‹ Histoire comparée des anciennes religions de l'Égypte et des peuples sémitiquesChapitre 41 sur 50 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

U LUTTE DU YAHVISME MOSAÏQUE POUR U SUPRÉMATIE DE LA SÉCESSION DES DIX TRIBUS A U RUINE DU ROYAUME DISRAËL

La grandeur de la domination de Salomon était toute personnelle. Lui mort, son empire s'écroula. Déjà dans les dernières années de son règne, l#s mécontents avaient commencé à relever la tête. Salomon indisposa le peuple contre lui par le poids des charges qu'il lui imposa, les prophètes par le peu d'influence qu'il leur accorda et par la construction de son temple magnifique. Le mécontentement était grand, surtout dans la partie septentrionale du royaume. On y supportait impatiemment la prépondérance acquise par la tribu de Juda. Il est vrai qu'on y jouissait encore d'une certaine mesure d'indépendance et d'autonomie. Salomon y avait établi une administration particulière, et placé Jéroboam ben-Nébat comme gouverneur de la maison de Joseph (c'est ainsi que s'appela la fédération des tribus du nord, dont Manassé et Ephraïm, la maison de Joseph proprement dite, étaient les principales). Le prophète Ahia excita ce gouverneur à la révolte en lui promettant le trône. L'entreprise échoua, et Jéroboam dut se réfugier en Egypte. Mais à la mort de Salomon, il se retrouve à la tête de l'opposition, lorsque Réhabéam, après être monté sur le trône de Juda, voulut se faire reconnaître à Sichem par les tribus du nord. Le fllB de Salomon repoussa avec un orgueilleux dédain les conditions très modérées et très légitimes qui, si Ton peut en croire le récit

biblique, lui furent proposées. Dès lors, la séparation fut consommée : tout le nord du pays se constitua sous nom d'Israël en royaume indépendant, dont Jéroboam fut proclamé roi.

Un de ses premiers soins fut d'instituer une religion d'état. Il ne pouvait laisser ses nouveaux sujets se rendre en pèlerinage à Jérusalem. On devait donc établir un ou plusieurs sanctuaires nationaux. Jéroboam ne fixa pas son choix sur la vieille cité sacerdotale de Silo, mais sur Béthel et Dan, où déjà depuis des siècles Yahveh était adoré, mais d'une tout autre manière qu'à Silo. On a vu plus haut dans quelles circonstances, presque aux premiers jours de la conquête, avait été fondé le sanctuaire de Dan, et que Yahveh y était représenté sous l'image d'un taureau d'airain. Le culte de Béthel était sans doute de la même nature. Si Jéroboam donna la préférence à ce culte sur celui de Silo dont les prophètes, — Ahia était attaché à ce sanctuaire, — avaient directement concouru à son élévation, ce ne put être qu'en considération de la popularité dont il jouissait. De plus, il déplaça la fête des tabernacles du septième au huitième mois, peutrêtre pour la faire concorder avec la date de son couronnement et donner ainsi une consécration religieuse à la fondation de sa dynastie. Peut-être aussi ne fut-ce là que le retour à un usage antérieur dans le nord à la domination de la maison de David, retour très naturel de la part du nouveau roi qui devait tenir à effacer tout ce qui rappelait le règne de la dynastie rivale et la suprématie momentanée de la tribu de Juda. Âhia de Silo se retira déçu et indigné. On prétend même qu'un prophète vint de Juda prêcher à Béthel contre la réforme de Jéroboam, et qu'il fut soutenu par un prophète de cette ville.

Le caractère politique de cette réforme religieuse est manifeste. Peut-être les sentiments personnels de Jéroboam lui auraient-ils conseillé de tout autres résolutions; mais à la fondation d'un nouveau gouvernement, les chefs du mouvement sont bien obligés de compter avec l'opinion publique. Or, s'il ne manquait pas de stricts yahvistes dans le nord, ils étaient en minorité. Ils murmurèrent, mais la foule se porta aux nouveaux sanctuaires de Dan et de Béthel. La popularité du culte célébré dans ces deux villes ressort avec une force singulière du fait qu'au milieu des révolutions et des changements de dynastie si

fréquents dans le royaume d'Israël, aucun prince, pas même Jéhu, cependant yahviste ardent, n'osa y porter atteinte, et qu'-* resta la religion officielle jusqu'à la chute de l'état.

Quelle était, cependant, au juste la différence entre ce culte celui de Silo et de Jérusalem? N'était-ce qu'une affaire de formi Assurément il y avait plus que cela, sans que, pourtant, il s'aj de deux religions opposées. L'arche, symbole de la divinité Silo, àNob (?), à Jérusalem, représentait le dieu du ciel cach considéré en lui-même, dans son essence abstraite. Le taurea emprunté aux religions cananéennes, était le symbole du dii du ciel se manifestant. L'ancienne religion d'Israël était un cul de la nature aussi bien à Silo et à Jérusalem qu'à Dan et Béthel, mais dans ces dernières localités, elle se produisait so sa forme la plus grossière et la plus rapprochée du fétichism C'était, au fond, la môme religion, mais à deux degrés différer de développement, et le culte en faveur dans le nord marquî un recul, non un progrès de la pensée et du sentime religieux.

Les historiens des siècles suivants rapportent avec une saie horreur que Jéroboam institua des prêtres pris de la masse < peuple, au lieu de les choisir dans la maison de Lévi, et q tous les lévites et tous les fidèles attachés au culte pur de Ya veh, qui se trouvaient dans son royaume, émigrèrent dans ce! de Juda. Ce dernier fait n'a rien d'invraisemblable. Môme da le royaume de Juda, il n'y avait aucune interdiction forme écartant absolument des autels toute autre personne que ] lévites. L'usage, cependant, semble avoir prévalu de n'e ployer que ces derniers dans les sanctuaires officiels. La rés tance que rencontra la réforme de Jéroboam chez les lévites contraignit bien à se passer de leurs services et à prendre s prêtres, non, comme on l'a dit, dans la partie la plus vile et moins considérée, mais dans la masse du peuple. Cependa tous les descendants de Lévi ne refusèrent pas leur concours, les lévites ne furent nullement écartés de parti pris, comme prouve l'exemple des descendants de Jonathan-ben-Gersom, ç continuèrent leur office dans le temple de Dan. Mais le p] grand nombre étaient, dès les temps les plus anciens, attaché la forme la plus austère du culte de Yahveh. Ils avaient, d'î

leurs, toujours été étroitement unis à la tribu de Juda, et s'étaient montrés de chauds partisans de David et de sa dynastie. C'est à Tépoque de la réforme de Jéroboam, peut-être même aux dernières années du règne de Salomon, qu'il convient de rapporter la composition d'un chant que le dernier rédacteur de la Genèse a placé dans la bouche de Jacob, à son lit de mort, généralement connu sous le nom de bénédiction de Jacob. Dans quelques-unes de ses parties, il ne ressemble, il faut bien le dire, à rien moins qu'à une bénédiction (1). De même que la prétendue bénédiction de Moïse, recueillie par l'auteur du Deutéronome, et qui doit, vers le temps de Jéroboam II, avoir été opposée à celle de Jacob, celle-ci est un psaume de louange et de malédiction sur les tribus. La fiction qui l'attribue à l'inspiration prophétique du père du peuple semble être du fait de l'auteur lui-même, à qui elle n'a pas laissé de causer certains embarras

(1) La plupart des interprètes regardent ce chant comme plus ancien et pensent qu'il doit aToir été composé sous le règne de DaTid. C'est, entre autres, Topinion de Knobel. Ma principale objection & cette date est le Terset 10. On ne pouvait guère supposer que le sceptre serait un jour enlevé & Juda avant que les signes des temps ne prétassent quelque vraisemblance & cette idée, ce qui ne fut certainement pas le cas sous le règne de David. Le morceau ne peut non plus être placé après le règne de Jéroboam !•'. Siméon est encore compté au nombre des tribus, et la haine dont Lévi y est Tobjet est une date.

Land (Disputatio de Carminé Jacobin L. B. 1858, monographie très complète sur le sujet) défend la thèse déj& exposée d*une manière incidente par M. Renan {Histoire des lançues sémitiquee, première édition, 1855, p. 111), et reproduite avec quelques modifications dans la deuxième édition (p. 120), que la bénédiction de Jacob serait un recueil de poèmes ou plutôt de brèves sentences de différentes époques. Ainsi les sentences sur Juda, au nombre de trois, seraient toutes du temps de David, mais Téloge d'Ephralm daterait déjà de l'époque des Juges. U est très possible que le poète ait fait entrer dans son œuvre des paroles déjA proverbiales. Elle ne se distingue assurément 'pas par Tunité de la forme. Mais ce qui importe pour nous, c'est de savoir de quelle époque date la réunion de ces firagments. Or le pivot de la discussion reste le verset 10. Land démontre péremptoirement qu'il ne saurait être reporté au règne de David. Mais il s'efforce de prouver que « celui qui vient A Silo » désigne David, et fait & ce propos, la remarque suivante : « Neque tune adeo constitutœ erant res sacrœ, ut ne reditus in solitam arcœ sedeiç, ubi antea sub Josua distributio, sub Samuele populi caput fuerat, maxime probabilis videretur. » Je ferai remarquer, à rencontre de ce raisonnement : 1« Que déj& sous Samuel Silo n'était plus « caput populi » ; 2o Qu'& l'époque de David, l'arche n'était plus à Silo ; 3* Que si la venue de David à Silo avait eu une telle importance, le souvenir ne s'en serait pas complètement perdu ; 4? Que je ne comprends pas comment on pourrait dire que le sceptre est enlevé à Juda (la tribu & laquelle appartenait David) par rentrée de ce prince & Silo pour être investi 'du pouvoir sur le peuple entier.

