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CHAPITRE III

Les entraves mises par les rois unionistes Jean el Cftristiern I" au commerce si prospère des Hanséates en Suède disparurent complètement à l'avènement de Gustave Wasa, qui , pour payer sa dette de reconnaissance à ses alliés, s'empressa d'octroyer par un acte de 1523 les immunités les plus étendues aux villes de Lubeck et de Dantzig, ainsi qu'à celles des autres communes hanséatiques qui auraient été admises par les deux précédentes à partager les bienfaits de la munificence royale.

Grâce à cette charte éminemment libérale, l'importation et l'exportation hanséatiques furent affranchies de toute espèce de droit ou d'impôt par toute la Suède, notamment dans les quatre centres commerciaux les plus marquants, Stockholm, Kalmar, Sonderkôping et Abo ; les Hanséates obtinrent une liberté de mouvement absolue pour leurs relations avec tous les habitants indistinctement du royaume; tous les autres étrangers durent renoncer par la volonté du monarque à des rapports directs, immédiats avec la Suède, ou renoncer au moins à l'espoir d'y acquérir le droit de cité; les Suédois eux-mêmes durent s'abstenir de franchir le Sund ou les Belts, abandonnant ainsi à la Ligue le monopole du commerce occidental; et à ces concessions généreuses vinrent s'ajouter dans le même acte le droit pour les Hanséates d'établir des dépôts de marchandises dans le pays,

l'abolition du droit de naufrage et d'aubaine, l'expectative d'une administration intègre de la justice, la promesse d'augmenter encore ces prérogatives et de confirmer les anciennes au gré de la ville de Lubeck, et enfin l'installation d'une commission mixte composée de quatre conseillers du roi et de quatre conseillers municipaux des villes hanséatiques, chargée de régler à Lubeck tous les différends auxquels donnerait lieu l'application de l'une ou de l'autre de ces clauses.

Le roi avait, il est vrai, stipulé pour ses sujets dans le rayon de la Ligue une condition analogue à celle qu'il faisait aux Hanséates dans son propre royaume; mais les conséquences de cette réserve n'étaient pas encore fort importantes, et d'ailleurs les villes alliées avaient soin de les restreindre autant qu'il était en leur pouvoir.

Cependant, en se montrant d'une bienveillance si excessive, Gustave n'agissait pas tout à fait spontanément et par pur esprit de libéralité, il obéissait bien plutôt aux nécessités de sa situation, et il subissait bien un peu la loi de ses créanciers, c'est-à-dire des Hanséates, qui, en raison des subsides par eux fournis au roi dans sa guerre contre le Danemark, avaient droit, d'une part, à une somme de 68,681 marcs pour secours en nature, d'autre part, à une somme de 8,700 marcs qu'ils lui avaient avancée en espèces, et avaient fait de ces avantages commerciaux la condition de leurs services, comme aussi probablement l'escompte des délais accordés pour le remboursement.

Aussi, à peine le roi eut-il affermi la couronne sur sa tête, et soldé en partie au moins sa dette, qu'oublieux de ses récentes promesses il s'appliqua à assurer l'indépendance commerciale de son pays comme il en avait assuré déjà l'indépendance politique.

Ainsi déjà à partir de 1526, il concluait, au plus grand

détriment des Hanséates, un traité de commerce avec la Hollande, le Brabant, la Zélande, la Frise orientale et occidentale; il fixait les prix pour les produits nationaux et les marchandises étrangères, il amoindrissait la liberté illimitée des Hanséates en leur interdisant le colportage dans les campagnes et les villes continentales, et en restreignant leur droit de séjour dans le royaume; enfin, en J529, il n'y eut plus que Lubeck qui fût admise en franchise des droits d'entrée et de sortie, et cela seulement dans les quatre localités que nous énumérions tout à l'heure.

Si ces actes étaient hostiles, les discours du roi ne l'étaient pas moins, et laissaient entrevoir qu'il n'attendait que sa libération entière pour déposer toute retenue.

On se rappelle que les démarches faites par Wullenweber, en vue de fermer la Baltique aux navires des Pays-Bas, échouèrent complètement auprès du roi, et que le grand agitateur ne réussit, par ses menées dans le Danemark et la Suède, qu'à coaliser ces deux royaumes contre la ville de Lubeck.

A la suite d'hostilités ouvertes entre ses concitoyens et le roi de Suède, ce dernier, exaspéré encore par une conspiration contre ses jours, à laquelle Lubeck avait pris part, dépouilla cette ville des franchises de douane dont elle avait joui jusqu'alors, et soumit pour l'avenir ses marchandises à un droit de cinq pour cent.

Un armistice, qui fut conclu en 1537 pour un laps de cinq années, après une lutte qui en avait duré quatre, rendit un peu de repos aux Hanséates sans leur rendre leur monopole, qui devait être perdu pour toujours.

Peu de temps avant l'expiration de cet armistice, Lubeck chercha à se rendre compte du concours qu'elle pourrait espérer de ses alliées, au cas où il s'agirait d'obtenir par la force ce que le roi refusait d'accorder par condescendance ;

mais elle reconnut qu'il n'y avait rien à attendre, qu'à la dernière extrémité, de toutes ces villes hanséatiques qtfe paralysait leur jalousie contre la capitale de la Ligue.

Force fut donc de recourir aux négociations; mais Gustave Wasa, lui aussi, ne voulait plus traiter qu'avec chaque ville séparément; cependant, bien que cette prétention fût agréée par la ville de Lubeck, les autres communes vendes la repoussèrent, et pensèrent qu'il valait mieux encore ajourner leurs réclamations que diviser leurs intérêts.

Pour rendre plus docile à leurs désirs le roi de Suède, qui s'arrogeait tous les jours plus d'ascendant en pleine mer, les Hanséates voulurent user même d'un de leurs anciens procédés, qui consistait à priver de leurs importations le pays dont ils croyaient avoir à se plaindre; mais ce moyen, qui leur attira la colère du roi et la saisie de ceux de leurs vaisseaux qui se rendaient en Livonie, était tout à fait impuissant à atteindre le but qu'ils se proposaient ; car, d'une part, ils trouvèrent dans 'les Pays-Bas et l'Angleterre des successeurs fort empressés, et d'autre part le commerce actif des Suédois avait fait des progrès sensibles et pouvait, à la rigueur, suffire aux besoins du pays.

