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Lorsque vint le moment critique, que les Assyriens approchèrent, les prophéties d'Ésaïe se multiplièrent. Il est à son poste, il s'attend à de terribles jugements. Yahveh visitera son peuple avec Touragan, le tremblement de terre et le tourbillon. Jérusalem sera assiégée et une partie du peuple menée en captivité. Et de tous ces malheurs, le peuple n'a à s'en prendre qu'à lui ; car ses péchés, son idolâtrie et son luxe lui ont mérité le double de ces maux. Mais dans la conviction inébranlable d'Ësaîe, les peuples, les Goyîm, n'ont aucun motif de se réjouir de la punition d'Israël. Ils ne sont que des instruments de sa justice aux mains de Yahveh, une verge qu'on rejette après s'en être servi pour punir. Il en sera d'eux comme de quelqu'un qui boit et qui mange on rêve, et qui, à son réveil, est d'autant plus tourmenté par la faim et la soif. A la fin les opprimés se réjouiront, les serviteurs de Dieu seront délivrés, les oppresseurs et les tyrans abaissés. Aussi Ésaïe exhorte-t-il le peuple à ne pas mettre sa confiance dans les hommes, dans les alliances, dans la force des armées. Ils crient : « Nous nous enfuirons avec des chevaux ailés! » «Oui, répond-il, vous vous enfuirez!» Israël ne doit espérer que dans le Saint, en Yahveh qui engloutira les Assyriens et de l'esprit duquel on peut tout attendre (1).
Où l'éloquence du prophète se déploie dans toute sa force, c'est lorsqu'il retrace ses espérances pour l'avenir. L'Assyrien est aveugle, il ne sait pas ce qu'il fait. Il est la verge de Yahveh, mais il n'en a pas conscience. Il a humilié les nations comme un homme qui ravit des œufs dans un nid abandonné : rien ne bouge, nul cri, nul battement d'aile, point de bec qui s'ouvre pour défendre la couvée. Mais quelle folie de s'enorgueillir ! Celui qui fait ces choses, ce n'est pas lui en réalité, c'est Yahveh. Lorsque on lève un bâton pour frapper, cesse-t-il, pour cela, d'être un bois inerte ? Un autre empire est sur le point de surgir, celui du fils de David, du rejeton qui s'élancera de la tige d'Isaï, en qui seront la vérité, le droit, la concorde ; car il connaîtra Yahveh, le vrai Dieu ; il sera son fils et son règne s'étendra jusqu'aux extrémités de la terre. Juda et Ëphraîm ne se jalouseront plus, ils se réuniront sous le sceptre de l'oint de Yahveh de la
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maison de David. Les Goyîm eux-mêmes invoqueront le rejeton dlsaï. Israël humiliera tous ses ennemis : Philistins, Moabites, Édomites, Ammonites ; les Égyptiens mêmes seront frappés et le Nil sera mis à sec.
D'après cette analyse des prophéties d'Ésaïe, on peut voir que le nouveau prophétisme Israélite, dans son plus beau développement, demeura Adèle au caractère des religions sémitiques. Même ici, la divinité est tout, Thomme n'est rien qu'un instrument sans volonté propre. L'attente de Thomme pieux est toujours la domination universelle de son peuple et de son dieu national, celle-ci étant la garantie de celle-là. Mais la foi s'est élevée à un idéalisme qui fait repousser tous les moyens humains et dont les espérances sublimes, pénétrées de l'esprit moral le plus pur, ne devaient pas être réalisées. Le droit de cette conception est dans cette vérité que la justice est la plus pure gloire d'un peuple, que la force intérieure est préférable aux alliances et que, en lin de compte, la vérité et le droit doivent triompher. Il en sortit aussi un important progrès religieux, à savoir cette conviction, exprimée par Ésaïe lui-même, que la punition méritée par les péchés du peuple ne saurait être conjurée par les sacrifices, les cérémonies, les fêles de la nouvelle lune et les sabbats, mais seulement par la conversion du cœur. Le peuple n'était pas mûr pour de tels enseignements et, pendant des siècles encore, devait chercher son salut précisément dans tout ce que le prophète taxait d'impuissance.
L'influence d'Ésaïe sur le roi et, par là, sur la conduite du gouvernement, fut très grande. On peut voir un eflet de son crédit dans la disgrâce de Sebna, chambellan dont il ne cessa de censurer le faste, à qui il prédit l'exil et la captivité, et qui fut seulement démis de sa charge par le roi et envoyé dans ses terres. Hizkia consulta le prophète dans toutes les circonstances difficiles de son règne, et le trouva toujours prêt à l'éclairer, à le relever, à l'encourager, à affermir sa confiance au secours de Yahveh. Sur son conseil, les ambassadeurs de Sinachérib furent renvoyés avec cette fière réponse qui, si elle lui fut rapportée, dut sonner étrangement aux oreilles du despote assyrien : « Va, la vierge, flUe de Sion, te méprise, la fille de Jérusalem hoche la tête derrière toi. » Les vrais lUs d'Israël
avaient les défauts de leurs qualités. Leur orgueil national était excessif et se manifestait dans des espérances sans mesure. Mais cela ne doit pas faire méconnaître les qualités dont cet orgueil n'était que l'exagération : cette virile|fierté que l'Israélite savait conserver en face des despotes aux genoux desquels se prosternait le monde, cette indépendance d'esprit qui respire dans toutes leurs paroles et qu'on est heureux de rencontrer au milieu de l'abaissement universel.