dans Texpression de ses jugements. Le trait le plus caractérisa tique de ce morceau est, peut-être, l'union étroite qui y est établie entre Lévi et Siméon, et Tindignation qui y est exprimée sur le compte de ces deux tribus. En châtiment de leur violence et de leur mauvaise foi (Fauteur prend pour point de départ, pour cette accusation, la prise de Sichem et le massacre des Sichémites, voir plus haut, p. 358), elles n'ont pas de territoire propre, mais sont dispersées au milieu des autres tribus. Le poète ne peut le leur pardonner, La haine ardente du parti particulariste dans le nord respire dans tout ce morceau, et, en face de pareils sentiments, on ne doit pas s'étonner du bannissement ou de l'exil volontaire des lévites. Lévi et Siméon ne sont-ils pas les alliés de Juda, de l'oppresseur ? Benjamin, par la même raison, n'est pas mieux traité. C'était sur son territoire que s'élevait Jérusalem, avec sa cour et son temple détesté. Aussi estril représenté comme un loup, qui le matin ravit sa proie, et le soir, partage entre ses petits le fruit de ses larcins. Toutes les louanges sont réservées aux tribus alliées de la maison de Joseph, mais sont surtout prodiguées sans mesure à cette dernière. Joseph est saint entre ses frères , son partage est une abondante bénédiction. Il n'y a que Zabulon dont le poète ne sache trop que dire, et Dan (qu'il nomme le juge, par allusion au sens de son nom), qu'il ne peut mentionner sans flétrir d'une manière indirecte ses perfides attaques, car il guette sur le chemin comme un serpent, épie comme un aigle. Etait-ce peut-être l'hérésie des Danites qui l'offusquait? La louange et le blâme sont dispensés d'une manière à peu près égale àRuben. Bien que faisant partie du royaume des dix tribus , par suite de sa position au-delà du Jourdain, cette tribu vivait dans un grand isolement et ne jouissait pas d'une grande considération. Elle menait encore la vie nomade des premiers patriarches. Presque étrangère au développement du reste du peuple, elle n'en était ni moins flère , ni moins orgueilleuse. Ruben a été le commencement de la puissance de Jacob, mais qu'il ne prétende pas se prévaloir de son droit d'aînesse pour essayer de dominer sur ses frères, car il a perdu ce droit par son péché (1). L'éloge et le blâme se mêlent

(1) n est difficile de préciser A quel fait de la tradition se rapporte Tallusion. Peut-être cette accusation vise-t-elle seulement la participation des Rubënites aux cultes Toluptueuz d*Ammon et de Moab*

GooQle

aussi dans le jugement porté sur la tribu de Juda, contre laquelle, dans le nord, la haine paraît avoir été moins implacable que contre Benjamin et Jérusalem. Juda lui-même était déjà mécontent sous le règne de David. On ne fera donc pas difficulté de reconnaître ses grandes qualités. Il est comme un lion, comme une lionne, couché dans son repos, sans que personne ose Tattaquer ; mais il a conquis sa grandeur par la violence. Il ne manque pas de prospérité, car il attache son âne à la vigne, et son ânesse au cep le plus précieux ; il lave ses habits dans le vin et son vêtement dans le sang du raisin. Le vin rend son regard sombre, ses dents sont blanches de lait. C'est ainsi que le poète dépeint l'abondance de Juda, non sans faire allusion à la volupté et au luxe qui en étaient la conséquence. Les stricts yahvistes comme lui n'aimaient pas le vin. On ne pouvait nier la puissance de Juda, le sceptre ne devait pas lui être arraché jusqu'à ce qu'il passât dans les mains d'un prince sacré à Silo. Ge chant semble donc, en résumé, l'expression des regrets et des ambitions des prophètes de Silo (1). La ville qui avait été, au temps d'Héli, le centre du gouvernement d'Israël devait un jour remplacer, comme métropole politique et religieuse, Jérusalem et son temple somptueux. Cet espoir, peut-être première cause de la révolte excitée par les prophètes, avait été trompé par Jéroboam. A la place des lévites détestés, qui se réfugièrent au pays de Juda , les prophètes avaient vu établir d'autres prêtres, des intrus, qui faisaient fumer l'encens devant le tau-

(1) J'ai déjà dit un mot plus haut (p. 402) du passage Genèse XLIX, 10, yëri table crux interpretorum. Que n*a-t-on pas fait de ce malheureux Silo? Voire môme le Messie ; car Silo signifie « paix », qui équivaut à « celui qui apporte la paix », par conséquent au Prince de la paix, c'est-À-dire au c Messie ». — > Quod ercU demonstranduml On y a vu également Salomon dont le nom, par ses premières syllabes, se rapproche de celui de Silo. Quelques-uns traduisent : « Jusqu*& ce que règne la paix, et que les peuples lui (& Juda) obéissent. » En dépit des plus savants commentaires, j'avoue ne pas comprendre ce que cela peut vouloir signifier. Toute explication du Silo (quelque importance d'ailleurs qu'on puisse donner au sens étymologique de ce nom), qui ne conserve pas son sens de nom propre de ville, me parait forcée. La meilleure traduction en est, me semble-t-il, la suivante : « Le bâton de commandement ne sera pas enlevé & Juda, ni le sceptre arraché d'entre ses pattes, jusqu'à ce qu'il vienne & SDo et que les peuples lui obéissent. » Mais & quoi se rapportent il et luif Vraisemblablement & Jéroboam. Les peuples Q^)Oy signifie ici les tribus, comme dans Deutér. XXXIII, 3, 19 ; mais rien ne s'oppose à, ce qu'on prenne dans un sens encore plus large l'allusion prophétique.

reau d'airain et préparaient la transition au culte de BaaI. perdirent pas, pour cela, courage et confiance ; mais ce i pas la dernière fois que leur ardeur révolutionnaire deva exposer à de semblables déceptions, et qu'ils devaient sei où d'autres seraient appelés à moissonner.

Peu d'histoires présentent des destinées aussi agitées q furent celles du royaume d'Israël. Il suflat de rappeler deux siècles et demi, de 985 à 719, il ne compta pas moins d dynasties et de dix-neuf rois. Il y eut nécessairement p( place pour un développement religieux régulier aumilieu( troubles continuels. La religion fut-elle activement mêlée révolutions ? Sont-ce les prophètes qui ont excité touU révoltes sous le coup desquelles sombrèrent l'une après 1 • toutes les maisons royales ? D'après les historiens bibliqu» chute de chacun des rois dlsraêl fut la suite de leur pei rance dans le péché de Jéroboam ben-Nébat. C'est le n monotone qui revient à la fin de chaque chapitre du livri Rois. D'autre part, ce furent des conspirations militaire mirent fin à toutes les dynasties successives de ce royaun serait donc injuste de faire retomber sur les prophètes la de tous ces changements. Néanmoins, ils n'y restèrent pas plètement étrangers. Depuis Ahia poussant Jéroboam révolte, mainte fois l'intervention des prophètes dans les é ments politiques ressort du récit môme du livre des Rois, une sorte de vérité dans l'assertion si souvent répétée de toire biblique, que ce fut le péché de Jéroboam ben-Néba causa la chute de tous ces princes. Le royaume d'Israël jamais de stabilité, parce que ses souverains fondèrent puissance sur l'opinion de la partie la moins éclairée, la arriérée du peuple, et sur la servilité d'un sacerdoce manc de considération, et s'aliénant l'élite de la population. Le ré politique fut une domination militaire dans laquelle et général heureux et entreprenant avait la chance de s'élève trône. Les prophètes de Yahveh, à l'exception de quelque: d'entre eux, obscurs ou stipendiés, furent toujours de l'op tion, et il est rare de voir les rois rechercher et suivre conseils.

Une lutte religieuse violente, sur laquelle nous n'avons

des renseignements très incomplets, éclata sous le règne d'A- •hab. A ne consulter que le livre des Rois, rien ne parait plus simple que son origine et son caractère. Omri, père d'ATiab, et fondateur d'une nouvelle dynastie, avait marié son fils avec Izebel (Jésabel), fille dlthobal ou Ethobaal, grand prêtre d'Astarté et roi de Tyr. Il s'était construit une nouvelle capitale, Shômrôn, ou, selon la prononciation grecque, Samaria. Sans doute, il y avait élevé un temple à Yahveh, mais A'hab, à cause de sa femme, y bâtit aussi un temple à Baal de Sidon (1) et un à Ashéra, distinct du précédent (2). Tous les prophètes de Yahveh s'élevèrent contre ce nouveau culte, et entre tous Élie se distingua par son zèle inflexible. Persécutés par Izebel, un grand nombre périrent. D'autres furent sauvés par de puissants protecteurs attachés au culte de Yahveh, comme les cent prophètes que cacha Obadya, ou bien durent, comme Élie, fuir dans la solitude pour sauver leur vie. Ainsi, la répulsion bien naturelle pour une idolâtrie étrangère, voilà, d'après ces récits, l'unique cause du conflit. Le but d'Izebel, qui domine complètement son mari, est d'extirper le culte de Yahveh et de le remplacer par celui de Baal, et ce but ressort clairement de la violente persécution dirigée contre les prophètes.

Pour simple que soit cette conception traditionnelle, elle ne laisse pas de soulever des objections d'une certaine gravité. Il n'est nullement exact de représenter A 'hab comme exclusivement adonné au culte de Baal, ni Izebel comme hostile à tout culte de Yahveh. Ils nommèrent d'après Yahveh presque tous leurs enfants : ce sont Yoram ou Yéhoram, A'hazia (Ochosias), Athalya (Athalie). Nous ne voyons pas, en outre, que les cultes de Dan et de Béthel aient été le moins du monde inquiétés. L'adoration de Baal ne fut pas imposée de force aux Israélites, car après la révolte de Jéhu, alors que la puissance de la maison

(1) Cela résulte du passage 1 Rois XVm, 19^ où il est dit que les prêtres et les prophètes de Baal étaient nourris de la table de Jésabel.

