LE YAHVISME PRIMITIF ET MOÏSE
Au témoignage des yahvistes du royaume de Juda, Moïse nonseulement réunit par le lien d'une certaine unité nationale les Hébreux sortis d'Egypte, mais encore donna aux Israélites leur dieu national. Au pied du Sinaï, il fit conclure une alliance par le peuple avec ce dieu et promulgua au nom de Yahveh les lois que devait dès lors observer le peuple d'Israël. Toutes les lois que produisirent les âges suivants, même celles que, pendant l'exil, les prêtres imaginèrent dans l'intérêt du sacerdoce, sont attribuées dans le Pentateuque à Moïse, parlant au nom de Yahveh. Au centre du camp se dressait une tente magnifique au service de laquelle vaquait un corps de prêtres parfaitement constitué, assisté d'un grand nombre de lévites : le culte y était célébré pour tout le peuple. Non-seulement Moïse avait sur ce dieu, qui ne souffrait pas d'autre dieu à côté de lui, les idées les plus hautes et les plus pures, mais encore, pris d'une subite indignation lorsqu'il s'aperçut que le peuple n'était pas mûr pour ces conceptions spiritualistes, il brisa les tables gravées de la main même de Dieu.
Ce n'est pas ici le lieu de fournir la démonstration complète et détaillée du caractère apocryphe de ces vues. Elles sont en contradiction manifeste avec toute idée de développement organique de la religion. Voyons ce que put être le yahvisme primi-
tif et dans quelle mesure Moïse contribua à son introduction parmi les Israélites. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes ici sur un terrain absolument antérieur à l'histoire, que nous avons h faire à un temps dont il ne reste aucun monument, à des situations et à des événements qui ne nous sont connus par aucun renseignement direct, de sorte que ce n'est que par analogie, en remontant de ce qui fut plus tard à ce qui put y donner naissance, qu'il faut essayer de restituer avec quelque vraisemblance le passé.
La manière dont parlent de Yahveh les prophètes et les poètes des époques postérieures atteste suffisamment qu'il fut à l'origine un dieu de la nature. Des traits comme ceux-ci : « La lumière est son vêtement et le vent son souffle », que nous retrouvons dans les documents du septième et du sixième siècles, purent être alors de simples figures de langage, mais elles furent certainement, à Torigine, prises au pied de la leltre. Or leur sens est assez clair. La manifestation la plus ordinaire de Yahveh est l'orage avec tous les phénomènes qui l'accompagnent. Le tonnerre est sa voix qui fait battre de frayeur le cœur des hommes et des animaux. Il tue ses ennemis par la foudre- La croyance populaire d'après laquelle quiconque touchait, même involontairement, son arche sainte, le coflre sacré dans lequel il était censé habiter tombait immédiatement frappé de mort, est dans un étroit rapport avec ces idées. Ce fut en vertu de la même conception que la loi fut promulguée sur le Sinaï au milieu d'un violent orage : ces phénomènes terrifiants, la nuée sillonnée d'éclairs et dans le sein de laquelle on entendait les stridents éclats de la foudre, annonçaient au peuple la présence de son Dieu, au moment où était scellée l'alliance avec lui. C'est en vertu encore des mêmes idées que le feu du ciel consuma l'offrande d'Élie sur l'autel du Carmel. Cependant, si l'orage est la principale et la plus impressive manifestation de Yahveh, il n'est pas la seule. Le vent, la tempête, les tremblements de terre, même le doux murmure d'une brise légère annoncent sa présence. Il retient la pluie lorsqu'il est irrité et la fait tomber avec abondance lorsque sa colère est apaisée. Le feu et la lumière sont des attributs constants, non fortuits et arbitraires, de Yahveh : il manifeste sa gloire dans le ciel radieux ;
un buisson enflammé, qui ne se consume pas, annonce sa sence, c'est-à-dire les teintes ardentes qui du ciel se refl< sur la terre et embrasent sans les consumer les herbes e branchages au lever et au coucher du soleil ; le vent est sa piration, qui plane sur le chaos ; Adam et Eve reconnaiss; sa présence dans la fraîche brise du matin et du soir. De t( ces indications, il résulte clairement que Yahveh fut primi ment un dieu du ciel.
Il ne faudrait pas, toutefois, le prendre pour le ciel vi considéré comme un être divin, bien que pour Tœil mortel manifeste la splendeur de sa gloire. Certainement, il fut da principe le dieu caché dans le ciel visible, le plus élev dieux de la nature considéré comme la cause de tous les pi mènes célestes, comme la source et le principe de la vie ré due dans Tunivers. Ce plus élevé des dieux de la nature dans la plupart des mythologies, désigné comme le die tonnerre. Lorsque, sans quitter le terrain des religions de 1 ture, on s'élevait des phénomènes visibles du ciel à Tinviî on était amené par l'analogie de la vie humaine à adorer 1 du ciel, le principe caché de la vie du ciel et de l'univers. ( vie est la chaleur. Les créatures vivantes sont chaudes, ti qu'on voyait le cadavre étendu rigide et glacé. On admit qu'il y a aussi dans le ciel une source de chaleur, un fei ché, qui le fait vivre. Les phénomènes lumineux et ignés c observait au firmament, la chaleur qui s'en répand sur la n'étaient-ils pas la manifestation de ce feu et la preuve de existence ? Aussi tous les peuples anciens eurent-ils un die cette nature, les Hindous Agni, les Perses Atar, les Égyp Ptah, les Hellènes Héphsestos. Les dieux qui reçurent les Sémites le titre d'honneur de Mélek, avaient aussi c( ractère.
Cependant la vie est aussi la respiration. Les langues prii vos n'établissaient aucune distinction entre le souffle, le ve l'esprit. Aussi les dieux du vent, comme le dieuChnou Egypte, furent-ils considérés comme des dieux créateurs, cipes de la vie. Enfin on voyait aussi le principe de la vie le sang. Le sang cesse de couler dans les veines du cadavre perte du sang cause un affaiblissement, une diminution
vie et finalement la mort. Par une blessure béante, la vie s*écoule et s'exhale. Or, dans toutes les mythologies la pluie est considérée comme le sang du ciel, et la source divine d'où procède la pluie, le breuvage d'immortalité, amrta, personnifié et divinisé dans Sôma, Haôma, Dionysos, éveille à l'esprit Tidée d'un sang divin circulant dans le ciel et où tous les dieux puisent l'aliment de leur immortalité.
Or, le dieu de l'orage réunit en lui tous ces attributs et en possède d'autres. Dans l'orage la vie céleste se manifeste avec sa plus grande intensité, par le déchaînement de la tempête, les zigzags éblouissants et mystérieux de l'éclair, les torrents de pluie, tandis qu'au milieu de tous ces phénomènes grandioses la voix du dieu se faisait entendre dans les sourds roulements et les violents éclats du tonnerre. Le dieu du tonnerre semble donc la synthèse des dieux du feu, du vent et de la pluie ; il possède et réunit leurs forces diverses. C'est pourquoi il apparaît partout comme le plus jeune, c'est-à-dire le plus élevé des dieux du ciel, qui éclipse et détrône ses prédécesseurs. On ne saurait s'élever plus haut sans sortir du domaine des religions de la nature. Dans les religions les plus avancées de l'antiquité, je veux dire celles des Sémites et des Aryens, les dieux les plus vénérés sont toujours des dieux du ciel comme dieux du tonnerre. Les dieux que les chants védiques célèbrent plus que tous les autres sont Indra, dieu du tonnerre, qui tue le serpent Ahi, Agni, dieu du feu, mais qui à Torigne est le dieu de l'éclair et Sôma, dieu de la boisson de l'immortalité, mais à qui maintes fois sont attribués les hauts faits généralement racontés d'Indra. Nous n'avons qu'à nommer Zeus avec sa fille Athèné, déesse de l'éclair, Jupiter qui, chez les Romains, relégua au second plan l'ancien dieu lumineux Janus, le Taranis gaulois, le Perkouns letto-slave, le Donar ou Thôr des peuples de race germanique, qui toutefois n'est jamais parvenu àef&cer son père Wodan ou Odhin. Parmi les héros, c'est-à-dire les anciens dieux anthromorphisés, les principaux sont encore ceux qui se manifestent dans le tonnerre, comme Râma, Krshna, Héraclès et une foule d'autres. Chez les Sémites le dieu du tonnerre semble être conçu à l'origine comme le fils unique ou aîné du dieu du ciel, ou comme sa manifestation principale,
hypostasiée ; ainsi Ramânou chez les Babyloniens est le flls d'Anou, Maroudouk d'Héa ; mais celui-ci ne tarde pas à devenir le dieu suprême, comme Baal-Hammân-Melqart à Tyr et à Carthage.