Une fois encore, en 1546, les villes de Lubeck, Hambourg, Lunebourg, Rostock et "Wismar furent gratifiées de l'exemption de tous les droits dans les quatre cités les plus commerçantes du royaume; mais cette faveur s'évanouit au bout de deux ans, et les Hanséates eurent beau solliciter depuis, intriguer, réduire leurs prétentions , le roi persista jusqu'à sa mort, arrivée en 1560, dans la résolution inébranlable d'en finir avec les privilèges et le monopole hanséatiques.

Son successeur, Éric XIV (1560-1568), auquel l'Esthonie et la ville de Revel se soumirent dès 1561, était à même, grâce à la puissance à laquelle la Suède était parvenue sous son devancier, de résister plus énergiquement encore que

celui-ci aux exigences des éternels pétitionnaires de la Ligue. Il concéda bien aux cités de Lubeck, Rostock, Hambourg et Dantzig un commerce libre de toute entrave et de tout impôt dans les cinq villes maritimes de Stockholm, Kalmar, Nikôping, Sonderkôping et Àbo, avec faculté pour les communes hanséatiques d'en emporter les marchandises dont elles n'auraient pu s'y défaire; il les autorisa aussi à entrer en rapports immédiats avec les personnes aisées et considérables de toutes les parties du royaume, mais seulement pour ce qui concernait le trafic des articles de luxe tels que les soieries, les diamants et autres métaux précieux ; • mais, d'un autre côté, il limita ces faveurs aux membres précités de la Ligue, et de plus soumit ceux-ci à l'entremise suédoise pour tout ce qui n'était pas des marchandises de grand prix, leur défendit pour bon nombre de produits suédois une exportation à laquelle s'opposaient les lois du royaume, abolit l'ancien mode d'arbitrage par les commissions mixtes, ne consentit à traiter les privilèges que comme des concessions bénévoles de la couronne, et pour prix des avantages qu'il voulait faire aux Hanséates, en réclama de semblables pour ses sujets, imposa aux villes privilégiées l'obligation de fournir en tout temps au royaume les denrées nécessaires, et au besoin même des subsides d'argent, se réserva le droit de faire à son gré des levées d'hommes dans les territoires de ces villes et d'y établir des entrepôts, et, comme dernière condition, voulut les astreindre à renoncer à toute espèce de rapports avee la Russie, afin de ne pas augmenter les forces de cette ennemie commune.

Mais les Hanséates ne trouvèrent aucune proportion entre les sacrifices imposés et les avantages offerts, et persistèrent à revendiquer une exemption complète de droits, une liberté absolue d'exportation et d'importation, l'intervention d'une commission mixte en cas de conflit, une administration

loyale de la justice, enfin l'abolition du droit de naufrage, du droit d'aubaine et des tarifs qui fixaient les prix de leurs marchandises.

Le roi Éric ne se borna pas à repousser les réclamations des Hanséates et à amoindrir autant que possible leur position commerciale dans son propre royaume, mais chercha à entraver même leurs relations avec un autre pays étranger.

En effet, depuis que le comptoir de Novogbrod avait été frappé de mort, la Ligue avait porté tout son commerce avec la Russie dans la ville de Narva, qui avait passé en 1558 sous la domination moscovite, en attendant qu'elle devînt suédoise en 1581.

Or, la ville de Revel, qui s'était réfugiée en 1561 sous le protectorat de la Suède, fit ressusciter un ancien droit d'étape en vertu duquel elle s'opposait au passage des vais- • seaux et des commerçants qui se dirigeaient sur Narva ; mais comme les Hanséates, dont le choix n'était tombé sur Narva qu'après que la ville de Revel eut mis obstacle dans sa propre enceinte à leur négoce avec les Russes, ne voyaient dans cette manœuvre qu'une spéculation destinée à mettre la Suède à la place de la Ligue dans le commerce de la Russie, ils résistèrent, et, se voyant enlever par le roi de Suède plusieurs navires qui se rendaient à Narva ou en revenaient, ils résolurent d'écarter cette gêne injurieuse mise à leur navigation en pleine mer Baltique, en se liguant contre Éric avec le royaume de Danemark, qui avait également à se plaindre de ce souverain .

Cette guerre, dont nous avons parlé au précédent chapitre comme ayant abouti en 1570 à la paix de Stettin, ne fut conduite du côté de la Ligue que par la commune de Lubeck, qui, loin de pouvoir obtenir des villes alliées un secours quelconque, eut beaucoup de peine à en détourner plusieurs

de la résolution de continuer leurs rapports avec la Suède, et ne récolta que des reproches amers pour avoir, disaient les cités mécontentes, jeté le désarroi le plus complet dans la navigation, et compromis des privilèges que la mendicité eût procurés plus sûrement que la guerre ! !...

Malheureusement, il ne fut que trop vrai que les hostilités coûtèrent à la ville de Lubeck une somme de 1 ,598,965 marcs, et lui ravirent jusqu'aux derniers vestiges de son autorité dans la Baltique, et bien que le traité de Stettin l'autorisât à renouer avec les villes de Narva, de Revel et de Wiborg, c'est-à-dire à reprendre ses relations directes avec la Russie, sans en exclure autre chose que la contrebande de guerre, et lui promît, de la part de la Suède, une somme de 75,000 thalers pour règlement d'anciens comptes, néanmoins, c'en était fait en Suède du monopole des Han- * séates et de leurs franchises fiscales , et le traité lui-même n'obtint d'ailleurs aucune exéeution.

Car le roi Jean (1568-1592), qui succéda, même avant la conclusion de la paix , à son frère Éric tombé en démence, ne souscrivit véritablement au traité de Stettin que pour délivrer la Suède de 6es nombreux ennemis, et ne laissa même pas écouler un an à partir de cette convention, sans témoigner de ses véritables sentiments à l'égard des Lubeckois, en leur interdisant formellement toutes relations avec la Russie, et en capturant ceux de leurs vaisseaux qui contrevenaient à la défense.

