CHAPITRE XI
LE YAHVISME MOSAÏQUE DE SAMUEL JUSQU'AU SCHISME DES Dl
Les récits de l'époque des Juges ne font pas mention L'histoire du développement de cette importante tribu, ( bientôt jouer un rôle prépondérant, nous est inconnue la fin de la période des Juges, un rapprochement seml opéré entre elle et les autres tribus, et le peuple tout en réuni sous le gouvernement du grand prêtre Héli. Des des circonstances de ce rapprochement, ainsi que c d'Héli lui-même, nous ne savons rien. La tradition, inti par une lacune considérable, ne reprend qu'au mom( vieux prêtre affaibli par Tâge a abandonné les rênes du nement à ses fils. Ce n'est qu'à l'importance du rôle re son disciple Samuel que nous devons de savoir au m nom et son existence.
L'enfance et la jeunesse de Samuel appartiennent à époques les plus malheureuses de l'histoire d'Israël. H( prêtre de l'ancien et vénéré sanctuaire de Silo, remplit tiens de juge, gouvernant au nom de Yahveh Çébaol des armées, locution qui ne peut avoir ici d'autre le dieu des légions célestes, c'est-à-dire du ciel étoile. 1 austère religion semble en complète décadence. Les f pressurent le peuple et se rendent coupables d'acte: jusqu'à l'ombre des parvis sacrés; ils souillent sac la maison où repose l'arche sainte qntre les Kérc
le peuple démoralisé, abruti, ne se plaint ni ne proteste contre ces violences et ces hontes. Il ne semble pas les sentir. Héli les déplore sans avoir la force nécessaire pour les réprimer. En vain un prophète inconnu et même, dit-on, le jeune Samuel, l'avertissent et lui dénoncent les châtiments de Yahveh prêts à éclater. On sait la catastrophe qui termina ce règne malheureux, la double victoire des Philistins, la prise de l'arche sainte qui fut transportée comme un trophée dans le temple de Dagon, et la mort subite d'Héli à l'annonce de tous ces malheurs. C'est une tragique histoire et sans doute fidèle et exacte, au moins dans les traits essentiels.
Le récit de ce qui advint ensuite de l'arche est caractéristique de l'esprit du temps. La légende y tient naturellement une grande place. Il serait difficile de prendre au sérieux les dégâts causés par la présence de l'arche dans le temple de Dagon, à Asdod. Par contre, on s'explique parfaitement que les Philistins aient, avec une foi aussi entière que les Israélites, attribué au pouvoir du dieu renfermé dans ce coffre mystérieux une maladie contagieuse qui éclata dans leur pays et une invasion de souris qui ravagea leurs champs. Aussi résolurent-ils de se débarrasser d'un butin aussi compromettant et renvoyèrent-ils l'arche au pays d'Israël, en y joignant comme offrande propitiatoire, pour apaiser la colère de Yahveh, la reproduction en or de cinq bubons pestilentiels et de cinq souris, selon le nombre de leurs principautés. L'arche fut déposée d'abord à Beth-Shemès, puis à KiryalrYeharim où Abinadab, fils d'Éléazar, fut établi prêtre du sanctuaire de Yahveh. Mais le sanctuaire de Kiryat-Yeharim ne jouit pas de la réputation de celui de Silo. Samuel paraît même n'avoir eu qu'indifférence pour l'antique symbole à l'ombre duquel il avait été élevé, et ce ne fut que lorsque David voulut concentrer le culte dans sa nouvelle capitale qu'on songea à l'arche délaissée et qu'on la transporta solennellement dans un nouveau sanctuaire.
D'après la tradition admise, Samuel succéda immédiatement à Héli comme juge. Il est même dit qu'il jugea Israël tout le temps de sa vie (1), malgré l'abandon du pouvoir à ses fils dans
a)ISàiiradlVn,16.
sa vieillesse et l'institution de la royauté avec Saul qu'il sacra lui-même. Il y a, d'ailleurs, bien d'autres contradictions dans son histoire. Peu de temps avant la mort d'Héli, il aurait déjà fonctionné à Silo comme voyant (1). Il aurait vaincu les Philistins qui, sous son gouvernement, ne firent plus la guerre à Israël (2). Et pourtant, d'après une tradition plus ancienne, à l'avènement de Saiil il n'y avait point d'armes parmi les Israélites, parce que les Philistins ne leur permettaient pas de forger, et qu'ils devaient acheter de leurs oppresseurs jusqu'à leurs instruments de labour (3).
Il est donc vraisemblable que pendant tout ce temps les Israélites furent sous le joug d'une étroite servitude et que le i^elèvement ne date que des premiers efforts de Saiil. Il résulte d'une tradition très ancienne que Saiil, avant d'entrer en rapport avec Samuel, n'avait jamais entendu parler de lui (4), et, dans ce même récit, Samuel n'est pas représenté comme un juge, mais seulement comme un voyant. Faut-il en conclure qu'en dehors du cercle très restreint où on le voit habituellement se mouvoir, Rama, qu'il habitait, Béthel, Gilgal et Mizpa, il ne jouissait que d'une très faible notoriété ?
Tout nous impose le sentiment que sous la judicature de Samuel la situation extérieure du peuple n'a nullement été aussi belle que tendrait à le faire croire le tableau qui en a été tracé plus tard. On a des raisons de supposer que si, à cette époque, il n'y eut pas de guerre entre les Philistins et les Israélites, c'est parce que les derniers étaient complètement assujettis aux premiers, que ceux-ci étaient complètement les maîtres, et que même dans les derniers temps l'oppression qui pesait sur les Israélites fut très lourde.
Samuel parait avoir exercé dans un espace très limité les fonctions de juge qu'il unit à celles de prêtre et de voyant ou de prophète, et le principal service qu'il rendit aux Israélites
(1) I Sam. ni, 20. Les sept premiers chapitres sont un document postérieur au reste du livre.
(2) I Samuel VII, 13.
(3) Samuel XHI, 19 suit.
(4) I Sam. IX, 6.
fut de réveiller parmi eux le sentiment religieux et national. Son grand mérite est de ne pas avoir perdu confiance en face d'une situation en apparence désespérée et d'avoir préparé en silence raffranchissement. Après la mort d'Héli, il quitta Silo et s'établit à Rama où il construisit un autel et un sanctuaire à Yahveh et, dans les grandes circonstances, il allait au lieu où le peuple était assemblé, offrir, ou tout au moins, bénir le sacrifice (1). Il fut un oracle vivant. C'est dans les environs de Rama, qu'étaient les écoles de prophètes, iVaydt, placées sous sa direction. Il nous est assez difficile aujourd'hui de nous représenter d'une manière précise quelle en était l'organisation. C'étaient, selon toutes les apparences, les >restes d'une institution cananéenne, complètement étrangère au yahvisme primitif.
Le prophétisme occupe une telle place dans l'histoire religieuse d'Israël, qu'il ne sera pas superflu de rechercher quelles en furent les origines, ou du moins d'exposer ce qu'on peut supposer avec quelque vraisemblance à ce sujet. A partir du neuvième siècle, ce fut cette institution qui défendit et maintint le yahvisme, et finit par l'élever au rang de religion d'état. Cependant, phénomène assez étrange, ce ne fut pas un produit original du yahvisme : le prophétisme ne prit pas naissance en Israël, mais fut un usage cananéen que le yahvisme s'appropria et sut faire servir à ses fins.
