‹ Histoire commerciale de la Ligue HanséatiqueChapitre 6 sur 26 · DÉMÊLÉS ET GUERRES DE LA HANSE DURANT LA PREMIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

DÉMÊLÉS ET GUERRES DE LA HANSE DURANT LA PREMIÈRE PÉRIODE

L'intitulé de ce chapitre pourrait faire craindre qu'entrant dans des détails historiques, nous oubliions le titre de notre ouvrage et nous déviions du programme qui nous est tracé; mais les faits que nous allons raconter se relient trop intimement et aux origines de la Ligue, et aux causes de sa grandeur, pour que nous ayons cru pouvoir nous dispenser de leur consacrer cette place.

Les premières associations naquirent et durent naître parmi les villes maritimes en raison des rapports et des intérêts multiples qui les reliaient dans la Baltique. Quand on songe aux avantages que ces associations urbaines remportèrent sur les empires du Nord, malgré la grande disproportion des forces, on est obligé de constater une fois de plus l'irrésistible puissance que peut donner à de petites populations la jouissance même restreinte de la liberté, l'emploi actif et intelligent de toutes leurs ressources.

Déjà autrefois, pour ne citer que cet exemple, la ville de Lubeck toute seule avait combattu avec la bravoure, l'opiniâtreté qui se puisant dans la défense des intérêts les plus sacrés, de la famille, de la propriété, de l'indépendance. Dans ses luttes contre Waldemar II, roi de Danemark, elle avait réussi à défendre sa position dans l'empire germanique, et contribué, en 1227, dans la bataille de Bornhôved, à détruire le pouvoir des Danois sur le nord de l'Allemagne. Plus tard cette cité, menacée dans son existence même,

risqua sa première bataille navale contre les mêmes ennemis (en 1234), et la victoire qu'elle remporta les affranchit de leurs projets agressifs.

Comme en 1249, Éric II de Danemark avait fait saisir dans ses États les vaisseaux et les marchands de Lubeck ; cette ville s'empara de Copenhague, qu'elle livra au pillage, mit le feu à Stralsund, qui était une colonie danoise, et rentra dans ses foyers, chargée de lauriers et de butin.

De tels exemples ne devaient pas être perdus, ni pour ceux qui les donnaient et qui gagnaient en autorité et en considération, ni pour ceux qui les recevaient et qui devaient désirer contracter des liens plus étroits avec les premiers dans l'intérêt des uns et des autres et contre leurs communs ennemis.

La Ligue, qui se forma de cette manière, vit fleurir son commerce dans les trois royaumes du Nord, où l'élément communal semblait condamné encore à un long engourdissement; mais elle comprit aussi que cette prospérité était attachée aux prérogatives dont elle jouissait dans ces pays, et à l'étendue de ses forces navales.

Le roi Éric de Norvège fut le premier prince qui put apprécier la valeur de la Ligue naissante. Comme il était en guerre avec les Danois, il avait fait saisir et vendre des navires appartenant à plusieurs villes de la Baltique, qui avaient acquis en commun ou individuellement quelques franchises dans ses États , mais qui semblaient favoriser ses ennemis. Les représailles ne se firent pas attendre; les six villes de Wismar, de Rostock, de Stralsund, de Greifswald, de Riga et de Wisby, ayant Lubeck à leur tête, lancèrent une flotte sur les côtes de la Norvège, el grâce à la défense faite aux villes d'y importer du blé, du pain et de la bière, le roi dut se soumettre à leur volonté, accepter la médiation du roi de Suède, consentir dans la paix de Calmar (1289) la res-

titution des navires saisis, ainsi qu'une indemnité de six mille marcs en monnaie de Norvège, confirmer les anciennes libertés, en accorder de nouvelles, et les étendre aux villes de Campen, de Stavern et de Grœningue, qui semblent avoir eu des rapports avec la confédération. Éric alla même jusqu'à conférer à trois de ces villes l'arbitrage dans tous ses futurs différends avec le royaume de Danemark.

Un tel succès était destiné à accroître le renom de la confédération et le désir d'y être admis, et la ville de Brème elle-même, qui avait obtenu du roi de Norvège quelques avantages exceptionnels pour lavoir assisté dans cette lutte, préféra bientôt, au prix de quelques sacrifices, faire cause commune avec ses sœurs d'Allemagne et partager leurs destinées.

