CHAPITRE II
Les contrées septentrionales formant, ainsi que nous l'avons répété à satiété, comme le support du colosse hanséatique, c'est vers elles que nous devons toujours tout d'abord porter nos regards.
Or ce support, auquel la Russie notamment avait enlevé déjà quelques fragments, restait encore debout bien qu'ébréché, et il fallut encore près d'un demi-siècle avant qu'il se décomposât et compromît ainsi l'existence du fier monument qu'il avait soutenu jusqu'alors.
En effet, les forces des empires du Nord ne pouvaient se développer que graduellement, et le joug des Hanséates n'était pas de ceux qu'il était permis de secouer à volonté.
D'ailleurs l'union des royaumes Scandinaves elle-même, qui subsistait encore au commencement de cette période, et qui semblait devoir être au Nord le phénomène le plus menaçant pour la sécurité et l'ambition des villes hauséatiques, ne leur causa cependant en réalité jamais aucun préjudice bien sérieux, et leur permit encore à cette heure de suivre pendant quelque temps les voies consacrées par une longue habitude.
Contrairement à ce qui se passa pour la ligue Hanséatique, qui, en perdant ses membres, alla en s' affaiblissant, ce ne fut que du moment où l'union des trois Royaumes Unis fut dissoute et où cette dissolution rendit à chacun d'eux
son indépendance, son activité et ses destinées propres, que les tendances égoïstes des étrangers rencontrèrent auprès des nations reconstituées la résistance la plus énergique.
Mais jusqu'à cette dissolution, la Hanse, représentée surtout par la ville de Lubeck , qui dans les événements à suivre joue constamment le rôle capital, quand elle n'est pas seule en jeu, demeura fidèle à son ancienne politique qui consistait à désunir pour régner, et trouva le meilleur appui de ce système dans les dispositions naturelles des pays annexés au Danemark.
Aussi le règne du fils et successeur de Christiern Ier, Jean de Danemark, qui à son avènement confirma tous les privilèges des Hanséates, n'entama-t-il aucunement la position commerciale de ces derniers, lesquels restèrent seulement astreints à l'obligation de renoncer à leurs rapports avec le royaume rebelle de Suède, où le roi Jean avait à la suite d'une victoire réussi sans doute à se faire couronner en 1497, mais où l'échec ultérieur que subit son entreprise contre la Dittmarsie souleva une nouvelle insurrection, fomentée surtout par l'illustre famille des Sture et un évêque du nom de Heming Gad.
Or, loin de remplir religieusement les conditions qui leur étaient imposées, les Hanséates allaient jusqu'à seconder les efForts de la révolte, et finirent ainsi par s'engager dès les premières années du seizième siècle dans un démêlé direct avec le roi de Danemark.
L'empereur d'Allemagne intervint lui-même dans tous ces différends et avec l'inefficacité qui s'attachait encore alors à ses mesures, il fit mettre au ban de l'Empire les Suédois insurgés, et manda aux villes hanséatiques de ne pas les prendre sous leur protection.
Mais, bien q îe la volonté impériale eût peu d'écho aû sein de la confédération, comme cependant le roi Jean vint
à interdire aussi aux villes hanséatiques toute communication avec le Danemark, et comme ces dernières continuaient à ne pouvoir s'entendre entre elles, elles promirent enfin, en 1506, dans la ville de Segebert de se conformer aux vœux du roi relativement à la Suède, et consentirent même à soumettre tous leurs vaisseaux à la visite des Danois qui les rencontreraient en mer; en revanche, elles réclamaient le maintien de leurs anciennes franchises.
Un traité formel, conclu Tannée d'après à Nikôping, vint ratifier leurs engagements , et cependant elles ne discontinuèrent pas, secrètement au moins, et par la voie détournée de Revel, leur trafic avec la Suède; de, son côté le roi ne leur ménagea ni les péages ni les fonctionnaires danois en Scanie; et ces rapports tendus dégénérèrent en une nouvelle lutte, qu'inaugurèrent d'une part le pillage et le rançonnement des îles de Gothland et de Bornholm par les bourgeois de Lubeck, d'autre part la prise de quelques villages et vaisseaux lubeckois par le roi Jean, dont le frère, duc de Holstein, observa la neutralité.
Cette crise, en se prolongeant, révéla une fois de plus la maladie incurable de la Ligue, en ce qu'on ne vit même plus toutes les villes vendes courir ensemble aux armes, et que la ville de Hambourg, avide d'avantages personnels, poussa l'oubli des devoirs et des convenances jusqu'à se déclarer ouvertement pour le roi.
Néanmoins la fortune des Hanséates ne se démentit pas encore cette fois, leur flotte remporta plusieurs victoires, et diverses îles danoises furent livrées au pillage ; mais ces succès étaient payés assez cher par le dépérissement de leur commerce du côté du Danemark, et la part de plus en plus considérable qui dans ce commerce était faite à diverses villes maritimes allemandes , telles que Hambourg ou Dantzig, et même aux négociants exécrés des Pays-Bas.
La paix qui fut signée le 25 avril 1512, à Malmoë en Scanie, rendit au commerce et à la navigation des Hanséates toute liberté de mouvement dans le Danemark et dans la Norvège, à charge par eux de rompre définitive met et absolument avec les Suédois, et au besoin même de combattre la résistance de ces derniers de concert avec les troupes royales.
Mais comme le roi Jean descendit l'année suivante au tombeau, les flanséates oublièrent bientôt leurs promesses, et de nouvelles complications surgirent sous le règne de Christiern II, qui semblait s'être imposé la trop vaste tâche d'abattre l'arislocratie danoise, de soumettre la Suède et d'humilier la ligue Hanséatique.
Il était impossible que cette dernière demeurât indifférente à toutes les mesures vexatoires prises contre son intérêt par ce monarque : ainsi la vente de toutes espèces de marchandises , effectuée en Danemark par n'importe qui , indigène ou forain, fut frappée d'une contribution; le droit de pêche fut enlevé aux Allemands en certains points des côtes danoises; le colportage, l'achat et l'exportation des bestiaux furent atteints par des prohibitions; un vaisseau chargéavec destination pour laSuèdefut saisi en pleine rade de Travemunde ;lesdroits sur leharengfurent élevés; la ville de Copenhague enfin devint, pour le plus grand préjudice du commerce allemand, le seul lieu d'entrepôt privilégié du Danemark, et fut en même temps chargée de la perception des droits de passage dans le Sund, qui s'effectuait auparavant avec une bien plus grande facilité à Elsingeur ; • aussi les Hanséates ne recherchaient-ils plus que l'occasion de se venger du roi, qui de son côté avait à leur reprocher l'inexécution de leurs engagements.