(Z) 1 Rois, XVI, 32 et 33. Que le temple d'Ashéra et non pas le bois d*Ashéra, comme on traduit souvent, ne fût pas réuni à celui de Baal, cela résulte du fait qu'il subsistait encore sous le règne de Joachaz, après que depuis longtemps le temple de Baal avait été détruit jusque dans ses fondements par Jéhu (2 Rois Xin. 6). Ce pas^ sage démontre en outre que même un zélé adorateur de Yahveh, tel que Tétait Jéhu, n'était pas scandalisé par le culte d^Ashéra.

d'A'hab était déjà complètement ruinée, que le corps dlzebel avait été déchiré par les chiens, il suffit à Jéhu de feindre de vouloir donner une fête en l'honneur de Baal pour remplir le temple de ce dieu d'adorateurs, qui payèrent de leur vie leur naïve confiance. En outre, A'hab eut ses prophètes qui, mainte fois, lui donnèrent des conseils qu'il suivit (1) ; sans parler des quatre cents qu'il consulta et dont la fidélité ne saurait être mise en doute (2), illécoutait volontiers Élie lui-même. La supposition qu'A'hab aurait changé de sentiments vers la fin de son règne ne suffit pas à expliquer tous ces faits. C'est dès le début qu'on le voit donner à ses enfants des noms empruntés à celui de Yahveh, et c'est vers la fin qu'il appelle Micha, un prophète de Yahveh, son ennemi, comme vraisemblablement peu de temps auparavant il l'avait fait d'Élie.

Toute cette affaire doit être envisagée sous un jour assez différent de celui sous lequel le présente la tradition reçue. Ce ne fut pas A*hab qui dirigea des attaques contre la religion nationale ; il n'entra nullement dans les vues d'Izebel de détruire cette religion ; s'il y eut innovation, ce fut de la part d'Élie et de ses partisans. ATiab était fils d'Omri, le premier roi d'Israël qui jouit de quelque puissance, et dont la renommée s'étendit jusqu'en Assyrie. Sa capitale, Samarie, n'y était pas désignée sous un autre nom que celui de Bet-Amri. Jéhu lui-môme, le destructeur de sa postérité, est regardé comme un de ses descendants. Son fils hérita en partie de sa gloire. Un roi de Tyr lui avait donné sa fille en mariage ; un roi de Juda et, pendant un certain temps, un roi de Syrie recherchèrent son alliance. D'après une inscription découverte sur une stèle près des sources du Tigre, il aurait fourni dix mille soldats dans une guerre de princes confédérés contre le puissant monarque d'Assyrie (3). Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'il ait prétendu marcher sur les traces de Salomon et renouveler la politique de ce grand roi. A l'exemple de ce prince, il construisit un temple où sa femme

(1) 1 Rois, XX, 35 et suiy.

(2) 1 Rois, XXII.

(3) Cependant, Tidentité du roi nommé dans Tinscription A*haboa Sirlai et d^Aliab dlsraei n^est pas prooTée.

pût pratiquer son propre culte, et en érigea un autre placé également sous le patronage d'Izebel, mais consacré à une des religions locales du pays de Canaan. Pour lui, il continua à adorer Yahveh, entretint et consulta les prophètes de Yahveh, et maintint la religion nationale du royaume. Aussi l'opposition à ces mesures ne partit-elle pas de Dan ni de Béthel, elle ne fut pas le fait des yahvistes en général, mais d'une partie seulement d'entre eux. Le foyer de la lutte ne fut pas un des sanctuaires nationaux, mais le Carmel, célèbre dans les annales de la vie des prophètes. On peut en conclure qu'Élie fut le chef d'un parti réformiste, se rattachant au premier développement supérieur du yahvisme, et qu'il prit occasion des actes d'A'hab pour produire ses idées et s'efforcer d'y rallier le peuple. Quant à la conduite du roi, elle n'avait rien d'insolite pour le temps. Il ne fit que ce qui avait pu se faire sans opposition au centre même du yahvisme orthodoxe, à Jérusalem. Mais cette conduite éveilla chez les yahvistes les plus avancés la conscience de la supériorité de leur religion, et les amena à affirmer qu'il était sacrilège de reconnaître à Baal de Tyr ou de Sidon les mêmes droits qu'au dieu d'Israël. Ils crurent sans doute, à l'exemple de tous les réformateurs qui en appellent constamment à l'antiquité et s'imaginent, de bonne foi, ne faire autre chose que restaurer ce qui a été, défendre l'ancien et véritable mosaïsme. Cependant leur foi, bien qu'elle dérivât directement de la religion de Moïse, n'était pas cette religion même, et dans un certain sens, elle constitua une innovation. Et d'abord, avec eux le yahvisme n'afficha pas seulement la prétention d'être la religion dominante en Israël, mais d'exclure le culte étranger de Baal, c'est-à-dire de régner seul et sans partage. Ce ne fut donc pas un mouvement purement national, car, ne l'oublions pas, Baal, à qui Âliab éleva un temple en considération d'Izebel, comptait parmi les Israélites un grand nombre d'adorateurs. Ce fut, avant tout, un mouvement religieux. La lutte ne fut pas dirigée contre le yahvisme moins pur, élevé par Jéroboam P' au rang de religion d'état, bien qu'Élie et ses partisans ne paraissent avoir entretenu aucun rapport avec les prêtres de Béthel et de Dan ; on ne s'attaqua pas même au culte d'Ashéra, ainsi que cela semble résulter du fait que Jéhu, l'exécuteur des desseins d'Élle, ne

prit aucune mesure contre ce culte, mais uniquemen Baal de Canaan, considéré comme le rival de Yahveh. ] voyons, pour ainsi dire, poindre dans cette lutte l'aurore jour qui ne devait se lever que longtemps plus tard : c'est coi une première tentative de cette grande et radicale réforme fut reprise et accomplie deux siècles après, dans le royaun Juda.

Cette première tentative eut pour auteurs des solitaires, sortit de ce qu'on pourrait appeler les monastères de temps primitifs. Le parti des yahvistes stricts comptait d'adhérents que ne se le figurait Élie lui-même dans ses he de découragement. Nous y voyons figurer Elisée, fils d'un i propriétaire foncier, et qui fut plus tard le successeur d'El: la cour même d'ATiab, Obadya, qui cacha et nourrit cent phètes pendant la persécution ; dans l'armée, alors ou bîe Jéhu lui-même, commandant des chariots. Mais l'impu! vint des colonies de prophètes établies au sud du royaumi l'âme du mouvement fut le « Père », le directeur et le sur lant de ces colonies, Élie de Thisbé. Le pays de Gilead, où situé Thisbé, était une des régions du pays de Canaan où Tar yahvisme du désert s'était conservé dans toute sa pureté ei austérité. Il n'y a rien d'étonnant à ce que cette contré donné le jour au champion le plus éminent des droits du visme. La figure d'ÉIie ne nous apparaît plus qu'au miliei nuages de la légende, et il est très difficile de dégager son toire exacte des récits poétiques qui nous ont conservé le venir de ses exploits. Sa vie paraît avoir été celle d'un en Il ne faisait que de rares apparitions parmi les hommes. ] qu'il sortait de sa solitude, il n'était pas difficile de le recoi tre à ses vêtements de peau encore recouverts de poils, ceinture de cuir, costume qui paraît avoir été celui des prc tes les plus austères de Yahveh. C'est toujours à Timpro qu'il se montre, tantôt à A'hab, tantôt à Obadya, tantôt au: voyés d'Aliazia (Ochosias) et toujours comme prophète c pénitence, chargé de dénoncer les jugements de Yahveh. Il i la plus grande partie de sa vie hors du royaume, soit par goût la solitude, soit pour se soustraire aux persécutions d'A'hc d'Izebel, persécutions que, d'ailleurs, nous n'avons nulle f

à nous expliquer. Le roi et la reine ne faisaient rien qui ne dût parfaitement légitime, et ils ne pouvaient voir m fauteur de désordre, « le perturbateur dlsraël », la une fois le prince. Ce fut une lutte sans merci, p le maintien de la prérogative royale, de l'autre lation absolue de Yahveh.

