‹ Histoire comparée des anciennes religions de l'Égypte et des peuples sémitiquesChapitre 42 sur 50 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

L'IDÉAUSME DES NOUVEAUX PROPHETES EN LUTTE AVEC U TENDANCE RÉAUSTE DE PLUS EN PLUS ACCENTUÉE DE U RELIGION

D'AmS A AMON

On a déjà vu se produire, au milieu même de la splendeur du règne de Jéroboam II, un enseignement nouveau qui vint jeter TefiGroi dans les esprits pleins de sécurité et troubler la satisfaction générale. Un pâtre de Thékoa, affectant de dire qu'il n'était ni prophète, ni fils des prophètes, mais envoyé deYahveh, était venu témoigner à Béthel contre le culte des taureaux et contre les péchés d'Israël. Qu'il fût judéen ou non, il s'occupa surtout d'Israël. Ce n'est qu'en passant qu'il fait mention de Juda, ainsi que des Syriens, des Philistins, des Ëdomites, des Moabites. Il s'éleva avec force contre tous les cultes rendus à Tahveh en dehors de la seule forme qu'il regardât comme pure, aussi bien contre ceux de Gilgal et de Béershéba que contre celui de Béthel ; il dénonça avec indignation le luxe, la profusion, le relâchement des mœurs qui régnaient parmi les Israélites, ainsi que l'oppression des petits et des pauvres, qui en était la conséquence. Il montra le châtiment et la ruine comme imminents. L'Assyrie était alors au plus haut point de sa puissance et de son éclat ; le prophète y vit l'instrument des vengieances divines qui devaient frapper Jéroboam et anéantir son royaxmie. Déjà des épidémies

et d'autres fléaux n'avaient-ils pas été des avertissements en môme temps que des châtiments de l'impiété de ce prince? Avec la rigueur ascétique du paysan à l'esprit étroit, du yahviste orthodoxe et du prédicateur de la pénitence, il ne s'attaqua pas seulement à l'immoralité, mais à tout luxe, à tout raffinement de la civilisation, tonna contre l'orgueil et les palais, contre le jeu des flûtes, la fabrication et l'usage des instruments de musique « à l'exemple de David ». L'exil seul pouvait expier tant de légèreté. Cependant, hâtons-nous d'ajouter qu'avec toute sa sévérité, qui ne manquait pas de quelque raison d'être, il n'y a dans son ton nulle amertume, rien de cette méchante satisfaction dont les prophètes de la pénitence ne surent pas toujours se défendre en dénonçant les jugements de Dieu. C'est une élégie sur les malheurs d'Israël plus encore qu'un anathème sur ses iniquités. Le sort que s'est préparé le peuple lui déchire l'âme et il termine par l'annonce et la peinture des temps meilleurs. La maison d'Israël ne sera pas complètement détruite. Le châtiment sera une purification, les pécheurs périront, puis les enfants d'Israël réunis sous un roi de la maison de Juda vivront en paix et ne seront plus jamais arrachés du pays.

On bannit Amos du royaume d'Israël, mais sa parole y avait trouvé de l'écho, et bientôt parut Hosée qui prophétisa dans une forme différente, mais dans le même esprit. Hosée était luimême Israélite. Lui non plus ne déploya pas seulement son zèle pieux contre les cultes immoraux des Cananéens, mais aussi contre Béthel, qu'il appela Béthaven, maison de vanité (1), contre Gilgal, dont les autels élevés devaient être détruits, parce qu'on y sacrifiait à des bœufs, en un mot, contre tout culte idol&trique. Lui aussi se déchaîna contre le relâchement des mœurs et contre l'immoralité qui pénétrait dans tous les rangs, dans toutes les classes de la population, à laquelle s'abandonnaient les prophètes et les prêtres, non moins que les grands et les marchands. Sa politique fut essentiellement nationale. Point d'alliance avec l'Assyrien ni avec l'Égyptien : de telles alliances ne sauraient produire que l'oppression et la servitude. Il se complaît, par contre, à peindre l'amour de Tahveh pour son peuple. Dieu a

(1) Ca nom ne peut ici avoir trait qu'à lldolàtrie.

aimé Israël alors que celui-ci n'était encore qu'un petit enfant, il l'a conduit en toute chose comme par la main; il a conclu un mariage avec lui, mais Israël a été iniidèle, a violé la foi qu'il devait à son Dieu, — et le prophète dépeint cette iniidélilé, cet adultère, sous les images les plas réalistes et les plus crues. — Aussi Israël sera-t-il châtié, mais Yahveh le ramènera comme un oiseau de TÉgypte, comme une colombe de l'Assyrie ; il est plein de compassion, pourrait-il abandonner Ephraïm et livrer Israël ? Alors viendront les jours de réparation et de bonheur qu'Hosée dépeint de la même manière qu'Amos.