Toutes ces forces combinées n'étaient pas de trop contre une puissance aussi menaçante que l'était le Danemark, qui, malgré la bataille de Bornhôved, renouvelait encore parfois ses prétentions sur les pays vendes et slaves.

Aux villes vendes seules et aux princes de ces contrées revient l'bonneur d'avoir finalement déjoué tous ces projets.

Mais ce qui rendait ce royaume plus redoutable que ses prétentions, c'étaient ses possessions effectives; il s'étendait encore, même depuis cette mémorable défaite, sur de nombreux territoires prussiens et livoniens, la Courlande, l'Esthonie, l'île de Rugen, une partie de la Poméranie antérieure, et ses possessions sur les deux rivages le rendaient maître des deux Belts et du Sund.

Et comme les côtes de la Scanie, qui offraient la pêche la plus abondante de harengs, étaient ainsi aux mains des Danois, les Hanséates devinrent leurs tributaires pour tout ce qui concernait leur commerce et leurs relations avec la mer voisine.

Le Danemark avait, en outre, une population très-com-

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pacte et pouvait passer à juste titre pour la première puissance continentale et maritime du Nord.

Il est donc probable que rien n'aurait pu sauver nos petites municipalités, ni leurs richesses, ni leur habileté, ni leur union, ni même le concours de l'ordre Teutonique, qui en 1236 avait lui-même contracté une alliance avec l'ordre des Porte-Glaives, si des dissensions intestines n'avaient entravé l'action de cet empire à l'extérieur. En effet, nous y voyons maintenant se succéder une file de princes dont le règne, rempli par des luttes incessantes avec les vassaux, se termine généralement par leur mort violente, l'assassinat, l'empoisonnement, l'incarcération, et nous montre les tristes résultats de ce système, ou plutôt de cette anarchie féodale, qui a été quelquefois préconisée à l'égal des plus précieuses libertés de nos ancêtres et élevée bien au-dessus de notre discipline et de notre droit modernes.

11 va sans dire que ces désordres étaient soigneusement mis à profit par les Hanséates pour l'obtention de privilèges nouveaux.

Cependant, sous le règne d'Éric II, Mendved , qui, à d'autres égards ne fut pas plus heureux que ses prédécesseurs, les seigneurs du Mecklembourg durent reconnaître la suzeraineté danoise, Rostock se soumettre, et la ville de Lubeck elle-même se placer sous la protection du roi et consentir un tribut annuel de 750 marcs d'argent.

Ce prince fit ensuite entrer l'île de Rugen dans ses biens domaniaux, et imposa sa suzeraineté aux princes de la Pomérauie.

Grand était devenu le danger pour les villes de ces contrées soumises, notamment pour Wismar, Greifswald, Stralsund, Rostock, dont la perle semblait avoir été concertée entre le roi et ses vassaux de Rugen, du Mecklembourg et de la Poméranie.

Ces villes tombèrent après une lutte inégale, mais opiniâtre; elles expièrent, par des exactions et par une compression violente, leur résistance au roi, et leur indocilité envers les seigneurs.

Mais le roi dut bientôt céder à d'autres préoccupations; l'orage passa, les plaies se cicatrisèrent.

Il importe de remarquer, en passant, que les villes attaquées furent réduites à leurs propres forces durant ces hostilités, ne reçurent de secours de personne, et composèrent ainsi à elles seules, au commencement du quatorzième siècle, cette prétendue confédération générale de quelques auteurs. Christophe II, qui monta ensuite (1320) sur le trône de Danemark, trouva son pays dans une situation fort délabrée, et déchiré par une guerre civile, qui l'obligea même à prendre la fuite, et à aller mendier les secours de Rostock et de Lubeck, tant la fortune avait des retours extraordinaires. L'occasion était favorable pour se faire concéder des privilèges ; nos villes ne la manquèrent pas, et en revanche, leur intervention rendit la couronne au souverain dépossédé, couronne incertaine, qui laissait entrevoir la prochaine dissolution de cet empire. Rassurées de ce côté, les villes allemandes n'avaient pas vu s'opérer sans de vives inquiétudes, dès 1319, la fusion de la Suède et de la Norvège sous le sceptre du roi Magnus Smaeck, et leurs inquiétudes redoublèrent, quand ce souverain incorpora à sa couronne la province de Scanie. Effectivement, les efforts tentés par Lubeck, Rostock, Stralsund, Greifswald, pour conserver leurs privilèges en Suède et en Norvège, vinrent échouer contre le parti pris du roi.

