CHAPITRE IV
LA REUGION D'HÉLIOPOLIS
La ville du soleil, Pa-ra, Héliopolis, d'après la tra ce nom par les Grecs, fut encore plus célèbre qu'Ai était située un peu à Test du Nil, non loin de Templa s'éleva plus tard Memphis. Les Hébreux et les Égypt laient ordinairement An ou On, nom que portaient deux villes de TÉgypte méridionale, Hermonthis et D'après la tradition des Israélites, leurs pères avaieni nement quelques relations avec Héliopolis. Du moin Genèse, la femme de Joseph, Asnet ou Asnath (Neil ou simplement Isis-Neith), était flUe de Potiphar consacré à Ra), un prêtre d'On. Plus tard. On et; une ville presque complètement hébraïque, et il i ce soit la religion de cette ville qui ait eu le plus avec celle des anciens Hébreux. Chez les Égypti l'importance d'Héliopolis fut grande. Elle partagea phis l'honneur de servir aux fêtes du couronnemei et les princes qui y ceignirent la couronne royal le titre honorifique de Haq-an, souverain d'On. L d'Héliopolis avaient une réputation toute partie science, et cette ville semble avoir été le berceau de ture sacrée.
La religion locale d'Héliopolis n'était ni moins an
moins vénérable que le culte d'Osiris, et, comme ce dernier, elle se répandit plus tard dans toute l'Egypte. Le nom de Ra, la divinité principale d'On^ est associé sur les plus anciens monuments à celui d'Osiris. Dès les temps les plus reculés, il est impossible de constater la moindre lutte ou rivalité entre ces deux religions si étroitement parentes. Au fond, Tesprit et les formes en sont identiques ; il n'y a de différent entre elles que les noms et quelques traits secondaires.
On pourrait peut-être dire que le mythe d'Osiris a un caractère plus sémitique, celui de Ra un caractère plus aryen. Osiris concorde de tout point avec le dieu bienfaisant du soleil des Sémites, tué par le dieu dévorant du soleil de Tété, avec Adonis ou Thammouz. Ra, par contre, ressemble à tous les dieux aryens de la lumière et du ciel, il combat le démon de Tobscurité, le serpent Apap qui n'est pas, à proprement parler, un dieu, comme le sont Indra, Apollon et d'autres. Pourtant ces analogies ne doivent nullement faire songer à une introduction d'éléments étrangers dans la religion des Égyptiens, ni à l'emprunt par eux des mythes d'un peuple qui les aurait précédés dans Thistoire. Il sera plus exact de considérer les deux conceptions comme deux expressions différentes de la même lutte mythologique : chacune d'elles est le développement, l'une chez les Sémites, l'autre chez les Aryens, du même mythe principal, tel que chaque peuple, avant que la race à laquelle ils appartiennent tous deux se fût scindée en deux familles distinctes, en a trouvé le germe dans un mythe primitif que l'un et l'autre ont emprunté à des ancêtres communs. Ensuite chacun l'a développé sous l'action des influences particulières qui ont déterminé la direction qu'ont prise et la forme qu'ont revêtue ses idées, notamment sous l'action du climat. Ainsi s'expliqueraient tout ensemble les ressemblances et les différences qui ont frappé les historiens.
Nous avons vu, dans le mythe d'Osiris, Horos représenté sous deux formes, comme père et frère d'Osiris, et comme enfant. De même Ra se dédouble : Ra dans le sens le plus étroit, le dieu du soleil diurne, et Harmachis (Har-m-achou) le soleil levant apparaissant à l'horizon. Ra et Horos ont le même symbole, l'épervier. Atoum ou Toum, fréquemment appelé le dieu d'An,
n'est autre, lui aussi, qu'Osiris, comme l'attestent les échanges fréquents de l'un et de Tautre dans les vignettes du Livre des morts. Nous retrouvons à Thinis, sous le nom de Anhour, Shou, le dieu d'An. La principale différence entre les deux cultes semble être qu'à Abydos la place d'honneur était réservée à Osiris, au dieu caché ; à Héliopolis, à Ra, au dieu qui se révèle, de quelque vénération que Toum y fût d'ailleurs entouré. De là, la place prépondérante qu'occupe la doctrine de la résurrection dans le mythe d'Osiris, quoiqu'on voie dans le Livre des morts, que l'invocation de Ra a été de très bonne heure aussi rattachée à ce dogme.