Yahveh ou Yahwa — qui cependant ne fut vraisemblablement pas la forme primitive de ce nom — dut signifler : « Celui qui fait être », le principe de la vie, bien que les prophètes d'Israël lui aient attribué le sens de : « Je suis celui qui suis », ou Celui qui est véritablement. Le premier sens est le plus ancien, le deuxième est le fruit d'une plus haute inspiration. Nous n'oserions affirmer, bien que cela nous semble fort probable, que la signification première de Yah ou Yahou n'ait pas été plus simple encore.
Si tel a été le caractère de Yahveh comme dieu de la nature, on s'explique Textension que plus tard —beaucoup plus tard — prit sa signification, l'essor que prit son culte. C'est là, en effet, que finit la religion de la nature. Elle comprend deux éléments constamment associés, ou plutôt juxtaposés ; l'adoration d'objets et de phénomènes sensibles, et l'adoration d'esprits et de fantômes invisibles. Le culte de Yahveh antérieure la réforme prophétique marque le degré de développement où ces deux éléments se pénètrent et se confondent. Yahveh est l'esprit du ciel, quelquefois rendu sensible dans les phénomènes météorologiques, mais qui, par son essence, est invisible et caché. Si une telle religion subit encore un développement, si ses sectateurs font seulement un nouveau pas en avant, il leur faudra quitter le terrain de la religion de la nature. Le supranaturalisme (1) remplacera le naturalisme : on est sur le chemin de l'adoration spirituelle et du monothéisme.
La manière dont les Israélites se représentèrent Yahveh confirme ces inductions sur son vrai caractère. Ne parlons pas du jeune taureau ou du veau d'or : ce fut là une représentation cananéenne de la divinité, et il semble qu'elle n'ait pu être introduite dans la religion de Yahveh que par une mesure révolutionnaire; en tout cas, elle ne fit pas partie de son culte
(1) U est inutile de faire observer que supranaturalisme n*À ici nuUepaent le sens de la foi au miracle, par opposition au règne des lois de la nature, mais celui d'ado^ ration d*un être ou d^étres élevés au-dessus de la nature visible. (Trad.)
primitif. Faisons aussi abstraction du bouc (i); car, bien qu'on ait supposé que Yahveh fut, à une époque reculée, adoré sous la forme de cet animal, ce n'est là qu'une hypothèse. Le bouc, comme le pigeon, symbole de Tesprit ou de Tâme, ne serait pas, d'ailleurs, une représentation déplacée du dieu de la vie du ciel, quelque choquante qu'elle puisse paraître à notre goût raffiné. Mais le symbole le plus ordinaire et certainement le plus ancien — il serait peut-être plus exact de dire la représentation la plus habituelle de Yahveh — était un coffre dont le couvercle était perpétuellement fermé, placé entre deuxKeroabîm. Quelque figure qui ait pu être donnée plus tard dans le temple de Salomon à ces êtres mystérieux, primitivement ils ne furent autre chose que les griffons qui gardent les tfésors du ciel, c'est-à-dire la représentation des nuages orageux qui veillent sur le feu du ciel caché. L'arche et ses gardes ne peuvent, dans le principe, avoir eu d'autre signification. Yahveh fut aussi de très bonne heure représenté par un serpent, symbole de l'éclair. Jusqu'au règne d'Ezéchias, il y avait dans le temple de Jérusalem un de ces « dieux de cuivre », qui fut brisé par ordre de ce roi. Il était censé avoir été fait par Moïse au désert; cette croyance, fondée ou non, en atteste au moins la haute antiquité. Les Séraphîm, qui si souvent entourent Yahveh, ne sont non plus autre chose que des serpents, représentant les fulgurations de l'éclair. Il y a lieu de croire que Ramânou, à Babylone , était aussi représenté sous la forme d un serpent.
La grande fête de Yahveh tombait en automne. Il est démontré que la fête des tabernacles fut la plus ancienne fête religieuse d'Israël, que longtemps les Israélites n'en connurent pas d'autre. C'est en automne que le dieu du tonnerre et de la pluie est le plus puissant. Dans le pays de Canaan on réunit à la fête d'automne celle de la récolte des fruits et des vendanges. Dans les conceptions mythologiques, la pluie et le vin ou le sôma se confondent facilement. Aussi le dieu du tonnerre était-il quelquefois représenté comme inspiré par la liqueur enivrante à laquelle on attribuait une force vivifiante (2). Cependant, cette idée
(1; Diaprés Lévitique XVll, 7, où, au lieu de démons, il faut traduire boucs,
(2) Land, Theol. Tyds, H (1868)^ p. 160 et ss, veut induire de là que Yahveh ou
n'était pas originairement attachée à la fête de Yahveh, et nous verrons plus tard que les stricts yahvistes, qui s'efforcèrent de restaurer dans toute sa pureté l'ancienne religion nationale, s'abstinrent complètement de vin.
Tel était le Yahveh des Hébreux. Ni le développement ultérieur, ni la transformation de l'idée de Dieu, se dépouillant de son caractère terrible et farouche et s'humanisant avec le temps, n'entamèrent le fond et l'essence de son caractère. D'où les Israélites ont-ils reçu son culte? Où apprirent-ils à le connaître et devint-il leur dieu national? On a répondu à cette question par diverses hypothèses.
On a d'abord soutenu que les Israélites ont emprunté le culte de Yahveh aux Égyptiens, et il faut avouer qu'il y a de grandes et nombreuses analogies entre les religions de ces deux peuples. La circoncision était une coutume d'origine africaine, et si elle n'était pas générale parmi les Égyptiens (1) — ce qui est encore douteux — du moins les prêtres et ceux qui étaient consacrés aux dieux y étaient assujettis. Cette coutume était aussi très ancienne chez les Israélites, même probablement si ancienne qu'elle fut antérieure au yahvisme. En effet, si parmi les peuples qui la pratiquaient, outre les Israélites, quelques-uns, comme les Phéniciens et quelques tribus arabes peuvent l'avoir reçue des Égyptiens, ce ne saurait être le cas pour quelques peuples de l'Asie chez lesquels elle était en honneur, par exemple les habitants de la Coiphide (2). On a encore cité, comme des emprunts faits par les Israélites aux Égyptiens, le costume de leurs prêtres et mainte loi d'abstinences et de pureté légale, la cou-
Yao est le dieu de Tautomne. Le dieu du vin ne fut certainement pas à Torigine un dieu du soleil, bien que Macrobe lui ait arbitrairement donné ce caractère ; Dionysos lui-même ne Test pas en réalité.
(1) Cbabas, De la circoncision en Egypte^ soutient que cet usage était général dans ce pays. Hitzig, Gesch, des Volkes Isr. l, p, 86 et ss., veut voir un sens différent à la circoncision chez les Israélites et chez les Égyptiens. Chez ceux-ci elle aurait été un signe de consécration au ministère sacerdotal ou du plus haut degré de sainteté; chez ceux-là, un signe d'alliance avec Dieu, s'étendant au peuple entier. Si la première assertion était démontrée, il en résulterait uniquement que les Israélites, en étendant à tous le rite d'une consécration supérieure, se sont considérés comme une sainte confédération de sanctifiés, comme un peuple de prêtres.
(2) Hérodote II, 37, signale Texistence de cet usage chez les habitants de ce pays.
tume de consulter le sort par Ourim et Toumim, petites images des dieux de la lumière et de la vérité, dont les noms ne peuvent s'expliquer d'une manière satisfaisante que par des étymologies égyptiennes. Sans entrer dans le détail de tous ces usages, qu'il nous suffise de dire qu'ils ne prouvent nullement que le yahvisme soit d'origine égyptienne. Il faudrait encore établir qu'ils étaient inhérents à ce culte, et qu'ils ont été enseignés avec lui par Moïse lui-même. Rien n'est plus commun que ces emprunts que se faisaient les anciennes religions, et bien souvent telle ou telle pratique passait simplement d'une religion antérieure dans celle qui lui succédait chez un même peuple. Il est certain que les Hébreux firent à l'Egypte et à sa civilisation des emprunts plus nombreux et plus importants que leurs livres sacrés ne le laissent soupçonner. Tout trahit une certaine parenté entre les Israélites et les Égyptiens. Les tribus d'Ephraïm et de Manassé, les plus importantes et les plus puissantes dans les premiers temps, « la maison de Joseph », se glorifiaient de descendre d'une mère égyptienne, la fille d'un prêtre de Ra de la ville d'An. Jusque dans le Deutéronome, qui ne remonte cependant pas à une époque plus reculée que le règne de Josias, il est encore dit que les descendants des Égyptiens établis parmi les Israélites jusqu'à la troisième génération seront admis aux saintes assemblées. L'Égyptien ne doit pas être, comme le Moabite et l'Amorrhéen, en horreur aux Israélites, car Israël a été étranger au pays d'Egypte. 11 y a une analogie frappante entre l'arche de l'alliance et les arches des grands dieux égyptiens. Celle-là fut sans doute construite sur le modèle de celles-ci, et l'arche appartient indubitablement au culte de Yahveh. Cependant, môme cette dernière analogie ne suffit pas à établir la provenance égyptienne de Yahveh et de son culte. Si le caractère de Yahveh se rapproche sensiblement de celui de quelques divinités de l'Egypte, le rapport est encore bien plus frappant, bien plus complet, entre lui et tel ou tel dieu des Mésopotamiens. Son identification avec le dieu de la lune, dont le nom Yoh ne peut être rapproché du sien que par une prononciation défectueuse, est tout à fait dénuée de fondement. On peut dire en toute assurance que c'est faire fausse rpute que (Je chercher en Égyptç les origines du yahvisme.
