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CHAPITRE V

Indépendamment des événements accidentels, les pertes successives des comptoirs et libertés hanséatiques dans les empires du Nord et de l'Est, devaient à elles seules porter un coup fatal à la prospérité de la Ligue dans les pays occidentaux.

En effet, les privilèges acquis par les Hanséates en Angleterre, en Espagne, en France, dans les Pays-Bas, ne tiraient leur raison d'être que du monopole maintenu par eux en Russie, en Danemark, en Norvège , en Suède, et devaient infailliblement disparaître avec lui ; or, ce monopole, nous venons de le montrer dans les trois précédents chapitres, avait été partout battu en brèche; les comptoirs avaient été envahis par les indigènes, les prérogatives avaient été foulées aux pieds. Toutes les tentatives faites par les Hanséates à la fin du quinzième et dans la première moitié du seizième siècle pour éloigner de la Baltique leurs nombreux concurrents, avaient échoué ; dès lors quel titre de préférence pouvaient-ils invoquer encore auprès des nations occidentales?

Cette cause générale de déchéance à l'ouest se compliqua encore dans les Pays-Bas des désastres qui vinrent fondre sur la ville de Bruges vers la fin de notre seconde période, et qui, en la dépouillant de son importance commerciale, achevèrent d'y ruiner le comptoir hanséatique.

N'oublions pas cependant qu'à côté de l'influence mortelle exercée sur les destinées de la factorerie de Bruges par des circonstances purement fortuites, il y a eu l'influence non moins décisive de l'esprit nouveau, de la civilisation en progrès et de l'aversion non-seulement des indigènes, mais encore des Hanséates eux-mêmes pour ce droit d'entrepôt forcé, inhérent à tous les établissements commerciaux de la Ligue.';

A l'activité tumultueuse qui avait régné jadis dans le comptoir de Bruges, succéda le silence; et ce furent notamment les villes d'Amsterdam et d'Anvers, ainsi que les foires annuelles tenues en toute liberté dans d'autres localités des Pays-Bas, qui profitèrent de ce délaissement et concentrèrent désormais en elles tout le mouvement d'affaires de l'Occident.

Ce n'est pas que les diètes hanséatiques ne se soient efforcées de combattre le dépérissement visible de ce comptoir, jadis siflorissant; mais pouvaient-elles s'opposer à cette désertion générale? pouvaient-elles, réduites à leurs seules forces, conserver à la ville de Bruges son caractère d'entrepôt général de l'Ouest? pouvaient-elles remédier à l'obstruction du Zwin? pouvaient-elles empêcher, dans leur impuissance, que les Hanséates ne violassent les statuts qui assuraient le respect de l'entrepôt, n'éludassent arbitrairement le Schossgeld en évitant le comptoir, ne se servissent de facteurs indigènes, et ne fissent bourse et cause communes avec les étrangers?

Les règlements étaient donc rappelés en pure perte, les ambassades et les commissions d'inspection, envoyées par la Ligue dans les Pays-Bas sur la prière des anciens du comptoir, étaient non moins impuissantes à retarder la chute de cet établissement plus que séculaire.

Mais le besoin d'argent y était plus vivement senti encore

que tous les autres et, en conséquence, plusieurs villes vendes s'entendirent, en 1530, sur un. tarif qui déterminait le Schossgeld à percevoir par la factorerie de Bruges pour faire face à ses nombreux déboursés.

Cependant, ce qui était adopté par les villes vendes, n'était pas pour cela obligatoire pour les autres villes hanséatiques, et le défaut d'accord, dont de tout temps la Ligue fut affligée, se produisit également dans cette circonstance. Les villes saxonnes, celle de Brunswick à leur tête, profitèrent de l'occasion pour se plaindre de ce que même à l'est de la Meuse on les soumettait au Schossgeld, et de ce qu'on leur interdisait les associations avec des non Hanséates et l'emploi de facteurs étrangers; elles ne voulurent consentir au tarif proposé, que si satisfaction était donnée à leurs griefs, que si on affranchissait du Schossgeld quelquesunes de leurs marchandises, telles que le cuivre, la couperose et la laine, et que si on les admettait à l'administration du comptoir et à la surveillance de ses opérations.

Les villes prussiennes et la ville de Dantzig soulevèrent des prétentions identiques et exigèrent l'exemption du Schossgeld pour leur blé, leurs grains, leur goudron, leurs cendres et différentes autres denrées.