Mais, plus encore que dans les formes, les deux systèmes concordent dans le fond. C'est ce qui résulte entre autres du Gh. XVII du Livre des morts. C'est très probablement à Héliopolis qu'a été rédigé le texte primitif de ce chapitre. Les dieux qui y interviennent appartiennent à la religion locale de cette ville ; elle y est désignée comme le but et le terme du voyage du mort. La ville sainte, — de Rougé pense que cette expression désigne ici l'An céleste, — est l'idéal qu'il se propose d'atteindre. Comme dans toute l'eschatologie égyptienne, le mort est identifié avec les divinités ; et c'est en son propre nom qu'il s'exprime. 11 est néanmoins possible que le texte primitif n'ait pas été composé en vue de fournir une formule magique à l'usage des morts ; que ce fût, par exemple, simplement une inscription pour le temple du dieu du soleil. Quoiqu'il en soit, il nous initie à la théologie héliopolitaine authentique des anciens temps.
a Je suis, — disait soit la divinité, soit le mort qui est identifié avec elle, — je suis Toum, un être qui est unique », ce qu'il ne faudrait pas entendre dans le sens du monothéisme : cela signifie seulement que Toum est l'être qui existait seul avant la création. C'est le dieu caché ; au sens physique : le dieu du soleil qui ne se manifeste pas encore dans l'obscurité de la nuit, mais qui vit néanmoins, et, pour cela, est souvent identifié avec le soleil couchant ; au sens cosmogonique : le dieu qui, avant que la diversité se manifestât dans la création, était seul dans l'abîme sans fond, ou plutôt en était l'âme. C'est pour cela que dans un autre passage du Livre des morts (LXXIII, à la fin) il est appelé le premier des dieux, le seul qui ne change pas.
i sa première puissance », c'est-à-dire Ra égné sur tout ce qui existe, et le plus existant par lui-même, « le créateur de e de tous les dieux, le seul qui ne dé- Lulres dieux ». Le dieu caché dansTobscu- 3 même dieu, mais en se révélant, il porte st pas créé, mais subsiste par lui-môme; lui- , c'est-à-dire son être, et comme, ainsi qu'il les autres dieux ne sont que des manifestais de Ra, il est le maître souverain des I est symbolisé par le scarabée (choper). On les Égyptiens pour ce symbole et l'énorme
matières , qu'on en a trouvée dans les lit probablement l'idée de la transformaes divers états que traverse l'animal avant parfait, et comme la transformation dont il
Toum en Ra, il portait souvent le nom de dieu caché qui se transforme lui-même en
^ivre des morts, il est désigné sous le nom lachou Chepra, comme roi, ayant la déesse 5se de la vie, c'est-à-dire le serpent divin, nation, et la double couronne sur la tête; londe où il était enfermé, le chaos où repo- , laquelle le débrouille et l'organise; le dis- 3ennou,le héron; —Bennou est l'âme de Ra, ; mythes d'Abydos et d'Héliopolis celte conment appliquée à Osiris : le soleil, qui dans lith est Tépervier, redevient, après son couisible et s'assimile au héron, oiseau de l'idée de retour à la vie, d'immortalité, persistance de la vie , de force vitale indesmée dans un autre symbole, auquel cor- Ihem, également porté par Ra et qui révolte lélicat des dges modernes, mais qui se relart des mythologies anciennes, ['après sa racine étymologiciue, signifie le
Au lenne de sa course, le soleil rentre dans la maison de son père, Toum. C'est de lui qu'il est issu, c'est à lui qu'il revient (1). Son séjour auprès de Toum est pour lui une purification, parce que le grand dieu caché le purifie de tous ses péchés, en d'autres termes, le dieu solaire revenant à son être primitif renouvelle constamment son corps, sa pureté, son éclat. Il marche désormais dans le chemin de Toum, le chemin qui conduit aux champs célestes bienheureux. Il dit : « Mon âme est deux jumeaux, » c'est-à-dire, l'âme unique du soleil se divise en deux et, lorsqu'il renaît, redevient deux dieux principaux. Les deux manifestations dans lesquelles Ra était adoré à An étaient Toum, le dieu originel, le soleil du soir, et Harmachis, le dieu du soleil nouveau, le soleil du matin.
