CHAPITRE III
INTRODUCTION A L'HISTOIRE DU COMMERCE DE LA HANSE AVEC LES PAYS ÉTRANGERS EN GÉNÉRAL, ET EN PARTICULIER AVEC LE NORD-EST DE L'EUROPE DURANT CETTE PREMIÈRE PÉRIODE.
Le commerce, comme bien on pense, a précédé en Allemagne les associations destinées seulement à lui donner un plus vigoureux essor; il n'a même pas attendu les faveurs du régime municipal, et, quoique réduit encore à ses propres forces, il a su de bonne heure franchir les frontières nationales, acquérir à l'étranger, par et pour quelque cité déjà prospère, un peu de liberté de mouvement et de sécurité, acquérir à l'intérieur dans telle ou telle ville, de l'empereur ou de tel autre seigneur, moyennant telles ou telles prestations, diverses prérogatives ou dispenses.
Il se peut même qu'à une époque où l'unité de l'Allemagne n'était pas un vain mot, l'Empire ait, dans ses traités avec les nations extérieures, stipulé de celles-ci quelques franchises pour ses marchands; mais cette protection ne fut que transitoire, et les villes commerçantes, ne pouvant désormais compter que sur elles-mêmes pour maintenir leurs avantages à l'extérieur, leur faiblesse individuelle les poussa à combiner leur action.
Cette indépendance vis-à-vis de leurs seigneurs médiats ou immédiats, dont l'incurie et les embarras personnels ne promettaient pas le moindre appui, mais ne faisaient redouter aussi aucune entrave, offrait au moins aux villes délaissées cette compensation, qu'elle leur donnait la direction
exclusive du commerce et l'enlevait à des princes incapables dont toute la politique commerciale ne tendait qu'à l'établissement d'impôts; de sorte qu'au moins dans les contrées qui nous occupent, ainsi que dans la Lombardie, l'Aragon, la France méridionale et les Pays-Bas, la liberté commerciale rencontra au moyen âge des obstacles moins nombreux qu'à des époques beaucoup plus avancées, où le caprice des ministres et la variété des systèmes en paralysèrent l'épanouissement.
Avec cette liberté d'action qui leur appartenait, les communes parvinrent à surmonter bien des écueils, à conjurer, par exemple, les effets de ces impôts innombrables dont la multiplicité, après tout, n'équivalait pas à une prohibition, et souffrait encore une lutte avantageuse.
La balance commerciale n'était pas encore inventée avec son arsenal de prescriptions impératives ou prohibitives, et quand un marché avantageux venait à s'ouvrir quelque part, on était heureux de s'y porter et d'y acquérir quelques franchises.
D'un' autre côté, cependant, notre période manquait encore des avantages et facilités que les périodes suivantes se créèrent par l'établissement des banques, des titres fixes et des cours de monnaies, des postes, des routes artificielles, par l'agrandissement du capital commercial, le perfectionnement des forces productrices, par tous ces progrès enfin qui, en développant les richesses intérieures, étendent aussi les rapports internationaux.
Mais elle fut sans doute moins affectée de la privation de ces avantages alors inconnus, que de la réalité des misères contemporaines, contre lesquelles les municipalités réagirent avec l'ardeur qui s'inspire de l'intérêt personnel.
Parmi les calamités du temps, il faut surtout ranger les brigandages incessants qui compromettaient la sécurité des
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voies de communication et anéantissaient la culture des champs, des impôts de plus en plus onéreux, une justice des plus imparfaites, et surtout ce funeste préjugé qui justifiait à l'égard de l'étranger tous les outrages et toutes les spoliations.