îut-ètre, pendant les premières années du règne put un instant se flatter d'avoir cause gagnée. Une ns laquelle les yahvistes montrèrent un effet de la veh et une preuve de Timpuissance de Baal, avait ulations à la misère. Le mécontentement était généilles circonstances, A'hab ne put se refusera se prêter proposée par Ëlie, et à la suite de laquelle le peuple lit entre Yahveh et Baal. Ce qui se passa, au juste, , il est impossible de le déduire du beau et poétique s a conservé de cette scène le livre des Rois ; mais 1 motif de contester le dénoûment. Le peuple se tement pour Yahveh et, à Tinstigation d'Élie, un •e de prêtres de Baal furent mis à mort, sans i s'opposer à cette sanglante exécution. Mais la euple était loin d'être souveraine à cette époque, aissa pas intimider, et Elie ne put qu'en fuyant au >ber au traitement qu'il avait infligé aux prêtres de

plus qu'une seule fois devant A'hab, à l'occasion e Naboth. On sait les détails de cette histoire. C'est i circonstances que le prophétisme se révèle à nous noble aspect. La forme dans laquelle les prophètes aux princes leurs violences est celle de leur temps i conviction qu'ils avaient et que partageaient tous rains, que c'était Yahveh lui-même qui parlait par Ce qui les animait alors, ce n'était pas un esprit de le, c'était la noble ardeur pour la justice et la vérité, ils dominaient ces juges serviles pour lesquels il de droit contre le bon plaisir royal ! Combien ils r leur héroïsme moral leur peuple au-dessus des ïs de même race, qui jamais ne surent s'affiranchir 1 despotisme avilissant ! — A*hab s'humilia. Il prit

des vêtements de deuil et se retira à pas lents comme un pénitent. Il était faible, manquait de caractère, mais n'était r^" — scélérat endurci. Un certain regret du crime accompli, el être encore plus de crainte du châtiment dénoncé par 1 phète, à la parole duquel il croyait en dépit de sa haine, rent pour l'amener à marquer son repentir. Élie fut satisf se hâta d'atténuer la sentence, et dès lors laissa le roi en

Mais si « son ennemi » ne poursuivit plus A'hab cou remords vivant de sa mauvaise conscience, ce prince n'ei pas fini avec les représentations des prophètes yahvistes la guerre que provoquèrent les prétentions de Benhadad, Syrie, un prophète, peut-être habitant Samarie, — ce qui Irerait que la persécution contre les yahvistes n'eut i caractère général, — lui donna de bons conseils que le roi et qui lui assurèrent la victoire. Il lui recommanda encore pas s'endormir sur ce premier succès, mais de faire de noi préparatifs pour l'année suivante ; il l'engagea à ne ] laisser efl'rayer par l'assertion des Syriens, que les d'Israël (1) étaient des dieux des montagnes, de sorte c Israélites seraient facilement vaincus dans la plaine. Yah^ effet, saurait protéger efficacement son peuple dans la aussi bien que dans la montagne. On découvre ici l'indici nouvelle tendance du yahvisme à faire de Yahveh le sei d'Israël et à s'élever au-dessus des conceptions primitif vertu desquelles Yahveh était, en effet, un dieu des lieux et arides. Il en ressort aussi que ces prophètes n'étaient parti pris hostiles au roi, et que lui-même écoutait vol leurs avis.

Cependant, il n'était pas l'homme selon leur cœur. Api victoire complète sur les Syriens, il eut la faiblesse de se prendre à de belles promesses et de rendre la liberté au Syrie, qu'il avait fait prisonnier. Il s'exposa par là à la c des prophètes qui avaient prononcé le hérem sur Benhac vieil esprit de Samuel vivait encore parmi les membres c titution qu'il avait fondée. Les prophètes dénoncèrent ai vengeance de Yahveh et lui annoncèrent que sa propre vi

(1) 2 Rois, XXI. 23. Ce pluriel est remarquable, surtout si on rapproche c du Ters. 28, où c^est le prophète même qui parle, et ne fait mention que de

prise en rançon de celle du captif qu'il avait imprudemment relâché. Il se retira mécontent et irrité dans son palais, d'autant plus mécontent des prophètes, qu'il sentait bien, au fond, qu'il avait tort et qull venait de commettre une faute qui pourrait lui coûter cher.

Les Syriens tenaient encore la place de Ramôth dans le pays de Gilead. A'hab résolut de les en expulser et, pour cette entreprise difficile, demanda l'appui de Josaphat, roi de Juda, qui s'empressa de venir au secours de son allié. La guerre fut fortement conseillée et le succès garanti certain par quatre cents prophètes consultés à la demande du roi de Juda. Ce dernier insista encore pour qu'on appelât Michahu, qu'A'habrépugnaità entendre parce qu'il savait que ce prophète n'était pas son ami. En effet, Micha n'apporta que de sombres pronostics. Il annonça d'abord, lui aussi, la victoire, mais sur un ton de raillerie qui montrait bien qu'il déguisait ses véritables sentiments. Sommé de parler sérieusement, il dépeignit Israël comme un troupeau dispersé, privé de berger, et attribua le conseil des autres prophètes à un esprit de mensonge. Celui qui s'était montré le plus ardent, Zédékia (prophète de Yahveh, dont le nom entre dans la composition du sien), lui répondit par des injures et A'hab ordonna de le jeter en prison, se réservant de le châtier après la victoire. Mais l'événement confirma bientôt ses plus sombres prévisions, et, aux yeux de la postérité, il est resté dans cette circonstance le vrai prophète, tandis que tous les autres sont qualifiés d'imposteurs. Rien ne justifie ce jugement. Gomme Micha, les quatre cents parlèrent selon leur sentiment et selon leur conscience. Ramôth de Gilead aux mains des Syriens était une perpétuelle menace pour le pays d'Israël. Si A'hab avait seul vaincu deux fois les Syriens, le succès devait paraître bien plus certain avec l'appui du roi de Juda. Micha en jugea autrement, et l'événement lui donna raison. On put se convaincre que l'entreprise dépassait les forces des deux princes ligués. Peut-être la sombre prophétie de Micha, hantant comme un fantôme de mauvais augure l'esprit des soldats, contribua-t-elle, pour sa part, à amener la catastrophe qu'il avait prédite.

Ce fut vers cette époque que furent relevées les murailles de Jéricho, et Içs çircQQstance3 qni amenèrent cet événement sont

tristement caractéristiques de ce qu'était alors le développemeût religieux d'Israël. Une ancienne malédiction attribuée à Josué disait que celui qui voudrait relever Jéricho de ses ruines devrait fonder les murailles sur son premier-né et les portes sur son dernier-né. Le parallélisme même de cette malédiction en montre assez le caractère primitivement jQguré. Par degrés, on en était venu à la prendre au pied de la lettre. On en avait tiré la conclusion que le sacrifice volontaire de deux flls pourrait lever Tanathème lancé sur Jéricho. Cette sorte de sacrifices humains n'est pas chose sans exemple dans l'histoire des peuples mésopotamiens. Quelquefois c'était une jeune vierge qu'on immolait, et sur le cadavre de laquelle on posait les assises de fondation du rempart. Ici, il s'agissait d'un double sacrifice et de celui des êtres les plus chers. Personne n'avait encore eu le triste courage de se dévouer. La ville s'était lentement relevée, mais était une ville ouverte, lorsqu'un certain Hiel, plus encore par ambition que par patriotisme, — il demanda à être nommé gouverneur de la ville, — s'offrit à remplir la redoutable condition. Il immola, en effiet, ses deux fils, et sur le corps de l'aîné, Abiram, fonda le rempart, sur celui du plus jeune, Zébub, la porte. Il ne manqua pas de pieux adorateurs de Yahveh pour exalter ce dévouement. Hiel était originaire de Béthel, d'où l'on peut conclure qu'il n'appartenait pas au parti d'Élie, bien qu'il ne soit pas certain qu'Élie lui-môme eût réprouvé de tels sacrifices.

Les deux successeurs d'A'hab restèrent fidèles à la tradition de leur race. Après une chute, A'hazia envoya consulter l'oracle célèbre de Baal-Zébub à Eqron ; il fut sévèrement censuré par Élie, qui lui demanda s'il n'y avait point de dieu en Israël. Ces paroles équivalaient, dans les idées du temps, à un arrêt de mort et, en effet, A'hazia succomba à son mal.

Sous le règne de Joram, on ne voit plus apparaître le vieux prophète; il est remplacé par son disciple Elisée, qui n'atteignit à son plus haut point de popularité que sous le règne de Jéhu. Il y avait quelque temps déjà qu'Élie l'avait choisi pour son successeur. Il était fils de Safat, riche propriétaire foncier d'Abel- Méhola, mais n'avait pas hésité à tout quitter pour répondre à l'appel d'Élie. H renonça à l'agriculture, prit congé de son père

et de sa mère, qui ne s'opposèrent pas à sa résolution, invita toute sa parenté à un sacrifice d'actions de grâces, dans lequel il offrit sur un bûcher fait du bois même de sa charrue le bœuf avec lequel il labourait, et, de ce moment, il ne quitta plus Élie jusqu'à la mort de ce dernier. Après la mort de son maître, il renonça à la vie de solitaire et vint s'établir dans la capitale. Il fut reconnu par les colonies de prophètes pour leur chef et pour le successeur d'Élie, dont le manteau était tombé sur ses épaules, et sur les mains duquel il avait versé l'eau. Il hérita aussi du prestige et de la popularité de son prédécesseur. Sa légende ne fut ni moins riche, ni moins remarquable. Les principaux miracles qui lui sont attribués ne sont que la répétition, quelquefois amplifiée, de ceux d'Élie. Il ressuscita un mort, multiplia l'huile et, de son temps, la sécheresse et la famine, au lieu de trois ans, en durèrent sept. Il n'est pas, cependant, impossible, au milieu de tout ce merveilleux, de démêler quelques traits authentiques de son caractère et de sa vie.

Son action différa sensiblement de celle d'Élie. Ils luttèrent pour la môme cause, mais tandis qu'Èlie s'était tenu en dehors du terrain de la politique, se renfermant dans son caractère purement religieux, Elisée fut, avant tout, un homme politique. Élie s'était surtout posé en champion du droit et de la justice, en vengeur des innocents opprimés ; il ne semble pas qu'Elisée ait senti une vocation marquée pour continuer ce ministère. Enfin, le premier renferma son action dans le royaume d'Israël, le second exerça son influence jusqu'à Damas. Nous l'avons vu, aussitôt après la mort de son maître, abandonner le désert pour s'établir dans la capitale. Toutes ces différences s'expliquent, soit par la diversité de caractère des deux prophètes, soit par celle des circonstances au milieu desquelles ils vécurent. Si Elisée put résider à Samarie, c'est qu'il ne fut pas persécuté par les derniers rois de la famille d'A'hab, et qu'ensuite le trône fut occupé par sa propre créature. Cette dernière circonstance lui permit aussi de se mêler beaucoup plus activement aux affaires et d'être beaucoup plus pratique qu'Élie.