Heureusement pour nos communes, les antipathies nationales^ qui rendaient un gouvernement commun pour ces deux pays presque impossible, se chargèrent dé dissiper leurs terreurs.

La tempête éclatait de toutes parts; en vain, pour la conjurer, Magnus associa-t-il ses deux fils, chacun au gouvernement d'un des deux pays; il y gagna d'avoir bientôt à combattre à la fois et les vassaux des deux royaumes, et ses propres enfants ; et comme à tous ces désordres étaient venues s'ajouter des guerres malheureuses avec la Russie et le Danemark, l'excommunication papale, et les ravages d'une peste atroce, appelée la mort noire, qui vers la moitié du quatorzième siècle, sévit dans tout le Nord, et particulièrement dans les États de Magnus, ce prince dont les événements avaient modifié les sentiments, forma une alliance avec les villes précédemment nommées, confirma leurs anciens privilèges, et leur en consentit de nouveaux à leur gré; ensuite, pour se débarrasser d'un ennemi redoutable, il rétrocéda Secrètement au Danemark les importantes provinces de Scanie, Blecking, Hallande, auxquelles il ajouta encore d'anciennes possessions suédoises, les îles d'Oeland et de Gothland.

Mais ces concessions ne firent qu'irriter davantage ses sujets; son propre fils et co-régent, Haquin de Norvège, s'empara de sa personne (1361), et se fit reconnaître luimême roi de Suède.

Le roi Christophe de Danemark était mort, et après un intérim très-orageux, dont profitèrent notamment les ducs de Poméranie, pour secouer le joug danois et se soumettre à l'Empire, ce pays tant éprouvé sembla devoir refleurir sous le gouvernement de Waldemar III.

Ce prince comprit les dangers des possessions trop étendues, et en faisant quelques sacrifices indispensables, comme de céder l'Esthonie à Tordre Teutonique en 1347, il concentra toute son attention sur le noyau de sa monarchie.

Les succès qu'il obtint dans cette entreprise devaient na-

turellement attirer sur lui les regards inquiets et soupçonneux des villes septentrionales de l'Allemagne; et cette angoisse, cette jalousie, atteignirent leur dernière expression, quand on vit passer de nouveau les pays vendes, la Gassubie, la Poméranie, l'île de Rûgen, sous l'autorité supérieure du roi, quand on vit celui-ci occuper militairement les îles d'Oeland et de Gothland, qui lui avaient été cédées par Magnus, et prendre de force dans cette dernière île, en la dépouillant de ses richesses et de ses murailles, la florissante cité de Wisby, où les Allemands avaient depuis longtemps d'importants établissements commerciaux, où ils possédaient de grandes fortunes, et participaient môme à l'administration locale.

Les représailles furent concertées entre Lubeck, Wismar, ilostock, Stralsund, Greifswald, Anclam, Stettin, Colberg, d'une part, les rois Magnus et Haquin de Suède et de Norvège, d'autre part; le comte Henri de Holstein, et le duc Henri de Mecklembourg, adhérèrent à la Ligue, et plus tard, les quatre villes de Brème, Hambourg, Kiel et Neustargard, lui prêtèrent également leur concours.

Grâce à cette alliance, les. îles d'Oeland et de Gothland furent reprises sur l'ennemi commun; les alliés se risquèrent même jusque sur les côtes danoises, où cependant ils se laissèrent surprendre, et d'où ils furent réduits à regagner péniblement les ports allemands.

Néanmoins, les villes restèrent quelque temps en possession de l'île de Bornholm, qui leur avait été donnée en nantissement par les Suédois, ainsi que des péages d'Elsingeur, et leurs privilèges s'accrurent en Suède et en Norvège.