En vain la ville de Lubeck implora-t-elle l'assistance de l'empereur, du cercle de la basse Saxe, du roi de Danemark; en vain, dans son impuissance à se sauver elle-même, réclama-t-elle le concours de la Ligue, qui, après l'avoir laissée combattre seule dans un intérêt cependant collectif, devait certainement lui faire défaut dans le malheur, et qui . d'ailleurs était partagée presque en autant de partis qu'elle

comptait de membres, puisqu'entre autres les communes livoniennes auraient bien voulu accaparer pour elles seules le commerce avec la Russie; que les communes hanséatiques, passées sous la domination de la Pologne qui était en guerre avec la Russie, auraient vu avec le plus grand plaisir la ville de Lubeck cesser ses communications avec ce dernier pays, et que des corsaires de Danteig allèrent même jusqu'à s'emparer des vaisseaux appartenant à Lubeck.

Le roi aurait bien voulu cependant éloigner de la Russie non-seulement les Hanséates, mais encore les autres nations occidentales qui y arrivaient soit par la Baltique, soit par la route nouvellement découverte de la mer Blanche; mais les missions qu'il envoya à cet égard en Danemark, en France, dans les Pays-Bas, en Angleterre, n'obtinrent qu'un résultat négatif, et les Hanséates demeurèrent ainsi frappés même d'une mesure exceptionnelle.

Dans cette occurrence, Jean de Suède proposa aux Hanséates une alliance commerciale , en vertu de laquelle ceux-ci, s'ils étaient munis de passe-ports danois, seraient admis au commerce avec la Russie, à charge par eux de repousser les navires anglais qui se présenteraient dans la Baltique.

Mais ils remarquèrent bientôt que le roi n'avait pas d'autres intentions que de les enchaîner à l'entremise suédoise pour leurs besoins de marchandises russes, après avoir affermi sa propre autorité dans la Baltique , et dans cette appréhension désolante, ils s'arrêtèrent au seul parti qui leur fût encore ouvert : faire des représentations au monarque, implorer l'intervention de l'empereur et des diètes germaniques.

Leur impuissance était devenue tellement manifeste, que le roi crut même pouvoir se permettre à présent de les tourner en dérision, et en réponse à leurs réclames, il leur

déclara en 1580, que s'ils consentaient à s'abstenir complètement pendant deux ans du commerce avec la Russie, il saurait leur témoigner ses bonnes grâces, restituerait à leurs veuves et orpbelins une partie de la valeur des vaisseaux saisis, et leur donnerait en échange de la créance que le traité de Stettin leur reconnaissait contre lui, ses propres titres sur des débiteurs qu'il avait en Allemagne.

Les promesses furent aussi vaines que les traités ; les Hanséates ne purent obtenir le remboursement de leur créance, et leur navigation subit comme par le passé toutes espèces d'entraves ; la Suède ne fit qu'élever constamment ses droits de douane, et aucun des libérateurs invoqués par la Ligue ne répondit efficacement à son cri de détresse.

Sous le règne de Sigismond (i 592-1604), fils et successeur du roi Jean, une lueur d'espoir vint relever un instant les courages abattus; la paix qui fut rétablie en 1595 à Teufschina, entre la Russie et la Suède, coûta à cette dernière puissance Bexholm et Ingermannland, et ce qui parut plus avantageux encore aux Hanséates que cet affaiblissement territorial de leur ennemie, ce fut la guerre civile qui éclata à propos des prétentions que l'oncle du roi, le futur Charles IX, faisait valoir au trône de la Suède.

Malheureusement les temps étaient passés où la Ligue pouvait avec succès se mêler aux dissensions intestines, et faire triompher sa propre cause avec celle de ses amis; aujourd'hui tous les partis lui fermaient l'oreille, parce que, bien que divisés entre eux sur certains points, ils vouaient une haine commune aux étrangers, et qu'ils n'auraient eu que faire d'ailleurs de l'appui insignifiant de la confédération .

Pour comble de disgrâce, le sénat de Lubeck eut la malheureuse idée de prendre fait et cause pour Sigismond, d'épouser ainsi le parti qui succomba, et de s'aliéner un homme rancuneux comme l'était Charles IX, qui pendant

qu'il se battait pour la couronne de Suède, exerça contre les Lubcckois des représailles qu'ils évaluèrent à la somme de 100,000 thalers, et dont il ne s'était laissé détourner ni par les représentations du cercle de la basse Saxe, ni par celles même de l'empereur Rodolphe II.

Arrivé au trône, Charles IX (1604-1611) ne se démentit pas, et une de ses premières mesures fut de mettre un droit de 10 p. 100 sur toutes les marchandises hanséatiques, soit qu'elles entrassent en Suède ou dans une des possessions suédoises de la Baltique, telles que Revel et Narva, soit aussi qu'elles en sortissent.

Les plus humbles prières ne purent rien changer à sa résolution, et si en 1608 il se montra disposé à se relâcher quelque peu de sa sévérité envers Lubeck, la nouvelle guerre qui éclata entre le Danemark et la Suède (1611- 1613) produisit encore une fois les effets les plus funestes pour le commerce des Hanséates dans la Baltique.

Ceux-ci avaient vu, en 1611, monter sur le trône de Suède, dans la personne de Gustave- Adolphe, un prince que ses guerres avec le Danemark et la Pologne et ses vues sur l'Allemagne obligeaient bien à employer à leur égard un langage plein d'aménité, afin d'obtenir leur coopération ; mais qui, plus éclairé que ses prédécesseurs, était moins disposé encore qu'eux à acheter ce concours au prix d'un monopole, et à laisser faiblir entre ses mains l'autorité souveraine à laquelle l'esprit du temps attachait le devoir pour le souverain de présider exclusivement et arbitrairement aux intérêts commerciaux du pays.