Zacharie, tils de Berakya (Barachie), du royaume de Juda, fut un prophète de la même école. Il vivait encore sous le règne d'A'haz, et Ésaïe (Yeshaya, Yeshayahou) en fait mention comme ayant été lié d'amitié avec lui. A l'exemple d'Amos, il accomplit sans doute une mission dans le royaume d'Israël, qui tient la plus grande place dans ses prophéties et dont il prophétisa la ruine. Il fait aussi mention de la plupart des peuples voisins. Ce qui le distingue, c'est une conception universaliste de Yahveh qu'on ne trouve pas encore, du moins aussi développée, chez ses prédécesseurs. Yahveh est bien encore pour lui le dieu national d'Israël, et il peut sembler étrange que, parlant en son nom, il s'adresse aux autres peuples. Mais, dit le prophète, Yahveh ne veille pas seulement sur les tribus d'Israël, mais sur Fhomme en général. Les vues de Zacharie sur l'avenir et la réparation sont analogues à celles d'Amos et d'Hosée, mais plus déterminées. Un « prince de la paix » régnera sur Juda et sur Jérusalem. Il viendra monté, non sur un fier coursier, mais sur un âne. Il ôtera de Juda les armes, les chevaux, les chariots, les arcs, tous les engins de la guerre et de la destruction. Il donnera la paix à la terre, sa domination s'étendra de l'une à l'autre mer, de l'Euphrate jusqu'aux extrémités du pays. Mais une dernière lutte doit précéder cette ère de paix et, pour cette lutte, Ephraïm et Juda seront l'arc de Yahveh. Ainsi, une paix universelle assurée à la terre par la victoire d'un prince salué du nom de fils de David et qui sera un prince essentiellement pacifique, bien que son règne ne puisse être fondé que par une dernière et décisive guerre dans laquelle Ephraïm et Juda seront les vainqueurs du monde, voilà les grandes espérances — naïves conceptions jail-

lissant d'un ardent patriotisme uni à la ferme confiance dans le triomphe des plus nobles principes — qui enflammèrent le flls de Berakya.

Tels furent les premiers interprètes de la nouvelle doctrine yahviste. Elle avait, d'ailleurs, ses racines dans le prophétisme de l'époque antérieure. C'était le même exclusivisme, la même conception du rapport entre la moralité et le bonheur, qui avaient caractérisé la parole de Gad et de Nathan, d'Élie et d'Elisée. Les menaces et les anathèmes d'Amos et d'Hosée, plus tard, d'Ésaïe et des autres prophètes contre le luxe, ne provenaient pas d'un autre esprit que le vêtement de poils de chameau d'Élie. Mais le yahvisme s'était développé et épuré, il prétendait appliquer ses principes d'une manière plus complète. Auparavant, il ne s'agissait que de faire prévaloir le culte de Yahveh, n'importe sous quelle forme. Maintenant, il s'agit d'en faire prévaloir la forme la plus pure, la seule que les prophètes tinssent pour légitime. Après les Hammanîm et les Ashérîm, on s'attaque aux taureaux d'airain, représentation symbolique de Yahveh, aux hauts lieux, où le culte n'était pas célébré comme à Jérusalem. En outre, on espère étendre la domination de Yahveh, et, bien que l'idée qu'il est le seul vrai Dieu ne se formule pas encore nettement dans les esprits, elle germe déjà, et on peut en pressentir l'avènement. Enfin, la figure de l'austère divinité s'adoucit. Si Yahveh est encore le dieu terrible, le dieu saint dont la colère s'enflamme contre tout péché, contre tout luxe, contre tout ce qu'on a depuis renfermé dans l'épithète de mondain, il ne s'en montre pas moins le père et l'époux de son peuple : les attributs desBaalîm cananéens, il est vrai ennoblis, transformés, lui sont rapportés. L'idéal est plus pur, l'essor de la pensée religieuse plus haut, et telle est même la hauteur à laquelle le sentiment religieux plane au-dessus de la réalité, que pour que ces aspirations se réalisent, il ne faudra rien moins qu'une révolution, une réforme complète et radicale et qui ne pourra peut-être pas s'accomplir sans violence.