D'ailleurs, TassertioB même des prophètes les plus récents que « Yahveh fut le dieu d'Israël depuis les jours de la sortie d'Egypte » est-elle bien exacte? Ne serait-il pas plutôt une divinité cananéenne dont les Israélites, après la conquête du pays de Canaan, donnèrent le nom à leur dieu national en confondant leurs attributs ? Quelques savants se sont dans ces derniers temps rangés à cette opinion, notamment Tévêque Colenso. Avec elle, il ne saurait plus être question d'une réforme religieuse de Moïse, ni d'un yahvisme purement Israélite. Il n'est pas rare, en effet, que les peuples conquérants adoptent par degrés la religion des peuples conquis. On comprend aisément que, dans cette hypothèse, la tradition postérieure ait laissé se perdre le souvenir de cet emprunt. Les prophètes et les prêtres peuvent, de la meilleure foi du monde, avoir attribué à Moïse l'institution du yahvisme, alors qu'il ne daterait peut-être que de l'époque des Juges ou même de celle de Samuel. Mais tout ce qui est possible n'est pas toujours vrai, ni vraisemblable. Une tradition aussi unanime et aussi bien étayée flue celle qui fait remonter le yahvisme à Moïse ne saurait être rejetée que sur les preuves les plus décisives, et celles qu'on allègue à l'appui de cette hypothèse n'ont rien moins que ce caractère. Elles reviennent toutes en délinitive à ceci : Yao — qui est le même que Yahveh — était un dieu des Cananéens. Soit, Yao est le même nom que Yahveh ou Yahwa, donc Yao et Yahveh furent à l'origine un seul et même dieu. Que ce dieu fût adoré à Babylone et en Assyrie, cela ne saurait être admis, car le nom divin assyrien dans lequel on a cru reconnaître celui de Yahveh, doit être lu d'une toute autre manière (Ramânou, Barqou, en accadien Ni ou Im). On retrouve quelques traces de son culte chez les Phéniciens. Un fils d'Hazael, roi de Syrie, s'appelait Yahoulahou (Yahou est avec lui). Il se peut que l'Adonis de Byblos et Eshmoun, qui était aussi adoré dans le pays de Canaan, aient porté le nom de Yahou. Rien de tout cela ne prouve que les Israélites n'aient appris à connaître le nom de Yahveh et ce dieu lui-même que dans le pays de Canaan. Leur Yahveh a un caractère tout différent de celui du dieu cananéen. Ce n'est pas le dieu voluptueux de la Syrie, ni le dieu aimable de l'automne qui réjouit les hommes en leur donnant le vin et l'huile. C'est
le dieu redoutable, guerrier, courroucé, le dieu du tonnerre, le dieu du désert, qui n'aime ni la vie sédentaire, ni Tagriculture et a le vin en abomination. Il y eut donc deux Yahveh, et tous deux nous les retrouvons ailleurs que dans le pays de Canaan. En Canaan ces deux dieux presque homonymes furent longtemps rivaux, mais peu à peu, après rétablissement des Israélites, ils se confondirent, les côtés les plus accentués de leur caractère respectif s'émoussôrent et leurs attributs se pénétrèrent et se mêlèrent. Dès les premiers temps de la période des Juges on trouve chez les Israélites des noms propres dérivés de celui de Yahveh, Joas, Jotam, Jonathas, le petit tils de Moïse, pour ne pas parler de Josué qui s'appelait d'abord Osée et de Jokabed (1), la mère de Moïse, dont le caractère historique est douteux. Le cantique de Débora est assurément très ancien, et non-seulement il y est question de Yahveh, mais encore il y est dépeint sous des traits qui ne peuvent avoir été empruntés au tendre et voluptueux Yao. En outre, la prophétesse le voit venir d'Édom et de Séir, ce qui ne peut se rapporter à un dieu indigène, mais bien au Yahveh du désert, au vainqueur des Cananéens.
Il y a dans l'histoire d'Israël un fait qui peut nous mettre sur la trace de la véritable origine du culte de Yahveh, car il ne fut au fond qu'une tentative de restaurer ce culte dans toute sa pureté primitive. Nous aurons à parler plus tard d'une secte, celle des Rékabites, ainsi appelée du nom de son fondateur. Lorsque le développement de la civilisation dans le pays de Juda ne permit plus d'y mener la vie nomade, les Rékabites, sous la conduite de Jonadab Ben-Rékab, émigrèrent dans une partie moins peuplée du royaume d'Israël et s'y établirent. Ils n'avaient pas de maisons, vivaient sous la tente, s'interdisaient l'agriculture et tout ce qui s'y rapporte et ne buvaient pas de vin. Leur zèle yahviste se manifesta dans la joie que causa à leur chef Jonadab l'extermination par Jéhu de toute la maison d'Achab. Or, les membres de cette secte appartenaient à une tribu qui s'était jointe dans le désert aux Israélites et vécut toujours, dès lors, dans une alliance et une amitié étroites avec eux, mais resta attachée à ses habitudes nomades, la tribu des Kénites et de leurs proches parents les Kénisites. Kaleb, que la
(1) Plus exactement Yoà8h,Yothâm, Yonâth&n, Yokebed.
tradition postérieure a donné pour chef à la tribu de Juda à l'époque de la conquête, était un Kénite, On peut admettre que Jéthro, ou Réhuèl, le beau-père de Moïse, qu'on l'envisage comme un chef de tribu ou comme la personnification d'une tribu, — était aussi Kénite. Qu'on rapproche tous ces faits : les Kénites représentants et zélateurs du plus pur yahvisme jusqu'à l'exil, les Kénites fidèles alliés d'Israël, les Kénites se fondant avec la tribu de Juda, les Kénites habitant les environs du mont Sinaï lorsque Moïse s'enfuit d'Egypte et lorsqu'il en retira les Israélites, et l'on ne doutera plus guère qu'on ait trouvé le germe historique de la tradition yahviste, et qu'on soit sur la trace de sa vraie signification. Yahveh, le dieu national d'Israël, qui traita avec les Israélites une alliance au mont Sinaï par l'intermédiaire de Moïse, est le dieu du désert. Il fut adoré avant les Israélites par les Kénites, leurs plus proches parents. C'est le Yahveh sévère, non le dieu voluptueux de Canaan, On comprend, dès lors, pourquoi il est représenté comme venant de Séïr et d'Édom et pourquoi, lorsqu'il veut se montrer à Élie, il entraîne son serviteur sur l'Horeb, l'un des sommets du Sinaï. Ce fut Moïse qui apprit aux Israélites à l'adorer comme leur dieu le plus élevé, et cette réforme, dans les circonstances où elle s'accomplit, n'a rien que de très naturel et de très justifié. Ils n'abandonnèrent pas pour cela leurs anciens dieux, leur dieu du feu et leur dieu planétaire. Mais en quittant l'Egypte et en passant sur le territoire d'une autre divipité, ils devaient pour leur propre sûreté faire alliance avec cette divinité. Dès lors, Yahveh fut leur Dieu au même titre que celui des anciens habitants du pays. C'est aussi ce qui explique comment son culte s'affaiblit et se perdit par degrés dans les premiers temps de leur établissement dans le pays de Canaan jusqu'à ce que les événements leur remissent en mémoire le dieu sous la conduite et la protection duquel ils avaient accompli de tels exploits et remporté de si grandes victoires.