Les villes hanséatiques s'appliquèrent notamment à assurer aux malheureux naufragés un accueil plus hospitalier sur les côtes où les jetterait la tempête, à préserver de la confiscation les objets qui, par suite d'un accident, tel que le renversement d'une voiture, auraient touché le sol d'un propriétaire étranger, à racheter des compatriotes retenus captifs sous des prétextes frivoles, à modérer la banalité des routes, à les entretenir en bon état de réparation, à faire la guerre aux pirates et aux flibustiers, à recevoir de nombreux adoucissements d'impôts, puisque leur abolition complète semblait une réforme impossible, à organiser chez elles un système judiciaire satisfaisant, et à obtenir bonne et prompte justice chez les étrangers. C'est ainsi encore qu'elles voulurent faire restreindre au véritable débiteur ou à sa caution la contrainte par corps qu'on étendait quelquefois même à de tiers compatriotes, et qu'elles demandèrent l'inviolabilité de la liberté individuelle dans un procès pendant, quand caution suffisante serait fournie; et, grâce à leurs efforts . constants et combinés, le droit d'aubaine perdit de sa dureté, et le droit du propriétaire aux choses à lui volées, qui passaient trop souvent au fisc, ainsi que le droit des Hanséates d'être jugés à l'étranger par leurs concitoyens, conformément à la législation de leur patrie, reçurent bientôt une consécration générale.
Certes les Hanséates furent les premiers à recueillir les fruits de leurs efforts, et ils ne les avaient guère tentés que dans leur intérêt; mais, en faisant leurs affaires, ils travaillaient encore pour l'humanité tout entière; ils créaient, ils
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agrandissaient le droit public; ils semaient des principes qui, nouveaux à cette époque , finirent par entrer dans la conscience universelle et par présider aux rapports entre nations policées; ils aidèrent à propager sur l'Europe ce souffle libéral qui deviendrait une tempête, si on tentait de le contenir quelque temps; l'histoire de la civilisation leur doit donc un souvenir reconnaissant, voyons encore ce que leur doit l'histoire du commerce.
Une des plus puissantes entraves à leurs relations extérieures tenait à leur méfiance légitime contre les étrangers soumis à une législation différente de celle qui les régissait.
Fallait-il leur confier un mandat, leur donner une commission, quand l'expérience avait montré combien nombreux étaient les abus et les détournements qu'ils consommaient avec l'appui de leurs juges et de leurs seigneurs ?
Fallait-il, au contraire, se rendre en personne avec des marchandises étrangères sur des marchés étrangers, où les achats et les ventes devaient s'effectuer dans un temps fort restreint et sous les prescriptions les plus oppressives?
Les désavantages incontestables de cette situation pour le développement du commerce firent éclore l'idée de fonder chez les peuplés étrangers des établissements permanents de nationaux, qui pourraient utilement servir de commissionnaires, après s'être approprié la langue du nouveau pays et en avoir étudié les mœurs, les conditions légales et mercantiles.
N'a-t-on pas vu toujours, d'ailleurs, de semblables institutions répondre à des nécessités identiques partout où un peuple civilisé veut traiter avec un peuple qui ne l'est pas au même degré, et faut-il rappeler, par exemple, les factoreries anglaises en Russie, en Turquie et en Chine?
Ce n'est pas que ces établissements aient pu s'établir à
l'époque dont nous parlons sans de grandes difficultés, sans des luttes opiniâtres contre la barbarie et les antipathies nationales du temps. Mais petit à petit ils surent conquérir des prérogatives, et malgré la faiblesse de leurs débuts, qui tenait à l'insignifiance du commerce primitif, ils ne tardèrent pas à répandre dans le monde les noms des comptoirs hanséatiques, à constituer d'immenses entrepôts, de véritables marchés obligatoires et à soulever contre leur monopole les populations indigènes, auxquelles ils avaient originairement rendu des services incontestables.
En Allemagne même, l'obtention de libertés communes était peu favorisée par l'état lamentable de l'Empire et par les rapports tendus des villes avec leurs maîtres; en revanche, les divers membres de la confédération travaillaient, chacun de son côté, auprès de l'empereur ou du seigneur territorial, ou des voisins, à l'extension de ses franchises, comme, par exemple, à la liberté de la navigation, à l'exemption des droits , à l'abolition du droit de naufrage , à l'acquisition de droits de foire ou d'étape, à l'exécution plus rigoureuse des obligations contractées par des étrangers, à la poursuite des voleurs, même sur un sol qui ne serait pas celui du délit, etc. ; et toutes ces conquêtes individuelles finissaient bien par profiter à tous.
Mais il y avait mieux que cela encore; quelques princes allemands des rives de la Baltique, notamment les princes de Mecklenbourg , de la Poméranie et du Holstein, avaient de bonne heure, pour atténuer le droit de naufrage, octroyé quelques libertés commerciales « à tous chrétiens, » expression générique qui ne visait guère, mais visait au moins nos villes maritimes collectivement prises.