Samuel est ordinairement appelé un voyant (ro'eh). C'était le nom général par lequel on désignait primitivement les prophètes, et jamais il ne tomba complètement en désuétude. Plus tard, les rois eurent leur voyant attaché à leur personne. Le prophète Gad était le voyant de David. Amos lui-même est encore appelé voyant par le prêtre Amazias (2). Le sens de ce
(1) I Sam. IX, 11 et ss. L*autdur sacerdotal du Livre des Chroniques semble avoir conclu de ce passage que Samuel doit avoir été un lévite, qualité dont on ne trouve aucune trace dans les sources antérieures. I Chron. VI, 18-23. Comp. Knobel, Pro^ phetUtmts der Sebrseer^ 29, not. 2.
(2) 2 Sam. XXIV, U Comp. 1 Chr. XXI, 9. 2 Chr. XXIX, 25, mais surtout dans le livre très postérieur des Chroniques, il est question de poètes ou de chantres. Le plus souvent on ne trouve que le nom de voyants. Ainsi Asaph : Chr. XXIX, 90. Il n*7 a pas jusqu*aux poètes Heman et Yedoutoun qui dans 1 Chr. XXV, 5 et 2 Chr. XXXV, 15, ne soient appelés 'hozeh hammelek, « les voyants du roi ». On retrouve une conception analogue chez les Hindous, lorsqu'ils disent que les chants des Védas n*ont pas été composés^ mais wts par leurs auteurs.
mot se rapporte à la croyance en la magie et au pouvoir surnaturel. Le voyant est un homme qui voit ce que les autres honmies ne peuvent voir. On attend de lui qu'il ait à peu près la science universelle. Il doit savoir où sont les ânesses perdues, quelle sera Tissue d'une maladie, d'une guerre. Cependant, dès les jours de Samuel, on voit ce nom s'effacer peu à peu devant un autre aussi ancien, mais, auparavant, peu usité parmi les Israélites, celui de nabi. Le nabi est un homme qui se trouve habituellement ou occasionnellement dans un état d'exaltation spirituelle, dans une sorte de délire, qui est inspiré par le souffle de la divinité, et qui, dans cet état, était naturellement regardé comme capable de révéler la volonté de Dieu. Cette exaltation, ce délire, expression que les écrivains hébreux employaient eux-mêmes comme synonyme de prophétisme, étaient parfaitement à leur place dans les cultes du « voluptueux Yahu », comme Foracle d'Apollon nomme le dieu syrien, d'Attis, d'Eshmoun et des divinités de même nature. Il esta croire que les Israélites ont d'abord emprunté cet usage à ces cultes, sans abandonner pour cela leur yàhvisme national. Yahveh, ne Toublions pas, manifestait surtout sa puissance dans les phénomènes climalériques et météorologiques de l'automne. Mais cette saison a un tout autre aspect dans une contrée fer- .tile, comme le pays de Canaan, que dans le désert. Le dieu de l'automne dut donc nécessairement changer de signification et de caractère pour les Israélites par des emprunts faits aux conceptions religieuses des peuples cananéens. Cette transformation ne s'opéra pas sans rencontrer une certaine résistance. Les naziréens, ceux qui étaient voués dès leur naissance à Yahveh par leurs parents, ou qui s'y vouaient eux-mêmes pour le reste de leur vie, protestaient contre cette invasion des mœurs cananéennes en s'abstenant d'une manière absolue de boire du vin. Mais cette protestation ne fut ni assez puissante, ni assez générfile pour arrêter le courant, et môme bientôt, par la direction que Samuel imprima au mouvement religieux, perdit toute raison d'être.
En effet, Samuel, en homme d'un esprit supérieur, en véritable politique, sut mettre à profit le courant qui menaçait de perdre à jamais le yàhvisme. Les adorateurs de Yahveh étaient
lent portés à exalter leur dieu dans l'enthousiasme ï l'exemple des Cananéens et sans rester en rien en ces derniers. Au lieu d'opposer une résistance ouverte înement, Samuel entreprit de le diriger, de le régler re servir au développement de la religion nationale, bue ordinairement la fondation des écoles de prophèfait, il n'en est pas fait mention avant lui. Elles outre, toutes situées dans le voisinage immédiat de il résidait, à Gilgal, à Béthel; il entretint avec pports les plus suivis et les plus étroits. Il se peut ; ait pas fondées, mais il exerça sur elles une consigoureuse surveillance. Il était le « père » que vénéfils des prophètes (Bné-hannebîm). C'est le même L exista plus tard entre Élie, Elisée et les écoles des ies environs de Jéricho. Sous sa direction, les excenes égarements auxquels donnait lieu le délire prophéit prévenus ou tout au moins limités. L'exaltation e à un enthousiasme raisonnable, et il prépara le ) développement qu'allait bientôt prendre le nabisme îa sagesse fit, d'un usage emprunté à une conception inférieure, l'école véritable du chant, de la musique ésie sacrés, le moyen de la conservation des anciens es précieuses traditions de l'antiquité et, peut-être, ïrs essais tentés pour fixer par écrit l'histoire natio- )que où fleurirent les colonies de prophètes — car elles 1 moins, à proprement parler, que des écoles — coïnément avec la première floraison de la poésie hébraïïtérisée par les noms de David, d'Asaph, de Héman, es fils de Koré et de Salomon. D'ailleurs, ce n'est pas chez les Israélites qu'on retrouve des institutions Chez plusieurs peuples anciens ou à demi-civilisés, il existe encore de telles corporations de chantres conservent, chantent, transmettent à la postérité les nts, en composent de nouveaux et se proposent, IX d'Israël, de perpétuer la tradition et de fortifier le national et religieux.
aies eurent une longue existence. Peut-être subsistèjusqu'à l'exil, mais peu à peu elles déchurent dans
Topinion publique ; le saint enthousiasme fit place à une inspiration artificielle; la cupidité et l'ambition pervertirent l'institution. Déjà à l'époque d'Amos, les vrais prophètes rougissaient de s'entendre appeler nabis ou Benè-nabi, et Amos déclarait qu'il n'était ni l'un ni l'autre. Elles survécurent ainsi à leur gloire. Non seulement, néanmoins, la création de Samuel se montra viable, mais encore elle porta les meilleurs fruits pour la vie nationale de son peuple. Samuel fraya par là les voies au prophétisme classique des âges suivants. Lui-même fut encore un voyant de la vieille marque.
Plus tard, non-seulement les attributions du prophétisme et du sacerdoce furent distinctes, mais encore leurs vues furent le plus souvent divergentes. Prophètes et prêtres constituèrent deux classes d'hommes habituellement peu sympathiques les uns aux autres, poursuivant rarement les mêmes buts, quelquefois en lutte ouverte. Si des prêtres et des fils de prêtres furent prophètes, cela ne contribua pas, en général, à les mettre en faveur auprès de leur caste, et les prêtres qui prophétisèrent le firent ou bien après avoir déposé leurs fonctions, rompu avec l'esprit du sacerdoce, ou bien comme Ezéchiel, qui resta toujours si complètement sacerdotal, lorsque, par suite des circonstances, l'exercice du sacerdoce fut devenu impossible. Dans le principe, la distinction fut beaucoup moins tranchée. Samuel réunit les deux caractères. Après lui, Élie, Elisée remplirent sans soulever d'opposition l'office réservé aux prêtres ; non-seulement ils rendirent des oracles, attribution qui resta toujours commune aux deux ordres, mais encore ils offrirent les sacrifices et présentèrent les prières publiques, ce qui était l'office propre des prêtres.