De ce qui précède, on peut facilement conclure quel fut le rôle de Moïse dans l'introduction du yahvisme parmi les Israélites. Il a fait de son propre dieu, du dieu qu'il avait appris à connaître et à adorer dans le désert, le dieu protecteur du peuple qu'il réunit et qui lui dut son premier caractère national. Ce
n'est ({lïk ce titre qu'on peut l'appeler réformateur ou fondateur de religion. Il fut, à proprement parler, ce qu'on appellerait aujourd'hui un homme d'état. Or, l'homme d'état à cette époque, le fondateur d'une unité nationale, devait avant tout donner à son œuvre la garantie d'une religion commune. Moïse choisit à cet effet sa propre religion et put être guidé dans son choix par la conviction qu'elle était plus pure que celle que les Israélites avaient suivie jusqu'alors. Une nouvelle existence nationale demandait un nouveau dieu national. Moïse ne peut pas avoir été monothéiste dans le sens rigoureux du mot. A une époque bien postérieure, nous trouvons dans un chant religieux qui lui est attribué, mais qui date de l'époque assyrienne (i), la tradition suivante : Elyon, le dieu suprême, faisant le partage des différents pays de la terre entre les fils de El, donna pour sa part à Yahveh le peuple d'Israël. Dans un passage d'une date encore plus récente (2), c'est Yahveh lui-même qui, comme le Dieu suprême, fait le partage, qui donne les autres peuples au soleil, à la lune, aux étoiles et se réserve Israël. Il est également impossible de faire remonter jusqu'à Moïse l'interprétation du nom de Yahveh par «Je suis». Il peut tout au plus l'avoir conçu comme l'auteur de la vie, « le Créateur. »
Moïse a-t-il été, sinon monothéiste, du moins hénothéiste, c'est-à-dire : a-t-il prétendu, comme les yahvistes du temps de Hizkia (Ezéchias), ne tolérer de la part des Israélites d'autre culte que celui de Yahveh et détruire tous ceux qui avaient été en honneur jusqu'alors? Ou bien, en faisant reconnaître Yahveh comme le plus élevé des dieux, celui à qui devait être rendu le culte le plus solennel, le culte national officiel, a-t-il toléré, à un rang secondaire, l'adoration d'autres divinités ? La tradition est naturellement conçue dans le premier sens. Et il n'est pas impossible qu'elle ait raison. Les exemples des religions nationales reposant sur le culte d'un seul dieu ne sont pas rares dans l'antiquité. Qu'on se rappelle la réforme d'Apepi, faisant disparaître tous les cultes de la Basse-Egypte, à l'exception de celui de Soutech, et ne consentant ensuite à y associer celui d'Apioun-
(1) Deutëronome XXXH, 8.
(2) IV, 19. Comp. Jésus fils de Sirach, XVII. 17.
Ra, de Thèbe, que pour des motifs politiques. En tout cas, on n'a point de preuve positive et directe que Moïse ait agi dans ce sens ; la tolérance et les habitudes de fidèles adorateurs de Yahveh plusieurs siècles plus tard rendent cette hypothèse très peu vraisemblable. Il est vrai que Tadoration exclusive de Yahveh est déjà prescrite dans le décalogue, dont l'authenticité est généralement admise. Cette défense : « Vous n'aurez pas d'autres dieux devant ma face », ne saurait signifier seulement «dans mon sanctuaire». L'interdiction est formelle et le devient encore davantage si les paroles : « Vous ne vous ferez pas d'images taillées » et la suite, doivent être considérées comme une interpolation, et que, par conséquent : « Vous ne vous prosternerez point devant elles ou eux », se rapporte aux autres dieux, non aux images. Mais la complète authenticité du décalogue n'est pas à l'abri de très sérieuses objections. Les idées qu'il représente, parfaitement à leur place au huitième ou au septième siècle, cadrent bien moins avec l'état des esprits au quatorzième. La principale objection, cependant, c'est qu'il existe une version complètement différente de la loi donnée par Dieu à Moïse, et qu'il est impossible d'en expliquer la formation, si la première existait déjà. Assurément les préceptes du Ch. XXXIV de l'Exode ne remontent pas à Moïse ; ils peuvent être au plus du neuvième ou du dixième siècle. Ils doivent avoir été composés par un écrivain sacerdotal dans le but de compléter le décalogue tel qu'il existait alors, et qui concordait d'une manière générale avec celui que nous connaissons. La croyance que les deux tables de la loi étaient conservées dans l'arche qui, pour ce motif, reçut le nom d'arche du témoignage, n'est pas très ancienne, et il faut avouer qu'il se peut difficilement concevoir quelque chose de moins pratique que d'enfermer dans une arche sacrée, qu'on ne pouvait même toucher, une loi destinée à être suivie. Cette idée eut manifestement pour objet d'expliquer la disparition de ce précieux document et la profonde ignorance où en fut le peuple pendant tant de siècles. Ce qu'on peut admettre, c'est que Moïse, conformément à l'usage pratiqué en Egypte, grava sur deux tables de pierre, ou stèles, la mention de l'alliance conclue entre Yahveh et son peuple, et que le contenu de cette inscription était, à peu de chose près, identique
au décalogue. Il est possible que Tadoration exclusive de Yahveh y fût prescrite ; mais rinterdiction de faire des images n'y llgujait assurément pas.
La formule : « Yahveh, le Dieu dlsraël depuis les jours de la sortie d'Egypte », n'est pas, au fond, en désaccord avec la réalité. L'armée des Israélites n'a pas, sans doute, traversé le désert en colonnes profondes, tout le peuple n'a pas campé de longs mois autour de la sainte montagne, attendant la loi que Moïse devait lui apporter de la part de Dieu : ce sont là les conceptions d'une époque bien postérieure aux événements, d'auteurs dont la réalité historique était le moindre souci et qui ignoraient complètement la nature et le peu de ressources de cet aride désert. Même en réduisant autant qu'on le voudra le chiffre des Israélites sortis d'Egypte, et en n'étendant pas au-delà d'une année la durée de leur séjour au désert de Sinaï (1), encore auraient-ils été obligés de se diviser en petits groupes pour chercher leur nourriture. Une telle dispersion rend impossible le culte commun autour d'un tabernacle central. Mais du moment que les chefs des tribus, sous la présidence de Moïse et de Jéthro, le prince et le prêtre des Kénites, conclurent une alliance avec le dieu du désert, ce dieu dut avoir son sanctuaire au milieu d'eux. Il y a dans les documents de l'Ancien Testament deux descriptions de ce sanctuaire. La plus récente, d'origine sacerdotale, le représente comme une tente somptueuse, ou tabernacle sacré, dans la décoration duquel avaient été épuisées les ressources de l'art. Cette description inspire une juste défiance, et parce que l'auteur n'avait aucun moyen de connaître tous ces détails, et à cause de son invraisemblance intrinsèque. Les Égyptiens, il est vrai, avaient, des siècles auparavant, exploité dans le voisinage du mont Sinaï des mines de cuivre et de turquoises ; mais un peuple de pasteurs nomades n'était pas en état de reprendre cette exploitation et de construire un temple portatif magnifique. En outre, c'eût été un sujet de scandale pour les vrais adorateurs de Yahveh, et tout à fait contraire à l'esprit de leur reli-
(1) La durée totale du séjour des Israélites, de leur vie nomade dans les déserts entre la mer Rouge et TEuphrate, non-seulement fut de plus d^une année, mais encore doit avoir sensiblement dépassé les quarante ans assignés par la tradition.
(Trad.)
gion (1). Le tabernacle ne fut pas non plus le centre d'un culte commun. Moïse seul y officiait, accompagné de son disciple et successeur Osée-Josué, lorsqu'il allait consulter son dieu (2). Bien que le récit même auquel nous renvoyons soit embelli, il nous laisse soupçonner la vérité. La tente de Yahveh était sa demeure, où il se retirait lorsqu'il se reposait. Gela signifie la demeure de son arche, gage de sa présence, la retraite où Ton déposait ce meuble précieux lorsqu'il n'était pas porté pour suivre ou guider la marche du peuple. L'idée du symbole, telle que nous la concevons, est toute moderne. Sans doute, dans un certain sens, l'arche était le symbole du dieu caché du ciel. Mais pour les peuples de la nature et pour les barbares, il n'y a pas de ligne de démarcation rigoureuse entre le symbole et la réalité. A une époque bien postérieure, on disait encore : « Yahveh habite entre les Keroubîm ». Or, c'était l'arche qui reposait entre les Keroubîm. Peut-être renfermait-elle une pierre sacrée, comme celle qui se trouve dans la Kaaba de la Mecque. Les dieux du ciel et du soleil étaient aussi représentés par des pierres chez les Phéniciens, et on connaît l'usage des pierres sacrées considérées comme la demeure des dieux, — Béthels, Bétyles, — chez les anciens Cananéens. Le souvenir de ce fait peut, avec la disparition des tables de la loi, avoir donné naissance à la croyance du dépôt dans l'arche de ces tables de pierre où étaient gravées les paroles de Dieu. Les arches des Égyptiens étaient considérées comme la demeure des dieux supérieurs, où s'accomplissait le mystère de leur passage de la mort à la vie. Des arbres s'élançaient du couvercle et sur la représentation d'une de ces arches on lit : « Osiris germe ». La même idée se rattachait-elle peut-être primitivement à l'arche de Moïse ? Il est difficile de le dire. Tout ce qu'on sait, c'est qu'elle était faite du même bois de sittim, ou d'acacia, et avait les mêmes dimensions que celles des Égyptiens; que, jusqu'à la date de la composition du Deutéronome, elle était regardée par les Israélites comme le signe de la présence de 'Yahveh et qu'on la portait dans les expéditions militaires pour obtenir la victoire. Comme on
(1) Voir Th. Nœldeke, Untersuchungen zur Kritik des A, T, p. 121 et suit, et les arguments de Graf qu'il y cite.