Les rapports d'Elisée avec la dynastie d'A'hab ne furent guère meilleurs que n'avaient été ceux d'Élie. Joram, le deuxième fils d'A'hab, se montra, il est vrai, un peu mieux disposé pour le

yahvisme que son père et son frère. Il fît détruire un ou plusieurs maççéba's élevés par A'hab au Baal cananéen. Il ne persécuta pas le prophète qui, cependant, lui agréait peu, le traita même avec une certaine distinction. Elisée n'en resta pas moins intraitable. Lors de la guerre contre Mésa, roi de Moab, qui avait refusé le tribut payé sous le règne d'A'hab, Joram, allié à Josaphat de Juda et au roi d'Édom fit appel aux conseils d'Elisée : le prophète lui répondit sèchement : « Adresse-toi aux prophètes de ton père et de ta mère, » et il ne se départit un peu de cette raideur qu'en considération de Josaphat. Entre le flls d'A'hab et d'Izebel et le tlisciple d'Élie, il n'y avait pas de réconciliation possible. Les quelques réformes de Joram, un couple d'idoles détruites, n'étaient pas pour satisfaire le prophète. Il se retira et attendit que les temps fussent mûrs et les circonstances propices.

La guerre des alliés avec Mésa, roi de Moab, mérite qu'on s'y arrête, au point de vue religieux. On a déjà rappelé dans cet ouvrage le principal événement de cette guerre : le sacrifice du fils du roi moabite, assiégé dans Qir-haréset, et la levée du siège à la suite de cet incident dramatique. « Alors, dit l'historien hébreu, une grande colère s'alluma contre Israël, de sorte que les ennemis de Mésa partirent et se retirèrent dans leur pays. » Si l'on ne tord pas à plaisir le sens des mots, ce passage ne peut avoir qu'une signification, c'est que les Israélites essuyèrent une grande défaite. Par conséquent, leur départ ne fut pas volontaire. L'historien a jeté un voile sur Tissue malheureuse de cette guerre, jusque-là glorieuse. La stèle de Mésa, dernièrement découverte à Dibhan, nous fournira-t-elle les éclaircissements qui nous manquent? On y voit que depuis la mort d'A'hab, la puissance des Israélites avait beaucoup diminué. Mésa (le sauvé, comme il s'appelle lui-même, parce que Kamosh l'a sauvé de tous les périls et l'a fait jouir de son repos) recouvra complètement son indépendance, chassa les Israélites et les Gadites de toutes les places qu'ils occupaient au nord de l'Arnon et y fonda des villes avec des temples à Kamosh. On estime ordinairement que les faits auxquels se rapporte cette inscription sont antérieurs aux événements relatés dans le Ch. Illdu deuxième livre des Rois. Quoi qu'il en soit, la manière dont Mésa parle de son

losh est identique à celle dont les Israélites avaient de parler de Yahveh. <c La colère de Kamosh s'est encontre les prétentions des Israélites, — on immole — lablement pend ou crucifie — les prisonniers devant 3t devant Moab (serait-ce une autre divinité ?) ; — Kalonne à Mésa d'aller conquérir Israël, et les vases sacrés >h, dont on s'est emparé, lui sont consacrés; — Kamosh raël de Yahas et inspire à Mésa une expédition contre laïm. y> Qu'au lieu de Mésa, on lise A'hab ou Josaphat, m place de Kamosh, et on aurait un monument Israélite lonne ne songerait à mettre en doute l'authenticité. Les igieuses de Mésa sont absolument celles des anciens ;. Même zèle pour le dieu national, même conviction e meilleur et le plus puissant des dieux, ne que Mésa au sud-est, au nord-est, Hazaël, succesienhadad sur le trône de Syrie, ne cessa d'inquiéter les . D'après les historiens bibliques, Elisée et môme Élie pas étrangers à son élévation. La légende tient une je dans leurs récits, et il y a beaucoup à rabattre, assulu rôle assigné aux deux prophètes. L'intervention ns cette affaire est dénuée de tout fondement. Mais trouvait à Damas quelques mois avant la mort de l et, vraisemblablement, ne s'y était pas rendu sans un réconçu. Benhadad malade le fit consulter par Hazaël sur l'issue de sa maladie. Le prophète répondit d'ane manière énigmatique. Il s'apitoya et pleura sur naux qu'Hazaël devait infliger au peuple d'Israël, et ) messager se récria en disant : « Comment moi, un être de rien, aurais-je la puissance de faire de telles Elisée répondit : « Yahveh m'a fait connaître que tu le Syrie. » Évidemment cette prophétie est, en grande st eventum ; on ne peut admettre qu'Elisée eût tra- Slévation d'un homme qu'il eût prévu devoir être fatal lites. Il n'en paraît pas moins certain qu'il alluma son et que, à son instigation, Hazaël ne recula pas devant it pour atteindre le haut rang qu'il lui avait fait enlisée regardait sans doute cette révolution en Syrie îvant être favorable à la cause qu'il servait. Mais son

exemple nous montre que la maxime « la fin sanctifie les moyens » est plus vieille qpie les jésuites.

Le moment paraît enfin venu à Elisée de porter un homme de son propre parti au trône d'Israël. Joram était un obstacle au triomphe de ce parti, et cet obstacle devait être brisé. Il fallait élever, à sa place, un yahviste selon le cœur du prophète. La guerre malheureuse soutenue par le fils d'ATiab et ATiazia de Juda contre la Syrie fit naître l'occasion impatiemment attendue. Les deux rois avaient été mettre le siège devant Ramôth de Gilead. Joram revenait dangereusement blessé. Il comptait se remettre à Yizreël. L'heure d'Elisée était venue. li dépêcha un messager à Jéhu qui était à l'armée devant Ramôth, il lui fit répandre l'huile sainte sur le front et la révolte éclata. Si le prophète avait cherché un homme qui ne fît pas les choses à demi, il l'avait assurément trouvé dans la personne de Jéhu. Au premier avis, le commandant des chariots, qui n'avait pas l'habitude d'épargner ses coursiers, ne perdit pas une minute et, avant que rien pût être soupçonné, il se trouvait avec ses alliés devant les portes de Yizreël. Joram et Aliazia tombèrent sous ses coups. La vieille Izebel, en vraie fille de roi, eut le courage de l'attendre richement parée et de le braver. De la fenêtre ouverte du palais elle Tapostropha avec un profond dédain : « Tu es Zimri, le meurtrier de son maître, » lui dit-elle. « Qui donc est avec moi, qui donc?» s'écria le rebelle, bouillant de colère. A ces mots, trois eunuques la précipitèrent de la fenêtre de sa chambre, et son sang rejaillit sur la muraille et sur les chevaux qui la foulèrent aux pieds. Jéhu entra dans le palais et se mit tranquille* ment à table, pendant que les chiens lacéraient le cadavre de la reine. Lorsqu'on voulut lui donner la sépulture, on ne trouva que son crâne, les paumes de ses mains et les plantes de ses pieds, et ce n'est pas sans une certaine satisfaction que les dévots des âges suivants constatèrent comment la parole de Yahveh — c'est-à-dire les paroles inspirées aux prophètes par la haine et la soif de vengeance — s'était accomplie sur l'étrangère détestée.

Mais Jéhu n'était pas encore satisfait. La maison d'A'hab devait être complètement anéantie. Il adressa à ceux qui avaient charge d'élever les soixante-dix fils du roi un message mena-

çant, les invitant à se défendre contre lui. Naturellement, ils n'osèrent pas engager une lutte inégale. Alors il leur transmit Tordre de lui envoyer à Yizreël les têtes des jeunes princes, qu'il prit un sauvage plaisir à disposer en pyramide, devant la porte de la ville (1). Toutes les personnes notables attachées à la famille des anciens rois furent mises à mort sans forme de procès. , Ce fut là qu'il rencontra Jonadab ben-Rekab, chef d'une tribu de Kénitei^ qui s'étaient établis dans le nord pour suivre Ùbrement leur genre de vie favori et servir Yahveh selon les anciennes traditions. Les membres de cette secte ne buvaient pas de vin, n'habitaient pas des maisons, mais demeuraient sous la tente, proscrivaient l'agriculture et vivaient uniquement de l'élève de leurs troupeaux. C'étaient de fanatiques partisans de la vieille foi des nomades, ennemis de toute civilisation, mais qui furent pourtant forcés plus tard par les conquêtes des Assyriens et des Chaldéens de se réfugier à Jérusalem.

Jonadab était un auxiliaire précieux, tel de tout point que pouvait le souhaiter Jéhu. Il le fit monter sur son char, le ramena avec lui à Yizreël en lui promettant un spectacle propre à le réjouir. Il avait en effet imaginé un plan remarquable de ruse et d'ingénuité. Il se posa à son arrivée à Samarie comme un partisan plus zélé du culte du dieu cananéen-phénicien qu'ATiab lui-même. Il fit proclamer un jeûne solennel et une fête en l'honneur de Baal et ordonna sous peine de mort à tous les sectateiu*s du dieu d'y assister. Le décret fut même publié dans tout le royaume, et, au jour fixé, le grand temple de Baal, à Samarie, regorgeait de monde. On distribua aux assistants des habits de fête, et Jéhu parut dans le temple accompagné de Jonadab. Comme s'il craignait que quelque indigne ne profanât la fête par sa présence, il avait eu soin de s'enquérir personnellement si toutes les personnes présentes étaient bien des adorateurs de Baal et s'il ne s'y trouvait mêlé aucun yahviste. Les sacrifices commencent. Alors quatre-vingts hommes armés embusqués par Jéhu se précipitent dans le temple, massacrent tous les assistants, pénètrent jusque dans le sanctuaire, brisent les idoles, les

(1) Les mdmes usages barbares rdgnent dans tout TOrient. On sait que les rois d^Assyrie aimaient aussi ces entassements de têtes humaines coupées. L*anitë barbare de la race s'afflrme sous ces coutumes sanguinaires si répandues.

colonnes, les symboles, et brûlent tout ce qui est susceptible de l'être. Le temple lui-môme fut rasé et remplacement sur lequel il s'élevait, profané.