Cependant, il y eut toujours une différence entre le voyantprêlre et le prêtre proprement dit. Ce dernier est attaché à un sanctuaire et vit de sa charge. S'il prie pour le peuple, c'est toujours d'après un rituel invariable. S'il rend des oracles, c'est dans les formes consacrées, en jetant le sort par Urim et Thumim, ou bien en consultant les Téraphim. Le voyant sacrifie partout, dans les sanctuaires ou sur l'autel qu'il a lui-même construit — comme Samuel à Rama — sur les hauts lieux, dans toutes les localités consacrées par la vénération populaire,
comme Samuel le fit en maint endroit et Élie sur le Carmel, enfin en toutes circonstances. Il ne cherche pas la parole de Dieu dans des signes ou dans des objets matériels, mais interprète librement des songes, des visions, des extases ; il voit dans la lucidité de sa pensée l'action intérieure de Tesprit de Dieu ; son inspiration est spirituelle, personnelle, intime.
Nous pouvons déduire de là les origines diverses du prophétisme et du sacerdoce. Ces deux institutions correspondent à des éléments permanents de la religion, qui, dans les cultes primitifs et inférieurs, se manifestent sous la forme du fétichisme et de Tanimisme proprement dit, et, à un degré supérieur de développement, prennent le nom de réalisme et d'idéalisme. Le sacerdoce représente dans la religion d'Israël le fétichisme ou le réalisme ; le prophétisme, l'autre élément. Dans les religions de la nature, le prêtre est une espèce de jongleur, de magicien, qui par son pouvoir surnaturel est en relation étroite avec les esprits supérieurs. Les oracles par le sort, les cérémonies et les institutions immuables, l'attachement aux lieux sacrés et aux temps convenus, sont les éléments fétichistes ou réalistes du Mosaïsme. Les prophètes, même ceux qui le furent à la manière de Samuel et d'Élie, mais surtout dans des temps postérieurs, représentent l'élément animiste, idéaliste. De là aussi le caractère essentiellement conservateur du sacerdoce et l'esprit réformateur des prophètes. Au premier, le Mosaïsme dut sa durée ; aux seconds son développement. Le prêtre devait bien, dans une certaine mesure, se plier aux exigences de son temps, mais jamais l'initiative ne vint de lui. Par la même raison et spontanément, les prophètes furent réformateurs. Prophètes et prêtres eurent leur raison d'être et servirent chacun à leur manière la religion. Une religion ne saurait durer et subsister sans se développer sous la libre impulsion d'hommes comme le furent les prophètes de Yahveh. L'absence du prophétisme ou de quelque chose d'analogue a voué la plupart des anciennes religions à l'immobilité et à la décadence. Mais la religion ne peut vivre non plus sans une tradition, sans un clergé constitué, pas plus qu'un corps ne peut se soutenir sans un squelette ou une âme vivre sans corps.
Une autre différence entre les prophètes des âges suivants et les premiers voyants est importante à noter pour la saine intel-
ligence de l'histoire religieuse de cette époque. Si les prophètes, notamment sous les rois de Juda, n'exercèrent peut-être pas une moindre influence sur la vie politique que les anciens voyants, ceux-ci eurent un caractère politique bien plus déterminé et une action politique bien plus directe. Élie, Elisée, même Ahia, oignent et déposent les rois avec la pleine confiance de leur pouvoir théocratique. Les prophètes furent ou bien les conseillers des princes, ou les chefs d'une opposition politique et religieuse. Cette différence s'explique, en grande partie, par la popularité et la force de caractère des rois de la maison de David. Samuel, avant la fin de sa vie, remit lui-même le gouvernement en d'autres mains que les siennes. On n'insistera pas ici sur les renseignements différents et contradictoires que renferme l'Ancien Testament au sujet de Télévation de Saûl au trône (!•' livre de Samuel, Ch. VIII, IX, X et XI). Il n'y a pas de doute que ce fut Samuel lui-même qui choisit et sacra le premier roi. Les Philistins étaient maîtres de tout le pays. Mais le relèvement de l'esprit national au milieu des Israélites, poursuivi par Samuel au moyen du yahvisme tel qu'il l'avait réformé, commençait à porter ses fruits. L'heure de la lutte et des revendications légitimes avait sonné. Seulement, il fallait d'autres mains que celles du vieux voyant pour brandir le glaive d'Israël et conduire au combat ses hommes vaillants. Gonfler cette mission à ses flls, il n'y avait pas à y songer. Il leur avait délégué une partie de ses fonctions, et la manière dont ils s'en étaient acquittés avait provoqué contre eux une légitime indignation. Il jeta les yeux sur une espèce de gentilhomme campagnard appelé Saûl, déjà dans la force de l'âge et vaillant guerrier. Dans un banquet, après un sacriUce, il lui donna la place d'honneur et l'oignit comme le futur roi d'Israël, puis il l'envoya dans une colonie de prophètes où Saûl fut lui-même gagné par l'enthousiasme extatique des voyants. Cet enthousiasme religieux était nécessaire à l'homme qui allait se lancer dans une guerre ne pouvant aboutir à une heureuse issue qu'à condition que ceux qui y prendraient part la tiendraient avec une inébranlable conviction pour une guerre sainte. Saûl se montra parfaitement l'homme qu'il fallait pour la tâche que lui avait imposée Samuel. Mais, à un autre point de vue, il
semble que le vieux voyant se soit mépris sur son compte. Samuel ne se proposait rien moins que d'abandonner au roi de son choix les rênes du gouvernement. Il espérait avoir en lui un instrument docile de toutes ses volontés ; il comptait bien rester la tète, et ne cherchait qu'un bras pour exécuter ce que lui-même se sentait incapable d'entreprendre. Peut-être avait-il choisi précisément dans ce but un campagnard qui lui semblait et vraisemblablement était, au moment de son élévation, étranger à toute ambition. Et cependant, Saûl ne tarda pas à se montrer beaucoup moins maniable que ne l'avait espéré Samuel. La lutte éclata bientôt entre eux. Le premier acte d'indépendance du nouveau roi excita au plus haut point Tindignation du prophète. Cependant la chose n'était pas de grande importance en soi, et, bien que Samuel ait énergiquement manifesté son mécontentement, le sacrifice offert en personne par le roi, qui n'avait pu ou n'avait pas voulu attendre le prophète, ne paraît pas avoir encore amené entre eux une rupture complète. Mais la fureur de Samuel ne connut plus de bornes lorsqu'après une guerre au début de laquelle il avait lancé sur les ennemis la grande malédiction, le 'hèrem (l'interdit), c'est-à-dire qu'il les avait voués à une complète extermination, Saûl osa épargner le roi Agag, les prisonniers et les troupeaux tombés en son pouvoir. Samuel accouru coupa en morceaux, de ses propres mains, le roi captif devant Yahveh. Puis, il se retira sans prononcer une parole. Saûl ne revit plus son visage. Peu après, Samuel mourut, et nous pouvons en croire la tradition lorsqu'elle nous dit que sa mort fut l'occasion d'un deuil général en Israël.
La figure de Saûl n'a pas été présentée sous un jour très favorable par les écrivains de la réforme prophétique. Il n'apparaît guère dans leurs récits que comme un sombre maniaque, persécuteur jaloux et acharné de David. Il y a cependant grandement lieu de croire qu'il n'avait que de trop justes motifs de se défier de David ; l'existence d'une conspiration sacerdotale pour élever ce dernier au trône à la place de Saûl ne saurait guère faire question, même avec les documents partiaux que nous possédons. Saûl fut véritablement le héros de la délivrance nationale d'Israël. U trouva le peuple si abaissé qu'il ne lui était
pas même permis de forger une arme et, bien que la lutte que le premier roi soutint toute sa vie contre les Philistins se soit terminée par une défaite, il laissa les Israélites libres et forts, n'ayant plus à redouter de longtemps la domination étrangère, et près d'atteindre le plus haut degré de leur puissance. Ses adversaires les plus partiaux n'ont pu réussir à le dépouiller complètement de cette gloire pour la reporter tout entière sur son rival.