(2) Exode XXXTIT, 7-11 ; Nombres XII. Voir Nœldeke, même ouvrage, pp. 74 et 124.
pouvait s'y attendre, les prophètes postérieurs à la réforme du huitième siècle y attachèrent une bien moindre valeur ; Jérémie, après la ruine du temple, est d'avis que l'arche ne doit pas être refaite et qu'il n'y faut plus penser.
Comme en Egypte le temple du principal dieu était le temple particulier du roi, de même — et il ne pouvait en être autrement avec les idées de l'époque — la tente de Yahveh, le dieu de toute la 'confédération, fut le sanctuaire de Moïse, le glorieux chef du peuple. Comme représentant de la nation tou^ entière et en son propre nom, il s'y rendait pour recueillir les paroles de Dieu et n'y laissait pénétrer à sa suite que le jeune homme qu'il avait désigné pour son successeur. Peut-être oflrait-on également devant cette tente des sacrifices au nom des tribus et de particuliers. Mais ce ne fut pas là un usage constant. Nous avons vu qu'Amos le nie. Le sacerdoce constitué de Yahveh au désert, formé du grand prêtre Aaron et des lévites, est une fiction d'une date bien postérieure.
Il est impossible avec les documents que nous possédons de retracer d'une manière quelque peu précise et en même temps historique le caractère et le rôle du fondateur de la nationalité israélite. Ce qui nous est raconté de sa vie est peut-être assez exact, en somme. Il n'est nullement impossible qu'hébreu de naissance, il ait été, par suite d'une circonstance quelconque, élevé à la cour d'Egypte et y soit parvenu à un haut rang, mais que l'ardeur de son patriotisme l'ait compromis, qu'il ait dû fuir au désert, où il fut l'hôte d'une tribu kénite. Rien de moins rare que de telles élévations et de telles disgrâces dans l'histoire de l'Egypte. Il est certain qu'il fut le libérateur de son peuple et le conduisit au désert de Sinaï. Ce fut au fond un grand homme, un homme de génie. Son œuvre l'atteste. Il ne fut pas sans doute le modèle de haute moralité, de noblesse de caractère, de douceur, de patience que nous ont donné sous son nom les prophètes. C'est à tort qu'on a voulu lui enlever tout rôle religieux pour ne voir en lui qu'un chef national. Cela eût été tout à fait en dehors de l'esprit de l'antiquité. La vie religieuse et la vie nationale étaient trop étroitement confondues pour que, dans la constitution d'une nationalité, on pût faire abstraction de la religion. Si Moïse avait commis une telle faute, il n'eût pas compris sa
ttche, et certainement n'eût pas mené son entreprise à bonne fin. C'est ce que sentirent parfaitement les hommes de la réforme prophétique qui en firent moins un législateur que le libérateur de son peuple courbé sous la dure servitude d'Egypte, et un prophète comme Samuel. Et si un homme mérite le nom de prophète, assurément ce fut Moïse. Lui-même se considéra comme un instrument entre les mains du dieu qu'il avait appris à connaître et à adorer pendant son exil dans le désert du Sinaï, et fut convaincu que ce dieu lui avait donné la mission d'affranchir ses compatriotes. Ce fut la confiance en ce dieu qui le soutint dans l'accomplissement de cette tâche : le dieu qui l'avait sauvé devait aussi sauver son peuple. C'est la gloire de Moïse d'avoir fait un peuple, une nation, d'un ramassis de pauvres esclaves démoralisés par leur servitude même, de les avoir mûris pour Tindépendance à la rude, mais salutaire école de la vie du désert, et, en même temps, de leur avoir donné, pour leur dieu national, le plus élevé des dieux de la nature. Bien que luimême vraisemblablement^n'ait pas franchi les bornes de la religion de la nature, il a conduit les Israélites à ses extrêmes limites, et a préparé ainsi les voies à un nouveau développement de leur religion. Au début, le culte du dieu du désert, redoutable et jaloux, ne dut pas sans doute développer chez ses nouveaux adorateurs des qualités fort attrayantes; le caractère religieux d'Israël ne devait se modifier et devenir plus sympathique que beaucoup plus tard, après une réforme religieuse qui transforma notablement le caractère même attribué à la divinité; mais les qualités formées par cette religion, avec toute sa rudesse, étaient dans ces jours de création et de lutte incessante les plus nécessaires. Le peuple fut ainsi bronzé, et sa religion réagit contre la sensualité et le relâchement moral auxquels nous verrons qu'il n'était que trop enclin. 11 dut au yahvisme de Moïse sa liberté, à celui de Josué la conquête du pays de Canaan. L'action d'un homme du caractère et de la trempe de Moïse, unissant le génie et l'inspiration à une foi inébranlable, à une profonde piété, fut la principale cause sous l'influence de laquelle la religion d'Israël, bien qu'à son origine elle ne différât pas d'une manière sensible de celles de tous les peuples de la même race, et se confondît pendant de longs siècles avec ces
dernières, eut un développement propre et indépendant, et finit par s'élever de beaucoup au-dessus de toutes les religions rivales.
Les Hébreux n'entrèrent pas dans le pays de Canaan en un seul corps d'armée et sous la conduite d'un seul chef. Tout porte à croire que Juda et Siméon, soutenus par la tribu des Kénites, leurs alliés, y pénétrèrent par le sud, sous la conduite du chef kénite Caleb, dont la tradition a fait le chef de la tribu de Juda. Peut-être cette invasion s'arrêta-t-elle quelque temps dans les environs de Béersheba. Quant à Israël, — ce nom ne fut donné que plus tard à tout le peuple, mais dans le principe ne s'appliquait qu'aux dix tribus ou à la maison de Joseph, — il fit irruption par l'est, en passant le Jourdain sous la conduite de Josué ou Osée, désigné dans la tradition comme le chef du peuple et le successeur de Moïse. Ainsi s'explique historiquement l'antagonisme traditionnel entre Juda et Israël et la profonde et indélébile différence de leur caractère et de leur religion.
La tribu de Lévi qui, dans les temps postérieurs, eut le monopole des fonctions religieuses, et dans laquelle, dès l'époque de la conquête, les prêtres étaient choisis de préférence, paraît avoir été d'abord étroitement unie à celle de Juda. Le nom de Lévi, qu'on le traduise par « les hommes unis à Yahveh » ou par « les enfants de la conversion », semble bien plus indiquer un parti ou un état qu'une tribu, au sens propre du mot. On sait que jamais les lévites n'eurent de territoire leur appartenant en propre. Ils paraissent avoir d'abord exclusivement habité au milieu de la tribu de Juda, et, de là, s'être graduellement répandus dans tout le pays. Le lévite Jonathan, dont nous rapporterons plus loin l'histoire, vint de Juda dans la montagne d'Ephraïm. Ce fut à l'occasion de l'injure faite à un lévite habitant le nord, mais qui semble aussi originaire de Juda, qu'eut lieu la première guerre civile entre les tribus. Après la révolution et la réforme de Jéroboam P', la plupart des lévites établis dans le nouveau royaume retournèrent dans celui de Juda. Enfin la tradition patriarcale elle-même nous montre Lévi opérer avec Siméon le coup de main aussi hardi que peu loyal contre Sichem, récit qui reproduit sans doute, en le vieillissant de quelques siècles, le souvenir d'un événement de l'époque des Juges, de
quelque guerre religieuse entreprise par les stricts yahvistes. Il se peut cependant que Lévi ait été antérieurement une tribu proprement dite, ou bien, comme les Mages en Médie, une caste de prêtres et de docteurs, conservant le dépôt des anciennes traditions et des lois, et surtout des rites sacrés. Elle fut étroitement unie à la tribu de Juda, et la prépondérance que conserva dans cette dernière le pur yahvisme doit être attribuée à rinfluence des lévites.
