent en 1613 un traité d'alliance conçu dans l'intérêt du commerce, des privilèges et de la religion, c'est-à-dire dans les termes les plus généraux, afin de n'éveiller aucune susceptibilité; car c'était déjà en grande partie la crainte de déplaire à l'empereur qui avait empêché d'autres villes hanséatiques de prendre part à ce pacte; crainte fondée, puisque, avant même toute solution, l'empereur Mathias fil connaître à la Hanse qu'il considérait toutes ces menées comme une -conspiration.
Le traité en question soumettait les vaisseaux des Pays- Bas à un impôt destiné à faire face aux dépenses communes, mais leur accordait aussi pleine liberté de navigation vers la Suède, et enfin dispensait les Hanséates de prendre une part active à la guerre contre l'Espague.
Cette alliance, à laquelle le roi Gustave-Adolphe de Suède accéda l'année suivante (1614), était faite surtout en vue de maintenir la liberté de passage dans le Sund, où des taxes de plus en plus considérables étaient imposées par le gouvernement danois; aussi ce dernier, qui entrevit bien la vé-
ritable portée de la convention, quelque silencieuse qu'elle fût à cet égard, rappela-t-il son ambassadeur de la Haye et ne fit-il pas mystère de son mécontentement.
Les bienfaits multiples de l'alliance ne se firent pas longtemps attendre; car, en 1615, le prince Henri de Nassau accourut inopinément avec un corps de trois mille hommes au secours de la ville de Brunswick, qui était depuis fort longtemps en guerre avec son seigneur, et montra ainsi ce que la Ligue pouvait espérer de ses nouveaux alliés; aussi la fin de cette année 1615 ne se passa-t-elle pas sans que d'autres villes hanséatiques, au nombre de dix, y compris Lubeck, à savoir, Brème, Hambourg, Rostock, Stralsund, Wismar, Magdebourg, Brunswick, Lunebourget Greifswald, renforçassent cette union naissante, qui ne changea cependant rien à son programme, en apparence si inoffensif.
Pleine de confiance dans l'appui de la république, la ville de Magdebourg refusa tout hommage à son archevêque ; les villes de Lubeck et de Hambourg eurent grandement à se louer de ses services dans une contestation importante qu'elles eurent avec le duc de Brunswick-Lunebourgzelle, à propos du percement d'une digue appelée « Gammerdeich, » et là ne se borna pas l'action tutélaire des Provinces-Unies, qui consentirent même à prêter main-forte à des villes hanséatiques étrangères à l'alliance, et en général à défendre très-chaudement les intérêts et les privilèges de la Ligue au dehors, en Danemark, en Suède, en Russie, en Angleterre, partout enfin où ils pouvaient sauver encore quelque chose du naufrage banséatique.
Mais quand ce fut le tour de la Ligue à rendre des services à ses alliés, quand, en 1620 et 1621, les Provinces- Unies réclamèrent son assistance contre l'Espagne, elle fut heureuse de pouvoir se retrancher derrière les termes mêmes du traité, qui l'en affranchissaient formellement, et si ce
refus peut paraître entaché de lâcheté et d'ingratitude , il faut bien reconnaître aussi que la position de la Hanse était devenue assez critique pour qu'elle dût plutôt s'assurer des secours qu'en offrir, et plutôt se renfermer dans une stricte neutralité que se mêler aux querelles des puissants dont elle finirait toujours par être écrasée.
Déjà elle avait eu assez de mal à faire accepter son alliance par l'empereur, par les princes de l'Empire, par le gouvernement espagnol des Pays-Bas, en lui donnant une couleur commerciale, en l'interprétant comme l'écho d'une ancienne intimité, pour ne pas encore entrer ouvertement en lice contre l'une ou l'autre de ces puissances.
Ce qui l'affermit encore dans son refus, c'est qu'elle apprit en 1621 que la république venait par un traité de se rapprocher du roi de Danemark , considéré par la Hanse comme son ennemi héréditaire.
Aussi le représentant des Provinces-Unies près de la Ligue, Foppius ab Aitzema, n'obtint-il de celle-ci, en 1624, qu'une réponse tout évasive qui provoqua de sa part cette sortie virulente, « que pareille conduite n'aurait été tenue ni à Constantinople, ni à Alger, ni par les pirates. »
On voit que les rapports réciproques s'aigrissaient avant que l'irruption imminente des troupes impériales vînt complètement les rompre.
Seulement, en 4645, les villes de Brème et de Hambourg rétablirent leurs anciennes relations avec la république, en vue de protéger la mer du Nord, ainsi que le cours de l'Elbe et du Weser, et, l'année d'après, Lubeck entra également dans cette nouvelle alliance.