Le tort de Saûl aux yeux de ses détracteurs fut l'attitude indépendante et même hostile qu'il prit à l'égard des voyants et des prêtres. Qu'il fût lui-même un pur yahviste, c'est ce que suffirait au besoin à attester le choix que Samuel fit de lui, et ce que ne dément pas le nom de Baal entrant dans la composition du nom de deux de ses flls : Ëshbaal et Meribbaal (Ishbosheth et Méphisbosheth d'après une tradition postérieure, qui semble moins avoir eu pour but d'effacer cette trace d'idolâtrie que d'imprimer une flétrissure (1) aux princes qui avaient porté le nom du dieu cananéen,un temps rival de Yahveh). La lutte entre le culte de Yahveh et celui de Baal n'avait pas encore commencé. Les preuves de sa piété yahviste abondent, et tel était son rigorisme que, pour la violation involontaire d'un serment qu'il avait juré et que son flls ignorait, il fut sur le point de faire mettre à mort le noble Jonathan, qui ne dut son salut qu'à l'intervention du peuple soulevé.
Bientôt cependant, toute sympathie des prophètes et des prêtres se retira de lui et tous, sans exception, soutinrent David, son compétiteur. Saûl tira de cette défection une sanglante vengeance, en faisant massacrer le grand prêtre Âhimélek avec toute sa famille et détruire de fond en comble la ville où se trouvait le sanctuaire desservi par les prêtres rebelles. Les torts, dans cette lutte, furent-ils tous du côté de Saûl? Il eut incontestablement celui de ne pas mesurer son désir d'indépendance personnelle à la puissance de ses adversaires et au besoin qu'il avait de leur appui, de manquer d'esprit politique et de sens pratique. Avec plus de droiture que David, il eût pu se montrer aussi habile et conserver la faveur du parti yahviste,
(1) Bhosheth tignifie ignominie.
tout en préparant Taffranchissement du pouvoir royal. De leur côté, les yahvistes avaient attendu de lui une abnégation impossible. On ne fait pas un roi pour lui refuser tout pouvoir et le réduire au rôle d'instrument passif d'une caste de prêtres. Saiil, nous l'avons dit, n'était pas encore de force à se passer de l'appui du parti qui l'avait porté au trône, et il suffit aux prêtres, pour se venger de lui et le réduire au désespoir, de l'abandonner. La veille même de la bataille dans laquelle il périt, lorsqu'il voulut consulter l'oracle de Yahveh, tous les prêtres lui refusèrent leur ministère, en se bornant à lui dire que Yahveh ne leur donnait point de réponse. Ce fut alors que, selon la tradition,- il s'adressa à une sorcière pour évoquer et consulter l'ombre de Samuel. Si le fait est vrai, on ne peut regarder une telle démarche que comme un coup de désespoir. Non que Saîil ne crût pas au pouvoir des sorciers. Tout le monde alors y croyait. Mais le fait de s'adresser à un membre d'une corporation qu'il avait violemment persécutée, pour évoquer l'ombre de l'homme qui, vivant, lui avait reproché sa rébellion, montre combien peu Saûl pouvait encore se passer des lumières des prêtres, et que, dans sa lutte avec eux, il agit, non en vertu d'un principe supérieur, mais uniquement par ambition, pour sauvegarder l'indépendance de son pouvoir personnel.
A l'occasion de cette visite de Saûl à la devineresse d'Endor, disons un mot de la divination en Israël. Il n'y avait pas alors entre les devins persécutés et les prophètes qui rendaient leurs oracles au nom de Yahveh de différence absolue, non plus qu'entre les vrais et les faux prophètes, distinction, d'ailleurs, qui est étrangère à l'Ancien Testament. Ceux qu'on tient communément pour de faux prophètes sont les prophètes dont les croyances et la tendance différèrent de celles des prophètes dont les écrits nous sont parvenus ; tels étaient les sachants, les enchanteurs, les charmeurs de serpents, les devins et ceux qui observaient les nuages. Sous tous ces noms, on désignait une classe de gens qui n'étaient pas plus des imposteurs que les prêtres qui jetaient le sort par Urim et Thummim, ou qui consultaient les Téraphim. Autant que ceux-ci, ils étaient convaincus de leur pouvoir surnaturel. La seule différence était que les uns exerçaient une profession légale et licite, les autres étaient
magiciens et devins à leurs risques et périls ; les uns étaient en faveur, les autres persécutés, appartenant à des religions que le yahvisme s'efforçait de supplanter.
Le centre oflBciel du culte de Yahveh, encore établi à Silo au commencement du règne de Saûl, avait été transféré à Nob. Ahia ou Ahimélek (ces deux noms se rapportent au même individu), petit-flls de Phinée et arrière-pelit-flls d'Héli, s'y transporta, et s'y trouva bientôt à la tête d'un clergé de plus de quatre- vingt prêtres, tous ses parents, tous portant l'éphod. Il n'est pas question de simples lévites. Ce temple, élevé non loin de la résidence de Saûl, paraît avoir été le plus grand et le plus riche de tous ceux du pays et avoir eu le caractère de sanctuaire royal. C'est là qu'un des grands officiers du roi, Doëg, accomplissait ses dévolions, c'est là que se réfugia David fugitif. Le temple de Nob paraît avoir éclipsé celui de Silo par son luxe aussi bien que par le grand nombre de prêtres qui y étaient attachés. On raconte que l'épée de Goliath y était suspendue conune un trophée derrière l'éphod. Nous avons déjà dit que l'asile accordé à David appela sur le temple et ses prêtres la colère de Saûl. U ne se releva pas de ses ruines et fut bientôt remplacé par im autre sanctuaire destiné à éclipser tous ceux qui l'avaient précédé.
David monta sur le trône à la mort de Saûl. Reconnu d'abord seulement par la tribu de Juda à laquelle il appartenait, son autorité s'étendit sur tout le peuple après la mort d'Eshbaal et d'Abner. David est resté le favori, le roi idéal de tous les historiens, prophètes et prêtres des temps postérieurs, et cela n'a rien d'étonnant, car quels qu'aient pu être ses défauts, ses fautes, ses crimes, ses ruses et ses perfidies, il fut le constant protecteur des prophètes et des prêtres entre lesquels ne régnait pas encore la rivalité qui éclata plus tard. Déjà, pendant sa vie de courses et d'aventures, lorsqu'il fuyait la colère de Saûl, il avait son voyant et son prêtre attitrés, et ce dernier n'était autre qu'Âbyathar, le seul des fils d'Âhimélek qui eût réussi à se soustraire au massacre de Nob. Plus tard, il eut même deux prêtres, Abyathar et Zadok et deux voyants, Nathan et Gad. Dans toutes ses entreprises et dans tous ses dangers, il ne négligeait jamais de prendre leurs avis et de les suivre. Au plus haut point de sa
puissance et de sa gloire, toujours les prophètes et les prêtres eurent un libre accès auprès de lui, jamais il ne les empêcha de dire hautement et librement leur avis, de lui déclarer, selon les idées et le langage du temps, toutes les paroles de Dieu, alors même qu'elles renfermaient les censures les moins ménagées de sa propre conduite. Toujours il écouta leurs avertissements, jamais il n'hésita à confesser devant eux ses actions les plus criminelles ni à en manifester hautement son repentir. Lorsqu'après le rapt de Bathséba, Nathan vint reprocher au roi, dans la parabole si connue de la brebis, non son adultère — car d'après les idées du temps le roi était maître absolu de ses sujets, et on ne pouvait lui refuser la femme qu'il désirait — mais la violence dont il avait usé comme souverain, il témoigna un repentir véritable. Il montra la même déférence aux reproches que lui adressa Gad à propos du dénombrement du peuple. Joab lui avait déconseillé cette mesure comme impolitique et impopulaire. Aux yeux des prophètes c'était un acte criminel, indigne de Point de Yahveh. C'est pourquoi la peste qui éclata pendant que le dénombrement s'opérait fut présentée comme un châtiment divin.