Cependant Josué, à la tète de ses tribus, combattait aussi sous rinvocation du dieu sévère du désert, et la tradition qui en fait un fidèle adorateur de Yahveh est certainement fondée. Aussi longtemps que dura la conquête, — et ce ne fut sans doute pas Josué qui la termina, — rien ne menaçait la religion dlsraël. Le peuple soutenait les guerres de Yahveh ; tant que la victoire était donnée à ses armes par la protection de son dieu, il n'avait aucun motif de lui être infidèle. Mais, à la période de la conquête succéda celle de l'établissement, et le dieu qui avait régné sans conteste pendant la première devait voir son souvenir s'affaiblir et son culte déchoir pendant la seconde. Les véritables ennemis de la religion dlsraël ne furent pas les habitants primitifs du pays devant lesquels la tradition représente le courage des tribus ébranlé, et la confiance au succès s'évanouissant même avant les premiers combats, êtres purement légendaires, tels que les « Réphaïm », les grands, les ombres des ancêtres chez les Phéniciens, les « Néphélim », géants préhistoriques, les « Enakim », hommes au cou élevé, les « Zuzîm », les longs, les « Emîm » les terribles. Les adversaires les plus redoutables ne furent même pas les antagonistes plus réels, tels que les belliqueux et sauvages Amorrhéens et les Jébuzites, que M. le professeur de Goeje identifie avec les Hyksos, mais bien les habitants civilisés et amollis du bas pays, des vallées fertiles et des villes, Cananéens, Hévites, Phérésites et tant d'autres, car peu de contrées dans Tantiquité ont réuni sur leur sol plus de peuples et des peuples plus divers que le pays de Canaan.
Alors même que les hommes de Juda et d'Israël n'auraient pas eu à subir les exemples et la contagion des mœurs des Cananéens, alors même qu'ils auraient exterminé les vaincus jusqu'au dernier, ils n'auraient sans doute pas échappé à l'in-
fluence du pays et du climat. C'était vraiment une terre bénie que ces plaines fertiles, ces vallées riantes (à peu d'exceptions près les Israélites ne parvinrent pas jusqu'à la mer), au climat enchanteur, dans lesquelles venaient s'établir les Hébreux à leur sortie du désert. Il n'y avait pas à songer à y continuer la vie d'autrefois. La nature même imposait aux nouveaux habitants la vie agricole. Dans quelques parties seulement, au sud du pays conquis par la tribu de Juda, sur la rive gauche du Jourdain, où étaient restées celles de Ruben, de Gad et une partie de celle de Manassé, la vie nomade et pastorale était encore possible. Or, on sait quelle est l'influence de la nature sur les peuples primitifs, et le yahvisme mosaïque, quelque pur et élevé qu'il fût relativement, n'était encore qu'une religion de la nature. Dans l'antiquité, le passage de la vie nomade des pâtres et des chasseurs à la vie sédentaire et agricole a toujours été accompagné d'un changement corrélatif de religion. La religion des peuples de Tlran, comparée à celle des Aryens primitifs, en est un des plus remarquables exemples. Le pâtre contemplatif dans ses nuits paisibles sur les vastes plateaux herbeux, et le laboureur courbé sur son sillon ne voient pas leur apparaître les mêmes dieux de la nature. La conquête du pays de Canaan devait donc profondément modifier les idées et la vie des enfants de Juda et d'Israël, et cette influence être surtout sensible dans leurs idées et leur vie religieuses. Le yahvisme austère et sombre du désert ne s'harmonisait plus avec les conditions dans lesquelles ils étaient placés : ils devaient ou l'abandonner ou le transformer. Ceux qui tinrent, malgré tout, à le conserver dans sa pureté n'eurent d'autre ressource que de chercher, comme firent les Rékabites, dans les parties les plus sauvages du pays, un asile contre l'envahissement fatal de la civilisation.
A cette première cause de transformation religieuse, s'ajouta ridée générale dans l'antiquité que chaque contrée a ses dieux protecteurs qu'il fallait adorer si l'on voulait habiter en paix et en sécurité le pays. Quitter la patrie, partir pour l'exil et servir d'autres dieux, étaient alors des expressions synonymes. Ces changements étaient regardés non comme une infidélité, jnais cojnniç une manifestation naturelle et nécessaire de la
piété, comme un devoir auquel on ne pouvait manquer sans s'exposer au ressentiment des dieux.
Toutes ces influences agirent sur les Israélites. Les documents postérieurs présentent du changement qui s'accomplit alors une appréciation conforme aux idées de l'époque à laquelle ils remontent. Les prophètes de la réforme n'y virent et n'y pouvaient voir qu'une apostasie volontaire et une noire ingratitude dans lesquelles les enfants d'Israël ne cessaient de retomber après de courts instants de repentir et de retour au culte du vrai Dieu. D'après les historiens bibliques, le danger se fit déjà pressentir du vivant de Josué, mais la chute ne fut consommée qu'après sa mort. Les Cananéens devinrent un piège pour la piété des Israélites. Ceux-ci ne craignirent pas de s'unir aux premiers par des mariages, et commencèrent à adorer leurs dieux, les Baalim, les Astarté, les Ashéra. Ils se prosternèrent indistinctement devant les dieux de tous les peuples au milieu desquels ils vivaient : Amorrhéens, Araméens, Sidoniens, même devant ceux des Philistins. Samuel le premier réussit à les retirer de leur mauvaise voie, et fit détruire toutes les statues de Baal et d'Astarté. Ces récits d'une époque bien postérieure aux événements ne doivent être acceptés qu'avec une grande circonspection. Bien des inexactitudes et des exagérations s'y mêlent à un fond incontestable de vérité. Mais ce qui surtout est faux, c'est le point de vue môme de leurs auteurs, et partant, le jugement qu'ils énoncent est souverainement injuste. Les Israélites ne trahirent nullement leur dieu par une désobéissance préméditée; ils obéirent à la loi, alors universelle, qui voulait qu'on changeât de religion en changeant de genre de vie, et portèrent leurs hommages aux dieux qui, depuis des siècles, étaient regardés comme les protecteurs et les maîtres de leur nouveau pays. Ils n'offrirent pas, comme les en accusent les prophètes, aux idoles les prémices et les offirandes des biens dont les avait comblés Yahveh. D'après les idées régnantes à l'époque des Juges, l'auteur de ces biens, ce n'était pas Yahveh : il n'était pas, en effet, le dieu des vallées fertiles et de la vigne, mais bien des montagnes et des solitudes stériles; leur auteur, c'était le Baal de Canaan, le dieu du pays, le dieu de l'été, dont la fêle joyeuse se célébrait en automne dans les campagnes cana-
néennes ; c'était Ashéra, la terre mère féconde, source de toute abondance, et l'ingratitude, Timpiété eussent été de ne pas payer en retour à ces divinités le tribut de reconnaissance et d'adoration auquel elles avaient droit.
Cette réunion d'éléments religieux si disparates ne choquait encore personne. Il devait s'écouler des siècles avant que les noms de Baal et des Baalim fussent synonymes d'idoles et de faux dieux. On adorait simultanément Yahveh, les Baalim et les Ashéra. Au premier, on consacrait des bamdi, ou autels sur les hauteurs ; aux deuxièmes, des colonnes sacrées ou /lammanîm, aux troisièmes des symboles de bois, des troncs d'arbres bruts. On nommait son premier fils d'après Yahveh, un autre d'après Baal ; à tout cela on ne voyait rien de contradictoire. Il est même probable que Yahveh fut quelquefois honoré du titre de Baal. La question très controversée entre les savants de savoir si les Israélites ont adoré Baal avant leur entrée dans le pays de Canaan est, au fond, secondaire, puisque Baal n'est qu'un titre d'honneur qu'on donnait aux dieux supérieurs. Il est difficile de savoir s'ils le donnèrent en effet au Mélek et au dieu planétaire qu'ils adoraient au désert. Cela n'est nullement invraisemblable, car il est indubitable que ces deux divinités appartenaient à la classe des Baalim. Quant aux Baal et aux Ashéra cananéens, naturellement ils ne les ont adorés qu'après la conquête, lorsqu'ils eurent appris à connaître les bénédictions dont ces divinités comblaient leurs adorateurs.