La dernière trace de ces relations entre les deux fractions de l'ancienne Hanse se trouve dans une disposition prise par le dernier congrès hanséatique, en 1669, en vertu de laquelle le docteur Hunike fut chargé d'aller représenter à
Ja Haye les intérêts de la Ligue, c'esl-à-dire des trois villes de Brème, Hambourg et Lubeck, qui à elles seules en tenaient à présent lieu .
On peut regretter que le rapprochement n'ait pas eu lieu plus tôt, c'est-à-dire à une époque où la Hanse n'était pas encore irrévocablement condamnée ; on peut regretter aussi qu'il ne soit pas devenu plus intime, car autrement il eût pu assurer aux confédérés un rôle fort important dans la guerre de Trente ans, et en tout cas retarder de beaucoup la chute de la ligue Hanséatique.
Si les Hanséates n'avaient pu se décider à des sacrifices en faveur des Provinces - Unies , ils devaient rester plus sourds encore aux autres sollicitations dont ils furent l'objet, à moins cependant qu'on n'implorât leur abstention, qui était le parti auquel ils étaient toujours heureux maintenant de pouvoir s'arrêter.
Durant les complications de la guerre de Trente ans, ces sollicitations leur arrivèrent, malgré leur faiblesse notoire, de tous les côtés, tant de la part des belligérants intérieurs, tels que les États de Bohême, le prince-électeur du Palatinat, l'empereur, que de la part même des puissances étrangères. Parmi ces dernières, le roi Gustave-Adolphe de Suède, qui dès 4612 invita la Ligue à s'unir à lui, avait certainement les plus grandes chances de réussite, fondées sur une haine commune à l'égard du Danemark, sur le zèle connu de ce souverain pour la cause du protestantisme , sur les bons rapports qui existaient entre lui et les Provinces-Unies , enfin sur le désir des Hanséates de faire confirmer les anciens privilèges par eux acquis en Suède.
Et cependant, après bien des pourparlers et bien des délibérations en diète, la Ligue se proposa, en 1621, de faire connaître au roi que l'agitation des esprits en Allemagne s'opposait à une résolution définitive et qu'elle serait heu-
reuse, toutefois, de continuer avec lui une correspondance amicale et de pouvoir compter sur le maintien des privilèges.
Sans se décourager, Gustave-Adolphe renouvela ses propositions en 1628; mais cette fois-ci la présence et les succès des armées impériales dans la basse Allemagne les rendirent plus inacceptables encore.
Il n'y eut pas jusqu'au roi de Danemark, Christiern IV, qui, dans un moment de disette, ne fît faire, en 1623, des ouvertures aux villes confédérées. Mais celles-ci ne pouvaient oublier si vite que ce monarque, fidèle en cela aux traditions danoises, avait recherché toutes les occasions pour les molester, et avait tout récemment encore posté des vaisseaux de guerre dans l'Elbe et fortifié la ville de Gluckstadt ; aussi, pleines de méfiance de ce côté, ne firent-elles même pas au projet qui leur était soumis les honneurs d'un long examen.
Et cependant l'orage allait éclater; déjà même avant la bataille de Lutter, qui se termina par la défaite du roi Christiern de Danemark,- le général Tilly refusa d'avoir égard à la neutralité du cercle de la Saxe inférieure, et la plupart des villes hanséatîques placées sur le théâtre de la guerre, telles que Brème, Lubeck, Gottingen, Brunswick, Lunebourg, Hildesheim, ainsi que le Holstein, le Mecklenbourg et la Poméranie, eurent à subir tous les fléaux de la ' guerre et n'eurent pas plus à se louer de leurs amis que de leurs ennemis. C'est ainsi, par exemple, que, pour s'épargner des garnisons militaires, Rostock dut verser une fois 100,000 et une autre fois 150,000 thalers, Wismar 200,000 thalers, Hambourg 70,000 marcs de Lubeck. On sait quel triste sort fut réservé à la ville de Magdebourg, qui fut prise d'assaut par l'armée impériale, mise au pillage et dévorée par les flammes (20 mai 1631).
Jamais l'autorité impériale n'avait apparu si redoutable à
ces communes ni si compromettante pour leur liberté religieuse et leur intégrité politique.
Le général Wallenstein et le comte de Schwarzenberg allèrent même jusqu'à leur réclamer leurs vaisseaux, afin de poursuivre également sur mer les ennemis de l'empereur, et Ton comprend qu'en présence d'une force armée de cent mille hommes, la diète hanséatique aurait vainement objecté que les députés n'avaient pas reçu les instructions nécessaires.
Le port de Rostock, Warnemunde, ainsi que la ville de Wisraar, étaient occupés par les Impériaux, qui avaient commencé aussi le siège de Stralsund.