Enfin, la ville de Cologne se rattachant à une ancienne convention, n'entendait payer qu'une somme globale annuelle de 100 florins et s'affranchir ainsi du droit proportionnel qu'il était question de toucher sur la valeur des marchandises hanséatiques.

Bref, le tarif proposé ne semble avoir été définitivement sanctionné par la Ligue entière et mis en usage que vers les années 1535-1540, époque à laquelle on jeta à Anvers les fondements d'un nouveau comptoir.

Car il avait finalement fallu songer à quitter l'ancien, où

la débandade et les désordres les plus graves s'étaient introduits. Les cadres de l'administration s'étaient singulièrement rétrécis, puisqu'en 1530 elle ne se composait plus que de six membres, et, en 1539, que de trois alderraans et neuf conseillers. La plupart des marchands qui y résidaient émigraient vers l'est et allaient notamment s'établir à Anvers ou à Amsterdam , où ils acquéraient le droit de cité et où ils continuaient leurs relations avec les villes de la coufédération, sans se préoccuper ni de cette confédération, ni de son comptoir. Ceux qui prolongeaient leur séjour à Bruges se refusaient catégoriquement à toute prestation et résistaient à tous les ordres émanant soit du comptoir, soit des diètes hanséatiques; les étoffes des Pays-Bas n'arrivaient plus à l'entrepôt, et les ouvriers employés par la factorerie trouvaient leurs salaires tout à fait insuffisants.

Que faire en face d'une pareille situation? Il y avait deux partis possibles : ou bien rendre au commerce avec les Pays-Bas sa liberté entière et renoncer aux vieux procédés, ou bien maintenir l'ancien système et aller en tenter une nouvelle application ailleurs qu'à Bruges.

Le premier parti eut été le plus rationnel, le plus conforme à l'esprit des temps modernes ; mais les Hanséates n'étaient pas gens à lâcher facilement prise, à rompre spontanément avec un passé qui avait été glorieux et lucratif ; ils s'arrêtèrent donc au second parti en cherchant quel endroit sauve* garderait le mieux leurs intérêts.

Plusieurs s'offraient à leur option, Berg-op-Zoom , Middelbourg, Haarlem et d'autres qui promettaient aux Hanséates, pour les attirer, les avantages les plus considérables.

Ils auraient peut-être incliné pour Amsterdam, s'ils avaient pu oublier que cette ville avait souvent combattu dans les rangs de leurs ennemis, et avait déployé dans la

Baltique une activité toute particulière, très -préjudiciable à leur monopole.

Aussi portèrent-ils déjà, dès le commencement du seizième siècle, leurs regards sur Anvers, et entrèrent-ils même, dès 1546, en pourparlers directs avec cette ville, vers laquelle affluait décidément le plus grand mouvement commercial de l'époque, et où s'étaient rendus déjà la plupart des négociants hanséatiques qui avaient abandonné le comptoir de Bruges.

Mais comme la ville de Bruges ne pouvait être que mécontente d'un projet dont l'exécution allait lui ravir le peu d'importance qui lui restait encore, les administrateurs de la factorerie, ainsi que les diètes hanséatiques qui avaient intérêt à la ménager, afin de ne pas perdre les privilèges acquis en Flandre, et de ne pas être astreints à lui rembourser une somme dont ils étaient débiteurs envers elle, lui promirent à plusieurs reprises de ne rien changer à l'état des choses existant.

Nonobstant ces assurances, les négociations continuèrent; seulement, il se passa près d'un demi-siècle avant qu'elles n'eussent aplani toutes les difficultés, abouti à une solution définitive et à une marche régulière des affaires.

En 1545, il fut convenu, en principe, qu'un entrepôt hanséatique serait établi à Anvers; déjà, bon nombre des anciens comptoristes se trouvaient dans cette ville, et les anciens de Bruges ne tardèrent pas non plus à y arriver.

Mais il fallait régler encore avec la ville bien des points litigieux, y acquérir les privilèges indispensables, y édifier la nouvelle et somptueuse résidence, et arrêter les règlements relatifs à la discipline du comptoir et à la perception du Schossgeld; ce fut là l'œuvre de bien des années consécutives.

de

Comme la possession de fonds disponibles devait être maintenant surtout au premier rang des préoccupations hanséatiques, un nouveau règlement sur le Schossgeld fut élaboré et admis, en 1554, au milieu des difficultés et des contradictions habituelles que ces mesures rencontraient toujours chez les membres de la Ligue, mis en vigueur à partir de Tannée 1557, et confirmé en 1562.