Néanmoins, le strict yahvisme avait jeté dans les esprits de trop profondes racines pour être complètement abandonné. Au temps des Juges, nombre de sanctuaires furent élevés en l'honneur de Yahveh, et plusieurs sanctuaires des anciens dieux cananéens lui furent consacrés. Une tradition postérieure veut que la tente du désert ait été déposée à Silo. Il est possible, en effet, que l'arche sainte que portait avec elle la tribu d'Ephraïm, la plus vénérée et regardée plus tard comme la seule qui ait existé, ait été déposée et conservée à Silo. Mais elle n'eut plus une simple tente pour abri. D'après le nom qu'il portait et la description qui en est donnée (1), le sanctuaire de Silo était un
(1) 1 Samuel I, 9; HI, 3 : le temple de Yahveh. D'après Josuë XVHI, 1, c'est à Silo que Tardée avi^t été déposée. Pourtant selon Josué XX, 27 et I Samuel X, 3, elle
bâtiment dont les portes étaient ouvertes tous les matins, et fermées tous les soirs. Il est aussi fait mention d'un sanctuaire de Yahveh à Sichem, où Josué convoqua le peuple, à Mizpa dans la tribu de Benjamin et à Béthel. Ce fut au sanctuaire de Mizpa dans le pays de Gilead (Galaad), que Jephté fut sacré chef des armées d'Israël (1). Après sa victoire sur les Madianites, Gédéon bâtit dans sa maison, à Ophra, un sanctuaire à Yahveh, qu'il nomma Yahveh-Shalôm et où il consacra le butin fait sur l'ennemi (2). Ce sanctuaire existait encore des siècles plus tard, lorsque fut écrit le livre des Juges. On continua à ériger de tels sanctuaires même lorsque David eut centralisé le culte à Jérusalem. Samuel, bien qu'élevé à Silo et attaché dans sa jeunesse à ce sanctuaire, le quitta après la mort d'Héli, s'établit à Rama où il éleva à Yahveh un bama avec un bishkah, salle sacrée assez grande pour y donner un festin à trente convives. Cependant, il offrait aussi des sacrifices à Mizpa, à Gilgal, à Béthel et à Bethléem. Saiil éleva plusieurs autels à Yahveh, le premier en commémoration d'une grande victoire qu'il avait remportée sur les Philistins. Il y avait de son temps un temple important de Yahveh à Nob. Hébron et Gibéon (Gabaon) étaient aussi des lieux saints pour les yahvistes. David fut sacré dans la première de ces deux villes, et Salomon offrit des sacrifices sur le grand bama de Gibéon.
Le récit du livre des Juges (XVII, 18), qui porte tous les caractères de la plus certaine authenticité, nous offre un frappant exemple de la manière dont se fondaient ces sanctuaires. Le fait doit s'être passé peu après la conquête, puisque le principal personnage qui y figure est un petit-fils de Moïse. Un certain Mika ou Mikayehou, de la montagne d'Ephraïm, avait dans sa maison un sanctuaire particulier consacré à Yahveh, et le faisait desservir par son propre fils. Il possédait un éphod et des téraphim. Sa mère ayant recouvré une somme d'argent qui lui avait été volée, on consacra une partie de cette somme à faire faire une statue, sans doute en l'honneur de Yahveh. Vers ce temps
se trouvait & Béthel. Sur 1 Samuel XIV, 18, voir Kuenen, I, p. 100 et suIt., comp. p. 255, note 1.
(1) Livre des Juges, XI, 1-3.
{2)Juge«,VIU,27.
vint dans le pays un lévite de Juda « cherchant du pain », c'està-dire un emploi pour vivre. Ce n'était rien moins qu'un propre petit-fils de Moïse, Jonathan-ben-Gersom (la traduction « Manassé » est inexacte ; il faut lire « Moïse »), dont la famille semble être tombée dans une profonde misère. Les Israélites paraissent avoir payé les enfants de leur bienfaiteur de cette ingratitude qui n'est rien moins que rare dans les démocraties. Jonathan fut accueilli avec empressement par Mika. C'était pour ce dernier une bonne fortune inespérée. Un lévite, un prêtre instruit des saintes pratiques attaché au service de son sanctuaire domestique ! Il y avait sans doute là pour lui tout ensemble honneur et profit. Il n'hésita pas à enlever son fils à l'autel et à engager Jonathan, en lui off'rant pour prix de ses services l'abri et la subsistance.
Cependant, des Danites, renonçant à conquérir un territoire sur les belliqueux Philistins, avaient envoyé des espions dans le nord du pays. Ceux-ci allèrent consulter l'oracle de Yahveh chez Mika. La réponse fut favorable. Il y avait au pied du Liban une ville phénicienne florissante, Laïs, dont les habitants « vivaient à la manière des Sidoniens», tout à leur négoce et à leurs plaisirs, et ne s'occupant guère des graves événements qui s'accomplissaient autour d'eux. C'était une conquête facile. Les Danites, sur le rapport de leurs espions, s'acheminèrent vers le nord au nombre de six cents hommes bien armés, accompagnés de femmes et d'enfants. En passant, ils pillèrent le sanctuaire de Mika, enlevèrent réphod,^les téraphim, la statue, et n'eurent pas de peine à décider Jonathan à les suivre. Avec quelque violence, il est vrai, ils s'assuraient, à leur point de vue, la protection des divinités qu'ils avaient désormais avec eux, et auxquelles ils ne marchanderaient pas les honneurs et les offrandes en compensation de la violation de leur sanctuaire. Quant au pauvre Mika, il lui fallut bien céder à la force et se taire. Laïs fut surprise, enlevée sans résistance, la population passée au fil de l'épée, et nos Danites eurent à peu de frais une résidence et un riche butin. Ils se montrèrent à leur manière reconnaissants envers les dieux qui avaient protégé leur coup de main ; — les bandits ne manquent pas de piété. Dans la ville conquise, qui prit et conserva, dès lors, le nom de Dan, s'éleva un sanctuaire
en rhonneur de Yahveh. On y déposa tous les objets sacrés enlevés àMika et Jonathan y fut installé comme souverain sacrificateur. Telle fut Torigine de ce sanctuaire de Dan qui resta dans les dix tribus l'objet d'une vénération particulière de la part des adorateurs de Yahveh, et que Jéroboam I" érigea en sanctuaire national. Les descendants de Jonathan-ben-Gersom y exerçaient encore le sacerdoce à Tépoque de l'invasion assyrienne et de la ruine du royaume d'Israël.
Ce fait nous offre vraisemblablement le premier exemple du mélange du yahvisme mosaïque et des cultes cananéens. Il se peut que même les sectateurs de la religion établie par Moïse eussent déjà des statues de Yahveh, bien que son véritable symbole fût l'arche. Mais la statue que firent faire Mika et sa mère doit avoir été celle d'un jeune taureau, forme sous laquelle Yahveh fut par la suite adoré à Dan, et ce symbole purement cananéen ne peut avoir été emprunté qu'à la religion locale.
Le yahvisme subsistait donc, surtout au milieu des habitants des contrées montagneuses et sauvages; mais il se mélangeait avec les religions cananéennes et s'altérait à leur contact. Ailleurs, il disparaissait devant elles, était menacé dans sa prépondérance et jusque dans son existence. Avec lui était en grand danger l'unité nationale que Moïse avait surtout établie par le lien du culte nouveau qu'il avait introduit parmi les Israélites. Les tribus vivaient chacune sur la part qu'elles s'étaient faite à la pointe de l'épée, isolées, séparées d'intérêts et de genre de vie, et affaiblies par leur isolement, exposées à subir le joug des peuples cananéens et peut-être à se fondre et à disparaître au milieu d'eux.
Toutefois, la pensée qui avait inspiré le glorieux fondateur de l'indépendance et de la nationalité d'Israël, dont Josué avait reçu l'héritage, n'était pas descendue dans la tombe avec le héros de la conquête. Il y avait encore de véritables yahvistes en Israël. Le yahvisme restait en honneur parmi les tribus établies à l'est du Jourdain, et qui menaient encore la vie nomade et pastorale. Jephté de Gilead (Galaad) nous offre le type accompli du rude et strict yahviste de cette époque. Il promit à son dieu une victime humaine pour prix de sa protection et de la victoire sur les ennemis de son peuple. Un tel sacrifice ne pou-
vait qu'être agréable à la sombre divinité du désert. Et lorsque la victime qui s'offrit la première au guerrier vainqueur fut sa propre fille, il n'hésita pas, il ne songea pas un instant à épargner son propre sang. Sans doute, la sympathie extraordinaire que cet événement excita dans le pays de Gilead, le culte dont, pendant des siècles, le tombeau de l'innocente victime resta l'objet, montrent que les sacrifices humains, même à cette époque, étaient chose rare parmi les Israélites. Mais l'action de Jephté ne choqua personne. Ce qui eût été un scandale pour l'opinion, c'eût été qu'il n'accomplît pas son vœu. Ce n'était pourtant pas dans ces contrées que la nationalité et la religion d'Israël étaient en péril, mais bien dans les tribus cis-jordaniques. Comment le danger fut-il conjuré? Comment le yahvisme reprit-il son ascendant? — Car il est certain qu'il le reprit, et cela à une date fort ancienne. Les deux derniers juges, Héli et Samuel, furent des prêtres de Yahveh, le premier même, souverain sacrificateur du sanctuaire vénéré de Silo. Une telle révolution 'mérite qus nous fassions au moins quelques efforts pour la comprendre et l'expliquer.