Les occasions ne sont pas rares pour ceux qui les épient, ou les peuvent faire naître. Christiern, qui avait reconquis
350 TUOISIÈME PÉRIODE.
la Suède, avait souillé sa victoire par l'exécution des plus illustres personnages de ce royaume, et s'était, pendant un armistice, fait livrer pour ôtage Gustave Ericson, de la maison de Wasa, qu'il avail envoyé ensuite dans la forteresse de Kalo en Jutland. Ce prisonnier devait devenir le vengeur de sa patrie, de son père et de ses concitoyens morts sur l'échafaud. Échappé de sa prison au mois de décembre 1519, il se dirigea sur Flensbourg et parvint, à l'aide d'un déguisement, jusqu'à la ville de Lubeck où il voulait s'embarquer.
Inutile de dire que ce prince y obtint l'accueil le plus flatteur et les promesses les plus sincères pour une cause d'ailleurs commune.
Inutile aussi de rapporter les événements historiques, à la suite desquels la Suède fut définitivement affranchie de l'oppression danoise, et reconquit une indépendance à laquelle Lubeck avait activement travaillé par sa marine et ses troupes.
Après avoir ainsi perdu une notable partie de son héritage royal, Christiern II, qui était monté sur le trône avec des projets si vastes, ne tarda pas à perdre aussi sa couronne, et montra par son exemple ce que pouvait à son déclin même la ligue Hanséatique.
Ce monarque avait soulevé la Suède par sa cruauté; en Danemark il souleva le clergé et la noblesse par sa prédilection pour la classe rurale ; le duc de Holslein, son oncle, se ligua avec les habitants de Lubeck, qui de commun accord avec les villes de Wismar, de Rostock et de Dantzig, prêtèrent, comme nous l'avons dit, main-forte à Gustave .
Wasa, et procédèrent pour leur comple à la dévastation des îles danoises.
Christiern, qui se vit abandonné par ses proches et par une grande partie de ses sujets, prit alors le parti de fuir et
d'aller implorer l'appui de l'empereur Charles V, dont il était le gendre, tandis que le duc Frédéric de Holstein, avec l'appui de Lubeck et les sympathies de la noblesse de Jutlaud, se faisait couronner en Danemark et soumettait la Norvège.
Le premier acte du nouveau gouvernement fut naturellement de réintégrer les Hanséates dans la pleine jouissance de leurs privilèges, avec la plus grande extension qu'ils comportaient (1524).
Eh bien, dans cette période de décadence rapide, on est heureux de s'arrêter un instant à des résultats aussi inespérés, obtenus non plus par la Ligue, mais pour ainsi dire par la seule ville de Lubeck ; de voir les Hanséates, comme aux temps les plus glorieux de leur histoire, jouer avec les rois, et disposer de la couronne du Danemark et de la Suède, plus tard en 1525 intervenir comme arbitres dans les conflits entre les deux souverains de leur création, et pour prix de leur coopération, en compensation de leurs sacrifices, obtenir des faveurs exorbitantes, dernier sourire d'une fortune qui va devenir infidèle.
Désireux de recouvrer sa couronne , le roi dépossédé Christiern II, après avoir obtenu une armée et des vaisseaux dans les Pays-Bas, tenta en 1531 un coup de main sur la Norvège, qui aurait pu avoir pour le nouvel état de choses les conséquences les plus funestes, si, sur l'appel du roi menacé, des habitants de Lubeck, Rostock, Stralsund et Dantzig n'étaient accourus combattre et repousser les agresseurs, qui étaient autant les ennemis du nouveau monarque que leurs propres rivaux dans la Baltique et le commerce du Nord. Christiern lui-même tomba entre les mains de son heureux compétiteur, et subit une détention de quinze ans, qui ne finit qu'à sa mort.
Mais, quelque éclatant que fût ce dernier service, rendu
après tant d'autres au roi Frédéric parlesHanséates, ceux-ci, par l'organe de la ville de Lubeck, lui manifestèrent vainement le désir de voir fermer absolument la Baltique aux Néerlandais, et de n'y voir tolérer que le commerce de leurs propres communes.
Le roi fit même un pas de plus dans la voie de l'ingratitude ou peut-être du devoir : quelques années s'étaient à peine écoulées depuis son avènement, que, résolu de ne pas subir un monopole par trop excessif, il prononça la dissolution de la société allemande qui commerçait à Copenhague, ordonna son incorporation à la compagnie danoise, et invita tous les facteurs allemands de cette ville à y fixer définitivement leur demeure.
La mort du roi en 1533, et l'interrègne de plus d'un an qui la suivit, ravivèrent l'espoir de la ville de Lubeck de pouvoir raffermir son autorité dans le Nord, et interdire l'entrée de la Baltique aux vaisseaux des Pays-Bas.
Cet espoir était surtout entretenu par deux agitateurs, grands citoyens d'ailleurs et liés par une étroite amitié, Marc Mayer et Georges Wullenweber, dont le premier, ancien serrurier à Hambourg, était parvenu, grâce à sa bravoure et à ses capacités, aux différents grades de la milice à Lubeck, dont l'autre, doué d'une énergie rare et d'un coup d'œil supérieur , avait été poussé, par les commotions qui accompagnèrent l'introduction du luthéranisme à Lubeck, jusqu'à la dignité de bourgmestre de cette ville.
Une première expédition maritime, dirigée par Lubeck contre le commerce et la navigation des Hollandais dans la Baltique, se termina assez malheureusement par la captivité du commandant de la flotte, Marc Mayer, qui tomba entre les mains du roi d'Angleterre, et par la perte de plusieurs vaisseaux.
Incapable de se décourager, Wullenweber entreprit, en
1533, des démarches personnelles auprès des États du Danemark réunis à Copenhague, pour les gagner à ses desseins contre les Pays-Bas; mais ses efforts n'obtinrent aucun succès, et il ne fut pas plus heureux auprès du roi Gustave Wasa de Suède, qui cependant était, lui aussi, l'obligé de la ville de Lubeck.
Sans perdre son temps à de vaines récriminations contre l'ingratitude des hommes, le bourgmestre de Lubeck ne songea plus qu'à disposer de nouveau des deux couronnes de Suède et du Danemark et à la faire passer entre des mains dévouées.