Un événement inattendu, le mariage du roi Haquin de Norvège avec la princesse Marguerite de Danemark accéléra la paix, qui fut conclue en 1363; mais il ressuscita aussi

toutes les méfiances des villes confédérées. Elles cabalèrent si bien, que les Suédois dépossédèrent leurs souverains Magnus et Haquin, et offrirent la couronne au duc Albert de Mecklembourg. Malgré le traité de paix, la lutte semblait devoir s'engager de nouveau.

Waldemar se mit en quête de protections et d'alliances étrangères, tandis que les villes jetaient la base à Cologne (1364) d'une confédération, mentionnée au précédent chapitre, qui n'avait pas de précédents dans leur histoire, et qui, d'après les historiens danois, ne comptait pas moins de soixante-dix-sept membres répandus dans les environs de la Baltique, de la mer du Nord et du Zuyderzée. Néanmoins, des négociations entamées amenèrent un armistice, suivi d'un nouveau traité de paix, en 1365, qui confirma et augmenta les libertés commerciales des villes hanséatiques, et les étendit à tous ceux qui faisaient partie de la Hanse. i.

Mais le roi Albert, de Suède, ayant été pour ainsi dire contraint de céder a^aldemar la Scanie et les îles de Gothland et d'Oeland, le feu^Jongtemps contenu s'alluma.

La ligue Hanséatique et-s^alliés le roi de Suède, les ducs de Mecklembourg, les comîlWïï'Uolstein, et la noblesse insurgée du nord de la province de Jutland, ne visaient à rien moins qu'à dissoudre l'empire du Danemark et à se partager ses dépouilles, et, notamment en ce qui concerne notre ligue Hanséatique , à y acquérir près des nouveaux souverains des libertés illimitées.

Un ennemi qu'il fallut combattre en même temps que Waldemar, était le roi Haquin de Norvège, qui persistait dans ses prétentions sur la couronne de Suède, et qui occupait assez son royal adversaire pour l'empêcher de prendre avec la Ligue une part active à la guerre contre le Danemark. Aussi les Hanséates abordèrent-ils en Norvège , et

livrèrent-ils le pays au pillage et aux flammes, ce qui amena bientôt (en 1369, 4370) la renonciation de Haquin à la couronne de Suède et la confirmation par lui de tous les privilèges obtenus par la Hanse en Norvège.

La guerre qu'elle soutint ensuite contre Waldemar n'eut pas une issue moins heureuse; ce n'est pas le lieu ici d'en développer les phases, et il nous suffira de dire qu'en trèspeu de temps la Ligue parvint par ses armes à la réalisation de ses espérances les plus chères, les plus lointaines, à la domination sur le Sund et à la possession de la Scanie, les deux conquêtes les plus précieuses au Nord pour son industrie et son commerce.

Le traité de paix qui fut conclu en 4370 lui conserva ces avantages, et lui alloua même, à titre d'indemnité de guerre, les deux tiers des revenus royaux de la Scanie pendant quinze ans; le traité renferme d'autres clauses encore, aussi humiliantes pour le Danemark que glorieuses pour la Ligue : ainsi il y était stipulé que, pour le cas où le roi régnant déposerait la couronne et voudrait se substituer un autre souverain, afin d'échapper personnellement et avec ses héritiers aux obligations prises, les conseillers et les États du royaume y mettraient obstacle; on convenait en outre, et ceci est véritablement exorbitant, que nul ne pourrait désormais monter sur le trône de Danemark sans avoir pris l'avis et obtenu le consentement des villes hanséatiques, et avant d'avoir ratifié leurs privilèges et les dispositions de ce même traité.

Voilà ce qu'avaient produit le courage, l'activité, la persévérance, le bon accord qui ne s'était pas encore démenti.

De ce traité date la véritable existence de la Ligue; elle avait conquis son nom et son rang à la pointe de son épée ; elle s'était inscrite parmi les puissances les plu? redoutables ;

mais ce que ces peuples marchands recherchaient dans leurs exploits de préférence à la gloire , c'étaient les avantages et la prospérité du commerce; c'est donc vers lui que nouàwallons tourner nos regards, pour ne plus les en détacher.

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