Ce fut dans le même esprit qu'il résolut de faire de sa nouvelle capitale, qu'il avait conquise sur les Jébusiens, un centre religieux. Pour en rehausser la sainteté, il y fit transporter l'arche de Silo. Depuis les jours de Samuel, elle était à peu près oubliée à Baalat-Juda, où néanmoins l'on invoquait toujours devant elle le nom de Yahveh. David s'y rendit accompagné d'une suite nombreuse. Le coffre sacré fut chargé sur un chariot neuf, traîné par des bœufs. Le roi ouvrait la marche entouré d'une multitude joyeuse. Un accident vint troubler la fête. A un passage difficile du chemin les bœufs s'abattirent, l'arche chancela, et Uza, fils d'Abinadab, voulut la soutenir, mais son zèle lui coûta la vie. Cette mort fut regardée comme un effet direct de la colère du dieu, qui punissait ainsi une désobéissance insignifiante, et en même temps comme un signe qu'il ne serait pas prudent de poursuivre l'entreprise. On déposa donc l'arche chez un certain Obed-Ëdom, de la tribu de Gad, qui demeurait non loin de là, et le cortège rentra à vide à Jérusalem. Bien longtemps après, on se montrait encore avec un certain effroi le lieu où Yahveh avait
manifesté sa sainteté d'une manière si terrible, et qui, depuis cette époque, porta le nom de Pérez-Uza.
Ce ne fut que lorsqu'on vit que bien loin d'attirer aucun malheur sur la maison d'Obed-Edom, la présence de l'arche y semblait appeler toutes les prospérités, qu'on reprit l'exécution du projet un moment abandonné. On ne déploya pas moins de pompe que la première fois. Le roi encore y présidait en personne. Des sacrifices furent offerts au départ, aux haltes et à l'arrivée, bien que la mention de sacrifices de taureaux et de génisses offerts tous les six pas repose sur une erreur. Il est à remarquer qu'à l'exemple des rois d'Egypte, David offrit luimême les sacrifices, lui-môme bénit le peuple à la fin de la cérémonie, bien qu'il eût dans sa capitale deux principaux sacrificatQurs et une foule de prêtres. Il se considérait évidemment comme le grand-prêtre du royaume. Ses successeurs immédiats accomplirent les mêmes actes, jouirent des mêmes privilèges, lesquels, au point de vue des dogmes d'un autre âge, eussent constitué une usurpation sacrilège des fonctions sacerdotales. On avait préparé dans la « cité de David », dans la partie de la ville réservée au roi et à sa cour, une tente où l'arche fut déposée et qui fut dès lors le sanctuaire royal.
Ce jour mémorable se termina au palais par une querelle de ménage entre David et Mikal, fille de Saiil, sa première femme. La cause et les détails en sont assez connus pour qu'on se dispense de les reproduire ici. Qu'il nous suffise de faire remarquer le jour que cet incident jette sur les idées religieuses de cette époque et, en particulier, sur le caractère de la piété de David. Quelque enclins que nous soyons peut-être, de prime abord, à partager le sentiment de Mikal, et à trouver que David «sautant devant l'arche de toutes ses forces» compromettait quelque peu la dignité royale, nous devons changer d'avis en nous rap* pelant que la danse était alors un art sacré, étroitement lié au culte. Mais ce qui ressort le plus clairement de tout ceci, c'est la sincérité de la piété de David. Il ne craint nullement de s'expo-* ser à la raillerie de ses sujets en s'abandonnant à son enthousiasme pour Yahveh. Il ne craint pas non plus de devenir l'instrument des prophètes en s'humiliant devant eux par l'aveu et le repentir de ses forfaits. Il se sent bien réellement le roi et le
maître. Aussi ne cherche-t-il pas à prouver son indépendance par d'enfantines désobéissances à ce qui était à ses yeux la parole même de Dieu. A ce point de vue, il se montra vraiment supérieur à son prédécesseur, et, somme toute, en dépit de ses défauts et de ses fautes, il reste un grand prince.
David voulut construire pour Yahveh un temple qui contrastât moins que la tente où, provisoirement, on avait déposé Farche, avec son propre palais construit en bois de cèdre. Il renonça à ce projet sur les remontrances de Nathan, et nous ne pouvons découvrir d'autres motifs à l'opposition des prophètes dans cette circonstance, sinon qu'un temple somptueux eût été, à leur point de vue, en contradiction avec l'austérité du culte de Yahveh.
David fut vraiment un roi pieux dans le sens que pouvaient avoir ces mots de son temps. Il fut animé d'un zèle sincèrej)0ur la religion telle qu'il la comprenait, et s'il se montra l'ami des prêtres et des prophètes, ce ne fut pas par politique ni par im calcul d'ambition. Les hommes religieux des siècles suivants, en particulier les réformateurs du neuvième et du huitième siècles, ont idéalisé sa piété et nous ont transmis de ce grand prince un portrait qui n'a rien d'historique. La piété de David fut surtout extérieure, attachée aux formes, et son zèle pour les cérémonies sacrées ne fut pas exempt de tout calcul politique. Sa piété ne l'empêcha pas de tomber dans les égarements les plus graves, dont les plus tristes exemples sont, non le rapt en lui-même de Bathséba — au point de vue des mœurs du temps un semblable fait, de la part d'un roi, n'avait rien d'insolite — mais la lâcheté et la cruauté de son procédé pour se débarrasser d'Ouri, et l'hypocrite égoïsme avec lequel il ne cesse de tromper son protecteur A'his, roi des Philistins. C'était la rude piété de ces âges barbares. Qu'elle n'eût rien de commun avec le yahvisme épuré des siècles suivants, à plus forte raison avec le yahvisme purement monothéiste, les preuves de cette diflFérence sont si nombreuses, si palpables, qu'il est inutile d'y insister. Tout ce que nous savons de la religion d'Israël au temps de David et même de Salomon ne la place pas à un rang plus élevé que nombre de cultes des autres peuples appelés païens, et n'atteste même aucun progrès appréciable accompli depuis le règne de Salil.
Pas plus que sous ce dernier roi, le culte des Baalim ne fut supprimé. Un des fils de David reçut le nom de Baalyada et, à supposer que le nom de Baal fût quelquefois donné à Yahveh à cette époque, le fait n'en atteste pas moins qu'on ne voyait encore aucune différence essentielle entre le dieu national et les . dieux indigènes. L'expression attribuée à David partant pour Texil, qu'il doit aller servir d'autres dieux (1*« livre de Samuel, XXVI, 19) montre qu'au moment où fut rédigé le livre qui la contient et, à plus forte raison, aux jours mêmes de David, Yahveh n'était encore que le dieu national d'Israël, un dieu ayant son territoire en dehors duquel sa puissance ne s'étendait pas et il était inutile de l'invoquer. Dans le même passage, un conseil mis dans la bouche de David à l'adresse de Saiil, que « si c'est Yahveh qui l'excite ainsi contre lui, il lui fasse sentir le parfum d'un holocauste, pour apaiser sa colère, » témoigne, en outre, de ce que l'idée qu'on se faisait de Dieu avait encore de grossier. David avait aussi dans sa maison des idoles, des Téraphim.