Toutefois, ses intrigues en Suède n'aboutirent à aucun résultat, et les prétendants, qu'il opposa à Gustave Wasa, ne parvinrent pas à se soutenir.
Dans le Danemark, au contraire, il avait profité de sa mission pour y exciter des troubles et pour s'assurer le concours de deux magistrats puissants, Âmbroise Boekbinder, bourgmestre de Copenhague, et Georges Munter, bourgmestre de Malmoë, tous deux d'origine allemande, avec lesquels il convint qu'au moment où la flotte de Lubeck apparaîtrait dans leurs eaux, ils feraient cause commune avec les troupes de la régence, qu'ils chasseraient les évêques et les nobles, qu'ils feraient recevoir le luthéranisme, et que les villes hanséatiques les admettraient dans leur confédération.
Cependant le conseil d'État du Danemark, en prévision des dangers qu'il pressentait, s'empressa de conclure avec le roi de Suède un traité d'alliance en date du 2 février 1534, dans lequel les contractants se promettaient des secours mutuels pour le cas où ils seraient attaqués.
Pour n'être pas contrarié dans ses vues par les Pays-Bas, Wullenweber, qui voulait alors à toute force l'assujettissement du Danemark, fit ouvrir un congrès à Hambourg, où,
après une première rupture des négociations, les plénipotentiaires de Lubeck finirent cependant par conclure un armistice de quatre ans avec les Hollandais, et par leur permettre l'accès de la Baltique.
Après avoir conjuré le danger de ce côté, Wullenweber invita le duc Christiern du Holstein à s'emparer de la couronne vacante du Danemark; mais comme ce prince ne voulut pas s'asseoir sur le trône avec l'appui des révolutionnaires , le démagogue de Lubeck songea au comte Christophe d'Oldenbourg, intrépide et intelligent luthérien, l'Alcibiade du Nord, qui fut mis à la tête des forces de Lubeck au nom de son cousin détenu Christiern II.
La fortune seconda tout d'abord la témérité, et le royaume du Danemark tomba presque tout entier au pouvoir du prétendant.
Malheureusement pour les projets de Wullenweber, le duc Christiern etitreprit le siège de Lubeck, rétablit la bonne entente entre cette ville et le Holstein, remporta à son tour des succès militaires en Danemark, fut proclamé roi sous le nom de Christiern III, et signa, le 14 février 1536, la paix entre Lubeck et le Danemark dans la ville de Hambourg.
En présence d'un revirement d'opinions parmi ses concitoyens lassés, en face des injonctions sévères de l'empereur, tendant au rétablissement de l'ancienne régence et de l'ancienne constitution à Lubeck, l'illustre démagogue avait été obligé de se démettre de sa magistrature , et bientôt après même (24 septembre 1537) il dut payer de sa tète ses patriotiques conceptions, qui, si elles avaient pu se réaliser — et elles lcpouvaient sans la mollesse de la Ligue et même de Lubeck dans les moments du danger — auraient valu aux Hanséates une dictature prolongée dans le Nord, et à son auteur des honneurs sans fin ; mais qui, en allant se
briser contre les vices de l'union hanséatique, et les chances de la guerre l'exposèrent à la colère aveugle des masses, et le vouèrent à une ignominie momentanée, dont la postérité, plus juste, a depuis longtemps délivré sa mémoire.
La paix conclue avec le Danemark ne porta pas tous les fruits que les Hanséates en espéraient. Quand Christiern III eut consolidé son pouvoir, il ne se soucia pas trop de maintenir invariablement le passé, et à l'insistance de la Ligue pour obtenir de lui la confirmation des anciens privilèges dans les termes généraux employés par tous ses prédécesseurs, il répondait hypocritement en demandant à voir au moins les originaux des libertés octroyées.
Mais les Hanséates connaissaient les dangers de cette exhibition, car, ou bien ces documents n'existaient plus tous en nature, ou bien ceux qui existaient encore ne mentionnaient pas précisément toutes les prérogatives qu'ils avaient su acquérir en dehors d'une concession formelle ou écrite, à prix d'argent, à force d'intrigues ou de sacrifices, par prescription ou tout autrement.
D'ailleurs, la langue, qui avait servi à la rédaction des anciennes chartes, était devenue tellement obscure et inintelligible avec le temps, que tout essai d'interprétation ouvrait le champ à des controverses interminables.
Tels étaient les motifs réels du refus que les Hanséates opposaient à l'exigence du roi, tandis que les raisons qu'ils firent officiellement valoir étaient tirées de l'exemple des devanciers tels que Frédéric Ier, des dangers que pouvaient courir les diplômes pendant la traversée, et de mille autres circonstances analogues.
Chaque parti se renfermant dans ses prétentions, une confirmation définitive semblait ajournée indéfiniment, lorsque quelques mouvements insurrectionnels, émanés du parti de Christiern II, en obligeant le roi à se rapprocher
des villes banséatiques, firent espérer un instant à ces dernières la réalisation de leurs vœux; mais le danger disparut, et avec lui ces espérances prématurées.
Les pourparlers se prolongèrent ainsi jusqu'à la mort du roi (1559) sans procurer un résultat complètement satisfaisant aux Hanséates, qui, il est vrai, refusaient d'accorder chez eux aux Danois les avantages qu'ils revendiquaient pour leur propre commerce.
Frédéric H, devenu roi de Danemark, se montra plus favorable aux Hanséates que son père, probablement parce qu'il pouvait moins bien que lui se passer de leurs secours, et dans un pacte de 1560, nommé le recez d'Odensée, il leur restitua sinon la totalité, au moins une grande partie de leurs anciens privilèges; mais quand, quelques années plus tard, il invoqua le secours de la Ligue dans un conflit qui venait d'éclater entre le Danemark et le roi Éric de Suède, il n'obtint d'elle qu'un refus; toutefois la ville de Lubeck, qui avait encore à cœur l'ingratitude et même de récentes injures de la Suède, prit fait et cause pour Frédéric II, et entraune dernière fois en lice contre un souverain du Nord.
Mais l'issue malheureuse de cette entreprise porta à la ville de Lubeck, et respectivement à la Ligue, un coup dont elles ne se relevèrent plus ni en Suède ni même dans le Danemark.
La paix de Stettin venait à peine de rétablir, en 1570, les bons rapports entre ces deux derniers royaumes, après une guerre acharnée de sept ans, que Lubeck envoya une députation dans le Danemark pour y sauvegarder les anciens privilèges, pour se plaindre du commerce maritime dont depuis peu la noblesse danoise avait pris l'initiative, et pour y obtenir l'abolition d'un droit différentiel tout récemment établi dans le Sund.