Harmachis est « Horos à l'horizon », ou «Horos dans son éclat, » le dieu du soleil dans sa resplendissante apparition. Son symbole est le sphinx, au corps de lion et à la tête humaine, la force éclairée, disciplinée par la raison.
Comme vainqueur des puissances des ténèbres, le dieu du soleil est couronné, ainsi que les rois. Puis, il est considéré comme le prince régnant, identifié au dieu du jour sortant de l'obscurité et se produisant à la lumière. Il porte donc la double couronne. Comme le dieu du jour, il est aussi celui qui anéantit les méchants et règle le cours du temps, et paraît être aussi le scarabée divin, celui qui se crée lui-même et dont la substance existe par elle-même.
Une grande incertitude a jusqu'à ce jour régné sur les deux autres principaux dieux d'Héliopolis. On doit voir dans Shou le dieu de la chaleur brûlante de l'été. Les monuments fournissent les preuves les moins douteuses de cette signification. D'autres textes, dont l'importance a été constatée plus récemment, le font clairement reconnaître pour le dieu de l'air, le cercle de vapeurs, souvent représenté sous la figure humaine, les mains élevées. Il est encore fréquemment fait mention de la course de Ra, le dieu solaire suprême, sur les piliers du dieu Shou. Shou signifie également « torréfier » et «étendre, » de sorte que son nom s'accorde
(1) D'après la suit© du ch. XVH du Livre des morts, pour autant que, par analogie avec ce que nous avons dit jusqu'à présent, nous pouvons d'une manière hypothétique discerner le texte primitif des gloses et des additions postérieures.
avec ses deux fonctions. Doit-on admettre l'existence de deux divinités différentes, qui toutes deux se seraient appelées Shou? Il est difficile sans doute de réunir sur un même être divin deux significations si différentes. Mais Texploration des temples d'Edfou et de Dendérah a jeté un nouveau jour sur le caractère et la signification de ce dieu, aussi bien que de son épouse. Les inscriptions de ces temples nous ont appris que Shou est l'Horos d'Edfou, Tefnout THathor de Dendérah. Shou est donc une des formes d'Horos. Or, à Edfou, le dieu de la barque ailée du soleil, était invoqué sous le nom de Hor hout, et bout, comme shou, signifie « étendre, » c'est-à-dire le dieu aux ailes étendues. En outre, cet Horos hout est le dieu du soleil d'été, violent, guerrier, terrible, ce qui s'accorde à merveille avec Shou, considéré comme le « torréfiant. » Enfin, le vent— Shou, le dieu de Tair, est le dieu du vent et de la respiration, — est représenté dans la symbolique des Égyptiens par les ailes étendues des dieux, aussi bien du dieu du soleil que d'Isis. Shou n'est donc autre qu'Horos ailé, le dieu du soleil victorieux volant au travers du ciel comme un éperrier ou un scarabée, terrible à ses ennemis, mais source et principe de Tair vital et bienfaisant pour ceux qu'il aime, et sur les ailes étendues duquel, — ou, lorsqu'il est représenté sous la figure humaine, sur les bras levés duquel — le ciel, la demeure de son père Ra, semble reposer.