En vertu de ce règlement, le Schossgeld était perçu indistinctement de toutes les marchandises hanséatiques qui se rencontreraient à l'ouest de la Meuse, à l'exception cependant des Wenthe-waaren ou marchandises franches, parmi lesquelles on rangeait notamment la bière, le vin, le blé et les harengs. Ces dispositions étaient sanctionnées par diverses peines, et leur infraction pouvait même au besoin entraîner contre le délinquant la perte des franchises hanséatiques. Il était non moins sévèrement interdit de s'associer avec des personnes étrangères à la Ligue, ou de leur adresser directement des marchandises, ou de se charger du placement des leurs; en un mot, le comptoir devait, comme par le passé, redevenir l'intermédiaire forcé de tous les rapports entre Hanséates et étrangers.

La Ligue fut assez heureuse pour obtenir à la même époque (15 janvier 1561), du roi Philippe II d'Espagne, la confirmation des privilèges qui lui avaient été jadis, au quatorzième et au quinzième siècle, octroyés par les ducs Jean et Antoine de Brabant, et dans lesquels elle puisa notamment le droit de s'en tenir aux minimes impôts d'autrefois, de fonder un établissement commercial tout à fait indépendant, et d'assujettir à cette factorerie les habitants des campagnes.

Après les libéralités du chef du pays, vinrent celles de la commune intéressée, qui, au mois d'octobre 1563, convint à son tour avec la Ligue des points suivants. Les Hanséates recevaient la concession dans la partie nou-

velle de la ville d'Anvers d'un emplacement libre, et situé entre deux canaux, sur lequel ils pourraient édifier leur comptoir, à la construction duquel ils concourraient pour une somme de 60,000 florins, et les habitants d'Anvers euxmêmes pour une somme de 30,000.

Attenant à l'établissement, qui passerait à la confédération en pleine propriété, se trouverait un lieu public, véritable bourse ouverte à la circulation, où se débattraient les prix et se passeraient les marchés.

Une balance affectée à l'usage exclusif des Hanséates servirait, dans leur résidence môme, au pesage des marchandises par eux importées, tandis que la balance publique continuerait à servir pour leurs achats.

Le [blé et la farine hanséatiques, vendus ou réexportés après une tentative de vente infructueuse, étaient affranchis des droits en usage pour la vente ou la réexportation; les articles affectés à la pure consommation des Hanséates étaient dispensés de tout droit d'accise; des greniers d'abondance, des ouvriers, des pilotes, des vaisseaux et un vaste chantier encore à construire, devaient être mis par la ville d'Anvers à la> disposition des alliés aux conditions les plus avantageuses; enfin, cette même commune proposait d'interposer ses bons offices auprès du prince, afin que les droits sur les vins et les péages établis dans le Brabant et en Zélande fussent autant que possible mitigés.

En échange de ces concessions, les Hanséates promettaient de n'abandonner Anvers que si la force majeure, telle que la guerre ou la peste les y forçait, et ils offraient chez eux aux habitants de cette ville une liberté commerciale calquée sur celle que diverses communes hanséatiques accordaient à leurs propres alliées.

Quelque temps après cette convention, en mai 1564, les bourgmestres d'Anvers inaugurèrent avec pompe le com-

mencement des travaux, qui furent achevés au bout de quatre ans et livrés en pleine propriété aux aldermans et aux Hanséates établis dans la ville, comme aux représentants des communes confédérées de la Hanse.

Cette série d'événements avait conduit au but désiré; le syndic de la Ligue, Sudermann, mit la dernière main à l'œuvre en ébauchant pour le comptoir un projet de statut organique qui fut, en 1572, adopté par la Diète et ensuite promulgué.

Ce statut énumérait les qualités requises pour être admis à la jouissance des franchises hanséatiques, déterminait le mode de nomination ainsi que les droits et les devoirs des divers fonctionnaires préposés à la factorerie, maintenait pour le Schossgeld un chiffre déjà établi par un précédent règlement (1 Groten, monnaie flamande, par livre de valeur), astreignait les résidents et les Hanséates voyageurs à une discipline monacale, à une habitation et à des repas communs à l'intérieur du comptoir, rappelait d'anciennes dispositions hostiles aux personnes étrangères à la Ligue, et soumettait toutes les contestations des Hanséates entre eux à la juridiction du comptoir, sauf appel à la ville de Lubeckou au congrès hanséatique.

