CHAPITRE VIII
LIBERTÉ DES MERS, MOYENS DESTINÉS A FAVORISER LES RELATIONS ET LE CRÉDIT ET A RETENIR LA DOMINATION COMMERCIALE, QUI CEPEN- DANT ÉCHAPPE AUX HANSÉATES.
C'est aux yeux de la civilisation un des plus grands mérites de la Ligue d'avoir, par l'énergie de ses mesures et la persévérance de ses efforts, contribué puissamment à expulser des mers septentrionales les pirates, dont les coupables entreprises y avaient si longtemps jeté l'épouvante parmi les navigateurs.
Cette période recueillit déjà les fruits de l'activité antérieurement déployée par les Hanséates, et n'eut plus à gémir d'une apparition aussi redoutable que celle des Yitaliens.
Cependant la piraterie ne disparut pas tout d'un coup, comme le prouvent suffisamment diverses dispositions tirées du droit maritime de cette époque, qui recommandent aux navires des communes hanséatiques de voguer de conserve, et à des vaisseaux considérables d'avoir à leur bord des hommes cuirassés, qui imposent aux matelots l'obligation de repousser et poursuivre les forbans, qui menacent des peines les plus sévères ceux qui ne rempliraient pas leurs devoirs, et promettent des secours à ceux qui auraient exposé leur personne pour cette belle et grande cause de la sécurité des mers.
Quoi qu'il en soit, les pirates, contre lesquels s'achar-
naient non-seulement -les membres de la Ligue, mais encore tous les peuples civilisés, virent graduellement s'éclaircir leurs rangs, et le danger ne vint plus guère que du côté des pirates attitrés qui avaient des lettres de course et que l'on ne pouvait pas traiter comme des brigands de droit commun, sans insulter au pays de qui émanait la commission.
Mais un ennemi plus redoutable pour le repos et la domination hanséatiques en pleine mer que les forbans de toute espèce, se révéla dans les puissances étrangères telles que l'Angleterre, l'Espagne, les Provinces-Unies, voire même la Suède et le Danemark, dont les flottes tous les jours grandissantes enlevèrent aux villes alliées, pour se l'attribuer, la suprématie maritime qu'elles avaient conquise par les armes, et en cas de guerre ne laissaient à la neutralité des Hanséates que le moins de jeu possible.
En effet, il n'y avait pas de loi généralement adoptée qui servît de sauvegarde aux droits desfaibles; il n'y avait pour loi suprême que la loi du plus fort, et les Hanséates y avaient longtemps recouru sans trop d'insuccès. Ils l'avaient jusque vers la moitié de la présente période fait valoir dans la limite de leurs moyens contre certaines puissances du Nord, repoussant la violence par la violence et se montrant intolérants pour les neutres à l'égal des autres nations, quand ils se sentaient en mesure d'imposer leur volonté. Mais avec l'affaiblissement de leurs forces, ils durent se soumettre à toutes les exigences, à toutes les prétentions, et se résigner aux souffrances silencieuses ou aux prières humiliantes.
Cette question des droits des neutres avait fait peu de progrès encore, et faut-il s'en étonner quand sous nos yeux presque, et bien après la déclaration du congrès de l'année 1856, nous avons vu les deux puissances maritimes les plus
importantes prêtes à en venir aux mains pour une appréciation opposée de ces mêmes droits?
En l'absence d'un texte positif, explicite et universellement reconnu, la fixation des rapports des neutres avec les belligérants, et la délimitation de ce qu'il fallait entendre par contrebande de guerre, étaient abandonnées à l'arbitraire des forts, et c'est assez dire que les Hanséates devaient rencontrer de fréquentes résistances quand ils réclamaient pour les neutres l'avantage de pouvoir confier en toute sécurité leurs marchandises à des vaisseaux ennemis; de pouvoir commercer librement avec les nations engagées dans une guerre, et d'y pouvoir pratiquer sans entrave l'importation comme l'exportation, sans leur reconnaître d'autres obligations que de s'y abstenir de l'introduction de la contrebande de guerre, et de refuser leur nom aux entreprises commerciales des parties militantes.
Les Hanséates apportèrent également un très-grand soin à l'abolition du droit de naufrage, qui disparut insensiblement devant des principes plus généreux, et à la multiplication ainsi qu'à l'entretien des signaux propres à préserver les navigateurs des dangers que leur fait courir la mer.
Nous ne reviendrons pas ici sur les progrès de forme plutôt que de fond que fit la législation maritime durant cette époque, puisque nous avons cru devoir épuiser déjà ce sujet à propos de la période précédente, et nous constaterons seulement que la nature particulière de ces progrès est due au rayonnement de plus en plus vif de la science, à l'influence de plus en plus décisive des savants sur la marche et dans les conseils de la Ligue, à l'établissement des universités de Rostock, Wittenberg et Greifswaid, qui présidaient à l'éducation des jeunes Hanséates et dont les dépenses étaient assez vaillamment supportées par les divers membres de la Ligue.