Tel fut l'élu d'Elisée. Il serait injuste de faire peser tous ces crimes sur la mémoire du prophète. Celui-ci n'était pas Thomme des violences inutiles. Il fut servi sans doute au-delà de ses propres désirs par un fanatique qui était le génie du meurtre incarné. Cette implacable cruauté et son zèle rigoriste pour le service de Yahveh furent, d'ailleurs, à peu près ses seuls mérites. Médiocre général, politique bien inférieur au rôle qu'avait rêvé pour lui Elisée, il ne sut ni arrêter les progrès d'Hazaël, ni, en dépit de sa bonne volonté à suivre le chemin qui lui était tracé par le prophète auquel il devait le trône, < réformer le culte national de Yahveh (le culte des taureaux d'airain), non plus que détruire le culte cananéen d'Ashéra.

La décadence fut encore plus sensible sous son successeur Joaliaz, que le roi de Syrie réduisit à ne plus entretenir que dix chariots de guerre, cinquante cavaliers et dix mille hommes de pied. Elisée ne perdit point courage, il ne cessa de prodiguer au roi ses conseils et ses avertissements ; il paraît avoir constamment prêché la résistance, quelquefois même au péril de sa vie. Le relèvement commença, en effet, sous Joas, qui reprit sur Benhadad II les villes d'Israël conquises par les Syriens. Elisée ne vit peut-être pas ces premiers fruits de la politique qu'il avait toujours soutenue. Mais même à ses derniers moments, il ne désespéra pas, et lorsque Joas en larmes s'écriait à côté du lit du prophète près d'expirer : « 0 mon père 1 chariots d'Israël et sa cavalerie (force et rempart du royaume) ! » Elisée releva son courage en prophétisant une dernière fois le prochain triomphe d'Israël et la défaite des Syriens. Il mourut ainsi avec une entière confiance dans la bonté et l'avenir de la cause à laquelle il avait consacré sa vie. La gloire et la prospérité refleurirent sous le règne de Jéroboam II, mais furent principalement dues à ce que ce prince se départit du rigorisme religieux de ses ancêtres, et fit revivre les principes plus larges de Salomon. Après sa mort, le royaume se précipita vers sa ruine.

Quant à Elisée, ce fut un homme animé des plus nobles intentions, énergique et rigide, cependant plus accessible à la pitié

que son maître. La légende le représente comme ayant été pour maint malheureux un bienfaiteur complètement désintéressé (1). Il exerça une grande influence même sur le gouvernement, car il ne fut pas seulement honoré et respecté dans les colonies de prophètes ; les chefs du pays, les anciens de Samarie et môme la cour subirent son ascendant. L'histoire impartiale doit pourtant reconnaître qu'en favorisant la révolution de Jéhu, il tomba dans une grave erreur. Sans doute, par suite de cette révolution, l'influence d'Elisée à la cour s'accrut, mais la cause d'une religion plus pure que celle qui dominait dans le royaume d'Israël n'en retira presque aucun avantage, et le pays fut sensiblement affaibli par ce sanglant conflit. Une attitude moins raide et moins hostile envers Joram eût sans doute mieux servi cette cause. Joram n'était pas intraitable comme Izebel et, en somme, valait mieux que Jéhu, fanatique sans pitié, espèce d'inquisiteur couronné, qui ne savait que se baigner dans le sang. Une réprobation plus formelle encore doit frapper la conduite tenue par le prophète à Damas, des résultats de laquelle ni lui, ni le peuple, n'eurent à se louer.

Jéroboam II eut, comme Saîil, David et Salomon le privilège de réunir sous son sceptre toutes les tribus. Joas provoqué par Amazias de Juda, le vainquit, prit Jérusalem, fit le roi prisonnier et réunit son royaume au sien. Remarquons en passant

(1) A supposer que la guérison de Naaman^ rapportée 2 Rois V, soit un fait historique, — et bien que le récit ait tout le caractère d'une légende, le (ait même ne semble pas dénué de tout fondement historique, — nous y trouverions le premier exemple de la conversion d*un étranger au culte de Yahveh. Naaman, le Syrien, en reconnaissance de sa guérison par Elisée, promet de ne plus adorer que Yahveh, mais il ne croit pas ce culte possible dans son pays, si le prophète ne lui fait donner la charge d*un chariot de terre du pays dlsraél, pour qu'il y puisse faire élever un autel. En effet, le caractère national était encore si inhérent aux religions de l'antiquité que chaque dieu ne pouvait être adoré que sur ses propres terres. En outre, ses fonctions auprès de la personne du roi de Syrie l'obligeront d'assister aux cérémonies célébrées en l'honneur de Rimmon, le dieu des Syriens ; il demande donc à ce sujet une dispense au prophète, qui ne fait aucune difficulté de la lui donner. Rimmon était un dieu très sévère en Syrie et qui, à en juger d'après plusieurs noms de lieux, était aussi adoré dans le pays de Canaan. C'est le même dieu de l'esprit du ciel, c'est-à-dire du vent, de la tempête et du tonnerre, que les Assyriens appelaient Ramftn. U portait aussi en Syrie le nom de Hadad, Tunique (Ben-Hadad, Hadad-Eser). Son nom complet était peut-être Rimmon-Hadad, le Très-Haut unique (de rdm^ élevé, vénérable).

qu'il n'épargna pas le temple, mais le pilla, ni plus ni moins que si c'eût été un temple consacré à un culte idolâtre. Ce fait montre combien peu alors on avait conscience de Tunité du culte de Yahveh dans le nord et le sud du pays. Jéroboa pendant la plus grande partie de son règne maintenii des royaumes d'Israël et de Juda, et même il est probal assujettit de nouveau les Moabites. Vers la quinzièm seizième année de son gouvernement, le royaume de , conquit son indépendance, dans des circonstances qui n inconnues. Il régna quarante et un ans, qui furent pour le i d'Israël la période de sa plus grande prospérité et de haute puissance. De bonne heure, on fonda sur lui grandes espérances. Jona-ben-Amittaï,lemême prophète tradition rapporte la mission à Ninive, lui prophétisa, p même avant son avènement au trône, la victoire sur ennemis d'Israël. Le psaume XLV, qu'on a tout lieu de rer comme un épithalame composé à l'occasion de son i atteste avec quel enthousiasme son règne fut salué. Ya oint avec l'huile de la joie plus qpi'aucun de ses de\ parce que son sceptre est un sceptre de justice, qu'il droiture et qu'il hait l'impiété. Il sera un héros redoutai ennemis, mais un roi clément et sincère. On y célèb chesse, sa pompe royale, sa beauté et celle de sa flanc la jeune princesse étrangère, est invitée à oublier son p la maison de son père et à obéir à son époux comme à gneur. Le poète n'hésite pas à promettre au roi que s( est affermi à toujours, absolument comme les prophètes promettaient un règne sans fin à la maison de David.

Ce beau chant semble n'avoir été que les prémices d'u moisson littéraire. Le règne de Jéroboam II fut, en e moins selon toutes les vraisemblances, une des époques fécondes et les plus brillantes de la littérature hébraïqu peut guère assigner une autre date au Cantique des ca Outre que des chants comme celui-ci ne peuvent éclori époques de paix et de prospérité, Jéroboam fut, à pro parler, le Salomon du royaume d'Israël. L'auteur du ( s'arrête avec une certaine complaisance à la descripti( pompe et de la volupté de la cour de Salomon et des •

de sa vigne de Baal-Hamman. Le poète n'en célèbre pas moins le triomphe de l'amour vrai sur toutes les séductions du luxe (1).

C'est sans doute à cette époque aussi qu'il faut placer la formation du récit poétique de la légende d'Élie, de sa lutte avec les prophètes de Baal sur le Carmel, de son entretien avec Dieu sur THoreb et de son ascension. Il fallait un règne comme celui de Jéroboam II pour que les événements pussent se présenter sous ce jour et revêtir cette forme. Le tremblement de terre, le tourbillon, le feu dévorant avaient alors passé devant Yahveh, et après un temps de fureur, il se manifestait à son peuple dans une brise douce et bienfaisante. Hazaël, Jéhu, Elisée, avaient purifié Tair, et sous le règne du prince bien-aimé on recueillait les fruits de toute cette agitation et de cette longue lutte. Qu'on veuille bien le remarquer, l'auteur n'est nullement un partisan de la violence, mais il la tient pour justifiée par les résultats qu'elle a donnés. Plus tard se fera jour un autre esprit. C'est alors seulement qu'on dira que le sang versé par Jéhu doit être vengé sur sa postérité.

C'est sur le même ton que ces poétiques récits qu'est écrite la bénédiction de Moïse, chant qui doit aussi appartenir à cette période (2). C'est un cantique de louanges sur toutes les tribus. Il n'y manque que Siméon, qui sans doute ne faisait plus partie

(1) Si, comme le veut M. le prof. Reuss de Strasbourg, le Cantique des cantiques n^est pas une sorte de drame lyrique, mais un recueil de chants d*amour, on y chercherait en vain cette id^ fondamentale.