Toutes les formes anciennes avaient été aussi ressuscitées depuis la magnificence du comptoir jusqu'à la rigueur des statuts , qui atteignirent même à cette époque leur plus grande perfection scientifique; mais quelque parfaites, quelque classiques que fussent les formes, elles n'étaient plus l'expression du temps, et le moindre souffle orageux devait les disperser.

Certains embarras n'attendirent même pas, pour se manifester, l'achèvement des constructions, et donnèrent avant cette époque la mesure de ce que l'on pouvait attendre de l'avenir.

Le contingent pécuniaire, mis en vertu de la convention de 4563 à la charge soit des habitants d'Anvers, soit des Hanséates, devait être, d'après la même convention, réparti en six prestations égales, à faire par les deux parties contractantes.

Or, si le premier et le second terme furent sans trop de difficulté soldés avec les avances de Lubeck et les économies du comptoir, il n'en fut pas de même des termes suivants ; diverses villes, telles que Brunswick et Hambourg, mises en demeure de fournir leur part résistèrent longtemps, et leur opiniâtreté ne fut vaincue qu'avec beaucoup de peine; la ville de Dantzig trouva mal que la perception du Schossgeld ne discontinuât jamais, protesta contre tout ce qui avait été fait jusqu'alors, et profita de l'occasion pour faire entendre des vérités sévères et des plaintes en partie suffisamment fondées.

Elle fit observer que la nouvelle résidence était trop éloignée du centre des affaires, et que le pacte des Hanséates avec la ville d'Anvers avait été conclu avec trop de précipitation; elle exposa qu'en 1566 on lui avait défendu la réexportation de ses grains au mépris de la lettre formelle du traité; elle pensa que toutes les dépenses ne seraient faites qu'en pure perte, et que la ville d'Anvers, soit par mauvaise volonté, soit en raison de son impuissance et de sa dépendance vis-à-vis de ses maîtres, ne tiendrait pas ses engagements, et notamment ne pourrait pas obtenir pour les Hanséates la réduction des péages zélandais, elle douta que les sommes arrêtées pour la bâtisse du comptoir fussent suffisantes, et que le comptoir lui-même pût réaliser les espérances qu'on y attachait; elle se récria violemment contre l'obligation contractée par la Ligue de concentrer dans la seule ville d'Anvers les marchandises destiuées aux Pays-Bas entiers; elle remontra qu'il serait absurde de compter en-

core à présent dans les Pays-Bas sur l'observation fidèle du droit d'entrepôt, afférent au comptoir, alors qu'à l'époque même déjà si lointaine de la domination des Hanséates dans le Nord-Est, ce résultat n'avait pu être obtenu; elle se plaignit enfin des avantages, considérables cuncédés aux habitants d'Anvers dans les villes banséatiques.

Toutes ces observations portaient, et il fallut toute la dialectique du parti favorable à la factorerie, à la tête duquel se trouvaient Lubeck et le syndic Sudermann, il fallut les plus belles assurances de ce parti pour l'avenir pour pouvoir gagner la ville de Dantzig et la décider enfin, en 1572, à charger le comptoir de négocier en son nom un emprunt de 6,000 florins à l'usage de l'établissement lui-même.

Le comptoir arriva donc à se construire, mais ce ne fut pas sans être grevé de dettes, qui mirent constamment son existence en péril.

En effet, la plupart des villes alliées s'étaient montrées négligentes à fournir leur quote-port à l'œuvre commune, et parmi celles-ci, la ville de Cologne se distingua comme d'habitude par son obstination à refuser le Schossgeld ; la difficulté fut même un instant portée devant la cbambre impériale, qui en fut ensuite dessaisie du consentement dés litigants, sans que ceux-ci pussent cependant parvenir à se mettre d'accord. Cologne, qui au fond était dévouée au principe du comptoir, finit sans doute par céder, mais sa soumission fut tardive, et ne put réparer le mal qu'avait causé sa résistance; or on comprend que tous ces refus, tous ces retards aient mis le comptoir dans la nécessité de contracter des engagements dont il ne put jamais complètement se libérer.

Le passif du comptoir se montait, en 1572, à 13,756 livres flamandes, avancées en partie par des villes hanséatiques, en partie aussi par des capitalistes néerlandais dont

od pouvait craindre qu'ils ne se fissent payer sur la factorerie elle-même, et sur un autre établissement commercial situé également à Anvers, et qui avait été anciennement affecté à l'usage des Hanséates.