Enfin, parmi les dispensateurs les plus libéraux à cette , époque de faveurs communes, il faut ranger surtout les évèques et les supérieurs des ordres de chevalerie dans les
territoires de la Courlande, de l'Esthonie et de la Livonie, dont les fondations naissantes ne pouvaient se passer d'un contact incessant avec la mère patrie; la reconnaissance et la nécessité des rapports y valut aux marchands allemands l'avantage de n'avoir rien à redouter en cas de naufrage, de voir punir de peines séculières et ecclésiastiques les ravisseurs et les recéleurs de leurs biens, de pouvoir revendiquer ces biens, d'être exempts d'impôts et de droits, de pouvoir se servir des forêts communales pour y abattre le bois nécessaire à la construction de leurs vaisseaux; de pouvoir débarquer leurs marchandises dans les ports et sur le rivage; de pouvoir, s'ils étaient tués ou dépouillés, transmettre à leurs héritiers le droit gratuit de revendication sur les biens leur ayant appartenu à leur mort ou avant la spoliation; de pouvoir soumettre à un alderman de leur choix les contestations qui s'élèveraient entre eux, et les réclamations qui seraient dirigées 'contre eux par des indigènes. Tous ces droits, et d'autres encore, gagnèrent en valeur au fur et à mesure que les relations elles-mêmes gagnaient en importance, et ils ont puissamment concouru à la prospérité précoce des villes hanséa tiques de l'Allemagne.
Mais, parmi les avantages qu'elles trouvèrent en Livonie, en Esthonie, en Courlande et en Prusse, un des plus considérables assurément tenait à la situation géographique de ces provinces, qui allait permettre à la Hanse de nouer un commerce aussi florissant que périlleux avec la Russie; c'est sur ce commerce que vont porter nos investigations.
L'île de Gothland n'était pas encore devenue, par la chute de plusieurs anciennes villes de la Baltique, le véritable centre du commerce, que déjà ses citoyens possédaient en Russie des églises et des établissements, de même qu'à l'inverse, les Russes la fréquentaient assidûment et s'y étaient fixés en grand nombre.
La population allemande qui habitait Gothland s'appliqua à suivre l'exemple donné par les insulaires, et ses succès dépassèrent bientôt ceux de ses devanciers.
Le traité qui, en 1229, fut conclu à Smolensk entre Russes et Latins, montre l'existence simultanée de relations directes existant entre la Russie et la ville de Lubeck. Déjà, vers la fin du douzième siècle, de semblables relations étaient engagées avec ce grand pays, et allaient, à travers la Livonie, aboutir à No vogorod1. Déjà même, en 1157, des habitants de Brème, partis de l'île de Gothland, avaient abordé en Livonie ; car c'était de cette île, qui en raison des hasards des mers orientales et de l'état peu avancé de la navigation, voyait converger vers elle comme à un rendez-vous général les diverses nations, que les marchands allemands de cette époque poursuivaient leurs opérations avec la Russie.
Quand on voit, en 1269, le grand-duc Jaroslaw, de concert avec les habitants de Novogorod, former un accord avec les députés de Lubeck et de l'île de Gothland, accord qui rappela de très-anciennes dispositions, il devient évident que les Allemands possédaient depuis longtemps déjà à Novogorod un établissement durable.
Mais ces bons rapports étaient souvent troublés, et plusieurs diplômes de la fin du treizième siècle renvoient, en les confirmant purement et simplement, à de précédentes conventions violées par l'un ou l'autre des contractants.
Les Allemands obtinrent en outre du Danemark qu'il leur livrât passage, pour les expéditions de leur commerce de terre, à travers la province d'Esthonie jusqu'à la Narova, d'où ils se dirigaient sur Novogorod; de son côté, le roi Magnus de Suède confirma leurs libertés (en 1344), et voilà comment ils parvinrent à retenir entre leurs mains le com-
i . Il ne sera jamais question que de Novogorod la Grande.
merce de ces contrées, à l'exclusion des pays occidentaux.