(2) Deutéronome XXXUI. L^hjpothôse de Knobel, rëfutëe par Graf, der Segen Mosis, et Kuenen, I, 379-382, que le morceau pourrait dater de Tépoque où David fuyait la persécution de Safll, et qu'alors le vœu de Juda d'être réuni avec son peuple se rapporterait & lui, tandis que la mention de la résidence de Yahveh dans la tribu de Benjamin, qu'il ne serait plus possible de rattacher & Jérusalem, aurait trait au sanctuaire de Gibéon, se heurte k des objections trop graves pour qu'il nous soit possible de nous y rallier. N'y aurait-il que l'éloge fait de la tribu de Lévi que cela suffirait pour assigner au morceau une date postérieure. La description de la situation des Israélites, qui termine le chant, peut se rapporter au règne de Salomon ou & celui de Jéroboam U, et des motifs tirés de la critique interne nous obligent d'opter pour ce dernier. L'ennemi est vaincu et expulsé, le peuple habite en sûreté après avoir reconquis son indépendance ; il jouit des bénédictions de la vigne et des champs, fécondés par la rosée du ciel. Vainqueur, grâce au secours de Yahveh, il est flatté par ses ennemis. Tous ces traits ne trouveraient leur application au règne de Salomon qu'en l'envisageant dans une vue d'ensemble avec celui de David, tandis qu'ils s'appliquent exactement à celui de Jéroboam II.

du peuple d'Israël et s'était de nouveau confondu avec les hordes arabes, d'où était sorti ce peuple. L'auteur a pris pour modèle la bénédiction attribuée à Jacob (1), sauf en ce qui concerne Juda, Lévi et Benjamin, dont il poursuit la réhabilitation. Il n'est animé de sentiments hostiles pour aucune des tribus. On pourrait seulement trouver qu'en comparaison des autres tribus, l'éloge fait de Juda est un peu maigre et nullement en proportion de l'importance et du rôle de cette tribu. Il se borne au vœu, placé dans la bouche de Juda lui-môme, qu'il puisse être réuni à son peuple et dans l'assurance que ses mains lui suffisent et que Yahveh le protège contre ses ennemis (2). La prière en faveur de Joseph est d'un accent plus profond, sa glorification beaucoup plus enthousiaste (3). Mais les vœux et les bénédictions les plus ardentes sont pour Lévi, fidèle à Yahveh, dépositaire des Urim et Thummim, qui dans son zèle abandonne père, mère, frères et enfants pour se consacrer exclusivement au culte de Yahveh, gardien de la parole et de l'alliance de^ieu, enseignant à Israël les saintes pratiques et la Thora (la loi) et faisant monter le parfum des sacrifices et des holocaustes aux narines de Yahveh. Benjamin et Jérusalem ne sont pas moins bien traités. L'auteur fut sans doute un lévite, bien qu'il ne semble pas avoir résidé à Jérusalem et que la mention des sacri-

(1) Voir plus haut, p. 402.

(2) Beaucoup trop cherchée me semble Texplication donnée par Graf {der Segen Mosis p. 90 et 88.) de Texpression c ses deux mains », qui signifierait « son territoire ». Avec Tappui de Yahveh, Juda a assez de sa seule force, ^expression « être réuni & son peuple » adonné lieu À de nombreuses controverses. Graf l'explique : «la réunion de la tribu de Juda au reste de la nation dont elle était alors séparée. » Ewald I, p. 161, et d*autres Tentendent de Textension de la domination de la dynastie davidique à tout le peuple dlsraSl. Si c'est avec raison que Graf a vu dans le taureau de Joseph Jéroboam II, Juda pourrait se rapporter & Amazia, alors prisonnier dans le royaume du Nord, ou tout au moins vassal de Jéroboam. Mais Tun et l'autre me semble également invraisemblable. Sans doute, le vœu formé par l'auteur de voir se reconstituer l'unité nationale était fait par les Judéens comme par les Israélites. Si sous les règnes de Joas et de Jéroboam les deux royaumes furent effectivement réunis sous le môme sceptre, le chant pourrait dater d'après la 27"* année de Jéroboam, alors qu'Ouzzia régnait de nouveau d'une manière indépendante & Jérusalem. Il n'en reste pas moins sur le sens de ce document bien des obscurités.

(3) Même alors que nous rejetterions avec Graf, passage cité p. 47 et ss., tout ce qui a été transcrit ici de la bénédiction de Jacob, notamment vers. 13-16 et la 2« moitié du vers. 17«

iices que Zabulon et Isachar offraient sur la montagne (sans doute le Carmel) doive plutôt faire supposer qu'il était attaché à un sanctuaire de la première de ces tribus, temple ou autel qui n'avait qu'une notoriété purement locale. Il ne prononce même pas les noms de Dan, de Béthel et de Silo. Quoi qu*il en soit, son poème est en bien des points remarquable. Il est un des rares exemples de l'Israélite optimiste. Pas une note discordante dans tout ce morceau, pas un. seul anathème contre les péchés du peuple, pas une seule menace. Il est yahviste, mais nullement monothéiste. S'il ne met aucun autre Dieu d'Israël au même niveau que Yahveh, il ne nie nullement leur existence. Il a fidèlement conservé au dieu national son caractère primitif. Yahveh est toujours le dieu terrible dans lequel on reconnaît l'ancien dieu du tonnerre. Il vient de Séir et d'Édom, apparaît radieux sur le sommet des montagnes de Paran et de Kadès. Mais le poète a soin d'adoucir ces traits en insistant sur sa bienveillance à l'égard des tribus qu'il aime et protège. On a relevé avec raison la différence de ton qui règne entre ce chant et les prophéties d'Amos et d'Hosée. Le commencement du ministère de ces prophètes fut, en effet, contemporain de la bénédiction de Moïse ou la suivit de très près. Là où les prophètes idéalistes ne voyaient que sujets de plaintes, le prêtre réaliste ne trouvait que matière à satisfaction. Et, en effet, au dehors tout était si beau et si bon !

Il est probable qu'un livre, plus tard confondu avec les Proverbes (Gh. I, 7, —IX, 18), appartient aussi à cette brillante époque. Le caractère en est très différent de celui du livre même des Proverbes. La sagesse y apparaît personniQée. Les thèmes favoris des leçons que le poète met dans sa bouche sont la discipline paternelle, le respect pour les leçons du père, la crainte de Dieu, présentée comme le commencement de la sagesse et, surtout, la pureté des mœurs. Si l'auteur du Cantique a prêché la pureté dans la glorification de l'amour légitime, celui des fragments poursuit le même but en mettant en garde contre les séductions de la licence. L'influence des cultes cananéens avait amené un grand relâchement des mœurs dans le royaume d'Israël, et il n'y a rien d'étonnant à ce que le réveil littéraire et religieux du règne de Jéroboam II ait été marqué par une puissante réaction contre ces désordres.

Les maximes qui composent la plus grande partie du livre des Praverbes sont peut-être plus anciennes que cet ouvrage (1), mais il n'est pas impossible qu'il ait été la première production écrite de la Chokma. Cette dernière était pourtant pratiquée depuis longtemps par les Israélites et florissaitdès le. temps de Salomon. Par maint côté, surtout par le respect pour l'autorité paternelle et par le caractère universaliste de la religion de l'auteur, les fragments se rapprochent du vieux livre moral des Égyptiens : Les maximes de Ptahhotepy bien qu'il n'y ait nul rapport direct entre les deux ouvrages. Cela montre que, spontanément, la sagesse naissait chez les peuples anciens et se mouvait dans un certain cercle d'idées, ce que confirme la morale des Chinois aussi bien que celle des Égyptiens.

Ce fut probablement aussi sous le règne de Jéroboam II qn'eut lieu la première collection des Proverbes (Ch. X, 1, —XXII, 16).

Après Salomon, la sagesse fut moins cultivée dans le royaume de Juda. On y était devenu trop théocratique et sacerdotal. Elle trouva im refuge en Ephraïm, sous le patronage du second Salomon. Là, Tuniversalisme, le sentiment purement humain, se trouvait plus à Taise. Si, après la ruine du royaume d'Israël, la sagesse refleurit quelque temps dans celui de Juda, sous le règne d'Hizkia, elle ne tarda pas à y décliner de nouveau.

Il semble aussi qu'une scission se soit déjà opérée dans les rangs des adeptes de ce genre. Ceux qu'on nomme a les insensés », « les railleurs », exagèrent l'élément humain et universaliste, et commencent à rejeter toute religion et toute reconnaissance d'un gouvernement providentiel et équitable du monde. D'autres se rapprochent de plus en plus de la religion et impriment en quelque sorte à la sagesse, dont ils rendent les arrêts, le caractère d'une révélation en l'identifiant avec la a sagesse de Dieu ». S'ils passent sous silence les institutions sacerdotales et les sacrifices, ou n'en parlent que sur un ton qui témoigne peu de sympathie et de respect, la prophétie, par contre, commence

(1) La personnification de la Sagesse suppose, comme le fait remarquer M. Hooykaas, que le genre avait déjà été cultivé pendant une période assez longue. L*ouvrage est, du reste, défectueux et confus, mais présente quelques images très belles^ et même atteint dans certains passages & la plus haute poésie. Quoique l'ancien principe de la rétribution temporelle du bien et du mal y domine, il y respire en certains endroits un profond et pur sentiment moral ,

à prendre faveur auprès d'eux. Seulement, ils placent la sagesse au-dessus d'elle. La religion est et reste simplement la préparation à la sagesse, le commencement de la sagesse : celle-ci est la chose essentielle, le but où Ton doit tendre. Aussi les sages sontils tout à fait indépendants. La loi, les prophètes, les espérances de l'avenir, rien n'influe sur leur pensée. Eux, au contraire, — et il n'est pas dépourvu d'intérêt d'en faire la remarque, — exercèrent une influence très appréciable sur la littérature prophétique. Amos, qui était du royaume de Juda, parle d'eux avec estime, et déplore qpi'il doive bientôt venir des jours si malheureux, que la parole des sages ne pourra plus se faire entendre. Hosée a pour eux moins d'admiration ; il les voyait de plus près et ne les trouvait pas assez religieux. Mais son livre même témoigne qu'il n'était pas sans avoir profité à leur école. Ce fut à l'exemple des sages que les prophètes commencèrent à écrire. Les premières productions de la littérature chez les Hébreux eurent ainsi le même caractère et le môme objet que chez les Égyptiens.