En présence d'un pareil danger, il fut décidé que le comptoir de Londres viendrait avec ses épargnes au secours de celui d'Anvers, et que les membres de la Ligue feraient l'avance d'une somme déterminée.

Mais les effets de ces résolutions se firent si peu sentir, qu'en 1578, le comptoir se trouvait débiteur et d'une somme de 18,340 livres flamandes envers des négociants ou des villes hanséatiques, et d'une autre somme de 13,000 thalers envers des personnes complètement étrangères à la Ligue.

Il y avait donc aussi de ce côté des causes suffisantes d'inquiétude.

Mais si les règlements furent mal observés en ce qui concerne le Schossgeld, ils furent encore violés en certains autres points, qui touchaient également au cœur même de la factorerie; nous faisons allusion notamment à l'obligation pour les résidents hanséatiques d'Anvers, de vivre tous ensemble, dans l'intérieur du comptoir, sous une règle commune ; à l'obligation pour les autres Hanséates, de ne se servir pour leurs affaires que de ces seuls comptoristes, et de s'abstenir de toute association avec des étrangers.

En vain le syndic de la Ligue fit valoir que la concentration des Hanséates dans le comptoir rendait plus facile la défense de leurs privilèges, tandis que leur dispersion dans les villes et les campagnes facilitait les exactions et les élévations d'impôts; en vain il rappela l'exemple de l'Angleterre, où les Hanséates avaient, grâce à l'unité d'action et d'existence, maintenu intactes leurs prérogatives pendant trois siècles, taudis que dans les Pays-Bas, l'esprit d'isole-

ment avait produit une augmentation d'au moins le triple des droits originaires; en vain encore, il montra que les associations avec des étrangers étaient onéreuses pour les Hanséates eux-mêmes, et leur attiraient des conflits avec les souverains des Pays-Bas, qui se trouvaient lésés dans leurs intérêts; toutes ces démonstrations, ainsi que les rappels réitérés des statuts et des menaces qu'ils contenaient, allaient se briser contre les procédés nouveaux, et ne trouvaient aucun appui sérieux dans la Ligue, trop faible pour dompter des résistances, dont des villes telles que Cologne ou Dantzig, par exemple, se seraient rendues coupables.

La juridiction du comptoir ne fut pas plus respectée que le reste, et il arriva fréquemment, depuis 1572, que des Hanséates établis à Anvers, et ayant entre eux quelques contestations, allaient demander justice aux tribunaux de la ville, et au besoin même interjetaient appel devant le conseil du Brabant.

Un jour que Talderman voulut réprimer ce genre de violation des règlements dans la personne d'un citoyen de Cologne, nommé Mathern Schoff, celui-ci tomba sur le dignitaire à coups de poing; et le conseil du Brabant, prenant parti pour le rebelle, défendit aux autorités du comptoir, sous les peines les plus fortes, voire même sous peine de perdre tous les privilèges, de rien entreprendre contre lui.

Toutes ces circonstances réunies laissaient prévoir une catastrophe pour un temps plus ou moins éloigné ; mais des événements tout à fait indépendants du comptoir vinrent compliquer encore sa situation déjà si précaire, et accélérer sa chute.

Parmi ces événements, figurent notamment la guerre entre l'Espagne et l'Angleterre, et l'insurrection des Pays- Bas, qui eurent pour la Ligue ce résultat funeste, que chacune des nations militantes voulut lui interdire toutes rela-

tions avec son adversaire, et que la mer n'offrit plus aucune sécurité au commerce.

Pour ne parler que de l'insurrection des Pays-Bas, elle éclata avec la plus grande intensité, au moment même où les Hanséates travaillaient le plus activement à leur nouvelle résidence.

Ceux-ci n'étaient malheureusement plus en état de faire respecter leur neutralité, et durent subir les exigences de ceux qui étaient alternativement les plus forts. C'est ainsi que le prince d'Orange manifesta, dès 1571, le désir qu'ils interrompissent leurs communications avec l'Espagne, et que lors de la prise et du pillage d'Anvers par des Espagnols, le 4 novembre 1576, les Hanséates furent traités comme des amis des rebelles, leur biens, leurs papiers et leurs titres frappés de saisie, et le chiffre de la rançon fixé à 20,000 florins.