Mais ce qui atteste peut-être plus que toute autre chose la rudesse de la religion de cette époque, c'est le triste épisode des sept descendants de Saiil, deux de ses fils et cinq de ses petits fils, livrés à l'occasion d'une épidémie à la vengeance des Gabaonites, qui les pendirent ou les crucifièrent devant Yahveh pour apaiser sa colère. Saiil avait maltraité les gens de Gibéon et violé à leur égard l'ancienne alliance solennellement conclue entre eux et les Israélites du temps de Josué. Cette violation de la foi jurée avait dû irriter Yahveh, gardien des traités. En vertu du principe de réversibilité la peine de son crime devait retomber sur ses descendants et leur sang satisfaire la justice de Yahveh. Que ce fût un sacrifice au sens propre du mot, ou un simple supplice, cela importe assez peu au fond, car le caractère religieux et expiatoire de cette exécution reste, en tout cas, indéniable. Le nombre des victimes et le genre de mort accentuent encore ce caractère. S'il ne se fût agi que d'une simple réparation, un membre de la famille de Saiil, payant pour tous, eût sans doute suffi. S'il eût été question de frapper ceux sur qui retombait la responsabilité du crime, il eût fallu exterminer tout ce qui restait de descendants du feu roi. Ce
nombre de sept fait songer à un sacrifice au dieu des sept sphères célestes, au dieu souverain du ciel. En outre la croix, comme symbole et probablement aussi comme instrument de supplice, paraît avoir été originaire de la Mésopotamie, et avoir été consacrée au dieu régnant sur les quatre régions du ciel. Le touchant dévouement deRizpa, mère des deux premières victimes, qui veilla jour et nuit pour éloigner du corps de ses fils les oiseaux de proie, triompha dans cette circonstance de la barbarie du sentiment religieux. David ordonna qu'on lui remît les corps de ses enfants auxquels elle put rendre les honneurs de la sépulture et qu'elle déposa dans le tombeau de SaUl et de Jonathan. La barbarie de l'époque s'accuse aussi dans les cruels traitements que David fit subir à ses prisonniers de guerre.
Le règne de Salomon fut sans contredit la période la plus brillante de l'histoire d'Israël. Ce prince put, grâce aux victoires de son père, suivre une politique plus pacifique. Il s'attacha à augmenter sa puissance par des mariages et des alliances. Le roi de Tyr, Hiram, en bien des choses son rival, les rois d'Egypte, de Moab, d'Ammon, celui de la nation encore puissante de Hétites, lui donnèrent leurs filles en mariage. Il paraît pourtant qu'il fut obligé de conclure un traité humiliant avec Hiram. Pour dissimuler le fait, les anciens auteurs ont préféré admettre que le sage Salomon dupa son cher frère et allié en lui abandonnant pour les millions qu'il en avait reçus en bon or sonnant, une contrée qui ne contenait presque pas d'Israélites, et si misérable qu'Hiram déçu la nomma : « Comme rien » (Kaboul). Par contre, par la soumission des Édomites et par son mariage avec la fille de Pharaon, il étendit considérablement ses étals au sud. Sous son règne, l'aristocratie Israélite pure atteignit à son plus haut point de puissance. L'élément cananéen fut complètement subjugué, et les Cananéens furent môme assujettis à la corvée dont furent déclarés exempts tous les fils d'Israël.
N'ayant plus à défendre l'existence nationale d'Israël, qui ne courait plus aucun danger, Salomon put se montrer plus humain, moins strictement Israélite que son père. Sa plus haute ambition fut d'être un sage. Il prit plaisir à échanger des énigmes avec les princes et les savants des autres pays, notamment avec Hiram et son fils Abdamon (Abd'Hammàn, serviteur d'Hamm&n).
Il paraît qu'à ce jeu îl gagna sur le père des sommes considérables qu'il reperdit contre le fils, doué d'un esprit plus pénétrant. Il parait aussi que le principal motif de la visite de la reine de Séba, contrée de l'Arabie méridionale, fut le désir de soutenir contre le roi une espèce de tournoi de sagesse. Avec l'assistance des Phéniciens, Salomon chercha à enrichir son pays par le commerce maritime.
Il n'y a pas à attendre d'un tel prince un grand zèle pour une forme particulière de religion, ni de propagande bien active en faveur du yahvisme national. Ce fut lui pourtant qui éleva à Yahveh ce temple dont la gloire et la magnificence furent ce que regrettèrent le plus amèrement bien des siècles plus tard les Israélites pieux, lors de la ruine de leur patrie, au souvenir duquel les vieillards versaient encore des larmes lorsqu'on jetait les fondements du nouveau temple, bien plus modeste, qui devait le remplacer. Mais la construction du temple fut, pour Salomon, un acte moins religieux que politique. Il fallait à l'éclat d'un tel règne la consécration d'un sanctuaire principal magnifique. La puissance absolue du prince devait trouver son point d'appui dans le temple de la capitale, centre de la vie religieuse de la nation, où le peuple des provinces affluerait en pèlerinage. Le projet formé par David dans l'ardeur de sa piété et auquel il avait renoncé sur le conseil de Nathan, son fils devait le réaliser. Le temple qu'il éleva doit être considéré précisément du même point de vue que ceux des rois d'Egypte, comme le sanctuaire royal, et en même temps ce fut le premier qui ait eu véritablement le caractère d'un sanctuaire de tout le royaume. Un temple de Yahveh pouvait seul répondre à ce caractère et à cette destination. Ce n'est pas à dire qu'aucune autre divinité ne dût y être adorée, mais en aucun cas elle ne saurait avoir trouvé place dans le sanctuaire principal, et les dii minores, s'il y en eut, furent sans doute relégués dans les dépendances de l'édifice. Nul ne fut moins exclusif que Salomon. Outre le grand temple de Yahveh, il érigea de petits sanctuaires ou chapelles à Ashtoreth de Sidon, à Milkom ou Malkam des Ammonites, et, sur une montagne en face de Jérusalem, à Moloch, dieu des Moabites. Ce polythéisme était une conséquence de ses mariages avec des princesses étrangères ; il ne fut pas de sa part, comme
raditioh, faiblesse de vieillard cédant à la vo- 3 de ses nombreuses épouses ; chacun de ces B construit à la date même du mariage du roi 3 au culte du dieu national de laquelle il était ^ahvistes stricts murmurèrent sans doute, la î ne vit rien là que de très naturel, et parler, à )lâtrie, c'est commettre un véritable anachrost que ces temples subsistèrent et que le culte y égulièrement célébré pendant plusieurs siècles, j) lui-même ne songea pas à les détruire, et ce le la grande réforme de Josias qu'ils furent pro- , rendus impropres à tout usage religieux, uère possible de donner du temple de Salomon exacte et détaillée. Tout porte à croire qu'il fut istruitsur le modèle des temples phéniciens. Il ne ' eu d'autre analogie entre lui et les temples elle qui résultait du fait que l'architecture phét, comme celle de tous les peuples de l'Asie is rinspiration de la civilisation et de Tart de ;te, tous les détails qui nous ont été conservés caractère purement phénicien du temple de oloquintes, les palmiers et autres symboles du inconnus aux Égyptiens), et confirment la traquelle Salomon emprunta pour ce grand ouvrage et même un grand nombre d'ouvriers phéni- IX colonnes qui décoraient rentrée du sanctuaire obélisques se dressant devant les portes des ns, elles ont encore bien plus de rapport, ou ; identiques aux colonnes placées de la même e même but et avec la même signification à 5 les temples phéniciens (1). L'arche déposée 5 saints reproduisait, il est vrai, le modèle des
es sont le symbole de celles sur lesquelles repose Tunivers, ythe de Samson, sont brisées par le dieu du soleil, de sorte que is Torage). Les chapiteaux en étaient ornés de lotus et de grement des symboles cosmogoniques. Sur Tune était gravé Yakin, Lre Baôz « en lui est la force », ce qu'on peut traduire aussi, en ïrmes : « Il fonde avec force » (Thénius). Dans tous les cas ces nt Texplication donnée ci-dessus.
arches sacrées de TÉgypte, mais les Kéroublm entre lesquels elle était placée et qui la couvraient de leurs ailes sont étrangers à tous les cultes de l'Egypte, et on les a retrouvés dans les Kiroubou des Babyloniens et des Assyriens.