La sécurité du continent n'importait pas moins que la sécurité des mers aux Hanséates et à leurs transports de marchandises, et semblait devoir beaucoup gagner à la nouvelle organisation politique et judiciaire introduite en Allemagne par Maximilien Ier. Mais le mal était de ceux qui ne peuvent être corrigés que par une civilisation progressive, et sur lesquels les lois les meilleures n'exercent qu'un bien faible empire; en effet, il se passa plus d'un demi-siècle encore , depuis la publication de la paix publique, avant que les désordres de toute espèce, le brigandage et les vols sur les grandes routes, ainsi que les aventures meurtrières des chevaliers errants n'eussent -perdu de leur triste gravité, et même le commencement du dix-septième siècle vit encore un noble, du nom de Cuno de Hoffmann, payer de sa tête, dans la ville de Lubeck, les déprédations qu'il avait commises.
Le remède à ces calamités ne se présentait plus même aussi facilement qu'autrefois aux villes hanséatiques, qui avaient la plupart sensiblement perdu de leurs forces, et dont quelques-unes, autorisées jadis par l'empereur à poursuivre les brigands sur les territoires étrangers, n'osaient plus même faire usage d'un droit qui pouvait blesser des princes plus jaloux à présent et plus sûrs de leur autorité ; il ne leur resta donc plus qu'à se promettre entre elles un appui réciproque, qu'à réclamer l'assistance de l'empereur et de la Chambre impériale, ou qu'à s'adresser aux seigneurs eux-mêmes, dont la protection n'était que trop souvent acquise aux malfaiteurs nobles qui séjournaient sur leurs terres.
Cette situation ne fit que s'empirer pendant les guerres de religion et la guerre de Trente ans, qui répandirent sur l'Allemagne des hordes de soldats licenciés vivant uniquement de rapines, et l'exemple statué par la ville de Lubeck
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sur la personne de Cuno de Hoffmann à une époque où il ne peut même plus être question de la Ligue, témoigne assez pour la résistance et la parfaite acclimatation de ces mœurs barbares sur le sol germanique.
Cette période ne songea pas plus que les périodes antérieures à l'établissement de routes continentales, et si, par-ci par-là, au commencement de cette époque, et grâce à l'initiative non pas de la Ligue, mais bien de telle ou telle commune isolée, quelques nouveaux canaux furent construits ou quelques anciens réparés, bon nombre cependant de ces voies artificielles ne survécurent pas à la ruine générale qui s'accomplit vers la fin de la troisième phase au sein de la confédération.
Quant aux cours d'eau naturels et intérieurs, ils auraient été utilisés comme par le passé, si leur usage n'avait été plus ou moins restreint par des péages incessants.
L'introduction du régime postal, qui, comme nous savons déjà, se place au début de la présente période, ne rendit - pas aux Hanséates des services bien appréciables tant qu'ils surent maintenir leur ancien mécanisme commercial, dont les comptoirs étaient le rouage essentiel, et ils n'en comprirent parfaitement la haute utilité qu'à partir du moment où le négoce prit une allure libre et indépendante , c'est-àdire à partir de l'heure où la Ligue cessa d'exister.
Le régime monétaire des membres de la Ligue ne réalisa aucun progrès, et, loin de marcher vers l'unité du titre, tomba dans le plus inextricable désordre. C'est que, par suite des changements survenus, les princes émirent à présent, en quantité de plus en plus considérable, des monnaies de toute espèce, depuis la menue monnaie jusqu'au thaler, en altérant leur valeur et en les échangeant contre les monnaies urbaines qu'ils s'empressaient de refondre.
A eux s'appliquent donc, à juste titre, les sévères paroles prononcées récemment au sein de l'Institut par M. Wolowski, faisant le panégyrique de l'économiste Nicole Oresme :
« L'autorité, gardienne de la foi* publique, fut appelée à constater et à déclarer la composition et le poids des espèces métalliques. Cette mesure de garantie ne tarda pas à devenir l'occasion et le prétexte des fraudes les plus honteuses. La foi, attachée à l'empreinte, lit naître la tentation d'en abuser; le prince, auquel la fabrication de la monnaie était dévolue, car il était présumé devoir veiller en père sur la richesse publique, se laissa persuader ou feignit de croire que la valeur de la monnaie venait de l'effigie, destinée simplement à en certifier l'intégrité. La monnaie, appelée à servir de régulateur aux conventions et de gage aux échanges, perdit le caractère essentiel de pureté et de fixité en subissant l'atteinte de la fraude *. »
Les communes hanséatiques, ainsi envahies de pièces altérées, recoururent sans doute aux prohibitions ; mais ces mesures, outre qu'elles étaient la-plupart du temps impuissantes, étaient même souvent dangereuses en raison de l'autorité acquise par les princes sur les villes allemandes; il arriva donc que plusieurs de ces dernières interrompirent de temps à autre, dès le commencement du seizième siècle, la fabrication des monnaies locales ; l'inondation n'allait alors que mieux son train, et si, pour la modérer, elles reprenaient leurs opérations de monnayage suspendues, elles se retrouvaient bientôt dans l'embarras qu'elles voulaient précisément prévenir.