L'épouse de Shou est Tef-nout ou Tef. C'est d'elle qu'il a fait naître tout ce qui existe. Comme lui-même était représenté sous la forme du lion ou du chat, on figurait Tef-nout sous celle d'une lionne ou d'une chatte, symbole d'ailleurs fréquemment employé pour représenter les dieux du nord de l'Egypte. Elle fut à l'origine une force de la nature divinisée, son nom signifie humidité ou écume. C'est, personnifié ou conçu comme un être vivant, l'Océan d'où tout est sorti, l'eau cosmique, ou plutôt l'écume qu'y produit la puissance de Shou, le brûlant, et l'Océan dont les vents sont la respiration. Elle est le côté féminin de Shou, dieu de chaleur et de lumière ; comme épouse de Shou, germe de la création, elle est l'onde écumante ; comme épouse de Shou, le torréfiant, elle est la vipère furieuse et gonflée de venin. Tef signifie aussi cracher : elle est souvent représentée comme une lionne jetant des flammes par la gueule.
Ce sont là, ainsi que TËgyptien les nommait, les « seigne d'An », les principaux dieux d'Héliopolis. Ils représentent point de vue un peu différent de celui des dieux de Thinis. fait, leur caractère de dieux-nature apparaît un peu moins c rement dans les principales divinités de ce cycle que dans ce du cycle d'Osiris. Le mythe d'Héliopolis représente la lutte ei la lumière et les ténèbres. Mais Ba lui-même y remplit plul( rôle d'un roi ; son chef d'armée, le dieu guerrier au sens pn du mot, est un Horos inférieur. A Theure où commence Tac nouvelle, le combat est terminé, et Apap, transpercé, est pr pité dans la mer ; mais cette victoire n'est ni décisive, ni c nitive ; la lutte recommence sans cesse. Même Apap tente ( que matin, lorsque Ra monte dans sa barque, d'arrêter sa cou mais en vain. Quatre fois par an la résistance de l'esprit ténèbres redouble d'énergie, et Apap conteste le droit de I régner; mais chaque fois il est victorieusement réfuté.
Et qu'on se garde bien de ne voir là qu'une représenta poétique de la lutte entre la lumière et les ténèbres dan nature. C'était d'abord un article de foi pour les peuples de tiquité. Ils ne savaient pas avec une certitude scientifique les ténèbres doivent chaque jour faire place à la lumière, qi cours apparent des astres est soumis à des lois fixes et à des i lutions annuelles. La vie du soleil renouvelée chaque m était à leurs yeux un miracle, une conséquence de la puiss supérieure des dieux de la lumière. Bien que le phénomèn renouvelât depuis une suite de siècles sans nombre, oi croyait à sa permanence et on ne s'y fiait qu'en vertu d'un de foi, dont les mythes étaient Texpression, les dogmes.
Dès une haute antiquité le mythe de Ra fut rattaché à l'e rance de l'immortalité, par la résurrection, comme d'aill nous le rencontrons, pour des mythes semblables, dans d'ai mylhologies, dans la mythologie hindoue, par exemple. Le septième chapitre du Livre des morts, l'un des plus anc textes connus, en fournit la preuve. D'après le chap. CVIIl du même livre, les morts connaîtront la force mystéri par laquelle la puissance d'Apap est brisée. Bons et méch dans ce monde et dans l'autre, se divisent en deux camps e mis, ceux-là combattant squ3 la conduite de Ra, ceux-ci se
res d'Apap. Le mythe n'était donc plus excluî; mais pour les peuples de l'antiquité, Tordre •e moral ne sont pas encore nettement dispas moins certain que pour les Égyptiens 3 et les ténèbres n'étaient pas de purs symbo- ^pendant synonymes du bien et du mal.