Le plus ancien règlement connu sur le comptoir de Novogorod remonte à environ 1225, et porte, comme tous les règlements postérieurs, le nom de Skra. Ses clauses essentielles nous apprennent à peu près ceci : les marchands qui sont partis de l'île de Gothland et qui ont accompli leur voyage par "voie maritime semblent considérés comme les fondateurs du comptoir, et comme tels préférés aux marchands qui ont suivi les routes continentales.
Quand le navire avait atteint la Néva, les voyageurs qu'il portait choisissaient entre eux les anciens ou « aldermans » du comptoir et de Saint-Pierre, qui était leur église à Novogorod.
L'ai derman du comptoir en était en même temps le juge, le chef et le représentant au dehors; l'ancien de l'église faisait les fonctions d'économe, de caissier et d'archiviste. Tels articles traitaient des locaux affectés aux anciens, aux apprentis, aux négociants qui passaient l'hiver à Novogorod; tels autres étaient relatifs aux rapports entre maîtres et domestiques, à l'obligation pour tous les membres de la corporation de se rendre aux assemblées, où se débattaient les intérêts communs, à l^ordre qui devait être maintenu dans ces réunions, à la garde du quartier des Allemands, aux contributions et prestations imposées à l'occasion notant ment de l'emploi d'ustensiles appartenant au comptoir; l'excédant des recettes sur les dépenses devait être annuellement déposé à l'église Sainte-Marie de la cité de Wisby, et cette circonstance semble bien désigner comme auteurs de cette Skra les Allemands établis dans l'île de Gothland. Mais quelque grande influence que Wisby ait à l'origine exercée sur la colonie allemande de Novogorod, il dut bientôt y accepter la rivalité et puis même souffrir la suprématie de Lubeck, jusqu'à ce qu'enfin la ligue Hanséatique
eût assez grandi pour tout soumettre à sa seule autorité.
C'est ainsi que les résolutions prises en 1338 par deux chargés d'affaires, que Lubeck et l'île de Gothland avaient expédiés à Dorpat pour terminer un différend avec les Russes, nous montrent bien le comptoir de Novogorod dans la dépendance de Lubeck et de Wisby. Il s'agissait notamment alors de prévenir, au moyen d'amendes et d'experts assermentés, la falsification de la cire par les Russes et l'importation de mauvaises toiles par les Allemands, et de modiiier plusieurs dispositions antérieures.
C'est ainsi encore qu'en 1346 un règlement du comptoir remet aux députés des villes le soin de choisir son alderman, qui devra être alternativement pris parmi les négociants de Lubeck et de Wisby, et dont l'autorité s'étendra même aux affaires capitales.
On voit qu'insensiblement l'autonomie du comptoir passe à ces deux florissantes municipalités.
Il y a, en outre, d'autres mesures particulières prises par le comptoir en 1343, 1348, 1351, 1354, 1355, qui ne permettent cependant pas de pénétrer bien avant dans le mécanisme de cet établissement, mais qui renseignent sur ses rapports avec les princes et les autorités de Novogorod et sur quelques modalités du commerce.
Le centre des rapports commerciaux entre Allemands et Russes se trouvait au comptoir lui-même, où se mêlaient les entrepôts de marchandises et les demeures des familles allemandes; mais la protection qu'offrait à ces dernières le bénéfice de leurs lois nationales et des mesures de précaution très-nombreuses, ne les mettait pas toujours à l'abri des attaques des indigènes, jaloux de leur propre juridiction et souvent en guerre avec les maîtres du pays.
Cependant, grâce à des nécessités mutuelles, à la puissance croissante de l'ordre livonien, à la pression exercée #
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par les Mongols, on vit bientôt les Allemands investis de tout le commerce actif avec l'Occident.
A part le comptoir de Novogorod, il y avait des factoreries secondaires à Ladoga, à Pleskow et probablement aussi à Smolensk, destinées à faciliter le commerce intérieur.
Sauf quelques légères redevances, les Allemands jouissaient en Russie d'une liberté commerciale à peu près illimitée.
Les principaux articles fournis par ce pays consistaient en fourrures, poils, cuirs, cire, graisse, or et argent; et parmi les articles importés, on remarque surtout le blé, la farine, les viandes fumées, les harengs, les draps hollandais et anglais, du fil, du cuivre, du zinc, du plomb, de l'argent et d'autres métaux, de la bière, du miel épuré, du vin, de la pelleterie et de la mercerie.