En conséquence, Gustave-Adolphe proposa sans doute une alliance à la Ligue, pour mettre fin au trafic des autres nations en Russie, et l'invita aussi à rompre avec la Pologne, et à se joindre à lui pour bloquer ou attaquer le port de Dantzig, en faisant dans toutes ces circonstances les pro-

messes les plus vagues et les plus lointaines ; mais en même temps il érigeait en Suède une compagnie générale du commerce, et si la Ligue venait se plaindre de ce que le séjour des Hanséates en Suède était limité à six semaines, et qu'en dépassant ce délai , même pour cause majeure, ils étaient assujettis à des impôts ruineux; de ce que l'accès des campagnes leur était interdit; de ce que l'élévation croissante des droits d'entrée et de sortie rendait tout commerce impossible; de ce qu'on ne leur ménageait ni des droits d'accise sur la bière, ni des redevances sur les billets ; de ce que leurs marchandises passaient en Suède des visites répétées, et dépérissaient souvent par suite du temps d'arrêt qu'entraînaient ces inspections; de ce qu'enfin la Livonie, en tant qu'elle était passée sous la domination suépoise, avait anéanti chez elle toute liberté commerciale, et avait réduit les Hanséates à se fournir exclusivement chez des officiers royaux, auxquels les producteurs étaient euxmêmes astreints de vendre tout d'abord leurs produits; si, disons-nous, la Ligue élevait ses plaintes et qu'enhardie par sa récente alliance avec les Provinces-Unies, elle demandait même le rétablissement de ses anciens privilèges, Gustave- Adolphe, aussi habile que tenace, ne perdait pas un pouce de terrain, la payait d'espérances et de mots affectueux, et maintenait quand même le statu quo.

Il était évident que l'agonie avait commencé pour la Ligue; les commotions qui accompagnèrentla guerre de Trente ans, et les déchirements intérieurs de la confédération Hanséatique elle-même précipitèrent le dénoûment ; et si le nom de la Hanse survécut à sa catastrophe, et fut prononcé longtemps encore dans ces contrées, il ne s'appliqua plus désormais qu'aux villes de Brème, Hambourg etLubeck, et ne conserva ni son ancienne signification, ni son ancien prestige.

Nous avons quitté la Russie, au moment où le commerce

si important des Ilanséates dans cet empire vit son animation et son existence même sérieusement menacées par la fermeture du comptoir de Novogorod.

Ce malheur ne les avait pas plutôt atteints, qu'avec une persévérance digne des ancêtres, ils s'appliquèrent à recouvrer la possession d'un établissement auquel de si grands intérêts étaient attachés.

Cependant les dispositions du czar Ivan Vasiliewitz étaient telles, son ressentiment et ses exigences à l'égard des autorités livoniennes, qui avaient condamné à mort quelquesuns de ses sujets, si excessifs, qu'il fallut bien que la Ligue ajournât ses espérances jusqu'à la mort de ce prince; une ambassade qui avait été, en 1498, envoyée en Russie par les villes de Lubeck, de Revel, de Dorpat et de Riga et par Tordre de Livonie, pour rétablir l'accord, n'accomplit pas même sa mission, parce qu'elle craignait de compromettre sa sécurité en franchissant les frontières de la Russie-, et les négociations qui furent entamées plus tard à Narva entre les deux partis ne firent que mieux mettre à jour le profond dissentiment qui les divisait.

Sous le successeur d'Ivan, Wasilij Iwanowitsch, qui monta au trône en 1505, les Hanséates comptèrent pouvoir arriver d'autant plus sûrement à leurs fins, qu'il se produisit comme une sorte de scission dans la famille régnante; mais ce ne fut encore qu'une illusion, et leur déception fut d'autant plus cruelle, que chaque heure de retard apportée à la restitution du comptoir creusait un abîme entre l'ancien et le nouvel état de choses.

Car déjà, et la diète hanséatique qui siégea en 1506 s'en rendit parfaitement compte, le commerce de contrebande qui s'exerçait par la voie de Wiborg et de Stockholm gagnait en importance, et les villes alliées de la Livonie tombaient dans un périlleux délaissement.

Les Hanséates eux-mêmes ne faisaient plus que peu de cas des règlements qui avaient eu en vue de leur assurer le monopole, et ne voulurent pas rester en arrière des autres nations commerçantes, qui savaient se procurer les articles russes par des voies détournées.

On vit aussi de plus en plus des tiers participer aux transactions commerciales des Hanséates; on vit plus fréquemment des étrangers s'initier en Livonie aux principes de la langue russe, et y entrer avec les Moscovites dans des rapports directs; les statuts contre la contrebande, contre l'importation de l'argent et contre la vente à crédit dans l'empire de Russie, étaient vainement rappelés, et tout marchait à une prochaine désorganisation. Désireuse de la prévenir, la Ligue se concerta avec le maître de l'ordre Livonien pour faire connaître au czar les désirs communs; mais il paraît que la Livonie finit par envoyer seule une députation qui tomba d'accord avec Wasilij sur quelques points concernant exclusivement la Russie et la Livonie, et qui, pénétrée sans doute de l'intérêt qu'avait ce dernier pays à accaparer le commerce russe, ne prit aucun arrangement relatif à la réouverture du comptoir de Novogorod.

Cette petite perfidie n'était certainement pas de nature à resserrer entre les deux fractions de la Ligue une union qui n'avait jamais été bien étroite, et elle faisait mal augurer d'une entreprise qui, en visant si haut que le rétablissement de la domination hanséalique en Russie, exigeait le concours actif de toutes les forces.

Nous ne parlons pas des démarches inutiles qui furent faites par la Ligue auprès de l'empereur, pour le déterminer à intervenir en faveur des Hanséates, et nous arrivons à un second traité séparé, qui fut conclu en 1517, en dehors des autres membres de la Confédération, entre les villes de Livonie, telles que notamment les villes de Revel et de Dorpat

d'une part, et les habitants de Novogorod et de Pleskow d'autre part. Les contractants se promettaient par ce traité une sécurité réciproque et une franchise de droits complète sur leurs territoires respectifs, et les Livoniens recevaient l'assurance de recouvrer la possession de ce dont ils avaient été dépouillés en Russie.