Mais cette ambassade fit une triste expérience du change-
ment qu'amènent les temps, en ce qu'elle ne réussit à obtenir d'audience ni du roi, ni même de son premier ministre, Pierre Oxe, qui était alors le personnage le plus influent du royaume; et quant aux plaintes élevées par le comptoir de Bergen à rencontre du commerce tous les jours plus actif, auquel les habitants de Bergen se livraient dans les villes allemandes, elles furent repoussées, par cette raison que ceux-ci ne faisaient qu'user d'un droit qui leur avait été formellement reconnu par le recez d'Odensée.
Le gouvernement danois reprit aussi une tâche déjà commencée sous des règnes antérieurs, sans jamais pouvoir complètement s'accomplir, qui consistait à limiter les étrangers à la seule ville de Copenhague, et à concentrer par conséquent tous les rapports internationaux dans la capitale du royaume.
En 1572, ce même gouvernement réclama contre l'usurpation par les Hanséates de plusieurs franchises non justifiées par la lettre de leurs diplômes; de plus, il approuva l'esprit d'initiative de sa noblesse, et bien qu'il consentît à laisser subsister le comptoir de Bergen comme parle passé, il ne voulut pas permettre que les simples ouvriers allemands se servissent en Norvège des libertés destinées seulement aux marchands hanséatiques. Mais rien ne fit plus douloureusement éprouver aux Hanséates les effets des changements survenus que la création de taxes nouvelles.
Antérieurement à ce droit différentiel que nous mentionnions tout à l'heure, et qui ne fut établi qu'en 1563, sous prétexte de couvrir les frais occasionnés par la guerre contre la Suède, les vaisseaux des villes vendes n'étaient soumis dans le Sund qu'à un droit de tonnage fort modeste, qui était un peu plus élevé seulement pour les bâtiments appartenant aux autres villes hanséatiques.
La paix de Stettin n'amena pas le retrait du droit diffé-
rentiel, et la ville de Lubeck, qui en avait été affranchie à l'origine en qualité d'alliée, dut à présent s'y soumettre comme les autres, et fut astreinte même à le payer au double à certaines époques.
Cet impôt, qui grossit considérablement le trésor du Danemark, offrit aussi au roi cet autre avantage de pouvoir à volonté semer la désunion au milieu des membres de la Ligue en les favorisant dans une mesure inégale.
Aussi, dans l'impuissance où se trouvaient les Hanséates de ramener le roi à d'autres sentiments, soit par la persuasion, soit par la force, songèrent-ils en 1579 à implorer par écrit l'intervention de l'empereur, des princes électeurs et des villes impériales sans se faire probablement illusion sur une influence dont eux-mêmes n'avaient jamais tenu un trèsgrand compte.
La ville de Lubeck fut même chargée en 1582 par la Ligue de représenter dans la diète de l'empire, qui se tenait alors à Augsbourg, combien il serait urgent que l'empereur expédiât une ambassade au roi de Danemark.
L'empereur agréa même cette prière, et se montra disposé à faire partir en son nom, mais pour le compte bien entendu de la Ligue, des négociateurs pour la cour de Danemark; mais les traditions de l'Empire ne se démentirent pas encore cette fois ; rien ne fut fait de ce qui avait été promis, et tout ce que la ville de Lubeck gagna au mouvement qu'elle s'était donné, fut d'être assujettie au moins pendant quelque temps à un double droit sur le sel.
Le Danemark changea de souverain sans changer de système; bien au contraire, le successeur de Frédéric, Christiern IV (1588-1648), déploya contre les Hanséates une rigueur jusqu'alors inconnue, et comme un long règne vint seconder ses projets, il réussit à délivrer définitivement son pays de leur joug commercial.
Aussi, bien que depuis son avènement jusqu'en 1604 il eût affranchi les vaisseaux de Lubeck du droit différentiel établi dans le Sund, opposa-t-il à la prière de cette même ville, qui en 1598 sollicitait la confirmation des privilèges banséatiques, le moyen dilatoire employé déjà par Christiern III, et imagina-t-il même maintenant de méconnaître la Hanse en tant que confédération, ne consentant plus désormais à traiter qu'avec chaque ville hanséatique en particulier.
Lors du différend qui éclata entre la ville de Brunswick et le duc Henri Julius, le roi Christiern, qui avait pris le parti de ce dernier, ayant eu quelque peu à se plaindre des villes alliées de Brunswick, s'empressa de retirer à Lubeck l'avantage fiscal qu'il lui avait concédé dans le Sund, lui imposa même de nouveaux impôts et fit saisir ses vaisseaux.
Enfin sa susceptibilité et son insolence croissant avec la faiblesse de la Ligue, il ne craignit pas en 1610 de faire répondre, à des envoyés hanséatiques, ceci entre autres : « Que le roi était fort mécontent d'une brochure que venait de faire paraître le docteur Bransbach, et dans laquelle les privilèges hanséatiques étaient traités comme des droits acquis au lieu de l'être comme des concessions gracieuses; que le roi ne souffrirait plus que les villes, en se rendant à la pêche de Scanie, amenassent avec elles des bourreaux, comme si elles avaient droit de vie et de mort dans ce pays ; que le roi s'opposerait aussi aux conversations injurieuses qui avaient été tenues sur son compte, notamment dans les brasseries de Hambourg, etc., etc. »
Comme les ambassadeurs voulaient prendre la parole pour se justifier, le lieutenant royal leur imposa silence, disant qu'il n'avait pas reçu ordre d'entrer en discussion avec eux, et que son gouvernement continuerait la saisie des vaisseaux hanséatiques jusqu a ce que satisfaction lui fût donnée.
La courageuse Lubeck dut beaucoup souffrir de tant d'humiliations ; mais en vain exhorta-t-elle les députés des autres villes à la résistance; ceux-ci se bornaient à promettre qu'ils en référeraient à leurs commettants.
Une nouvelle guerre (1611-1613) éclata entre la Suède et le Danemark, parce que la première de ces puissances songeait à tourner le Sund en jetant les fondements de Gothebourg, à interdire aux Danois la navigation vers la Courlande et la Livonie et à frapper d'impôts le commerce norvégien; et, à cette occasion, les villes hanséatiques durent, comme par le passé, renoncer au commerce avec la Suède et subir une augmentation de droits dans le Sund, la saisie des vaisseaux qui contrevenaient aux prohibitions , et l'interruption de leurs rapports avec le Danemark lui-même.