Il nous resterait, sur notre sujet, à toucher une question assez délicate et fort obscure, celle de savoir si, à cette époque, Novogorod recevait des marchandises d'Orient qui se seraient, par l'intermédiaire des Allemands, répandues dans la Baltique et dans la mer du Nord.
La difficulté de ce problème tient à l'absence complète de documents authentiques et de renseignements dignes de foi ; ce qui n'a pas empêché les assertions les plus hardies et les plus péremptoires.
L'historien Fischer notamment, n'hésite pas du tout à admettre des relations entre Novogorod et toutes les contrées de l'Orient, et à attribuer à ces relations l'influence la plus favorable sur le commerce des Hanséates avec les pays occidentaux. C'est sans doute sur la foi de Fischer que M. Roux de Rochelle (Villes Hanséatiques, Paris, 1844) écrivait cette phrase : « Ce fut par la voie de Novogorod, que l'Angleterre reçut en 1303 des draps de Tarse, des soies ('•crues, des pièces de soieries, des cotons, des épiceries, des
aromates. » Et il veut naturellement en induire comme Fiscber, que ce sont les Allemands, qui, après s'être approvisionnés à Novogorod, ont fait cette importation.
Mais il est facile de voir ce qui a causé la grosse méprise de ces auteurs.
Il existe effectivement un privilège octroyé en 1303, par le roi Édouard 1", d'Angleterre, qui est relatif à l'irapor-, tation des objets énumérés par M. Roux de Rochelle ; mais ce privilège est loin de se référer exclusivement à l'importation des Allemands ; il y admet formellement la France, l'Espagne, le Portugal, la Navarre, la Lombardie, l'Aquitaine, la Catalogne, Toulouse, la Flandre, le Brabant et les . marchands de tous les pays du monde.
Rien en outre dans ce privilège n'indique que ces marchandises et -denrées aient été importées en Angleterre par les Allemands, ni surtout par des Allemands venant des marchés de la Russie.
Et ces écrivains devaient-ils ignorer , ce que personne n'ignore, qu'à cette époque les Génois et les Vénitiens notamment tenaient depuis longtemps déjà le commerce de l'Orient entre leurs mains, et qu'après s'être approvisionnés eux-mêmes sur les côtes de l'Égypte ou de la Syrie, sur les rivages de la mer Noire et ailleurs, ils allaient distribuer leurs acquisitions au restant de l'Europe.
Mais, tout en n'adoptant pas les conclusions radicales des auteurs que je combats, je me garderai également de l'opinion extrême , et je ne repousserai pas comme invraisemblables, pour des temps au moins antérieurs à la formation de la ligue Hanséatique, des arrivages modiques de marchandises orientales, qui seront parvenues au nord de la Russie en traversant soit la mer Caspienne ou d'autres contrées avoisinantes, soit la Grèce , ce qui est plus probable encore.
Cette hypothèse s'appuie sur des mythes et des traditions recueillies par plusieurs écrivains, sur le voisinage et la conformité religieuse de la Grèce , et notamment sur les monnaies arabes , qui ont été en grande quantité découvertes sur les deux rivages de la Baltique, et dont il serait difficile de dire si elles sont arrivées jusque-là à titre de curiosités, de signes monétaires ou de marchandises.
Mais, cette concession une fois faite, et faite sans effort, nous nous arrêtons, et nous ne reconnaissons pas plus la prolongation exagérée de ce trafic qui a pu exister avant l'épanouissement des municipalités allemandes, que nous n'en reconnaissons la grande vivacité ou la grande importance pour ces mêmes communes.
En effet, que d'entraves ne devaient pas créer à la fréquence des rapports entre le Nord et l'Orient les dangers des routes à travers des peuples barbares, et les frais exorbitants d'un transport fort long qui ne pouvait s'effectuer que par voie de terre ou par voie de navigation tout intérieure.
Et puis, quels produits ces pays septentrionaux auraientils offerts en échange à l'Orient? En possédaient-ils, qui sous un petit volume représentassent une valeur assez considérable pour parer aux difficultés et compenser les déboursés d'un parcours aussi immense?