Le mécontentement des autres villes hanséatiques se fît vivement jour au congrès général qui fut tenu en 1521, et la ville de Lubeck résolut de s'opposer formellement dorénavant au passage des Livoniens à travers le Sund, de leur permettre seulement de venir stationner avec leurs vaisseaux dans les eaux de la Trave, et de rétablir de la sorte un état de choses qui avait déjà existé autrefois.

On voit que les rapports se tendaient tous les jours davantage entre les villes livoniennes et leurs anciennes alliées, et que si les Hanséatcs continuaient encore à commercer avec les Russes, soit en Russie même, soit en Livonie, il y avait déjà loin de ce négoce à la suprématie commerciale si absolue, si rigoureuse, qui s'exerçait au moyen du comptoir, et au profit de toutes les villes hanséatiques indistinctement.

Les choses persistèrent dans cet état, même sous le règne suivant du czar Ivan Wasiliewitz II, surnommé le tyran, avec cette différence toutefois, que si le comptoir ne recouvra pas encore son antique destination, malgré de nouvelles instances auprès de ce prince de la part des soixante-treize villes hanséatiques, la discorde continuait au moins à faire entre les membres de la Confédération des ravages de plus en plus inquiétants.

C'est ainsi que les villes livoniennes, qui étaient devenues pour ainsi dire le rendez-vous forcé des Russes et des Allemands, et qui étaient rassurées du côté de Wiborg, tant parce que les Russes eux-mêmes et les statuts hanséatiques

se montraient favorables à cette voie anormale, que parce que la Suède avait accru son pouvoir dans cette direction, les villes livoniennes commencèrent, dès 1540, à manifester la velléité de vouloir traiter chez elles les autres Hanséates absolument comme les premiers venus, et de vouloir leur appliquer le principe alors fort à la mode, qu'il ne pouvait y avoir de commerce direct entre les hôtes d'un même pays.

Il résulta de cette mesure si exceptionnelle entre villes alliées, que les Russes ne purent plus désormais traiter librement en Livonie avec les Allemands , et que les Livoniens qui imposèrent leur entremise aux deux partis , devinrent les maîtres absolus des prix, et les directeurs suprêmes du commerce.

De ce revirement découlèrent en somme pour les Hanséates tous les inconvénients qui peuvent naître du déplacement d'un point de vue; précédemment tous les rapports avec les Russes avaient été établis au point de vue de l'intérêt hanséatique ; le point de vue actuel allait être celui des Livoniens entremetteurs; que deviendraient maintenant les statuts sur la vente à crédit, sur l'importation de l'argent, et tant d'autres? et que pouvait encore importer aux Livoniens la qualité des produits russes, puisqu'ils trouvaient quand même des acheteurs ?

Une fois entrés dans cette nouvelle voie, les Livoniens ne s'y arrêtèrent pas ; après s'être interposés entre Hanséates et Russes, ils s'interposèrent entre Hanséates et Hollandais , entre Hanséates et Suédois ; ils défendirent aux Hanséates jusqu'aux rapports directs avec les campagnes et les bourgs du pays, et refusèrent même tout accès chez eux aux villes tout à fait occidentales de la Hause, telles que Zwoll, Deventer, Nimègue; enfin ils ne se montrèrent pas plus bienveillants pour leurs anciens amis que pour le dernier des étrangers.

La situation, en s'erapirant de la sorte, appelait un remède; et le remède souverain, on le voyait toujours dans le comptoir. Aussi à deux reprises différentes, en 1549 et 1553, la diète hanséatique résolut-elle de communiquer avec le czar par des ambassades, où figureraient différentes cités de la Ligue à côté des trois villes livoniennes de Revel, Riga et Dorpat, et aux besoins desquelles pourvoirait un Pfundzoll à établir en Livonie.

Mais tous ces projets vinrent échouer contre le mauvais vouloir des villes livoniennes, qui ne voulaient pas plus subir le Pfundzoll qu'elles ne voulaient le rétablissement du comptoir, et qui, pour colorer leur égoïste résistance, mirent en avant, par l'organe notamment de Riga, que quant au Pfundzoll elles s'y montraient contraires, parce que ce serait un précédent pour les évêques et le maître de Tordre, qui s'en autoriseraient à l'effet d'établir des contributions analogues, et que d'ailleurs cette mesure exciterait le mécontentement des commerçants étrangers, qui affluaient en si grand nombre dans leurs porls ; que quant au but même de l'ambassade, elles doutaient fort qu'il pût être atteint, que la Russie, d'ailleurs, était un pays anarchique, que son souverain était un despote, que les seigneurs y dépouillaient les négociants forains, que la jeunesse ne s*y instruisait en rien, que les habitants de cet empire, habitués maintenant à un commerce libre, ne seraient pas facilement ramenés à Novogorod, et que quant à elles, ce qui devait mettre leur désintéressement dans la question hors de doute, c'était que leurs intérêts n'étaient pas engagés dans la direction de Novogorod, mais bien du côté de Pleskow et de Smolensk.

Ce refus de la part des villes livoniennes de concourir à un but qui semblait si désirable aux autres, engendra une irritation extrême qui se traduisit en reproches et en invectives réciproques.

Le parti de Lubeck finit enfin par renoncer à un espoir qui semblait irréalisable et par se déclarer satisfait, si seulement la Livonie consentait à ne pas s'opposer chez elle à un échange direct de rapports entre les Russes et les Hanséates.

Mais les Livoniens ne semblaient pas plus disposés qu auparavant à se départir d'un système qui équipollait pour eux à un véritable monopole, et toutes les représentations formulées tant auprès des villes qu'auprès des autorités de la Livonie, pour les faire revenir d'une résolution aussi peu fraternelle, demeurèrent complètement infructueuses.