Si toutes ces mesures n'avaient en elles-mêmes rien de bien nouveau, elles avaient au moins cela d'insolite, qu'elles semblaient à présent imposées comme par un maître à ses propres sujets; l'amiral danois Uhlefeld faillit même brûler tous les vaisseaux de Lubeck dans les propres eaux de cette ville, dont il obtint avant son départ la promesse formelle qu'elle cesserait tous rapports avec la Suède pendant un an. Mais cette promesse fut sans doute tenue comme les autres.
Sur la demande des Lubeckois, l'empereur Mathias adressa en leur faveur plusieurs monitoires au roi de Danemark, dans lesquels il revendiquait avec emphase l'autorité de la Baltique pour lui et pour l'Empire. Mais, sans se préoccuper davantage de ce langage boursouflé, les Danois continuèrent à exercer la police de cette mer jusqu'au rétablissement de la paix.
Survint alors l'alliance des Provinces-Unies avec la ligue Hanséatique dans l'ordre que nous avons indiqué au précédent chapitre. La Hollande résista à la proposition qui lui fut faite par Lubeck, d'entreprendre une guerre commune
contre le Danemark; aussi le roi Christiern tint-il bon compte aux Hanséates de leurs bonnes intentions, et se vengea-t-il en mettant des restrictions jusqu'alors inaccoutumées à leur commerce en Norvège, en leur fermant ses États, en doublant les taxes du Sund.
Si par la suite il se relâcha quelque peu de cette rigueur par considération pour l'intervention hollandaise, il ne se départit au moins jamais de sa politique, refusa constamment de reconnaître la confédération comme telle, contesta invariablement aux privilèges le caractère de droits inviolables et réclama impérieusement la réciprocité pour ses sujets.
Il fortifia aussi Gluckstadt, fit stationner une escadre dans l'Elbe, et concéda aux habitants de Brème quelques avan- . tages en Norvège, afin d'entretenir la jalousie et la discorde entre les villes alliées.
Les Hanséates, découragés, résolurent d'attendre des temps meilleurs pour reproduire leurs prétentions; en 1622, ils se résignèrent à adresser au roi deux suppliques; et quelque respectueuse que fût la forme de cette tentative, elle fut repoussée dans les termes les plus catégoriques.
On leur fit savoir que le roi, qui, quant à lui, ne leur avait jamais fait de concessions (ils ne le savaient que trop), niait aussi leurs prétendus droits acquis résultant, d'après eux, d'anciennes prérogatives; et que ces prérogatives, accordées aux Hanséates dans un temps où ceux-ci rendaient des services, n'avaient plus de raison d'être aujourd'hui, qu'ils n'étaient plus indispensables et que d'autres nations les dépassaient dans le Danemark pour le bon marché et la qualité des marchandises ; on les invita ironiquement à recouvrer au préalable leur position commerciale en Angleterre et dans les Pays-Bas; on leur rappela, et à Lubeck notamment, toutes leurs machinations contre le Dane-
mark, et on attribua à ces manœuvres hostiles la disgrâce dans laquelle ils étaient tombés auprès du roi; enfin on leur annonça que, malgré tous ses griefs, le roi consentait à les traiter sur le même pied que les habitants de Brème, pourvu qu'ils songeassent à faire tourner leurs avantages commerciaux au profit du pays et de son souverain et non contre eux.
Voilà donc la situation qui fut faite aux Hanséates dans la monarchie danoise, situation qui fut loin de s'embellir ni pendant la guerre de Trente ans, ni sous le règne suivant de Frédéric III (1648-1670) auquel Christiern IV légua avec sa couronne ses inflexibles principes.
On peut donc dire que du moment où commença le règne de Christiern IV, de ce moment aussi prit fin celui de la Ligue dans les contrées soumises au sceptre de ce monarque.
Jusqu'ici notre chapitre s'est borné à faire ce que nous appellerons l'histoire externe des privilèges hanséatiques; il importe maintenant d'entrer sur ces privilèges dans quelques détails plus précis.
Les rapports commerciaux des Hanséates avec les îles et péninsules danoises, envisagés dans "leur ensemble, ne perdirent pas, au moins jusqu'au recez d'Odensée, leur caractère traditionnel, et bien que de temps à autre, en raison des événements que nous avons précédemment exposés, ils eussent à souffrir quelques interruptions, bien que la concurrence des éternels rivaux de la Ligue s'enhardît, bien que l'esprit d'entreprise s' éveillât et se propageât parmi les indigènes, ces rapports restèrent jusqu'en 1560 marqués au coin du privilège, du monopole, de la domination hanséatique, parce que tous les monarques, jusqu'à Frédéric II, finirent toujours par consentir aux Hanséates, avec plus ou moins de difficulté, la paisible jouissance de leurs antiques
prérogatives, au moins en tant que celles-ci étaient entrées dans la pratique internationale.
Aussi les marchands des villes confédérées continuèrentils encore jusque-là à avoir dans l'acquisition des produits du Danemark un avantage marqué sur leurs divers concurrents, avantages que leur valaient un séjour plus ou moins privilégié dans le royaume, des réductions dans les charges et les péages, et leur contact immédiat avec les producteurs ; et , en ce qui concerne l'importation en Danemark de marchandises allemandes ou occidentales, il est évident que les Hanséates avaient encore le pas sur les autres étrangers et même sur les indigènes, puisqu'aux avantages déjà signalés venaient se joindre tant ceux qu'ils tiraient de capitaux plus considérables que ceux que leur procurait leur position exceptionnelle dans les contrées de l'Ouest.
Quant à la pêche au hareng, elle ne cessa pas non plus de leur appartenir exclusivement sur les côtes de la Scanie, cette province si importante dont ils avaient accaparé en même temps tout le commerce, ainsi que sur les autres côtes du Danemark.
Nous avons vu comment, en 1 524, le roi Frédéric Ier, par reconnaissance pour la Ligue qui l'avait porté au trône, valida tous ses privilèges en se référant, pour leur étendue, autant à la lettre des diplômes qu'aux usages établis.
La conséquence de cet acte royal se traduisit pour les villes de Lubeck, Hambourg, Stralsund, Rostock, Wismar, Lunebourg et Dantzig par une liberté illimitée pour leur commerce, par une complète sécurité pour leur pêche , par des charges fort minimes ou même nulles, et par le maintien de leur propre juridiction. Quant aux autres communes hanséatiques, elles jouiraient, quand elles seraient désignées par les précédentes comme ayant droit aux libertés communes, des mêmes avantages qu'elles, sauf cependant
quelques nuances qui avaient été de tout temps observées.