L'industrie n'avait pas encore au Nord augmenté le prix des produits bruts, et à part peut-être un peu d'ambre et quelques fourrures recherchées, ces produits bruts euxmêmes n'existaient qu'en petite quantité, ou bien n'étaient pas du tout appropriés aux distances qu'il aurait fallu franchir.
Mais peut-être l'entremise des Grecs aurait-elle pu lever tous les obstacles, si d'autres circonstances, qui se manifestent dès les débuts prospères des villes allemandes,
n'avaient paralysé le mouvement commercial» en question.
Une des suites des croisades fut de mettre plusieurs villes de l'Italie, telles que Venise, Gènes et Pise, en contact avec la Grèce, la mer Noire, les côtes de la Syrie et de l'Égypte, et de leur permettre d'importer dans l'Europe occidentale à beaucoup moins de frais, et avec plus de rapidité et de sécurité les articles de l'Orient; de telle sorte que les Allemands devaient trouver beaucoup moins d'avantage à aller se les procurer à Novogorod que par exemple dans les marchés des Pays-Bas, ou d'autres marchés approvisionnés par les Italiens.
Et il ne faudrait pas oublier, en outre, que c'était le temps où les hordes mongoles ou tar tares subjuguèrent la Russie, et durent porter un coup fatal au commerce des caravanes.
Eh bien donc, si tous ces échanges manquaient de suite et de vigueur, comment douter encore de leur peu d'influence sur les affaires hanséatiques ?
Mais une influence bien autrement durable, bien autrement décisive, fut exercée par les articles russes eux-mêmes et par les facilités exceptionnelles accordées aux Ilanséates pour se les procurer.
La Suède ne semble pas avoir présenté des avantages aussi considérables à la Ligue, qui même n'y a jamais établi un de ses comptoirs en renom. Elle empruntait néanmoins encore une grande importance de ses forêts, de ses mines et de sa domination dans le golfe finnois, qui la rendait jusqu'à un certain point la sentinelle des rapports avec la Russie. Néanmoins les premiers temps nous offrent peu d'exemples de privilèges accordés aux Allemands dans la Suède proprement dite. Ce n'est que graduellement, à la suite de l'impulsion donnée et des franchises obtenues par quelques cités isolées, qu'on vit naître avec ce pays un
commerce allemand et puis un commerce hanséatique.
Parmi les privilèges octroyés aux marchands et villes de la Hanse teutonique, le plus étendu, en date de 1361, émane du roi Magnus et de son fils et corégent Haquin, qui voulurent reconnaître ainsi les secours qu'ils recevaient et attendaient des Hanséates. Ceux-ci purent désormais s'embarquer et débarquer à leur guise , et traverser librement le pays en tous sens, sans être soumis à une autre obligation que de payer les droits traditionnels.
Les souverains leur promettaient qu'au cas où leurs biens seraient volés, ils feraient poursuivre les ravisseurs jusqu'à la restitution des objets détournés.
Ils renonçaient au droit d'aubaine, et quant au droit de naufrage, désormais le bien naufragé devait être mis en dépôt dans un endroit public et restitué aux héritiers du propriétaire décédé, s'ils faisaient valoir leurs prétentions et justifiaient de leur droit dans le laps d'une année.
En outre, les Hanséates étaient autorisés à faire passer leurs biens et leurs marchandises de la Baltique dans la mer du Nord à travers la Suède et la Norvège, à poursuivre en tous lieux la rentrée de leurs créances, à débiter dans les deux royaumes du sel en détail , et à réexporter n'importe où, sauf à payer le droit établi, les marchandises dont ils n'auraient pas réussi à se défaire.
Enfin toutes les libertés précédemment acquises par Lubeck et la Ligue furent pleinement confirmées, et on n'est pas étonné de voir en 1368 le successeur de Magnus, Albert, donner au profit des Hanséates, dont il n'était à vrai dire que la créature, une nouvelle sanction aux franchises de 1361.
On accorda libéralement aux Suédois la réciprocité, car cette concession ne tirait véritablement pas à conséquence. L'exportation comprenait du bois, des fourrures, du fer,
du cuivre, des poissons, de la viande et du blé; l'importation, au contraire, des étoffes de soie, de coton, des épiceries, des vins, principalement des vins du Rhin , des produits du sol et de l'industrie d'Allemagne, ainsi que des variétés de poissons inconnues dans le Nord.