Telle était la situation des esprits, lorsque ces belles possessions livoniennes virent éclater dans leur sein les fureurs de la guerre civile, lorsque des hordes étrangères, notamment celles de l'autocrate russe, vinrent fouler leur sol, confisquer leur indépendance et déchirer les derniers liens qui la retenaient à l'empire d'Allemagne et à la ligue Hanséatique.

La désunion entre les deux fractions de la Ligue devait, politiquement parlant, être fort préjudiciable à la Livonie, qui, au moment du danger, devait se voir trahie et abandonnée par ses alliés, comme elle les avait abandonnés et trahis elle-même; mais, à un point de vue commercial, cette dissidence fut, comme nous l'avons montré également, fort désavantageuse aux villes occidentales, qui se virent dépouiller par les Livoniens des bénéfices dont elles avaient joui elles-mêmes si longtemps, et furent reléguées au rang de tous les autres étrangers, sur lesquels ils n'avaient plus d'autres avantages que ceux que pouvaient leur donner des capitaux plus nombreux, leur connaissance plus approfondie de la langue et du droit, une plus grande proximité et de vieilles relations commerciales en Livonie.

Mais la domination hanséatique, sapée dans la direction

de cette province, succombait aussi à la fois sur tous les autres points de la Russie.

En effet, plus bas, les Russes avaient trouvé moyen d'entrer par la Pologne en communication avec les négociants de l'Allemagne supérieure, tels que notamment les habitants d'Augsbourg et de Nuremberg ; et, si ces rapports furent plus ou moins troublés plus tard par la guerre qui éclata entre la Russie et la Pologne, ils ne furent du moins jamais complètement anéantis.

Plus haut, sur les frontières de la Finlande, les Suédois, qui avaient, sous Gustave Wasa, secoué le joug hanséatique pour s'abandonner à leurs propres forces, cherchaient à s'approvisionner eux-mêmes de marchandises russes, et arrivaient ainsi à se passer des Hanséates pour l'Est, comme ils étaient arrivés à s'en passer pour l'Ouest, grâce à la concurrence à laquelle ils avaient convié les nations occidentales.

Enfin, plus haut encore, tout au nord de la Russie, le coup de grâce fut donné anx Hanséates par l'Angleterre, parvenue, vers l'année 1553, jusqu'à la mer Blanche, et affranchie de toute espèce de droits par le czar, qui en même temps autorisa les insulaires à fonder des établissements commerciaux partout où il leur conviendrait.

Il y avait dans cette découverte des Anglais et dans les rapports qu'elle engendra entre eux et la Russie un danger des plus menaçants, non-seulement pour la Ligue, mais encore pour la Livonie, pour la Suède et l'Occident tout entier, qui voyait déjà l'Orient prêt à fondre sur lui avec les armes que lui aurait fournies l'Angleterre.

Sur l'instigation du roi de Suède et des Livoniens, qui vinrent en 1556 exprimer leurs terreurs à la diète hanséatique, la Ligue, désireuse de conjurer ce péril européen, fit avertir l'empereur d'Allemagne, les rois de Danemark, d'An-

gleterre et de Pologne et le duc de Prusse, de ne pas faciliter les projets d'envahissement de la Russie en mettant à sa disposition soit des munitions de guerre, soit des moyens propres à la civiliser et à la rendre plus redoutable encore.

Mais l'Angleterre, toujours un peu égoïste, jugea que la distance qui la séparait de la Russie lui donnait une sécurité entière, et ne discontinua pas un négoce qu'elle trouvait lucratif.

Cependant les craintes n'étaient pas chimériques, car après avoir échoué avec deux ambassades successives, qui, sous prétexte d'une fusion à opérer entre les Églises grecque et latine, devaient recruter en Allemagne des théologiens, des ouvriers, des savants, des artistes et des officiers, le czar Ivan Wasiliewitz II, parfaitement au courant des vices constitutionnels et des dissensions intérieures de la Livonie, tomba inopinément, en 1557, sur cette province au dépouillement de laquelle la Suède, la Pologne et même le Danemark coopérèrent également pour une part plus ou moins considérable; et comme il ne rencontra pas sur son passage un défenseur héroïque comme Walther Plettemberg, qui, au commencement du seizième siècle, avait par son habileté et son courage arraché la Livonie, dont il était le maître provincial, des griffes de ses puissants voisins, il la mit cette fois à feu et à sang, ébranla son organisation religieuse déjà si caduque, s'empara l'année suivante des villes de Narva et de Dorpat, et en déterminant ainsi la ruine de la Livonie, acheva aussi celle de la Ligue et prépara provisoirement une nouvelle direction au commerce des Hanséates avec la Russie.

Les hostilités avaient à peine commencé, que le maître et les communes de la Livonie, qui s'étaient montrés si intraitables, si égoïstes, durent s'adresser à leurs anciennes métropoles pour leur réclamer instamment des secours effectifs

et pécuniaires et pour les inviter à s'abstenir de leurs relations avec les Russes par la voie de Wiborg.

Pour prix des services qu'ils semblaient disposés à rendre, les Hanséates n'exigeaient autre chose que de recouvrer en Livonie les communications directes avec les Moscovites; mais ce sacrifice paraissait encore trop lourd aux Livoniens, même à ce moment suprême ; ils voulaient ajourner un engagement définitif, s'en tenaient à des promesses vagues, n'obtenaient en revanche que des secours insignifiants, et un temps inestimable se passa en pourparlers, en échanges de notes et de récriminations, à la suite desquelles se plaça nécessairement le désastre. La Livonie, qui était alors le rempart de la civilisation contre la barbarie, comme le paraît être de nos jours la Porte Ottomane, tomba sous les coups redoublés de ses envahisseurs; nous avons vu quel lot échut en partage à la Russie ; le prince danois Magnus s'empara de l'île d'QEsel; la ville de Revel et les environs passèrent à la Suède, et d'autres territoires à la Pologne; en un mot, c'en était fait de la Livonie.

Et maintenant que la Livonie, répartie entre tant de puissances, était perdue sans retour pour le commerce des Hanséates, il fallut que ceux-ci, ceux au moins d'entre eux qui avaient des relations habituelles avec la Russie, songeassent, à moins d'abandonner complètement le terrain aux nations rivales, à faire choix d'un nouveau lieu où ces relations pussent être également cultivées.