D'ailleurs, avec l'agrandissement du pouvoir des princes,
4. Voir aussi sur ce point le chapitre III tout entier de la secUon 2« du Traité de la Monnaie, par M. Michel Chevalier.
il devait forcément se produire daDsles finances une situation inverse de celle qui les avait régies autrefois, et si jadis les villes de la Hanse avaient donné le ton et dicté la loi en fait de monnaie, c'était maintenant leur tour à se régler en cette matière sur les chefs d'État.
On agita vivement, vers la moitié du seizième siècle, la question du rapport entre les thalers seigneuriaux et les schellings lubeckois, qui étaient fabriqués non-seulement à Lubeck, mais encore à Wismar, à Hambourg et à Lunebourg ; on se plaignit de ce que, par suite de l'exportation de l'argent pour la Russie notamment, ce métal augmentait considérablement de valeur, de ce que les mauvaises monnaies, frappées dans la haute Saxe, prenaient dans les villes maritimes de la nanse la place qu'y avaient autrefois occupée les lingots d'argent importés par les cités de cette province en échange des achats qu'elles y venaient faire, et de ce qu'en général le nombre et le cours des thalers allaient en augmentant tous les jours.
Les plaintes se renouvelèrent au commencement du dixseptième siècle, et portèrent sur le billonnage, sur l'exportation et la refonte des bonnes monnaies; enfin, il ne resta aux villes alliées qu'à prendre un parti extrême et à se faire elles-mêmes faux-monnayeurs dans une certaine mesure.
La guerre de Trente ans mit le comble au désordre, et si, pour y remédier, la ville de Hambourg imagina en 1619 sa banque des dépôts, qui jusqu'à nos jours a donné de si magnifiques résultats, on ne peut pas dire cependant que le moindre mérite revienne du chef de cette création à la Ligue, qui ne participa également pour rien aux règlements sur les assurances et les lettres de change, admis pour la première fois maintenant par certaines communes hanséatiques, qui ne fit pas davantage pour l'uniformité des poids et mesures, et qui ne put même pas préserver sa seule œuvre
collective sur le droit maritime, des modifications introduites par diverses cités pour l'approprier aux besoins locaux.
. Nous avons suffisamment détaillé, dans les divers chapitres de cet ouvrage, les mesures prises par la Hanse dans l'intérêt du monopole et de la domination hanséatiques, en faveur du maintien des comptoirs, en haine de la participation des étrangers aux privilèges communs et aux opérations commerciales des Hanséates, mesures qui furent renouvelées durant cette période, et qui vinrent échouer en grande partie contre leur transgression, tant de la part des particuliers que même de la part de villes tout entières, que Ton vit à de certaines époques déserter traîtreusement la cause de la Ligue.
Jusqu'au commencement de notre période présente, les Hanséates avaient voué à l'exécration les commerçants de la haute Allemagne, notamment une compagnie dite des Fucjyer, qui poursuivait des tendances mercantiles non moins exclusives que les leurs, et ils avaient même enjoint à ces rivaux de retirer leurs marchandises et leurs biens des villes de la Ligue; mais comme de semblables dispositions ne tardèrent pas à tourner contre les Hanséates euxmêmes, un rapprochement insensible eut lieu, qui finit par devenir très-intime et par engendrer des conséquences de la nature de celles que nous avons signalées à l'occasion de l'Espagne.
A mesure que l'on voyait crouler le monopole colossal de la Ligue, on voyait s'élever un monopole au petit pied, revendiqué par des membres épars de la Hanse en dissolution, comme un mesquin équivalent des avantages que leur avait valus autrefois une puissante communauté d'intérêts. Ce monopole individuel s'exerçait au préjudice d'anciens alliés avec lesquels n'existaient plus que des rapports refroidis,
et s'imposait surtout aux villes continentales dans l'intérêt des villes maritimes, ou aux villes situées sur le trajet supérieur d'un cours d'eau navigable dans l'intérêt des villes, qui étaient placées plus bas, sans que les opprimés pussent espérer quelque adoucissement d'une autorité fédérale presque éteinte ou d'une procédure aussi interminable que celle des tribunaux de l'Empire.