En somme, si le commerce des Hanséates avec la Suède manquait d'éclat, il ne manquait pas d'intensité.
Les possessions danoises et la province de Scanie devinrent d'un plus grand intérêt encore pour les villes allemandes. La Scanie possédait le long de ses côtes les bancs de harengs les plus considérables du temps; c'était là surtout que ce poisson voyageur s'était porté au commencement du quatorzième siècle, après avoir, pendant le treizième, fréquenté également les côtes de la Norvège, de l'Angleterre et de la Poméranie.
Pour exploiter cette source de richesse, il fallait que les Allemands obtinssent des maîtres successifs de cette province le droit, sur les côtes, de sécher le hareng, de le fumer, de l'arranger et de l'encaquer dans des tonneaux pour pouvoir l'expédier.
Or, cette faculté fut accordée de très-bonne heure à plusieurs villes de la Baltique et de la mer du Nord individuellement, et passa plus tard à la confédération, dont les efforts heureux l'agrandirent et la consolidèrent, comme il résulte des faits successivement exposés à la fin du précédent chapitre.
Les opérations de cette industrie s'accomplissaient dans de petites baraques appelées Vitten qui longeaient le rivage et servaient également de demeures aux pêcheurs; d'autres spéculations, d'autres branches de commerce se rattachèrent bientôt à celle-ci, et voilà comme Scanoër et Falsterbode devinrent des marchés assez notables.
En même temps les lies danoises doublèrent d impor-
tance entre les mains de leurs maîtres, de qui dépendaient les relations de jour en jour plus fréquentes entre la Baltique et la mer du Nord.
Or ici, comme en Scanie, les Hanséates avaient su assurer leur prééminence commerciale sur leurs rivaux; en Scanie, par l'exploitation exclusive de la pêche aux harengs, qui fît leur fortune, par la conquête des droits de bourgeoisie dans le royaume, et par des avantages exceptionnels, même au regard des indigènes, en matière de douane, de redevances et de franchises ; et en ce qui concerne les îles, le Sund et les Belts, ils revendiquèrent comme une sorte de propriété sur les détroits ; en tout cas, leur droit à un passage libre y demeura incontesté avec des réductions insolites dans les péages; or certes, rien ne pouvait ébranler les Hanséates tant que dureraient de pareils avantages.
Avant de terminer notre revue des pays du Nord, il convient de parler de la Norvège, qui présentait au commerce hanséatique le double intérêt des richesses de son sol et de ses côtes, ainsi que des productions des îles septentrionales telles qu'Islande, Groenland, les îles Faroër et les Orcades, qui étaient des dépendances de ce pays, et qui y envoyaient notamment de la pelleterie, des graisses, diverses variétés de bois de navigation et de consommation, des harengs, des baleines et autres espèces de poissons.
Aussi y rencontrons-nous de très-bonne heure des marchands saxons et danois, et assistons-nous dès Tan 997 à la fondation des villes commerçantes de Drontheim, de Tunsberg, Stavanger, et un peu plus tard à celle d'Opslo; et dès l'an 1076, aux origines de la ville de Bergen, qui était appelée à une si grande célébrité.
Néanmoins, les colonies allemandes eurent à lutter contre deux sortes d'ennemis fort opiniâtres, dont les uns, les Anglais et Écossais, avaient obtenu depuis longtemps déjà à
Bergen des franchises commerciales, et y possédaient même des rues entières ; dont les autres, qui étaient les indigènes, et notamment les bourgeois de cette dernière cité, visaient eux-mêmes au monopole des relations avec l'étranger.
Ce ne fut que vers la moitié du treizième siècle, et après une guerre maritime, que la ville de Lubeck imposa au roi Magnus la libre admission de ses concitoyens, en promettant néanmoins la réciprocité aux sujets de la Norvège.