Le choix de Lubeck et de quelques autres villes vendes tomba sur la ville de Narva, qui avait demandé, en 1542, à faire partie de la ligue Hanséatique, à l'instar des autres villes livoniennes Revel, Dorpat et Riga, mais qui devint, en 1558, la proie delaJRussie, avant que sa proposition n'eût été acceptée.

Dans les circonstances données, ce choix était certaine-

ment le plus avantageux et peut-être môme le seul possible; et, bien que les Hanséates ne fondèrent pas de comptoir à Narva, bien qu'aucun diplôme impérial se rattachant à cette époque ne nous soit connu, il paraît cependant qu'ils y jouirent des anciennes franchises de droits possédées autrefois par eux à Novogorod, et y trouvèrent des avantages dont ne purent les détourner toutes les entraves , toutes les déprédations auxquelles ils étaient assujettis de la part de leurs nombreux compétiteurs.

Parmi ces derniers figuraient les Livoniens, furieux d'avoir vu les autres Hanséates s'affranchir de leur entremise et dont la rancune fut naturellement épousée par les maisons royales de Suède et de Pologne, qui les avaient asservis à leur tour.

Les souverains de ces pays voulaient s'opposer aux relations de la Ligue avec les Russes sous le prétexte, quelque peu plausible d'ailleurs, que ceux-ci étaient leurs ennemis, et qu'il ne fallait pas encore augmenter leurs ressources.

Mais comme la Ligue ne tenait aucun compte des défenses qui lui étaient faites, la Suède, qui était devenue redoutable par sa marine et ses possessions livoniennes, s'attaqua aux vaisseaux de Lubeck et en captura plusieurs. De là des hostilités qui aboutirent à la paix de Stettin, conclue, comme on sait, en 1570; la navigation ne recouvra cependant pas encore toute sa liberté, des forbans polonais et suédois continuaient leurs spoliations; mais Lubeck n'en persévéra pas moins dans son commerce avec la Russie, tout en déclarant cependant qu'elle y renoncerait volontiers si l'on consentait à rendre aux Hanséates leur liberté d'action et de mouvement en Livonie, ou du moins si l'on parvenait également à fermer aux autres nations la route de Narva.

La seconde condition était loin d'être facile à réaliser, et la réalisation de la première, en dépendant non plus préci-

sèment des Livoniens eux-mêmes, mais de leurs nouveaux maîtres, devenait par là plus impossible que jamais.

Les rapports de la Ligue avec la Livonie, qui ne suivait plus ses propres destinées, se refroidirent tous les jours davantage, et ce ne fut plus qu'à de rares intervalles qu'on vit telle ou telle ville livonienne envoyer des députés aux diètes hanséatiques, où d'ailleurs ils étaient presque traités comme des étrangers.

La ville de Revel, par exemple, qui, elle, n'avait jamais trop répudié les liens qui l'unissaient à la Ligue, et qui se trouvait alors sous l'autorité de la Suède, vint encore, en 1572, implorer au sein du congrès des secours contre la Russie, et manifester le désir de redevenir partie intégrante, membre actif de la confédération.

Malheureusement, aucun secours ne fut porté-, le vœu de Revel demeura stérile, le rapprochement et l'entente entre les anciens amis devinrent complètement impossibles ; les rigueurs auxquelles on continua à soumettre les Hanséates en Livonie, consolidèrent la nouvelle direction de leur commerce par Narva.

Cette direction fut maintenue jusqu'en 1587, c'est-à-dire jusqu'à la prise de la ville de Narva par les Suédois, à partir de laquelle l'urgence des anciens comptoirs se fit de nouveau sentir avec la plus grande intensité.

Pour leur bonheur, les Lubeckois et leurs amis trouvèrent dans le czar Féodor Iwanowitz un prince disposé à souscrire à leurs souhaits, à tel point que, dès l'année 1586, il réduisit de moitié en leur faveur les droits existants et remit à leur entière disposition les comptoirs de Novogorod et de Pleskow.

Mais, en recouvrant la possession de ces établissements, les Hanséates furent loin de recouvrer un monopole que la marche du temps avait complètement miné.

Et même les nouveaux rapports qui s'établirent, quelque différents qu'ils fussent des anciens, subirent encore des interruptions, occasionnées parfois par la faute des Allemands eux-mêmes, et demeurèrent exposés aux éternelles vexations de la Suède et de la Pologne, dont il fallait à présent, depuis que les Russes avaient été des bords de la Baltique refoulés dans l'intérieur, traverser les territoires pour se rendre aux comptoirs hanséatiques comme pour en revenir.

En effet, les Suédois ou les Polonais, selon que les provinces des uns ou des autres étaient traversées par les négociants hanséatiques, les tracassaient et les rançonnaient de toutes les façons-, et il paraît même que les Lubeckois, pour échapper à tant d'ennuis, menaçaient de passer tour à tour par les provinces suédoises ou polonaises, afin que l'espérance de toucher les droits de transit ramenât ces infatigables ennemis à de meilleurs procédés.

Yoilà dans quels termes à peu près se maintint, durant le règne du czar Féodor Iwanowitz, le commerce que les Hanséates avaient été assez heureux de renouer sinon dans les anciennes conditions, au moins dans les anciennes formes avec l'empire de Russie.

Ce résultat fut dû en grande partie à un citoyen de Lubeck nommé Zacharie, Meyer, qui dans les missions dont il fut chargé auprès de Féodor et de son successeur, fît tourner au profit de ses compatriotes son initiation à la langue et aux mœurs de la Russie, ainsi que sa grande habileté diplomatique, et auquel àr cet endroit même nous consacrerions volontiers, parce qu'il la mérite, une plus longue notice biographique, si nous ne nous souvenions que nous n'écrivons pas l'histoire de tel ou tel homme de génie, de tel ou tel excellent citoyen, mais bien d'une association de quelques cités indépendantes, dont les destinées, semblables à celles de tous les peuples libres, ne peuvent jamais être ni obscurcies, ni

dominées par des personnalités quelconques, quelle que soit leur puissance, à moins qu'on ne consente à voir succéder bientôt au sceptre d'or de la liberté la verge de fer d'un régime absolu.