Les Danois étaient admis par réciprocité à une liberté commerciale semblable dans les villes hanséatiques, avec cette différence cependant qu'ils devaient commencer par exposer, pendant dix jours consécutifs, leurs marchandises sur le marché et que la Ligue trouvait encore probablement en fait d'autres moyens de restreindre leur droit dans lesli- - mites les plus étroites.
Le gouvernement de Christiern III ne modifia pas sensiblement cette situation ; il est vrai que les premières années de son règne furent remplies par des luttes violentes qui déterminèrent l'interruption des rapports entre le Danemark et la confédération; il est vrai aussi que ce monarque ne put jamais se décider à sanctionner formellement les privilèges hanséatiques-, mais en leur refusant sa sanction, il ne paraît pas non plus y avoir touché trop résolûment, puisqu'en mainte circonstance on voit les Hanséates priser sa piété et sa mansuétude.
Le danger ne devint sérieux qu'avec l'avènement de Frédéric II qui préluda aux résolutions extrêmes de son successeur Christiern IV, et attaqua vigoureusement une position anomale, que le règne suivant se chargea de démolir sans retour.
Si le pacte d'Odensée, conclu en 1560, donna aux Hanséates satisfaction sur quelques points, il entama leurs droits à plusieurs autres égards.
La liberté commerciale, accordée par réciprocité aux Danois dans les villes hanséatiques, devait à l'avenir être débarrassée des anciennes entraves. Les Allemands, établis dans le royaume, abandonneraient désormais à leur mort un dixième de leurs immeubles au gouvernement danois ; ils renonçaient aussi à saler le hareng d'été et consentaient une taxe plus élevée non-seulement sur la pèche et la sa-
laison du hareng, mais encore sur le débit des bières allemandes. Toutefois ce droit d'accise ne devait être exigé qu'une seule fois, et il disparaissait même complètement quand la bière était destinée à l'usage des Allemands eux-mêmes qui séjournaient dans le pays.
La compagnie allemande de Falsterbo conservait ses franchises ; mais celle qui avait son siège à Copenhague devait se fusionner avec la compagnie danoise de cette ville, en tant cependant que les Allemands y avaient leur résidence.
Les célibataires et les gens non établis étaient bien autorisés à avoir, soit à Copenhague, soit ailleurs, un lieu de réunion, mais restaient soumis à l'autorité locale avec laquelle ils pourraient s'entendre sur la taxe éventuelle qui leur incomberait.
Le commerce des Allemands dans l'île de Gothland subit aussi quelques modifications restrictives.
En ce qui concernait le péage du Sund, les six villes vendes en étaient totalement affranchies, et elles n'étaient soumises qu'à un simple droit d'écriture et de tonnage, à moins cependant que le chargement ne consistât en vins ou en cuivre. Le droit d'écriture et de tonnage variait de 1 à 2 rosenobel, selon que les marchandises transportées appartenaientà des négociants vendes ou à des personnes étrangères.
Si des marchandises appartenant aux villes vendes étaient chargées sur un navire hanséatique, mais non vende, ces marchandises en seraient quittes pour 1 rosenobel, tandis que le navire payerait la taxe auquel il était assujetti.
L'origine du navire et la provenance de la cargaison seraient déterminées par des certificats et par le serment du patron du bâtiment.
Les articles de provenance non hanséatique étaient, de même que te cuivre et les vins, frappés d'un droit spécial.
Comme la traversée par le Sund pouvait offrir des inconvénients aux Allemands, le pacte d'Odensée les autorisait à passer par les Belts, sans rien changer naturellement aux conditions précédentes.
Les Hanséates s'engageaient enfin à n'admettre aucun étranger à la jouissance des avantages qui leur étaient dévolus par le présent pacte.
Quelque brèche qui fût faite aux vieilles prérogatives par le traité en question, les Hanséates eussent pu encore s'en féliciter s'il avait été exécuté à la lettre par le Danemark; tout au contraire, les rapports venant à s'envenimer entre la couronne et la Ligue, celle-ci eut de nombreuses occasions, soit au sujet de l'élévation du droit d'accise ou du péage dans le Sund, soit à propos de l'immixtion de la justice royale dans des délits commis, en Scanie, par exemple, par des citoyens hanséatiques, de crier de toutes ses forces à la violation du traité.
Sous le règne de Christiern IV, elle n'eut môme plus cet avantage de pouvoir se plaindre de la violation d'un traité quelconque, puisque ce prince n'entra avec elle en aucune espèce de transaction, et qu'elle dut se résigner enfin à s'incliner devant l'esprit de l'époque, à céder le pas aux nationaux, et à venir sur la même ligne que tous les autres étrangers, sauf peut-être à tirer encore quelque parti de la force de l'habitude, et de sa proximité, c'est-à-dire de ses avantages purement naturels, les seuls qui lui restassent désormais.
La perte des anciens privilèges, la concurrence du hareng néerlandais et certains phénomènes aquatiques, eurent sur la pèche du hareng dans les provinces danoises les effets les plus désastreux; de telle sorte que la royauté commerciale des Hanséates, attaquée de toutes parts, succomba enfin pour ne plus se relever.
Les vicissitudes des Hanséates semblent traverser en Norvège les mêmes phases que dans te Danemark, avec lequel le précédent royaume demeura uni jusqu'au commencement de ce siècle.
La ville de Bergen continua quelque temps encore à être le théâtre du despotisme et de la brutalité tudesques-, les Hanséates s'emparèrent violemment, en 1528, de deux églises appartenant aux Norvégiens, et y firent officier leurs propres pasteurs; les ouvriers allemands résistèrent le plus longtemps qu'ils purent à l'autorité du roi, et c'est tout au plus s'ils se soumettaient à celle du comptoir; et quant aux habitants de ce comptoir, ils le mirent, par des murs élevés et solides, à l'abri des attaques de la population et construisirent même une redoute, pour empêcher les voyages des spéculateurs indigènes vers les contrées septentrionales.