Ce souverain confirma en 1 264 des privilèges anciennement obtenus par Hambourg 5 en outre il offrait à tous marchands allemands aide et protection en cas de naufrage, les affranchissait de la contrainte par corps pour dettes minimes, et leur promettait prompte et bonne justice; mais en revanche, ils étaient soumis absolument aux mêmes obligations que les nationaux ; la vente en détail n'était autorisée qu'avec des restrictions , et le roi se réservait pendant trois jours sur les marchandises débarquées un droit de préemption.
Plus tard, le roi Éric, de Norvège, ayant exercé quelques violences, les villes allemandes lui ûrent la guerre d'accord avec le Danemark, qui exclut désormais les Norvégiens de son territoire.
La bonne entente fut rétablie en 1285 par le traité de Calmar, qui fit recueillir aux villes confédérées les fruits des avantages remportés par elles durant les hostilités.
Elles obtinrent une indemnité de guerre, la restitution des biens et des personnes confisqués, la confirmation des anciens privilèges, le droit de pouvoir, sans l'entremise des Norvégiens, commercer avec les indigènes et les étrangers, la liberté du trafic des huiles et l'autorisation de s'établir près du pont de Bergen; mais, comme auparavant, elles durent se sourr^Ure à la juridiction du pays.
Un nouveau conflit ayant éclaté, dans lequel on vit la ville de Brème prêter son appui au roi norvégien, le traité, qui intervint à sa suite en 1294, confirma les précédentes libertés en les énumérant avec plus de détail et en y en ajoutant quelques nouvelles.
Mais les différends perpétuels entre les puissances du Nord, en réagissant sur les relations des Allemands avec la Norvège, leur imprimaient une mutabilité extrême.
Ainsi, en 1316, le même roi Haquin Magnusson, qui avait en 1 300 donné une consécration solennelle aux traités antérieurs, défendit l'exportation de plusieurs articles, supprima les avantages de douane dont avaient joui les Allemands, et sanctionna une ordonnance rendue par l'autorité municipale de Bergen, qui les dépouillait de toutes leurs franchises commerciales.
En 1333, le roi Magnus persévérait encore dans cette politique hostile, dont il dut cependant bientôt se relâcher. Le besoin d'être secondé contre le Danemark et contre les rebelles à l'intérieur le décida à rétablir en 1343 les anciens privilèges et les anciens tarifs des droits de douane et à conclure avec les villes une alliance offensive et défensive.
Enfin , ce besoin de secours et d'argent se faisant de plus en plus sentir, le roi Magnus de Suède et son fils Haquin de Norvège leur octroyèrent en 1361 une charte, qui devint comme le fondement du monopole commercial , qu'elles maintinrent opiniâtrément pendant plus d'un siècle et demi en Norvège.
Avec des avantages supérieurs à ceux des indigènes, avec des forces militaires toujours disponibles, avec la puissance que donnent l'argent et les relations commerciales étendues, comment n'auraient-elles pas renversé peu à peu les derniers obstacles à la liberté de leurs mouvements?
HISiOliiE DU COMMERCE DE LA HANSE. 93
On se souvient encore des représailles terribles qu'elles exercèrent en 1368 sur les côtes de la Norvège contre le roi Haquin, qui avait voulu leur retirer les avantages acquis et qui fut contraiut de les garantir dans un traité de paix valable pour cinq ans.
En 1376, on convint même d'une paix perpétuelle, et, à cette occasion, les villes obtinrent de nouvelles prérogatives, parmi lesquelles figure le droit splendide et princier de pouvoir arborer sur leurs vaisseaux le drapeau hanséatique.
Ainsi se fonda la grandeur des Hanséates au nord-est de l'Europe; ils persévérèrent et mirent toute leur vigilance à affaiblir, à confisquer le commerce et la navigation directs entre ces contrées et l'Occident au profit de leur entremise. La politique qu'ils inaugurèrent, si simple dans sa conception, si difficile dans sa mise en œuvre, semble inspirée par le même esprit, qui fut déposé plus tard dans les laws, et notamment dans Yact of navigation d'Angleterre. Devenus les maîtres des productions du Nord-Est, à l'exclusion même des indigènes, moins privilégiés qu'eux, ils durent s'appliquer désormais à conquérir de semblables facilités dans les pays occidentaux, dans l'intérêt de leurs placements et de leurs acquisitions. Nous allons, fidèles à leur destinée, les suivre sur ce nouveau champ de bataille et de gloire.