La seule chose qui pouvait réveiller la foi et le patriotisme assoupis des Israélites, c'était un grand danger, exigeant, pour être conjuré, le concours et l'effort héroïque de toutes les tribus réunies dans un effort commun. Dans les jours de paix et de prospérité, ils étaient trop enclins à oublier le dieu sous la conduite et la protection duquel ils avaient surmonté les difficultés immenses de la traversée du désert, et remporté les grandes victoires qui leur avaient livré le pays de Canaan. Mais au milieu des périls de la guerre, les patriotes restés fidèles à Yahveh trouvaient des auditeurs bien disposés, lorsqu'ils rappelaient que Yahveh était le véritable dieu d'Israël, le dieu des combats. Les circonstances donnaient alors à leur prédication une éloquence irrésistible. Il n'y avait donc que la guerre et les périls qui pussent rendre au dieu de Moïse sa suprématie. C'est ce qui ressort d'une façon toute particulière de l'histoire de Gideon (Gédéon). Il s'appelait Jérubbaal et, peut-être même avant ses victoires sur les Madianites, avait-il déjà reçu, pour une cause ou pour une autre, le surnom de Gédéon, « celui qui brise », « le martel ». Il n'appartenait pas à une famille de purs
yahvistes; lui-même, selon toute apparence, ne fut pas toujours un zélé serviteur de Yahveh. Ce qui est rapporté de la statue de Baal et de TAshéra qu'il mit en pièces n'est sans doute qu'une fable pieuse pour expliquer, à l'édification des dévots d'une autre époque , son nom et son surnom et détruire le scandale que pouvait causer un nom sentant si fort l'hérésie, donné à un tel héros. Toutefois, en ce qui concerne son nom propre, cette interprétation ne fut obtenue qu'en faisant violence à la langue et en traduisant Jérubbaal — « Baal combat » —par : « il combat Baal, il lutte contre Baal », c'est-à-dire en prenant précisément le contre-pied du sens véritable. Mais à peine Gédéon se vitil appelé à combattre les Madianites, que son cri de guerre fut : « L'épée de Yahveh et de Gédéon », et après sa victoire, ce fut à Yahveh qu'il éleva à grands frais un sanctuaire dans sa propre maison, à Ophra. Ce fait a d'autant plus d'importance que si Gédéon ne prit pas le titre de roi, il semble du moins avoir exercé une sorte de royauté, tout au moins il tint une sorte de cour. De fait, son sanctuaire d'Ophra fut, dans un certain sens, un sanctuaire national. Après sa mort, son bâtard Abimelek lit assassiner tous ses frères légitimes et régna trois ans. Son dieu, Baal-Bérith ouEl-Bérith, qui avait son temple dans l'acropole de Sékem (patrie et résidence du prince), paraît avoir été tout ce temps officiellement le principal dieu de ses sujets, conformément à l'usage général dans l'antiquité, en vertu duquel le dieu du prince était le dieu national.
Une autre guerre contribua peut-être davantage encore aux progrès du yahvisme. Elle est rapportée dans le livre des Juges avant la judicature de Gédéon, mais n'eut vraisemblablement lieu que plus tard. Les Cananéens établis dans les plaines du nord de la Palestine et même dans la région montagneuse plus septentrionale encore s'étaient fortifiés, et Yabin, roi de Hazor, se mit à la tète d'une puissante confédération pour faire une guerre d'extermination aux envahisseurs étrangers. Son armée, qui ne comptait pas moins de neuf cents chariots de guerre en fer, était sous le commandement de Sisera. C'était alors une. femme qui jugeait Israël, Débora, qui avait sa résidence dans la montagne d'Ëphralm, entre Rama et Béthel. Là, elle donnait ses sentences et ses lois, sans doute sous forme d'oracles. Elle
paraît avoir possédé une très grande force d'âme. Elle communiqua son enthousiasme à Barak-ben-Abinoam, de Kadès-Nephtali, qui se déclara prêt à prendre le commandement des Israélites, à condition que Débora suivrait Parmée pour exciter par sa parole le courage des soldats. Quelques tribus répondirent seules à l'appel. Zébulon (Zabulon) et Nephtali eurent surtout dans cette occasion l'honneur de sauver Tindépendance du peuple. Leur victoire fut complète. Sisera chercha son salut dans la fuite et se crut en sûreté après avoir atteint les tentes d'une horde de Kénites nomades, établis dans ces parages. Ils avaient pour sheik un certain Héber, allié de Yabin. Ils sont expressément désignés comme une partie de la tribu qui descendait du beau-père de Moïse. Ce fut dans la tente même d'Héber que Sisera se réfugia. Néanmoins, et malgré l'alliance de ces pâtres avec Yabin, Yaël, femme d'Héber, n'hésita pas un moment à assassiner de la manière la plus barbare le général vaincu qui se confiait à son hospitalité. Elle le reçut avec le plus grand empressement, lui donna des aliments, le cacha soigneusement, fit tout ce qu'il fallait pour lui ôter toute défiance, puis, lorsqu'elle le vit endormi, elle lui transperça le crâne avec un long clou. C'est que, malgré leur alliance avec les Cananéens, alliance qui leur était imposée par la prépondérance de ces derniers, malgré leur apparente neutralité pendant la lutte, les Kénites étaient de cœur avec les Israélites adorateurs de Yahveh, et lorsqu'ils n'eurent plus à redouter la puissance de Yabin, ils suivirent leur inclination naturelle et renouvelèrent leur alliance avec leurs coreligionnaires. La victoire de Barak et la mort de Sisera inspirèrent à Débora un des chants religieux et patriotiques les plus remarquables de l'Ancien Testament (1).
(1) Les premières lignes de la deuxième strophe : « Au temps de Shamgarf fils d'Anath.
Au temps de Yaêl les routes étaient abaDdonnées.
Quand je me suis levée, moi Débora, semblent indiquer que ce chant est d'une date postérieure aux événements et n'a pas été composé^ du moins tel que nous le possédons, par la prophétesse. Pourtant la plupart des exégètes se prononcent pour son authenticité. Sa forme nous parait un peu trop régulière et achevée pour une aussi haute antiquité. Sans contester que Débora elle-même ait consacré -par un hymne religieux et national la victoire des
Ce chant nous révèle mieux que toute autre chose Tétat et les mœurs des Israélites à cette époque. Débora se plaint du peu d'union des tribus, preuve qu'elle-même avait le sentiment de Tunité religieuse des Israélites, mais que ce sentiment était encore peu développé dans la masse du peuple. Ruben, que rien ne trouble dans sa vie pastorale, ne sait pas sacrifi'^r ses intérêts particuliers à Tintérêt général. Au lieu de se décider, il perd le temps dans de stériles délibérations. Dan, se mêlant aux habitants de la côte, ne songe qu'à son trafic et à ses navires. Asher est devenu à moitié phénicien et attend paisiblement sur le bord de la mer et sur les rives de ses fleuves, Fissue de la lutte. La prophétesse gourmande vertement toutes ces tribus. Il est à remarquer qu'elle ne fait aucune mention de Juda ni de Siméon, comme si Tabstenlion de ces tribus dans une guerre des Israélites était chose naturelle, allant de soi. Elle dépeint en traits enflammés la puissance terrible de Yahveh, lorsqu'il vient de Séïr et d'Édom, et que les montagnes, même le Sinaï, fondent devant lui. L'héroïsme de Yaël est porté jusqu'au ciel. L'assassinat qu'elle a commis sous l'inspiration du patriotisme, est dépeint avec une barbare complaisance : ses soins, son empressement perfide, et ensuite la victime se tordant à ses pieds lorsque, pendant le sommeil, le clou lui entra dans la tête. Où cette barbarie passe toutes les bornes, c'est lorsque le poète raille la mère de Sisera, regardant par la fenêtre de l'appartement des femmes si son flls ne revient pas bientôt vainqueur et chargé d'un riche butin. Ainsi, pas même la douleur d'une mère pleurant son enfant ne peut trouver grâce devant ce farouche patriotisme. La religion qui développait de tels sentiments, même dans l'âme de la femme, n'était certainement pas de beaucoup supérieure en caractère et en développement à celle au nom de laquelle, à Ninive, on crucifiait et on écorchait les rois prisonniers. Cette rudesse et cette barbarie ne font que mieux ressortir l'importance et le caractère de la réforme prophétique du huitième siècle.
Isra^tes, et que le fond des idées, les principales images aient été fidèlement reproduits dans le cantique du Ch. V des Juges, je ne serais pas éloigné de penser que, comme le chant funèbre de David (II, Sam. I), il a été rédigé & nouveau et développé par un écrivain postérieur. (Trad.)