Le temple de Salomon, pas plus que ceux de la Phénicie, ne fut sans doute le monument d'un art supérieur et épuré ; mais il était imposant par sa masse, ses dimensions, et décoré avec un luxe tout oriental. Dans le sanctuaire le plus reculé habitait Yahveh entre les Kéroublm, dérobé à tout regard profane. Devant cet adyton, et en étant séparé par un mur et par une porte, une vaste salle dont Faccès n'était permis qu'aux prêtres. Elle renfermait l'autel des parfums, la table des pains consacrés, que pouvaient seuls manger les prêtres, et dix chandeliers d'or. L'autel des holocaustes était dans la cour intérieure, devant l'entrée du sanctuaire proprement dit. Il n'y avait dans le temple, non plus que dans ceux de la Phénicie, aucune statue du dieu qu'on y adorait. La nature de Yahveh, le dieu caché, le dieu du ciel invisible,* ne comportait pas d'ailleurs une telle représentation. Mais, outre les Kéroublm veillant sur l'arche, le grand bassin lustral placé dans la première cour et appelé la « mer d'airain » reposait sur douze taureaux de bronze, et les murailles à l'intérieur étaient recouvertes d'images de Kéroublm en bas-relief. Tout démontre qu'on n'avait encore aucune idée de l'interdiction de faire aucune image taillée ni aucune ressemblance de quelque être que ce fût. Le caractère complètement phénicien de l'édifice atteste aussi que, même en Israël, on ne faisait alors aucune différence essentielle entre Yahveh et les dieux des autres peuples.
Salomon ne pouvait prévoir toutes les conséquences qu'aurait plus tard pour la religion la construction de ce temple. Son seul but fut de donner au culte de Yahveh une pompe et un éclat en rapport avec sa puissance et la splendeur de son règne. Sans s'en douter, il venait de doter la religion nationale d'un puissant moyen de progrès et de développement. Les vieux yahvistes, les Kénites rigoristes pouvaient hocher la tête en passant devant ce monument, et déplorer la décadence de l'antique religion du désert ; les charges que cette construction coûteuse imposa au pays, les corvées dont furent accablées les popula-
lions purent exciter un mécontentement qui se manifesta surtout dans les provinces et ne fut sans doute pas étranger à la révolte et à la sécession des dix tribus : le temple de Jérusalem qui éclipsa et, peu à peu, fit disparaître, au moins dans le pays de Juda, les autres sanctuaires où le culte était moins pur, n'en fut pas moins le boulevard d'un yalivisme épuré, adouci, humanisé, si Ton nous permet l'expression. Ce ne furent pas les prêtres, mais les prophètes qui furent les auteurs de la réforme. Mais, au moins aux heures les plus critiques et les plus décisives, ceux-ci trouvèrent dans le sacerdoce hiérosolymite un puissant appui et une énergique et efficace coopération. Grâce à ce concours, ce qui, sans cela, ne fût vraisemblablement pas sorti du domaine de l'idéal put être réalisé, au moins en partie. Et n'est-ce pas des rangs des prêtres que sont sortis quelquesuns des plus gi'ands et des plus illustres prophètes ? Le temple de Jérusalem fournit à la religion d'Israël un point de ralliement, nous dirions volontiers : un centre de gravité, et contribua plus que toute autre chose à ramener cette religion k Tadoration exclusive d'un seul dieu national. Or, sans cette monolâtrie, qui lui fraya les voies, jamais Tavènement du monothéisme n'eût été possible.
Sous le gouvernement de Salomon, même les premières apparences de ce développement ne pouvaient se manifester : la religion avait encore un caractère exclusivement officiel. Salomon fut l'idéal du roi dans le sens que l'antiquité attribua à ce mot. L'état et la religion s'identifiaient avec sa personne. Sa cour et, par conséquent, son temple royal furent le cœur du royaume, attirant à eux toutes les forces vives de la nation. Tout semblait n'avoir qu'un but : concourir à l'éclat et à la gloire du prince. Il est à remarquer que, de son vivant, aucun nouveau prophète ne joua un rôle de quelque importance. Nathan conserva sans doute jusqu'à sa mort une place d'honneur à la cour du roi à l'élévation duquel il avait pris une si grande part, mais il rentra dans l'ombre. Quant à Gad, on n'en entend plus parler. Le sacerdoce même ne fut plus rien en dehors du roi. Abyathar, qui avait pris part à la dernière conspiration ayant pour but d'écarter Salomon du trône, fut relégué dans ses terres. Zadok resta le seul prêtre influent. En fait, le grand
prêtre était le roi lui-même. C'est lui qui offre des holocaustes à Gibéon, lui qui fait la dédicace de son temple, lui qui officie à toutes les grandes fêtes annuelles. Quelque jugement qu'on porte d'ailleurs sur le gouvernement et sur la politique de Salomon, il faut convenir que l'homme qui sut, pendant quarante ans, sans faire de conquêtes, ni même une seule guerre, sans des persécutions trop sanglantes, suivre sa pensée et conserver ses états tranquilles et florissants, fut un homme de génie et un grand prince.
La principale gloire qui soit restée, pour la plus lointaine postérité, attachée au nom de Salomon est celle d'un sage couronné. Les Israélites des siècles suivants lui ont attribué, à une seule exception près, tous ceux de leurs livres sacrés qui rentrent dans le genre qu'on a appelé la sagesse, comme à David ils ont rapporté à peu près tous les psaumes. Il fut aussi regardé comme l'auteur du Cantique des cantiques. C'est sous son règne, en effet, que se produisent les premières traces certaines de ce genre de composition nommé en hébreu C/ioftma, qui, dans les siècles suivants, prit un si riche développement. La sagesse de Salomon est restée particulièrement célèbre. Elle est qualifiée dans l'Ancien Testament « de plus grande que celle des Égyptiens et des fils de l'Orient ». Nous avons vu combien, de son temps, elle était appréciée, même des étrangers. Ce n'est donc pas sans raison qu'on a regardé ce prince comme le père de la Chokma en Israël. Des savants très indépendants et très compétents de nos jours ont même cru pouvoir lui attribuer l'honneur d'avoir inventé la forme sententieuse des proverbes de l'Ancien Testament. Les exemples qu'on en retrouve ailleurs, par exemple en Egypte, ne plaident pas en faveur de cette assertion. Mais il est certain que Salomon resta pour les siècles suivants le maître et le modèle du genre et qu'il a composé un grand nombre de proverbes et d'hymnes, dont quelques-uns sans douté sont compris dans les recueils faits ultérieurement.