La chute du royaume d'Israël amena ;dans celui de Juda un certain nombre de sages et y fit quelque temps refleurir la Ghokma. Mais, surtout avec l'esprit qui régnait à la cour de Hizkia, le terrain lui était peu propice et cette floraison fut éphémère. Le sacerdoce était trop fortement constitué et trop influent, le prophétisme avait pris un trop puissant essor pour permettre à la sagesse de pousser de profondes racines dans la vie intellectuelle et morale du peuple de Juda. Aussi semble-t-elle s'être divisée, une partie de ses représentants tombant par réaction contre l'esprit régnant dans une complète irréligion, les autres cessant d'enseigner, comme leurs prédécesseurs, que la religion n'est que le commencement de la sagesse, un acheminement à la perfection que seule peut donner la sagesse, mais, au contraire, montrant dans la religion le but le plus élevé où l'homme puisse tendre et atteindre, et dans la sagesse, un idéal impossible à réaliser. Jusqu'à la fin cependant, elle ne cessa d'être opposée à la théocratie, universaliste et hostile à la contrainte de la loi. Par là, elle servit de contrepoids aux fanatiques exagérations des prophètes et au formalisme des lévites et des prêtres, au particularisme des uns et des autres. Il n'est pas douteux que l'influence des gages n'ait agi sur l'esprit des prophètes eux-mêmes. Sans les premiers, jamais ceux-ci n'en fussent venus à cette conception : la religion pour l'homme, non l'homme pour la religion ; jamais, parmi les attributs de Dieu, ils n'eussent placé la sagesse au premier rang; jamais, peutêtre, ils ne se fussent fait les interprètes de ces belles notions morales qui ne sont nulle part aussi nettement formulées que dans les proverbes et les livres des sages.
Le successeur de Hizkia, Manassé, a été peint sous les plus sombres couleurs par les historiens Israélites. D'après eux, il se
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rendit coupable d'idolâtries plus abominables que tous les mauvais rois qui l'avaient précédé. Et, de fait, il fut le représentant d'un parti religieux complètement opposé à celui qui avait dominé sous son père. En général, les réactions dépassent le but : peu sont allées aussi loin que celle qu'il inaugura. Il s'achama à détruire tout ce qu'avait créé le règne précédent. Partout il releva les sanctuaires locaux. A la place de la monolâtrie sévère de Yahveh, il restaura les cultes de Baal et d'Ashéra, et, comme son grand-père, lit brûler son fils en Fhonneur du Mélek du Topheth. Il alla plus loin encore ; il se montra zélé adorateur de toute l'armée des cieux, inaugurant ainsi en Juda Tastrolâtrie des religions mésopotamiennes. C'était là, en effet, au moins en tant que culte distinct, une innovation chez les Israélites ; mais ce culte n'était nullement incompatible avec celui de Yahveh- Çebaôt. Les yahvistes ne connaissaient qu'un moyen de consulter la volonté de Dieu : le sort jeté par les Ourim et Thoummim ; l'inspiration prophétique était un fait d'un ordre complètement différent. Manassé s'adonna à toute sorte de pratiques magiques. La divination par les nuées, par les serpents charmés trouva en lui un adepte zélé ; il institua même des évocateurs de morts et des devins. Il n'épargna pas le temple de Jérusalem, il fit mettre des statues des Baalim et des Ashérim dans les deux premières cours, et dans la cour intérieure, jusque-là exclusivement réservée au culte de Yahveh, il en dressa à toute l'armée des cieux ; il y fit môme planter une Ashéra, dont l'austère dieu du désert, ennemi de toute impudicité, fut condamné à supporter le voisinage. Les stricts yahvistes ne purent que gémir sur tant de profanations, et cependant Manassé ne crut pas innover; loin de là, il se posa en restaurateur de l'ancienne religion ; il pécha par excès de zèle, nullement par impiété. Son règne fut pour les sectateurs de l'ancien culte national un réveil avec tous ses emportements et ses inévitables exagérations. Il est certain que la grande majorité de la nation le soutint dans ses réformes. Sauf aux yeux de la petite secte, le règne de Hizkia n'avait pas paru se distinguer par la piété. Était-ce de la piété que de détruire partout, sauf à Jérusalem, les sanctuaires de Yahveh, et de chasser ses prêtres ? Les calamités du règne n'avaientelles pas eu pour cause ces destructions sacrilèges? Jérusalem
avait été épargnée parce que, là au moins, le cul était encore pratiqué ; mais tout le pays privé d sacrifices avait été ravagé par TAssyrien : il n'y a divinité pour le protéger !
Les prophètes n'étaient pas gens à renfermer ei leur mécontentement. Leurs protestations et leu attirèrent sur eux la persécution. Aussi, les proph( postérieurs, appartenant à la religion des persécut ils Manassé d'avoir rempli la ville d'un bout à l'i innocent. Mais les victimes allaient avoir leur joui court règne d'Amon, assassiné par quelques-uns leurs, le règne réparateur de Josias devait leur respirer et préparer au parti de la réforme le triomphe qu'il ait jamais remporté (1).
(1) Le récit de la captivité et de la conversion de Manassé, dans niques, est complètement apocryphe. Josias renversa toutes les ; autels élevés par Manassé. Si ce prince les eût lui-même détruits été relevés par Amon, Josias aurait renversé ce qui aurait été créé seur et non par son grand- père. L'absence de toute mention d'un< Juda dans les monuments assyriens, alors qu'ils relatent des expé même époque contre les Philistins, les Phéniciens, les Égyptien achève d'enlever toute vraisemblance à ce récit. Sans doute, com: pies voisins, entre autres les Moabites et les Ammonites, Manassé tilité de la part d'Asourachiddin en se soumettant volontairemei religion, bien plus rapprochée de celle des Assyriens que celle de peut-être aussi la faveur et la protection du maître de TAsie.