L'héroïsme de cette dernière ville, dont la situation géographique parut à juste titre si importante au général Wallenstein et qui avec quelques secours étrangers réussit à lasser l'ennemi, ne contribua sans doute pas peu à donner une autre face aux événements.
Mais ce siège mémorable, en montrant ce que peut la bravoure dans les conditions les £lus mauvaises, fit en même temps ressortir l'abaissement dans lequel était tombée la Ligue. En vain la ville de Stralsund invoqua-t-elle son secours, ce ne fut qu'après de longues réflexions qu'elle se décida à faire avancer à cette cité amie la maigre somme de 15,000 thalers, à 5 p. 100 bien entendu !
La terreur l'avait complètement paralysée; loin de concevoir l'idée d'une mâle résistance, elle ne recourait plus à présent qu'aux larmes et aux prières pour obtenir quelques adoucissements au sort de ses membres.
Le plus souvent même, ces démarches humiliantes demeuraient infructueuses ou n'étaient prises en considération que selon le tempérament des généraux en chef, les uns brusques, comme Tilly^ les autres polis et rusés, comme Wallenstein.
Désireuses de mettre un terme à une guerre qui achevait leur ruine, les villes entreprirent de négocier à Vienne la paix entre l'empereur et le roi de Danemark, mais n'obtinrent du gouvernement impérial que les assurances les plus vagues et les consolations les plus banales.
Aussi devinrent-elles de plus en plus circonspectes et n'accueillirent-elles désormais que sous toute réserve les propositions qui pouvaient leur être faites à elles-mêmes par un pouvoir impénétrable, dont elles redoutaient les visées ambitieuses.
Une de ces propositions fut faite vers la fin de l'année 1627 à Dantzig par des envoyés de la cour d'Espagne et renouvelée à plusieurs reprises auprès de la Ligue par des légats impériaux : elle semblait tendre à anéantir autant qùô possible le commerce des Provinces - Unies et de l'Angleterre, à assurer aux Hanséates la propagation exclusive des marchandises indo-espagnoles dans le Nord, et réciproquement, à assurer à l'Espagne et à ses colonies un privilège sur les produits des contrées septentrionales.
Le procédé à Taide duquel on réaliserait cette combinaison mercantile devait être, conformément au goût espagnol de l'époque, une compagnie privilégiée, composée de Portugais, d'Espagnols, d'Hanséates, d'Allemands en général, et de Néerlandais demeurés fidèles à la cause de l'Espagne.
Ce projet fut loin de rencontrer les sympathies des Hanséates, qui lui eussent de beaucoup préféré la confirmation pure et simple de leurs prérogatives en Espagne et dans le Portugal, et le respect de leur neutralité au milieu des luttes incessantes de l'époque.
En effet, le système proposé contrariait toutes leurs habitudes conïtnercialès. Accoutumés qu'ils étaient aui entre-
prises et aux chances individuelles, ils ne comprenaient rien à ces œuvres collectives, alimentées avec des capitaux communs et administrées par des agents de la compagnie sous l'œil d'un directoire.
S'engager dans cette voie, n'était-ce pas d'ailleurs pour les Hanséates renoncer par là même à toutes leurs relations existantes avec les autres peuples, et s'enchaîner à leurs nouveaux alliés?
Ne devaient-ils pas redouter non plus le mécontentement des puissances voisines du Nord, et, par exemple, la fermeture du Sund par le Danemark?
Une seule perspective pouvait paraître séduisante, celle de se débarrasser de la concurrence si gênante de l'Angleterre et des Pays-Bas; et cependant, au point où en étaient arrivés les Hauséates, cette perspective même ne devait plus fortement les émouvoir. Autrefois ils avaient pu rêver richesses et monopole; aujourd'hui ils devaient craindre pour leurs foyers et leur indépendance, et cette crainte leur était inspirée par ceux même de qui émanait le projet et sur les intentions desquels il devenait de plus en plus impossible de se méprendre. Une soumission, une abnégation entière étaient réclamées officiellement par l'empereur, qui voulait se réserver la direction exclusive de leurs intérêts.
Accéder à cette ligue commerciale, c'était s'éloigner des seuls amis qui pussent encore les sauver.
Ils résistèrent donc, et on convint de part et d'autre d'ajourner toute discussion à cet égard jusqu'au rétablissement définitif de la paix.
Us résistèrent avec d'autant plus de succès que des événements notoires, auxquels la France prit une grande part, et qui aboutirent au traité de Westphalie, rendirent bientôt le calme aux villes hanséatiques. Mais ils ne leur ren-
dirent malheureusement ni la puissance, ni l'union, et la Ligue, qui semblait avoir été endormie pendant toute cette guerre de Trente ans, ne se réveilla de ce long sommeil qu'amputée de presque tous ses membres et impuissante à prolonger beaucoup sa chétive existence.