La Chokma fut, dans l'esprit Israélite, la tendance qui s'attache à régler la vie et ses rapports sur les leçons de l'expérience. Elle se distingue de la tendance sacerdotale ou lévitique, en ce que sa norme n'est pas dans les lois et les institutions, mais dans l'expérience, la libre recherche et la pensée indépendante. Elle
se confond tout aussi peu avec la tendance théologique ou prophétique, d'abord parce qu'elle ne rapporte pas ses affirmations à une inspiration divine ; en second lieu, parce que les sages ne reconnaissent pas, comme les prophètes, un rapport spécial entre Yahveh et son peuple, ni une vocation religieuse exclusive de ce dernier, ou du moins que ces idées n'entrent jamais en ligne de compte dans leur enseignement. La sagesse fut chez les Israélites, comme d'ailleurs chez tous les peuples sémitiques, universaliste, ayant pour patrie le monde, non un peuple spécial. A ses débuts, elle partit du principe commun à tous les peuples de l'antiquité, que les fléaux et les maux sont la conséquence des péchés commis, que le bonheur est la récompense de la piété et de la justice. Sa doctrine fut une espèce d'utilitarisme, ignorant encore les aspirations et les motifs moraux supérieurs. Mais, bien que n'ayant pas un caractère religieux proprement dit, elle ne se montra nullement hostile à la religion, et elle s'en rapprocha de plus en plus dans son développement. Elle représente chez les Israélites la sagesse mondaine, l'humanité, et, à mesure que, sous l'influence des prophètes, la religion devint plus humaine et plus universelle, l'entente entre elle et la religion devint plus facile et plus complète.
Si c'est aller trop loin que de dire avec Delitzsch, qu'elle ne chercha pas l'essence de la religion dans les formes dans lesquelles celle-ci se produisit en Israël, du moins peut-on dire qu'elle envisagea l'homme et non l'Israélite, et que dans la religion de Yahveh, elle ne tint compte que de ce qui est de l'essence de la religion universelle. Jamais on ne la voit attaquer les religiofis étrangères. On ne rencontre pas même unev seule fois le nom d'Israël dans le livre des Proverbes. Elle plaçait la prière et les bonnes œuvres plus haut que les sacrifices et, pratique par excellence, estimait que rien ne surpasse la sagesse appliquée à la vie.
On a peut-être trop regardé cette production du génie hébraïque comme quelque chose de sui generiSy comme un élément exclusif et caractéristique de la culture sémitique et trop insisté sur la différence qui existe entre les brefs oracles de la sagesse des Proverbes et les spéculations et les démonstrations de la philosophie grecque et romaine ; on a trop vu dans cette diffé-
rence un trait distînctif de race entre les Sémites et les Aryens, dans rantiquité et dans les temps modernes. C'est bien plus une différence de développement que d'essence. Les maximes et les sentences répondent à un âge de la vie des peuples. On les rencontre chez les premiers philosophes grecs, chez les sept sages, dans les fables d'Ësope. La Ghokma est donc, au même titre que le prophétisme, que le ritualisme sacerdotal, un phénomène qui se retrouve chez tous les peuples, bien qu'il se soit produit d'une manière plus spéciale et plus originale chez les Israélites. C'est une des tendances générales de Fesprit humain, dont les manifestations se produisent partout, mais qui a revêtu au milieu du peuple dlsraêl une forme particulière, non d'ailleurs sans analogie avec ce qu'on peut constater chez d'autres peuples de même race, ou de race différente au môme degré de développement, par exemple chez les Égyptiens et chez les Chinois. Chez d'autres, le même phénomène a servi de point de départ à un développement de beaucoup plus riche et plus fécond, à une évolution supérieure de la vie intellectuelle. Mais le fond et l'essence restent les mêmes. Le « sage » d'Israël ou d'Édom ne fut pas assurément un philosophe à la manière de Patandjali ou de Platon, de Kant ou de Spinosa. Mais, ce que fut la philosophie pour les nations aryennes, — le fruit de la recherche indépendante et de la libre pensée, — les maximes le sont pour les peuples qui n'ont pas atteint au même degré de la vie intellectuelle, la Chokma le fut pour les Hébreux. Les deux phénomènes sont parallèles ; seulement la philosophie s'élève plus haut. C'est ainsi que les peuples sémitiques de l'antiquité n'ont, à proprement parler, possédé non plus ni théologiens ni orateurs. Les prêtres ne sauraient pas plus prétendre au premier de ces titres que les prophètes au second. Chez les Aryens, le sacerdoce a donné naissance à la théologie, l'inspiration à l'éloquence ; chez les Sémites, ils en ont tenu lieu. Ici encore, il ne saurait être question d'aptitudes innées des races, représentant l'une telle direction, l'autre telle autre direction de la pensée et de l'activité humaines. Nous constatons des différences de développement et rien de plus. La pensée indépendante ne s'est pas élevée chez les peuples barbares plus haut que le domaine de la fable, chez les Égyptiens
et les Sémites plus haut que la sagesse sententieuse. Chez les Aryens, elle a atteint le niveau de la philosophie, et les Juifs qui ont vécu ou vivent au sein des civilisations où fleurit la philosophie, s'y montrent aussi aptes que les hommes des autres races. Sans parler du riche mouvement philosophique qui se produisit, sous l'influence d'Aristote et des Grecs du bas empire, chez les Arabes musulmans, qu'il suffise de rappeler qu'un des plus puissants philosophes des temps modernes, Spinosa, fut un Juif. Plus on étudie de près les difi*érences les plus caractéristiques entre les races humaines, plus elles s'atténuent à la lumière de Fhistoire, et plus on se convainctque l'explication en doit être surtout cherchée dans la diversité des degrés de développement.
Cependant revenons à Israël et à la Sagesse. Cette forme de pensée y donna naissance à une classe déterminée, pour ne pas dire à un état déterminé. Le titre de sage fut chez les Israélites, au moins depuis l'époque de Salomon, aussi en honneur que celui de philosophe chez les Grecs. Salomon lui-môme fut le sage le plus renommé de son peuple. Ceux dont on rencontre le nom avant le sien — et il est difficile de savoir avec certitude si ce furent ses prédécesseurs ou ses contemporains — furent complètement éclipsés par sa réputation. Il fut pour la Chokma hébraïque ce que fut Socrate pour la philosophie grecque. Il ne faut pas s'en étonner. Rien de moins particulariste, de plus humain que sa nature. Il ne fut pas un roi théocratique. Son ambition fut d'être un prince comme les autres. Au lieu d'isoler Israël des autres peuples, il le lança par ses mariages, ses alliances, son commerce, dans le grand courant de la vie générale. La morale sententieuse était bien la forme dans laquelle un roi de sa trempe et de son génie devait se plaire à exprimer sa pensée. Mais n'a-t-il pas ainsi exposé son peuple à perdre son caractère propre et à oublier sa mission? Le professeur Kuenen a fait observer, avec raison, qu'il éleva le point de vue, élargit les horizons de l'esprit national, et que sans lui jamais le yahvisme n'aurait pu donner naissance à une religion universelle, qu'il serait sans doute resté une simple secte. Israël dut beaucoup à l^ ChQkma, qui a même exercé une influence
salutaire sur les prophètes de la réforme (1] rent Télément vraiment humain, universalist et ce principe contribua puissamment à élève raël au-dessus de son particularisme étroit. ï de la littérature sententieuse, ce qu'on a n( pientiaux, et par tous les écrits qui s'y ratl nière plus ou moins directe, Israël a large développement général de l'humanité et, pa gloire, surtout au nombre de ses droits à la la postérité, celui-là n'est pas, assurément, le
(1) Voir dans Hooykaas, Wysheid, p. 209 et suiv., comn après s*être montré assez peu favorablement disposé po influence après qu'ils se furent retirés dans le royaume de . royaume d*EphraTm qui de plus en plus penchait vers sa vint à ranger la Sagesse au nombre des attributs de Yahve]
(2) n n*est pas probable que Salomon ait lui-même éc temps et encore deux siècles plus tard, les maximes prc conservaient dans la tradition orale. Us se tenaient aux por toute la vie publique des Israélites, et lÀ ils enseignaie s'instruire dans la sagesse se rendait à la porte de sa ville p Le prophète Nathan parlait encore à la manière des sages constamment ceux-ci des voyants. Pour plus de détails d'Hooykaas cité plus haut.