On comprend que les souverains durent tenter de réagir contre un pareil état de choses ; ainsi il arriva, par exemple, que sous le roi Christiern II, son bailli dans la ville de Bergen y prit les mesures les plus sévères, fit pendre un boulanger allemand en face de la factorerie, et défendit aux étrangers tout commerce de détail; il arriva aussi que d'autres rois, également hostiles à la Ligue, cherchèrent à favoriser les entreprises des autres nations étrangères en Norvège; mais toutes ces réactions ne produisaient qu'un effet temporaire ou même insignifiant, tant parce que la position des Hanséates était trop fortement ancrée en Norvège, que parce que leurs ennemis couronnés tombaient souvent sous leurs coups et faisaient place à des princes moins farouches.
Des récriminations nombreuses s'élevaient aussi du camp des Allemands contre les citadins de Bergen qui, au mépris du comptoir hanséatique, se rendaient kkms te Nord ,et dispensaient ainsi les habitants de ces régions septentrio-
nales de venir échanger, comme autrefois, leurs produits contre les produits allemands; ils se plaignaient, en outre, des difficultés qu'on leur faisait relativement aux constructions acquises par eux au delà du Pont, et de ce qu'on voulait soustraire les nombreux artisans à la suprématie du comptoir ; mais toutes ces lamentations ne doivent guère inquiéter ceux qui savent combien elles étaient entrées dans leurs habitudes.
Venaient ensuite les griefs des chefs du comptoir contre Taffluence excessive d'une vile populace allemande, qui se livrait à un commerce clandestin; contre l'inhabileté des patrons de navires ; contre l'importation par les villes hanséatiques de mauvaises marchandises; contre ceux qui, sans en avoir le droit, expédiaient leurs produits à Bergen sur les navires qui partaient des villes confédérées; contre les facteurs allemands qui, après avoir commis des délits, s'échappaient du comptoir pour esquiver le châtiment, et allaient se placer sous l'autorité du roi; contre les marchands hanséatiques qui, sans tenir compte de l'entrepôt forcé, faisaient des excursions en Norvège au-dessus et au-dessous de la ville de Bergen, ou s'établissaient dans l'Overstrand, ou bien se mettaient en rapport direct avec la population norvégienne de Bergen.
De leur côté, les villes alliées reprochaient aux administrateurs du comptoir de ne pas surveiller assez exactement la qualité des produits du Nord, de ne pas se conformer assez scrupuleusement aux prescriptions qui leur étaient données, de ne pas respecter l'autorité suprême qui résidait dans la Ligue, de ne rendre que des comptes peu détaillés, de ne pas abolir les détestables jeux en usage, malgré des ordres formels, et de trop souvent protéger des personnes étrangères à la Hanse, dans des vues intéressées.
Les villes elles-mêmes ne manquaient pas d'avoir entre
elles des contestations au sujet de leur commerce en Norvège, et, par exemple, du chargement de leurs flottes, qui partaient deux fois par an pour Bergen, et du retour des navires qui devaient rentrer dans les ports où ils avaient mis à la voile sans se diriger immédiatement vers les pays étrangers; mais, quelque nombreuses que fussent, comme on voit , les causes de dissentiment, quelque innombrables que fussent les intérêts en concours, quelque lugubres que fussent les gémissements , il n'y avait là toujours que les anciens symptômes et les anciens inconvénients, et il en fallait plus des uns et des autres pour entamer la discipline rigoureuse du comptoir, pour culbuter une marche commerciale, sanctionnée par un si long usage et des intérêts également fort considérables.
La décadence de la factorerie ne commence que vers le milieu du seizième siècle, alors que Christophe Walkendorf, vassal et bailli de la couronne du Danemark, à Bergen, fut chargé successivement, par Christiern III et Frédéric II, de représenter l'autorité royale dans celte ville. Pendant les quatre années que dura son administration (1556-1560), il s'appliqua avec succès à réduire la vergogne des résidants allemands et à faire pénétrer le règne des lois dans ce foyer de l'arbitraire.
Il s'attaqua tout d'abord aux cinq États dont l'audace augmentait sans cesse et qui avaient imaginé d'établir devant leur rue un pont et une balance dont ils interdisaient l'usage aux habitants de la ville ; il les contraignit à être moins exclusifs, et bientôt après il saisit une autre occasion pour leur faire promettre de payer de leurs brasseries et de leurs cabarets les impôts usuels, de ne protéger aucun de ceux que l'autorité locale expulsait de la cité, de n'attaquer personne sur la voie publique, de fournir honnêtement leurs clients, de ne pas détériorer le port par des immon-
dices, de ne pas se faire justice à eux-mêmes, mais d'attendre la sentence du juge, d'entretenir à leurs frais un certain pont en bois, d'observer fidèlement ces obligations et quelques autres encore sous [des peines corporelles ou pécuniaires, et même sous peine de mort.
Enfin, dans une autre circonstance encore, où les ouvriers allemands, pour prouver leur droit de propriété sur l'église Saint - Halward , s'étaient servis de pièces radicalement fausses, le bailli leur fit savoir que ceux d'entre eux qui ne voulaient pas se conformer aux lois du pays devaient purger la v^lle de leur présence. Pour éluder cet ultimatum, plusieurs songèrent à aller s'établir au comptoir; mais Walkendorf s'y opposa et veilla à la stricte observance de sa décision, qui mit l'ordre à la place du brigandage et des mouvements insurrectionnels.
Le lieutenant du roi procéda avec une logique non moins inflexible contre les comptoristes eux-mêmes, fit démolir les maisons de joie qui protégeaient les assassinats autant que la débauche, parqua les courtisanes dans un quartier facile à surveiller par le château, dont il renforça la garde, s'opposa à toute communauté, notamment pendant le service divin, entre ces créatures et les femmes honorables de la classe bourgeoise , soumit les prédicateurs allemands au clergé national , et bien que toutes ces mesures provoquassent un mécontentement extrême et quelques rares vengeances contre les gens du château, i\ n'en abandonna aucune et nivela tout le terrain situé entre sa résidence et le pont, afin d'être prêt à étouffer toute révplte dans son germe.
Le traité d'Odensée, qui avait imposé bien des sacrifices aux Hanséates en Danemark, rendit leur condition bien plus mauvaise encore dans la Norvège.
Les habitants de Bergen recevaient par ce traité le droit
si fatal au monopole des Hanséates, de parcourir librement les régions du Nord pendant une période de douze années, sans pouvoir consacrer cependant à ce commerce maritime plus de vingt-quatre navires par an; mais le roi se réservait la faculté, à l'expiration de ce délai, d'augmenter ou de diminuer le nombre des navires , et ses futures intentions ne pouvaient être douteuses pour personne.