Il parait même, à en juger d'après le procès-verbal de la diète hanséatique de la même année 1576, que tour à tour le roi Philippe II ou le prince d'Orange frappaient d'un droit de 10, 20 et même 40 p. 100 les marchandises importées par les Hanséates dans les Pays-Bas.

La Ligue, aux abois, alla longtemps frapper inutilement comme solliciteuse à toutes les portes, et n'obtint d'allégement et d'appui bien efficace d'aucune part, lorsqu'enfin, le 15 avril 1579, le gouverneur espagnol des Pays-Bas offrit à une ambassade hanséatique des conditions qui devaient, dans les circonstances données, paraître encore fort avantageuses. En effet, on convint qu'à titre d'indemnité, pour les pertes souffertes pendant le pillage d'Anvers, les Hanséates seraient pendant vingt ans complètement exemptés des droits perçus en Hollande et dans le Brabant, et exemptés pour le même temps de la moitié des droits établis dans la Zélande; qu'en outre, les chefs du comptoir seraient seuls compétents

pour prononcer sur les procès civils entre parties hanséates résidant dans les Pays-Bas; que cependant les Hanséates auraient à se soumettre aux nécessités de la guerre, et qu'enfin ils auraient toute latitude pour la réexportation, sauf, si des besoins impérieux s'y opposaient, à recevoir de leurs marchandises les prix courants.

Mais ce qui prouve combien les promesses furent mal tenues, et combien rapidement le comptoir, né d'hier, marchait vers sa fin, ce sont les complaintes, adressées en 1581 et 1582 à la ville de Lubeck par les représentants de la factorerie.

Nous avons pour ces sortes de documents une prédilection toute particulière, et nous aimons à leur donner le plus de relief possible, parce que nous les croyons plus aptes que tous les pinceaux possibles à répandre sur la situation la véritable couleur locale.

L'argent, y était-il dit entre autres, faisait complètement défaut, et les dettes restaient impayées. Il était vrai, continuait-on, que les villes alliées avaient établi dans ce but, non-seulement un Schossgeld, mais même une taxe, sorte d'impôt locatif, à payer par ceux des Hanséates qui avaient fixé leur demeure à Anvers, sans vouloir se réunir au comptoir. Mais les revenus du Schossgeld étaient destinés aux prêteurs qui avaient avancé la rançon payée aux Espagnols; et quant à la taxe, la plupart des contribuables s'y refusaient pour la raison qu'ils ne jouissaient pas des mêmes privilèges que les comptoristes, et que notamment ils ne participaient pas avec ceux-ci à la franchise des droits d'accise.

Le comptoir, ajoutaient-ils, était, à la vérité, détenteur de parchemins authentiques et de tarifs pour le Schossgeld, mais toutes ces pièces n'avaient aucune force coercitive; si quelqu'un payait encore, c'était par commisération.

Diverses villes, et particulièrement Cologne, expédiaient

leurs marchandises à des facteurs étrangers, et les appartements, les caves, les magasins du comptoir restaient vides.

Il était, pensaient-ils, de toute impossibilité, de prélever un impôt sur les billets.

Il fallait songer sérieusement à faire fonctionner l'impôt du Schossgeld et à y introduire l'égalité blessée par la résistance de Cologne. ,

En attendant , ils se voyaient forcés de payer annuellement 650 florins d'intérêt à leurs créanciers, qui les harcelaient même pour le remboursement du capital, alors cependant que le comptoir était à peu près sans ressources.

Comme les péages ne faisaient qu'augmenter en Zélande, ils conseillaient aux villes alliées d'user de représailles sur leurs territoires.

Enfin ils annonçaient en terminant qu'ils chargeraient un secrétaire habile de gérer sa vie durant les affaires du comptoir, si cela convenait à la ville de Lubeck, et si le comptoir devait continuer son existence.

Lubeck, dans sa réponse, offrit à la factorerie d'Anvers des consolations banales , et promit de tenir la main à ce que ses habitants payassent le Schossgeld , afin , dit-elle, qu'un commencement fût enfin fait. Mais elle résistait aux conseils qui lui avaient été donnés à elle comme à ses alliées, t d'user de représailles envers les Pays-Bas, parce qne ceux-ci, observait-elle, se frayeraient alors d? autres routes, et que les ports hanséatiques demeureraient dans l'abandon.