Un autre esprit commença à se faire jour dans les dernières années du règne de Jéroboam IL Après le chantre gracieux du Cantique, l'auteur optimiste de la bénédiction de Moïse et las sages à la parole calme et sententieuse, se levèrent des hommes qui, comme Hosée, n'eurent à la bouche qne des paroles de censure et de menace. Avant lui (791), Amos de Thékoa en Juda (1) avait osé prophétiser à Béthel même contre le culte du taureau d'airain et contre les richesses et le luxe d'Israël. Le prêtre Amazia lui avait intimé l'ordre de retourner au pays de Juda, disant que de telles paroles ne pouvaient être tolérées dans un sanctuaire royal, et l'avait dénoncé à Jéroboam, parce qu'il prophétisait la ruine de la dynastie d'Israël. Ces hommes furent les précurseurs des temps nouveaux, les premiers réformateurs. Leurs sombres prédictions ne tardèrent pas à se réaliser. L'esprit de révolte, un moment contenu par la puissance de Joas et de Jéroboam II, se déchaîna de nouveau après la mort de ce dernier. Il semble qu'au milieu de sa grandeur et de sa prospérité,

(1) Dans un article récent de la Revue de Tfiéologie de Leyde {TheologUch Tyd^ schrifl), M. le prof. Oort a soutenu la thèse qu^Amos était originaire du royaume dlsraôl. L^bistorien bien connu d'Israël, M. Orsetz, est de la mdme opinion.

le royaume d'Israël recelait des germes de décomposition et de ruine. Les révolutions de palais, les changements de dynastie se renouvelèrent jusqu'à la prise de Samarie et à la destruction du royaume par Salmanasar. Le Yahvisme continua de se développer dans le royaume de Juda, mais semble s'être éteint peu à peu au milieu des dix tribus dispersées. Avant d'aborder l'histoire de la réforme, il sera bon de jeter un regard sur celle du développement religieux dans le royaume de Juda, depuis Réhabéam jusqu'à la chute du royaume d'Israël.

Cette histoire nous est peu connue. La lutte contre les Baalim paraît avoir été moins vive dans ce royaume que dans celui du nord. L'importance du temple de Jérusalem et de son sacerdoce aristocratique y assurait au yahvisme une prépondérance et un éclat qui ôtaient aux autres cultes tout caractère menaçant. Ge^ pendant, il y avait d'autres sanctuaires et, jusqu'au règne d'Hizkia, on sacrifia à Yahveh en mainte localité ; mais le culte y était moins pur qu'à Jérusalem et plus ou moins mélangé d'éléments idolâtriques. On ne s'en alarmait, ni ne s'en scandalisait. Il n'y eut d'opposition que contre les cultes cananéens accompagnés de pratiques licencieuses. Et encore ne fut-ce qu'à partir d'Asa, le troisième roi de Juda, que ces cultes furent proscrits. Il fit mettre en pièces et brûler près du torrent de Qidron (Cédron) une Ashéra élevée par sa mère dans un temple construit sur une colline près de Jérusalem. S'il faut en croire le livre des Chroniques, il obéit en cela aux inspirations du prohète Azaria-ben- Obed, et tenta même d'opérer une espèce de réforme du yahvisme. Cela ne l'empêcha pas de faire jeter en prison le prophète Hanani, qui blâmait son alliance avec le roi de Syrie. Le caractère de ces mesures ne saurait être certainement apprécié, attendu le peu de sûreté des informations des Chroniques, écrites à un point de vue purement sacerdotal.

Josaphat continua la lutte commencée par son père contre les cultes licencieux d'origine cananéenne. S'il ne fut pas un yahviste exclusif, il appartint du moins positivement à la tendance yahviste, et s'appliqua à développer la religion nationale et à en élever le caractère. Son alliance avec A'hab fut dictée par les nécessités politiques qui, à cette époque même, étaient plus indépendantes de la religion qu'on ne le croit généralement.

Elisée établissait une différence marquée entre lui et Joram, fils d'ATiab. Elisée ne consentit que par déférence pour lui à prophétiser devant les deux rois alliés, à Toccasion de la guerre contre Mésa. Mais s'il eût été exclusif, il n'eût certainement pas demandé la main de la fille d'Izebel pour son fils.

Cette alliance porta une sensible atteinte au yahvisme dans le royaume de Juda. Athalya, non moins ambitieuse et énergique que sa mère, s'empara du trône après la mort de son époux et de son fils; elle donna l'ordre de massacrer tous ses petits-flls et, seul, Joas échappa à la mort. Baal eut dès lors son temple à Jérusalem même ; cependant Athalya ne proscrivit pas le yahvisme, et le culte de Yahveh ne fut nullement troublé. Les prêtres jouirent même d'assez de liberté pour cacher pendant plusieurs années Joas dans le temple et y ourdir une conspiration qui devait aboutir au rétablissement du jeune roi sur le trône.

Joas se laissa d'abord aveuglément conduire par Jojada, à qui il devait la vie et la couronne. Il semble qu'après la mort du grand prêtre il ait subi une autre influence ; du moins le récit de la mort du flls de son bienfaiteur, tué par son ordre (2 Chroniques XXIV, 20-24) semble historique. L'auteur du Livre des Chroniques voit dans l'assassinat du prince par deux de ses serviteurs une juste punition de son crime.

Dans les premiers temps de son règne, Joas avait ordonné aux prêtres de faire exécuter au temple des réparations indispensables, et en avait assigné les dépenses sur les taxes de certains sacrifices et les dons volontaires de la piété des fidèles. La vingttroisième année de son règne, il n'y avait encore rien de fait. Les saints prêtres de Yahveh s'étaient approprié l'argent et laissaient tomber en ruines le sanctuaire de leur dieu. Joas dut ordonner un contrôle sévère et confier l'ouvrage à des ouvriers placés directement sous les ordres des administrateurs royaux. Ce fait jette un jour assez peu favorable sur le caractère et le désintéressement du sacerdoce de Jérusalem.

Amazia et son fils Ouzzia (Azaria) furent pendant dix-neuf et onze ans vassaux et tributaires des rois d'Israël. Les plus anciens documents les représentent comme de fervents yahvistes. Le livre des Chroniques relève à la charge d'Ouzzia son prétendu sacrilège, qui ne fut, au fond, que la revendication du droit de

présider aux cérémonies sacrées, droit que les premiers rois avaient possédé et exercé sans contestation. Le roi, atteint de la lèpre, dut achever sa vie dans la retraite, et l'écrivain sacerdotal ne manque pas de montrer dans cette maladie une dispensation providentielle et un châtiment mérité.

Nous touchons au commencement d'une nouvelle période dans l'histoire religieuse dlsraël. Jusque-là, quelques différences qu'on puisse signaler entre le nord et le sud, la religion a, au fond, dans les deux royaumes, le même caractère. Le trait fondamental de l'histoire religieuse est la lutte du yahvisme national contre les religions indigènes et celles des peuples voi* sins, lesquelles cependant sont tolérées et dont la pratique fut môme, dans une certaine mesure, alliée au culte de Yahveh par des princes tels que Saiil, David et Salomon. Désormais, le yahvisme luttera pour la domination absolue, qu'il aura grand peine à conquérir. Pour atteindre ce but dans le royaume d'Israël, il fallait que la maison d'A'hab fût complètement exterminée. Dans le royaume de Juda, le parti qui le poursuivait trouva déjà un certain appui dans le roi Asa. Sous Athalya, l'unité religieuse courut de nouveau de sérieux dangers. Cette unité n'était pourtant pas encore le règne exclusif d'un seul culte, encore moins du monothéisme. Les hauts lievXy où le culte sans doute était moins pur, plus mélangé d'éléments empruntés aux religions cananéennes, subsistèrent sans que personne s'en formalisât ou songeât à les détruire. En dépit du zèle réformateur d'Asa et de Josaphat, des emblèmes, comme le serpent d'airain, des temples consacrés à des dieux étrangers, comme ceux de Milkom, d'Astarté et de Kamosh, qu'avait fait construire Salomon, non-seulement ne furent pas détruits, mais encore ne cessèrent d'être respectés et employés. Il faut surtout insister sur ce fait, que ce furent principalement des rois yahvistes de Juda, Aza, Joas, Ouzzia, qui éprouvèrent la plus vive résistance de la part des prophètes. Ce fut au point que les deux premiers» pour en avoir raison, recoururent aux cachots et aux supplices» et que le dernier dut céder devant elle. Pour les zélateurs, leurs réformes religieuses n'étaient donc pas suffisantes, leur foi aveugle au pouvoir miraculeux de Yahveh pas assez complète, ou bien, en maintenant leurs droits et leurs prérogatives de

princes, ils empiétaient sur les droits du sacerdoce. Les hommes qui afflchaient ces hautes prétentions étaient, comme Amos et Hosée, les précurseurs des temps nouveaux. A l'exception des empiétements du sacerdoce sur les anciennes prérogatives rehgieuses de la couronne, elles furent positivement repoussées par les rois de la maison de David eux-mêmes, ainsi que par le sentiment national. Elles s'afBirmèrent, néanmoins, chaque jour avec plus de force, devinrent plus générales et plus pressantes, et la politique réactionnaire de quelques rois ne fit que les surexciter. Les deux tendances, polythéiste et monolâtrique, devaient se développer d'une manière indépendante et chaque jour s'éloigner davantage l'une de l'autre, de sorte que, chaque jour aussi, lalutte devait devenir plus vive. Le chapitre suivant sera consacré au récit de la première tentative du yahvisme avancé pour provoquer une réforme radicale. On y indiquera quelle fut Toccasion de cette tentative et comment elle échoua.

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