En revanche , les habitants ainsi favorisés s'engageaient
à n'admettre aucun étranger à la jouissance de leurs nouvelles prérogatives et à ne transporter les marchandises septentrionales par eux acquises dans des pays étrangers qu'après avoir vainement entrepris de les écouler à Bergen même.
Les rapports entre les comptoristes et les habitants de Bergen devaient être complètement libres, et aucun des deux partis ne pourrait être contraint à céder ses biens à l'autre d'après un tarif imposé.
Les nations étrangères étaient autorisées à- venir commercer avec les Allemands ou la population indigène de Bergen , sans pouvoir prendre cependant leurs quartiers d'hiver dans la ville.
Les Allemands ne devaient plus pouvoir vendre leurs marchandises qu'en certains endroits déterminés et devaient s'abstenir de colporter de la mercerie dans les maisons ou d'étaler de la mercerie et du hareng sur le pont.
Les poids et mesures de toute dimension devaient être fixés et périodiquement contrôlés par le conseil et le bailli.
Les Allemands devaient cesser de construire pour leur compte dans la partie de la ville appelée le Strand ou l'Overstrand.
L'autorité royale et le droit commun de la ville étaient étendus sans restriction aucune à tous les ouvriers allemands et aux négociants eux-mêmes, quand il ne s'agirait
pas d'intérêts intimement liés au comptoir ou sauvegardés par des privilèges.
Rien ne s'opposait plus à ce que des apprentis allemands, après avoir réglé, bien entendu, leurs comptes avec leurs patrons, fixassent leur résidence en Norvège et devinssent ainsi les sujets du roi.
Enfin, les Norvégiens devaient, dans les marchés, ports et fleuves hanséatiques, être traités sur le même pied que les Hanséates en Norvège.
Personne ne peut se méprendre sur la portée de ces dispositions, qui semblaient décréter implicitement l'abolition du monopole et la fermeture du comptoir.
Mais quelle que fût la résistance des Hanséates, qui plus d'une fois entreprirent de paralyser en certains points l'exécution du pacte ou même de gagner le souverain par des présents et force soumissions, leur situation, au lieu de s'embellir, s'assombrissait de jour en jour, et, en 1612, les serviteurs du comptoir durent passer la visite devant les gens du roi et mettre des vaisseaux à la disposition de ce dernier.
Un prêtre allemand, qui avait été un peu téméraire de paroles, fut destitué sans façon par l'évêque de Bergen; de nouvelles taxes furent introduites de temps à autre, soit par le roi, soit par l'autorité municipale, et un percepteur royal fut installé dans la ville; mais comme ces impôts rencontraient quelquefois des résistances opiniâtres encouragées par la Ligue, qui avait décrété que, plutôt que d'y consentir, le comptoir devait se laisser exproprier, cette mesure rigoureuse elle-même ne fut pas épargnée aux récalcitrants à titre d'exemple.
En désespoir de cause, le comptoir envoya ses pièces d'artillerie à Brème et à Hambourg, où il les fit vendre au profit de son trésor appauvri. %
En droit, les Hanséates avaient perdu leur monopole; en fait, d'autres négociants étrangers, parmi lesquels on remarque des Anglais, des Écossais, des Danois, même des Français, et surtout des Hollandais, qui, grâce à leurs capitaux et à leurs relations agrandies, s'étaient élevés audessus de tous leurs rivaux y compris les Hanséates, achevèrent de ruiner la domination commerciale de ces derniers.
Il semblait même que les marchands hanséatiques conspirassent contre leur propre intérêt, si intimement lié à la factorerie et à certaines prescriptions des règlements ; plusieurs refusaient en effet de verser le Schossgeld, qui avait été réduit cependant au tiers; des comptoristes en grand nombre allaient même s'établir dans le Strand, devenaient sujets du roi, épousaient les filles du pays. Les vaisseaux hanséatiques évitaient soigneusement la vilJe de Bergen, et entraient en rapport direct avec toutes les autres localités de la Norvège; plusieurs de ces vaisseaux étaient même vendus à des indigènes, et toutes ces infidélités, tous ces manquements graves aux règlements de la Ligue restaient impunis, assurés qu'ils étaient de la protection royale.
De plus, les Hanséates chargeaient plus fréquemment que jamais sur leurs vaisseaux des marchandises dont ils n'étaient pas eux-mêmes propriétaires; ils se souciaient moins en général d'entretenir des logements en Norvège et de faire des rondes de nuit, et ils commencèrent même à se servir de vaisseaux étrangers tant pour leurs voyages en Norvège que pour leur retour dans leur patrie.
Enfin, quand la ligue ou le comptoir demandait compte à un Hanséate de son délit, il n'arrivait que trop souvent maintenant que celui-ci menaçât ses juges d'en appeler de leur sentence au roi de Danemark.
Mais à mesure que la Ligue manifestait sa faiblesse au
dehors et au dedans, au dehors par des traités onéreux, au dedans par l'impunité des infractions aux règlements, les habitants de Bergen recouvraient en même temps que l'indépendance l'activité et la fortune. Ce fut leur tour à présent de faire des avances de fonds aux Hanséates appauvris ou ruinés; mais, usant des mêmes procédés dont on avait jadis usé envers eux, ils ne prêtaient que sur hypothèque, et quand le remboursement ne venait pas à l'échéance, ils reprenaient au comptoir des immeubles qui leur avaient autrefois appartenu.
La factorerie, courant de la sorte grand risque de passer en peu de temps entre des mains nouvelles, chercha à obvier à ce danger en faisant proclamer avec le consentement du lieutenant du roi la règle que désormais aucune hypothèque ne pourrait être consentie valablement ni par des Allemands ni par des Norvégiens que devant le tribunal de la ville et le comptoir hanséatique.
Or, cette disposition, qui en rappelle une semblable des Codes français, d'après laquelle l'hypothèque ne peut être consentie que par un acte en forme authentique, pouvait sans doute ralentir le mouvement des mutations, mais ne pouvait l'arrêter.
Aussi la dépossession des Hanséates, quoique lente, finitelle, au bout d'un certain temps par être entière, et nous permet-elle d'interrompre ici leur histoire en Norvège ; car, bien qu'ils n'aient pas cessé encore d'y paraître, et d'y retenir même jusqu'au dix-huitième siècle certaines prérogatives, ce n'étaient plus les Hanséates de la Ligue, mais tout au plus les membres d'une association réduite aux proportions les plus exiguës, laquelle était aussi impuissante à soutenir l'éclat qu'à revendiquer les droits de son aînée.