D'autant plus qu'à mesure que l'idéalisme se développe d'un côté, de l'autre le réalisme s'accentue, et que, si la réforme a ses représentants, la réaction a aussi les siens. Or, ces derniers étaient les hommes du gouvernement, le roi à leur tête.

Le roi A'haz avait eu recours à l'alliance du roi d'Assyrie pour repousser une attaque des rois de Syrie et d'Israël ligués contre lui. Le secours avait été chèrement payé. Pour satisfaire aux exigences de Tuklatpalésar (Tiglat-piléser) il avait fallu dépouiller de tout ce qu'ils renfermaient de précieux non-seulement le palais du roi, mais encore le temple. A'haz, devenu tributaire, et, en quelque sorte vassal de son puissant allié, avait été faire sa cour à Damas, où le lieutenant d'Asour avait célébré ses victoires par une pompeuse réception. Là, A*haz vit un autel d'une forme particulière dont il envoya le modèle au prêtre Uzia, avec ordre d'en faire faire un pareil pour le temple de Jérusalem. L'ancien autel d'airain fut déplacé et réservé aux sacrifices particuliers du prince, tandis que les sacrifices publics furent présentés sur le nouveau. A'haz n'était pas alors en position de se payer des caprices ruineux, et ce changement eut certainement sa raison d'être et un but pratique. Les prêtres ne firent aucune opposition aux innovations prescrites par le roi, et, en dépit des réformes de Hizkia et de Josias, les deux autels subsistèrent et furent simultanément employés jusqu'à la ruine de Jérusalem.

Une autre innovation plus gi*ave fut la construction dans la vallée de Ben-Hinnom d'un autel ou Topheth(l) consacré auMélek ou Molek, le roi du feu céleste. Le roi donna le premier l'exemple de faire passer son lils premier-né par le feu en l'honneur du dieu, et cette barbare distinction ne manqua pas d'imitateurs. On n'y vit rien qui fût en opposition avec le culte de Yahveh; mais, comme le disent avec indignation les prophètes des derniers temps, on se pressait dans le temple les mains encore teintes du sang répandu devant le Topheth.

J'ai déjà parlé dans un chapitre précédent (p. 316 et ss.) de la manière dont étaient offerts ces sacrifices, ainsi que du caractère des dieux qui portaient le titre générique de Mélek. Mais ici se pose à nous une question importante. Le Mélek adoyé par A'haz était-il un dieu étranger, et le sacrifice des fils premiersnés une innovation sans exemple jusqu'alors, introduite par ce

(1) Le sens de ce mot est encore incertain. M. le Prof. Kuenen pense qii*il signifie crachat, et que ce fut un nom iujurieux donné À Tautel du nouveau culte par les adversaires de ce dernier.

prince dans les mœurs religieuses du peuple d'Israël ? Cet usage était, ainsi qu'on Ta vu, indigène et universel chez les anciens peuples mésopotamiens. Kamosh, chez les Moabites, Malkam chez les Ammonites, le Melqart des Sidoniens et des Carthaginois recevaient tous des sacrifices humains. Nineb et Ana ou Anou chez les Assyriens appartenaient aussi à la classe de ces Méleks ou rois des dieux, et nous lisons que les Sépharvaïles brûlaient par le feu leurs fils en leur honneur (1). L'expression : « Faire passer les enfants par le feu », employée par les prophètes pour flétrir cet usage barbare ne peut signifier autre chose que brûler les enfants. Or, aussi bien le nom ou le titre donné à la divinité à qui on offrait ce sacrifice (2), que la manière dont il avait lieu, ne nous montrent dans le royaume de Juda que ce que nous avons déjà constaté en maint autre endroit.