Quoi de plus juste que la remarque de Sartorius, qui, à ce passage de la réponse de Lubeck, s'exprime à peu près ainsi : « Rien ne parle plus hautement pour la fin de la domination commerciale des Hanséates. Autrefois on interrompait tout rapport avec les pays pour les punir et se venger des plus petites infractions aux privilèges; à présent l'on n'osait plus recourir à cette mesure dans la crainte de

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sacrifier complètement un commerce qui pouvait être fait indépendamment des Hanséates. »

Un peu plus tard encore, un alderman d'Anvers écrivit qu'il ne voyait plus d'espoir et que les créances étaient de telle nature, que, dans l'espace de vingt-quatre heures, les représentants du comptoir pouvaient être arrêtés et le comptoir lui-même mis en vente. Cette nouvelle mit les villes en émoi, et Cologne elle-même se montra disposée maintenant à payer du Schossgeld pendant quelques an- • nées.

Cependant, au point où l'on en était, le Schossgeld ne pouvait plus qu'être fatal au commerce des Hanséates, écrasé déjà par tant d'autres impôts, et devait assurer de plus en plus l'avantage à leurs concurrents anglais et néerlandais ; aussi arrivait-il fréquemment maintenant que des citoyens hanséatiqnes renonçaient de plein gré à des libertés qui coûtaient si cher.

Quoi qu'il en soit, les villes ne virent plus de moyen de salut que dans le payement régulier du Schossgeld, et en conséquence elles firent établir des bureaux de perception dans diverses localités, situées notamment dans les Pays- Bas du Nord, telles que Dordrecht, Amsterdam et Enchuyse.

Mais toutes ces dispositions ne rapportèrent pas un centime, et l'alderman fut au moins menacé de la prison, s'il n'y fut pas conduit.

Dans cette extrémité, la Hanse résolut de confier l'administration du comptoir à un intendant et à un secrétaire qui seraient choisis par la ville de Cologne et qui prendraient, dans les circonstances critiques, l'avis des villes de Lubeck et de Brème.

Malheureusement la meilleure administration du monde, et l'on se méfiait de celle de Cologne, ne pouvait plus rendre la vie à un établissement irrévocablement condamné;

quelques rares promesses faites, tantôt par les Provinces- Unies, tantôt par les Pays-Bas espagnols, ne furent aucunement gardées, et les deux ambassades qui, au commencement du dix-septième siècle, se rendirent, Tune en Angleterre, l'autre en Espagne, et procédèrent à leur passage à l'inspection de l'établissement, purent s'assurer par elles-mêmes qu'il était complètement déchu , que les fonctionnaires commettaient des infidélités, que, dans cette ruine générale, chacun ne songeait qu'à soi, et que les locaux vivifiés naguère par de nombreuses transactions commerciales, étaient devenus des granges où l'on battait le blé.

L'espoir renaquit lors de l'armistice qui, en 1609, fut conclu entre l'Espagne et les Provinces-Unies, et Brème fut chargée de l'administration à la place de la ville de Cologne; mais ce n'était là encore qu'une illusion qui devait s'évanouir devant une triste réalité; car, en 1624, des soldats espagnols vinrent de nouveau se caserner dans le comptoir, qu'ils ne quittèrent cette fois qu'au bout de vingt à trente ans, et encore après avoir rendu complètement inhabitables les cent soixante-dix pièces dont il se composait.

Par amour-propre, la ville de Lubeck voulut qu'on procédât à la réparation de cette factorerie qui rappelait la grandeur aussi bien que la décadence de la Ligue; mais comme elle ne fut pas secondée dans cette entreprise coûteuse, elle abandonna l'établissement à son sort.

Il paraît qu'un certain Robinson en revendiqua la propriété comme lui ayant été cédée, prétendait-il, par le dernier intendant, du consentement des villes confédérées.

Mais déjà, depuis le pillage d'Anvers, le commerce des Hanséates avec et dans les Pays-Bas avait cessé d'être un commerce uniforme, régi par des règlements observés, soumis à la discipline du comptoir, à l'autorité et à la direction de la Ligue.

Le rapprochement même, qui eut lieu dans la première moitié du dix-septième siècle, entre les Hollandais et les Hanséates, ne profita guère à ces derniers, au moins en ce qui concerne leur trafic dans les Pays-Bas 5 car, en héritiers impatients, les citoyens des Provinces- Unies devaient chercher à affaiblir des rivaux dont ils pouvaient espérer, grâce à un plus grand essor de leur propre commerce, recueillir bientôt la succession. .

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