La dernière ambassade envoyée par l'antique et véritable confédération à la cour moscovite, se mit en route au mois de janvier 1603, et n'atteignit que très-partiellement son but auprès du czar Boris Féodorowitz Godunow, malgré les présents précieux qu'elle était chargée de lui faire.

Ce prince, dont les connaissances géographiques n'étaient probablement pas fort étendues, et qui confondait peut-être la plupart des villes hanséatiques avec celles d'entre elles qui étaient passées à la Pologne, son ennemie, refusa catégoriquement de reconnaître la Hanse comme telle, et ne voulut entendre parler que de la ville de Lubeck, qui lui était apparemment moins étrangère, et envers laquelle il se montra aussi d'une grande libéralité; en effet, il l'autorisa à établir, selon le mode traditionnel, des entrepôts et des comptoirs#à Novogorod, Pleskow, Iwangorod, Colmogorod et devant la ville d'Archangel, et à se livrer dans toutes ces localités ainsi qu'à Moscou à un commerce complètement libre; pour tout impôt, il ne devait plus être prélevé qu'un droit au pesage des marchandises, et il devait suffire désormais de remettre de ces marchandises un catalogue véridique aux douaniers, sans qu elles pussent être soumises ni à une inspection, ni à une taxation quelconques.

Cette faveur toute personnelle changea le-caractère qu'avait imprimé jusqu'alors au commerce hanséatique en Russie le concours plus ou moins unanime des villes alliées, et attisa encore parmi ces dernières le feu dévorant de la discorde.

Toutes les tentatives faites par la Ligue pour participer dans son intégrité aux avantages concédés à la ville de Lubeck demeurèrent sans résultat, et cette ville elle-même,

bien qu'elle paraisse avoir conservé jusqu'à la moitié du dixseptième siècle quelques franchises de droits, ne doit pas, à juger selon les apparences au moins, avoir été admise à une jouissance bien calme et bien durable de ses comptoirs privilégiés.

D'ailleurs, que pouvaient les plus amples privilèges en Russie, s'il fallait pour en jouir traverser des territoires comme la Suède ou la Pologne, dont nous connaissons les dispositions à l'égard des Hanséates, ou bien faire constamment l'immense détour par la mer Blanche, qui était accompagné également de nombreux inconvénients?

Parmi les sujets de plainte des Hanséates figuraient notamment les traités de 1595 et de 1609, conclus entre la Suède et la Russie, et qui, contrairement aux privilèges récemment octroyés à la ville de Lubeck, restreignaient tous les rapports commerciaux avec les Russes aux routes de Revel et de Wiborg; l'élévation des droits de transit perçus à Revel et à Narva, et qui ne se montaient pas à moins de 10 pour 100, l'arbitraire enfin des douaniers suédois qui, exagérant au besoin les ordres de leurs maîtres, exigeaient des arrivants des tributs môme non réglementaires pour le payement desquels ils ne se faisaient aucun scrupule de mettre l'embargo sur les navires; était-il étonnant que dans de telles circonstances le commerce des nations étrangères avec la Russie périclitât par la Baltique et s'accrût du côté d'Archangel, où le czar avait le bon esprit de réduire Us droits?

Les tentatives qui furent risquées un peu plus tard, par les quelques villes restées unies, auprès du czar Michaèl Féodprowitz et appuyées même par les Provinces-Unies, furent impuissantes à relever un commerce qu'étouffait l'étreinte puissante de la Suède.

Cependant Gustave- Adolphe, désolé de la nouvelle direc-

tion que prenait le commerce et des pertes qu'il faisait relativement aux droits de transit, tendit de tous ses moyens à faire revivre l'ancien mouvement dans la Baltique; ce fut dans cet esprit qu'il conclut divers traités avec la Russie et qu'il astreignit aussi les Hanséates à passer par ses États, notamment parRevel, tandis que les Lubeckois, qui avaient encore leur entrepôt à Novogorod, s'y rendaient de préférence par la ville de Narva.

Mais Gustave- Adolphe et ses successeurs s'écartèrent peu de la ligne de conduite précédemment inaugurée, car ils voulurent se rendre maîtres de tout le commerce et imposer leur entremise aux nations étrangères, qu'ils continuèrent à accabler d'impôts.

La promesse faite en 1648 aux Lubeckois par la Suède, qu'elle ne prélèverait pas plus de deux pour mille sur les produits russes de passage à Revel ou à Narva fut fort mal tenue, et la main de ce pays continua à peser lourdement sur la Baltique jusqu'aux succès de Pierre le Grand.

Nous terminons ici l'histoire du commerce hanséatique avec la Russie; nous eussions pu l'interrompre déjà sous le règne du czar Boris Féodorowitz Godunow; que nous importe en effet à nous, historien de la ligue Hanséatique, que Lubeck ait conservé jusque dans les derniers temps avec la Russie des communications nombreuses, si cet ensemble de villes que l'on a nommé la Hanse a cessé de marcher de conserve et de figurer dans les traités ou les négociations?

Nous terminons, mais ce n'est pas sans exprimer le profond regret de voir la Ligue, en perdant la Russie, en perdant aussi avec la Livonie et la Prusse les territoires situés au midi de ces provinces, perdre en même temps, pour nous servir d'une expression un peu ambitieuse, l'empire commercial de l'Occident, si intimement lié au maintien de son autorité à l'Est.

Notre regret ne s'inspire peut-être pas des véritables préceptes de l'économie politique; mais comment s'en défendre quand on songe à tous les efforts, à tout le génie dépensés pour établir avec si peu de ressources le système gigantesque que nous avons vu naguère fonctionner avec tant de fruit pour les Hanséates et même pour leurs commettants, et qu'il nous faut voir tomber à présent en poussière et rentrer dans le néant, dont il était si laborieusement sorti.

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