Si Ton songe qu'A'haz fut le premier roi de Juda qui fut en même temps l'allié et le vassal des Assyriens, que dans leurs guerres les rois d'Assyrie faisaient une sorte de propagande religieuse et que, ainsi que le démontre l'autel dont il prit le modèle à Damas, A'haz ne répugnait pas à faire des emprunts aux étrangers, dans le domaine religieux, on ne trouvera rien de bien étonnant à ce que, soit par un certain réalisme religieux, soit pour plaire à ses maîtres et protecteurs, il ait introduit le culte de Mélek à Jémsalem et l'y ait associé à la religion de Yahveh, telle qu'elle y était alors pratiquée.

On peut cependant se représenter les choses encore d'une autre manière. Les sacrifices des fils premiers-nés auraient primitivement fait partie du culte de Yahveh, auraient été établis

11) lRoi8,XVII,31.

(2) On s'est étonné que Jérémie désignât tantôt sous le nom de Mélek, tantôt sons celui de Baal, le dieu auquel étaient immolés les enfants, VII 31, comp. XIX, 5. XXXII, 35. D'après ce que j'ai dit sur Baal et Mélek dans le Ch, III, cela doit au contraire paraître chose naturelle. C'était, en effet, un Baal et, entre les Baais, un Mélek, c'est-à-dire qu'il appartenait à la classe supérieure des Baals. C'est ainsi qu'en Assyrie Nineb est souvent appelé Bel, ou plus exactement il était un des dieux qui portaient ce titre. Ce qui est certain, c'est que l'auteur hébreu de 2 Rois, XVH, 31, appelle Annamélek et Adramélek les deux dieux auxquels les Séphanraltes immolaient leurs enfants. On a voulu voir dans Adramélek le Nineb (Adar ?) assyrien, interprétation qui n'est pourtant rien moins que démontrée.

par Samuel, puis défendus par la loi et seraient tombés en désuétude. Pourtant, de pieux zélotes les auraient fait revivre et A'haz n'aurait fait que les consacrer et leur donner un caractère offlciel et légal. Ce Mélekest donc, à proprement parler, Yahveh dans son caractère de feu dévorant, et tout l'élément étranger de cette réforme se réduisait à ce que l'exemple de l'Assyrie aurait provoqué le renouvellement en Israël d'une coutume indigène, abandonnée, à ce que croyaient ses partisans, à tort et par suite d'un affaiblissement de l'esprit religieux (1). Cette supposition repose sur des arguments qui ne manquent assuré* ment pas de valeur. Un passage du « Livre de l'Alliance », ancien document qui est entré dans la composition du Pentateuque, prescrit sans restriction, sans faculté de rachat, le sacrifice du fils premier-né à Yahveh (2). Les prophètes postérieurs, Jérémie, Zéphanya (Sophonie), Ézéchiel, s'élevèrent, il est vrai, avec force contre le culte du Topheth et le sacrifice des enfants; mais ceux qui furent contemporains d'A'haz, Zacharie, Èsaïe, qui emprunte même une de ses images au Topheth (3), n'ont pas un mot de blâme contre ce culte, bien que le dernier surtout ait énergiquement réprouvé la divination et l'idolâtrie. Hizkia, dans son zèle réformateur, ne semble pas avoir songé à la destruction du Topheth. Quant à Jérémie, adversaire déclaré de ce culte, il appelle la vallée de Ben-Hinnom la vallée du meurtre, le Topheth nu charnier et fait dire à Yahveh qu'il n'a jamais ordonné de tels sacrifices. Ainsi, on les regardait comme prescrits par Yahveh, opinion qui, pour fausse qu'elle pût être, se concilie difficilement avec l'hypothèse d'un culte complètement étranger.

Il est probable que la vérité se trouve entre ces points de vue extrêmes. A'haz imita les Assyriens, mais avec l'intime conviction de restaurer l'ancien yahvisme dans toute sa pureté. On ne saurait admettre que l'usage de sacrifier les premiers-nés ait jamais été général en Israël, ni surtout en Juda, bien qu'avant

(1) Exode XXU, 29, 30. U est Trai, ce passage n*ezclut pas le rachat 8*il ne le mentionne pas.

(2) Oort, Menschenoffèr in Israël. Cette opinion a été combattue par M, Kno* nen, Revu€ de théologie (TheoL T^ds.) I p. 53 et ss^, II 562 et ss,

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