A côté de ces vues rétrécies, on est beureux cependant de reconnaître que plusieurs communes arborèrent plus hardiment, à partir de la décadence de la Ligue, le drapeau de la liberté commerciale, et que la ville de Hambourg surtout, bien que s'opiniàtrant à certains égards dans d'anciens errements, adopta des procédés plus larges et plus généreux, auxquels elle dut aussi sa longévité et sa fortune ultérieure.
La dissolution de la Ligue par la perte des privilèges exclusifs qui eu formaient l'essence, enleva toute portée et toute raison d'être à l'ensemble des dispositions, dont se composait ce qu'on peut nommer l'acte de navigation hanséatique.
Tant que le commerce des Hanséates avait conservé l'importance qu'il tenait du monopole , la construction des navires était une industrie assez considérable pour que la Ligue cherchât à en retirer elle-même tous les profits possibles; mais, quand le monopole disparut, les chantiers perdirent leur animation aussi bien que le commerce la sienne, et les Hanséates recoururent, pour leurs modestes chargements, aux vaisseaux étrangers, d'autant plus que ces chargements provenaient de sources non plus accessibles à eux seuls, mais bien à tous les spéculateurs.
Dans cette période se placent encore diverses dispositions générales relatives au contrôle à exercer sur la qualité des marchandises, aux contrats usuraires et à la vente des cé-
réaies, demi l'exportation fut interdite en temps de disette, bien que les efforts de quelques cités notables, parmi lesquelles figurait Hambourg, semblent avoir réagi contre cetle sévérité, et avaient tendu seulement à faire des communes urbaines le centre du commerce de grains qui s'agitait dans les campagnes environnantes, sans qu'on dût leur enlever le droit d'exporter leur superflu.
Pour relever un crédit et une confiance qu'ébranlaient les désastres particuliers marchant à la suite de la conflagration générale, on renouvela d'anciennes mesures contre les serviteurs et apprentis infidèles, auxquels on appliqua môme en 1 549, selon les cas, les peines de l'exil ou de l'emprisonnement, ou les peines corporelles, et après des discussions qui durèrent plusieurs lustres, et qui provinrent de la variété des législations spéciales, on convinl aussi en 1620, d'un règlement uniforme sur les banqueroutes, emprunté pour partie à des dispositions des années 1442, 1447, 1470, 1507 et 1547, mais faisant mieux que celles-ci la part des faillites non dolosives, tout en usant de la dernière sévérité et statuant même la peine de mort contre les banqueroutiers frauduleux.
Il existe enfin diverses prescriptions générales dirigées contre l'insurrection des apprentis de corporations dans l'intérieur des villes, contre leur alliance avec les ennemis des communes urbaines, contre leurs travaux dans les campagnes, contre l'usurpation par les maîtrises et jurandes du droit de confectionner des règlements à côté de ceux qui provenaient des autorités municipales; mais il n'existe aucune réglementation hanséatique de l'organisation intérieure, des attributions et des prérogatives de ces corps de métiers, vu que d'après l'esprit du temps ce travail revenait tout entier aux magistrats de l'endroit.
Et cependant, quelque restreinte que fût l'influence de la
Ligue sur les destinées des corporations, ne perdons pas de vue l'intime liaison qui les enchaîna au commerce hanséatique, dont l'activité et la prospérité reposèrent en partie au moins sur la leur propre.
Entourée de toutes ces précautions, la Ligue réussit à traverser encore la première moitié de la troisième période sans trop sacrifier son ancien système commercial; mais à partir de la seconde moitié, le souffle moderne lui enleva d'un coup ses richesses, son monopole, son commerce d'intermédiaire et diverses branches d'industrie nationale, telles que les pêches et les constructions navales qui se rattachaient à ce commerce.
Les villes ne se livrèrent plus guère qu'à la transformation de quelques produits bruts, sans pouvoir concourir avec les manufactures occidentales, et en subissant les effets désastreux du manque croissant de capitaux, du régime étroit des corporations, qui paralysait toute concurrence et tout progrès, de cette guerre subversive de Trente ans, et de la dissolution de la Hanse, qui réagissait en mal sur toutes les directions de leur activité.
Quelques-unes d'entre elles s'élevèrent cependant encore à une grande prospérité, mais elles la durent soit à leur vitalité propre et à leur alliance avec l'esprit moderne, soit à la protection toute spéciale de leurs princes et non à l'influence de la confédération, qui, loin de pouvoir à cette époque favoriser encore l'essor de ses membres, ne sut pas même préserver sa propre existence d'une ruine irrémédiable.